8 - L'invité

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- Elle se marie avec Nacer.

Mon corps est parcouru par un frisson. Je jette un regard vers Yohan. Il n'a rien entendu de notre chuchotement, mais il a vu ma décomposition.

- Belkacem, se sent obligé de préciser Sami.

J’avais très bien compris.

__________

Nacer est ma némésis, depuis notre première rencontre chez Sami jusqu’à son arrestation dans les mois qui ont suivi. Bras droit du Maure, l’un des plus grands trafiquants de la région, sa chute avait été provoquée par Sami lui-même, désireux de vengeance. Nacer avait abîmé un petit qui travaillait pour lui, Redouane.

Depuis, le nom du Maure avait disparu des rues marseillaises. Perdre ses deux piliers l’avait affaibli avant qu’il ne disparaisse. Nous nous étions demandé si Nacer n’était pas le Maure lui-même, mais trop d’éléments ne coïncidaient pas : il y avait vraiment une autre personne dans l’équation. Équation irrésolvable, par ailleurs, parce que nous n’avons jamais réussi à remonter la piste.

Toujours sur le canapé, Yohan n’a pas bougé. Il n’a pas entendu les détails, mais son attention est sur nous. Il a participé, lui aussi, à l’arrestation de Nacer. Aux recherches, aux infiltrations. Il connaît bien l’affaire. Ça ne m’étonne pas qu’il ait reconnu Sami lorsque celui-ci est arrivé tout à l’heure.

- Mais… Nacer, il lui reste encore un peu de temps à passer au mitard, non ? m'effaré-je.

- Il sort la semaine prochaine. Aménagement de peine. Il a fait la moitié et il va retrouver son boulot à la salle de sport.

Il mime les guillemets au mot "boulot". La salle de sport de leur quartier sert principalement à blanchir l’argent de leur trafic, mais elle génère malgré tout des emplois, donne aux habitants une activité accessible et saine. La fermer ne serait pas forcément une bonne idée.

- Et Alya et lui alors… j’en reviens pas.

- Pourquoi tu crois qu’il ne m’a pas balancé au procès ? C’est pas de la loyauté… Enfin si, mais pour ma sœur. C’est elle qui m’a sauvé la peau, pas lui.

Je n’ai pas revu Alya depuis notre enfance, mais l’imaginer avec un mec comme Belkacem me fait froid dans le dos. Je demande des détails, ils se sont rencontrés chez Sami, sans surprise. Nacer est tombé complètement sous le charme, couvrant Alya de cadeaux. Avant de comprendre que, la seule chose qu’elle voulait vraiment, c’était sa sincérité.

À croire qu’il a réussi à lui prouver, en protégeant son frère. Elle l’a attendu. Cinq années, et encore, il partait pour dix. Enchaîné les parloirs, les soirées de solitude. Les questions gênantes.

- Je lui dois tout… J’ai plus une thune, j’ai payé le prix de ma culpabilité. Maintenant que Nacer va sortir, ça va être à lui de prendre le relais.

- Tu lui as parlé, depuis ?

- Non, prochaine fois qu’on se voit, ce sera au mariage, me dit-il.

- Super ambiance.

- Alya a promis que ça se passerait bien. Qu’il avait pardonné.

Sceptique, je hausse les sourcils.

- K., tu veux pas être mon +1 à la cérémonie ? De toute façon, les mariés sont déjà au courant, je ne veux plus me cacher.

Il effleure ma main, après avoir checké rapidement que Yohan n’était pas attentif.

- Tu vis dans quel monde ? m’insurgé-je. Je suis flic, tu te rappelles ? On n’est même pas en… en couple. Tu crois vraiment que je vais me pointer au mariage du type que j’ai foutu en taule ?

- Il verra que tu n’as pas peur. Et, en ce qui concerne ton autre préoccupation, ça ne tient qu’à toi.

Il me lance un petit clin d'œil. Les fameux clins d'œil de Sami. Je les ai en horreur, même si je dois admettre que sa remarque m’a fait de l’effet. Le feu dans mon ventre se réanime.

- De toute façon, tu seras peut-être bien aux Baumettes le jour J.

- Honnêtement, je préfère retourner manger la gamelle là-bas plutôt que de revivre une seule année en cavale. Puis… vous n’avez pas grand-chose sur moi, je me trompe ? Un petit dealer qui a balancé mon blaze pour sauver mon cul, et quoi ? Pas de flag, rien dans mon ancien appart’... Je sortirai vite.

- Si tu es si sûr de toi, pourquoi tu n’es pas revenu avant ? le confronté-je.

Il triture ses doigts, cherche une réponse toute faite.

- J’avais peur. Que le Maure essaie de me buter. Vous aussi, vous étiez chauds. Là ça a dû se calmer.

- Je te confirme, on est passé à autre chose.

Il me regarde droit dans les yeux, avec son air espiègle.

- J’ai également mis du temps à rentrer parce que… je ne pouvais pas laisser ma femme et mes deux gosses comme ça, seuls, sans raison.

Le feu s’éteint instantanément. Il peut s'en passer des choses, en cinq ans.

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