Chapitre 2 : Le cobra venimeux

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Au crépuscule d’une belle journée ensoleillée, Wiroh le serveur au sang-froid et Mini la blondinette aux poings flamboyants s’aventuraient dans la grande avenue de Floria. La lumière dorée du soleil effleurait les façades des bâtiments, tandis que des senteurs d’épices et de fleurs s’élevaient dans l’air chaud du soir.

Missionnés par Carra, ils devaient ramener des herbes aromatiques pour son repas du soir. Il comptait préparer une salade gigantesque.

Marchant sur les pavés de la grande avenue, Mini profitait des derniers rayons du soleil pour initier son bronzage jusque-là inexistant. Son teint pâle virait très rapidement au rouge vif. Pour éviter les coups de soleil, elle calculait à la seconde près son temps sous la lumière. Mais le soleil n’était pas son seul problème. Durant toute la promenade, Wiroh supporta ses jérémiades. La mission l’exaspérait profondément. Aller acheter de la coriandre et du persil pour une salade géante, c’était loin d’être sa conception d’une bonne journée. Mini, elle, adorait flâner dans les rues de Floria, mais pour choisir des tenues, admirer des fleurs ou dénicher de bonnes affaires. Cette corvée lui paraissait bien plus ennuyeuse. Après tout, quel intérêt à parcourir toute cette distance juste pour des herbes, surtout quand on déteste les salades ?

Les étals colorés des marchands se succédaient sur la grande avenue, où le crépitement des conversations se mêlait aux bruits des rues. Des enfants couraient en éclats de rire, des musiciens jouaient près des fontaines, et les senteurs de pain frais et de fruits mûrs envahissaient l’air. Mais ce soir, l’animation de la ville se fanait peu à peu. La lumière du soleil baissait, laissant place à l’ombre douce et à la fraîcheur du soir. Les échoppes commençaient à fermer, leurs volets se baissant avec un cliquetis métallique. Les marchands, plus tranquilles, se hâtaient de ranger leurs produits dans les caisses et les tonneaux. La ville s’endormait doucement dans un murmure paisible.

N’ayant plus beaucoup de temps, ils s’empressèrent d’acheter les herbes aromatiques à un jeune commerçant qui tenait un petit étal de légumes de saison. Lui aussi rangeait ses produits, mais Wiroh l’interpella et lui demanda si c’était encore possible de lui acheter des herbes. Le marchand, un sourire exagéré sur les lèvres, s’empressa de récupérer la coriandre et le persil qu’il venait de déposer dans une caisse, puis les leur vendit, visiblement heureux de conclure une dernière transaction.

Sur le chemin du retour, le mage au monocle s’arrêta devant une échoppe. Il contemplait avec admiration les costumes disposés dans la vitrine. Les étoffes chatoyaient dans la lumière décroissante, et les couleurs vives se fondaient harmonieusement dans les tons crépusculaires de la ville.

- Penses-tu que l’uniforme nous siérait ? Maintenant que L’auberge de la Lune est fondée, nous pourrions ainsi tous parader avec fière allure.

- Des uniformes ? s’étonna la blondinette. Tu plaisantes j’espère ? On aurait l’air de sacrés clowns. Pire même, on va nous prendre pour une secte.

- Non, Floria est un lieu d'ouverture, où l'on célèbre la diversité. C'est un endroit vibrant de vie, un sanctuaire de créativité, où les sourires sont des trésors et où les amitiés naissent spontanément. Ici, les habitants s'ouvrent les uns aux autres sans…

- Wiroh, regarde ! Le ton soudain grave de Mini coupa court à sa tirade poétique dont elle n’avait d’ailleurs pas pris la peine d’écouter le moindre mot. L’air grave, elle pointait du doigt une ruelle sombre. "Une femme... on dirait qu'elle a besoin d'aide."

Wiroh tourna la tête, interloqué. Ses sourcils se froncèrent.

- Plait-il ? demanda-t-il, ne comprenant pas.

Mini n’eut pas le temps de répondre. Elle saisit son bras avec une force insoupçonnée et le tira sans ménagement vers la ruelle. Le contraste avec l’ambiance lumineuse et paisible de la place principale était saisissant. L’ombre lourde des bâtiments engloutissait le passage étroit, et l’air semblait se densifier à chaque pas.

En avançant, les bruits de la ville s'estompaient, remplacés par des murmures étouffés, presque imperceptibles. Plus ils se rapprochaient, plus la tension montait. Mini se figea un instant, le regard fixé devant elle.

