9 - Dans la cuve

3 minutes de lecture

- J’ai également mis du temps à rentrer parce que… je ne pouvais pas laisser ma femme et mes deux gosses comme ça, seuls, sans raison.

Le feu s’éteint instantanément. Il peut s'en passer des choses, en cinq ans.

__________

Sami explose de rire, ce qui fait sursauter Yohan depuis le canapé. Ce rire, bordel… Il m’avait manqué. Quel imbécile je fais.

- Je rigole, K. ! Tu verrais ta tronche.

- Très drôle…

Ses yeux se plissent et j’aperçois des rides se dessiner dans les coins. J’apprends à découvrir le nouveau Sami : son apparence moins soignée, son corps moins musclé. Ses traits plus marqués.

- Me regarde pas comme ça… Je sais que j’ai pris cher.

- T’as maigri, je constate.

- Ouais… pas que.

Il ne s’étale pas trop, j’arrache quelques détails sur ses dernières années de galère. La paranoïa constante, les planques miteuses. Les boulots qui cassent le dos, au port d’Alger.

- D’ailleurs, je bosse aussi au port, ici. Si vous me foutez en GAV, faudra prévenir mon chef.

Il se tourne vers Yohan qui a très bien entendu. Il se relève.

- Allez, ça fait bien une heure, on y va. Donne le numéro de ton boss.

Il lui file son portable sur lequel Sami recopie le fameux numéro. La manip prend une plombe. Il lui tend ensuite ses poignets avec arrogance.

- On n’est peut-être pas obligé d’en arriver là, envoie le Bulgare.

- Je pourrais sauter de la voiture sur le trajet, le provoque-t-il.

Pour moi qui connais Sami, je sais pourtant que ce serait plus prudent de lui passer les menottes. Agile, il a réussi à m’échapper lors d’une précédente interpellation.

- Je vous accompagne, lancé-je d’une voix blanche.

- Tu vas surtout rester dans la caisse, répond Yohan. C’est déjà assez improbable que je cueille Haddad comme ça, au beau milieu de la soirée. Si en plus tu es mêlé à ça…

Il n’a pas tort. La route jusqu’au poste est rapide, j’habite à côté. On prend quand même la voiture de Yohan. À peine a-t-il mis le contact qu’un son rock émane des enceintes, je pense reconnaître System of a Down. Sami me lance un regard faussement paniqué à travers le rétroviseur : il déteste ce genre de musique. Nerveux, j’ai envie de rire.

Il pleut toujours lorsqu’ils sortent de l’habitacle. L’eau plaque les cheveux du futur détenu sur sa tête, lui cachant les yeux. Ils partent sans un mot, Yohan l’escorte jusqu’à l’entrée.

Je profite de ce moment seul pour pleurer. Je lâche tout : ma peine, mon désarroi… ma frustration de retrouver Sami qui m’échappe déjà. Les nerfs ont dit stop. Seul, dans la voiture qui sent le cuir, mes larmes coulent. Tout m’échappe.

Je m’essuie rapidement le nez et les yeux lorsque Yohan revient. Il s’installe tranquillement sur le siège conducteur.

Il a le visage fermé, j’ai peur de ce qu’il va m’annoncer.

- C’est bon, il est en cellule.

- Qui a pris la garde ? demandé-je, inquiet.

Il ne répond pas tout de suite, prend le temps de mettre sa ceinture de sécurité. Tout son corps reflète le stress.

- Dam. Il était de perm’ et quand il a lu son nom, il a pris direct le sujet… J’ai dit qu’il s’était rendu de lui-même, c’est mieux pour son dossier.

- Merci. Y’a personne d’autre de garde ? De mon côté ?

- Nan, j’ai vu personne.

Un frisson me parcourt l’échine : laisser Sami avec Damien le ripou me met mal à l’aise. J’aurais préféré que ce soit mon chef, Abdel, qui s’en occupe.

- Je te dépose.

Ce n’était pas une question. Je devine, en même temps, que Yohan ne dormira pas chez moi ce soir. Je m’en doutais.

En arrivant en bas de mon immeuble, il se gare et coupe le moteur. Je n’ose pas bouger.

- C’est lui, hein ?

- Lui quoi ?

- Ton ex.

Mon “ex”. Appelons-le ainsi, allez.

J’ai tellement honte. Comme l’impression qu’on me met le nez dans ma merde.

- Oui.

- Tu savais tout ? Pour Belkacem, le Maure ?

- Non… pas tout.

- Tu chies dans la cuve, Karim.

Il arrive souvent à Yohan de se mélanger dans les expressions françaises, je dois réprimer un rire nerveux. Je l’ai déçu. Il va me lâcher, et j’ai juste envie de ricaner. Tu fais pitié, mon pauvre gars.

Le silence entre nous est encore plus froid que la cage dans laquelle Sami doit se tenir à présent.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Souplette 8 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0