7 - 4 fromages

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- Karim ? grogne Yohan. Tu m’expliques pourquoi y’a Samir Haddad chez toi ?

- C’est Sami, rouspète l'autre.

Le funambule vient de tomber.

Et la chute promet d'être longue.

__________

Choqué, il me faut agir vite. Je pose une main sur l’épaule de Yohan.

- Tu peux le lâcher, c’est ok.

Ma voix est calme, sèche. C’est exactement la même que j’utilise lors des interpellations. Yohan relâche instantanément la pression exercée sur la nuque de Sami qui se frotte en grimaçant.

Je ne peux pas m’empêcher de le scruter. En cinq ans, il en a pris dix. Ses traits sont émaciés, ses yeux fatigués. Finie la queue de cheval impeccable, remplacée par une coupe de cheveux tout à fait aléatoire. Lui qui se rasait de près a désormais une barbe de plusieurs jours qui lui mange le visage.

Mille fois j’ai imaginé nos retrouvailles. Il sonnait, j’ouvrais, nous nous aimions toute la soirée. Vivre à fond, profiter, garder Sami près de moi jusqu’à la prochaine fois… La prochaine disparition, la prochaine arrestation.

Pourtant, je suis sous le choc. Les deux hommes en face de moi semblent guetter une réaction de ma part : l’un ne comprend pas ce qu’il se passe, l’autre espère sûrement quelque chose.

Je ne suis qu’un dégonflé en serviette de bain.

L’interphone me sort de cette situation. Yohan ne s’attend pas à ce que je descende dans cette tenue et prend l’initiative d’aller chercher les pizzas. Il pointe un index menaçant dans notre direction, mais ne dit rien. Je crois que ça veut dire “on ne va pas en rester là”.

La porte claque et Sami siffle.

- C’est ton mec, le gladiateur ?

Je hoche la tête.

- Et ben, mon salaud… Je comprends mieux pourquoi tu n’es pas venu.

- Sam…

- Je t’ai attendu… tellement longtemps.

Il cherche mon regard, là où la gêne me pousse à l’esquiver. Durant ces dernières années, Sami a dû m’envoyer trois ou quatre fois des billets d’avion pour l’Algérie. Ce n’était pas l’envie de le rejoindre qui me manquait, mais la raison a réussi à l’emporter.

Ne pas gâcher ma vie, ne pas céder à l’interdit.

Yohan est déjà de retour, il dépose les deux boîtes en carton sur la table et s'assoit. Sami l’imite, je les laisse pour aller m’habiller. De la chambre, je les entends parler sans comprendre ce qu’ils se disent. Je reviens, penaud.

- Tu sais que je vais devoir t'emmener au commissariat ? balance calmement le blond.

- J’me doute, ouais, ronchonne l’intéressé.

Yohan est bien plus intègre que moi. Qui suis bien trop faible face à Sami.

- Tu nous laisserais une heure ? Avant de l’embarquer.

- Ok, m’accorde-t-il. Mais je reste dans la pièce. Pas envie qu’il s’envole.

Sur ces mots, il se lève et file s'asseoir dans le canapé avec sa pizza en me jetant un regard noir. Il a compris, c’est évident. Il dispose d’un sens de l’observation imparable et d’une intelligence émotionnelle forte : qualités pour être un bon flic et un bon petit-ami. Dommage pour celui qui n’a jamais su en profiter.

L’orage continue de gronder, ce qui rend l’atmosphère spéciale. Sami dévore la boîte des yeux.

- Je peux ? J’ai la dalle.

- Vas-y.

Je lui tends sans réfléchir. Dans un geste précipité, il attrape une part qu’il commence à porter à sa bouche avant de la jeter violemment dans son carton.

- Y’a du ralouf ! Tu manges ça, Karim, sérieux ?

- Oh ça va, lâche-moi, je bouffe ce que je veux non ?

- C’est pas avec moi qu’il faudra t’expliquer là-haut, hein.

À peine de retour, j’ai déjà droit aux premiers reproches de Sami. Ça ne m’avait pas manqué. Yohan se lève et tend sa pizza à Sami sous mon regard étonné. Sa bonté me dépasse.

- Tiens, c’est que du fromage.

D’abord hésitant, notre invité s’en saisit et le remercie avant de dévorer ce qui est à portée de main. Yohan retourne dans le canapé. J’ai mille questions à poser, mais j’ignore par où commencer, finalement c’est lui qui prend la parole en chuchotant.

- Pourquoi t’es pas venu ? Me rejoindre.

- C’est fini, Sami. Nous deux. Je ne veux plus vivre ça… Ne pas savoir où tu es, toujours avoir peur qu’on te foute en taule ou pire. J’ai besoin de stabilité, de savoir où je vais.

- Et tu vas où ? me provoque-t-il.

- C’est pas moi, le sujet.

Ses yeux me brûlent, ils me dévorent. Si Sami pouvait me sauter dessus, là, il le ferait. Par contre, aucune idée si ce serait pour me buter ou pour me baiser.

À mon tour.

- Pourquoi tu es revenu, pourquoi maintenant ?

- Ma sœur se marie, répond-il, la bouche pleine.

- Alya ? Avec qui ?

Petite, Alya était souvent dans nos pattes à vouloir jouer avec nous. Sami était un frère poule et avait toujours veillé sur elle, à sa manière. C’est aussi lui qui avait pris en charge son école, son logement, du moins jusqu’à ce qu’il disparaisse. Alya était l’une des seules personnes au courant que Sami était foncièrement homo.

- Oh, crois-moi, tu ne veux pas savoir.

- Je le connais ?

- Elle se marie avec Nacer.

Mon corps est parcouru par un frisson. Je jette un regard vers Yohan. Il n'a rien entendu de notre chuchotement, mais il a vu ma décomposition.

- Belkacem, se sent obligé de préciser Sami.

J’avais très bien compris.

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