Là, dans l'obscurité, trois silhouettes se détachaient vaguement. Trois hommes en vestes noires, encadrant une femme qui semblait en détresse. Elle tentait de récupérer des sacs de course que l'un d'eux tenait à bout de bras, hors de sa portée.

- Au voleur ! s'écria soudain la femme, sa voix perçante résonnant dans la ruelle. Rendez-moi mes affaires !

- Non, nous allons... commença l'un des hommes, mais il n'eut pas le temps de finir.

Mini se tourna vers Wiroh, ses yeux brillants d'une détermination farouche.

- Laissez-la tranquille, bande d'ordures ! s'écria-t-elle d'une voix furieuse en s'élançant déjà.

L'ombre se déplaça dans la ruelle. L'un des trois hommes s'avança avec une démarche hésitante, presque incertaine. Sa posture voûtée et ses jambes arquées évoquaient celle d'un cavalier qui se pavanait. Il portait un blouson sombre ornée d'un cobra violet brodé, et une capuche qui dissimulait partiellement son visage.

- T'es qui, toi ? lança-t-il d'un ton étouffé, se grattant l'arrière de la tête.

- Celle qui va te refaire le portrait si tu la laisses pas tranquille ! rétorqua-t-elle sans hésiter, la voix remplie d'une colère palpable.

Wiroh, légèrement en retrait, ressentait l'impatience bouillonnante de Mini. Il la connaissait bien et savait que son esprit, une fois fixé sur un but, était inébranlable. Mais Wiroh, plus réfléchi, analysait déjà la situation. Un combat en plein cœur de la ville, sans connaître l'identité de ces hommes, risquait de les exposer à des ennuis plus graves encore.

Il se pencha vers elle, murmurant à voix basse pour ne pas alerter leurs adversaires : "Es-tu sûre que c'est une bonne idée ? Nous ne savons rien de la situation."

Mini ne répondit que par un regard déterminé. Ses yeux virèrent au rouge, son visage se figeant dans une expression de défi.

- M'en fiche ! répliqua-t-elle, impatiente.

Et sans attendre, elle se jeta dans la bataille. Elle enflamma ses poings d'un geste instinctif, illuminant la ruelle d'une lueur orangée. Wiroh soupira ; ils n'avaient même pas établi de stratégie. Typique de Mini.

- Je vais créer une zone de contrôle avec ma glace, annonça-t-il rapidement. Essaie de les...

Mais Mini fonçait déjà sur le premier homme. Elle se propulsa en avant, bondissant comme une flamme sauvage, et utilisa son feu pour créer une explosion de chaleur autour de ses poings, envoyant l'homme percuté au sol sous l'impact brutal. Le cobra violet brodé sur sa veste se distingua brièvement dans la lumière des flammes.

La femme, terrifiée par la soudaine violence de l'affrontement, poussa un cri perçant et s'enfuit en courant, abandonnant ses sacs au sol. Ses pas précipités résonnèrent brièvement avant de disparaître au bout de la ruelle.

Wiroh, décidé à ne pas laisser Mini régler la situation toute seule, commença à générer un cercle de glace autour des assaillants. Mais sa camarade ne l'avait pas vu et bondit sans attendre au milieu de la zone qu'il visait. La chaleur de ses flammes fit immédiatement fondre les premiers cristaux qui se formaient.

- Mini ! Fais attention à... commença-t-il, mais elle était déjà ailleurs.

Les deux autres hommes s'étaient écartés, brandissant des bâtons. L'un d'eux tenta de frapper Mini par derrière, mais elle pivota dans un tourbillon de flammes, son feu formant un bouclier naturel qui carbonisa l'arme.

Wiroh observait la scène, cherchant le bon moment pour intervenir sans risquer de gêner sa partenaire. Il aperçut le troisième homme qui tentait de contourner Mini. D'un geste précis, il créa une plaque de glace sous ses pieds. L'homme glissa et s'étala lourdement.

- Ha ! Bien joué ! lança Mini avec un grand sourire.

En quelques mouvements explosifs et avec l’aide de Wiroh, elle mit hors de combat les trois hommes. Le combat avait été rapide, presque trop facile. Les flammes de Mini avaient laissé des traces : les blousons noirs des hommes portaient de larges brûlures, et sur deux d'entre eux, le cobra violet brodé était complètement carbonisé, réduit à des fils noircis et déformés. Le troisième blouson, déchiré par la glace, laissait pendre l'emblème en lambeaux.

Mini se tenait au milieu de la ruelle, ses flammes encore actives projetant des ombres dansantes sur les murs. Sa respiration était à peine accélérée.

- Et voilà ! s'exclama-t-elle fièrement. Rapide et efficace !

Wiroh s'approcha, secouant la tête en observant les dégâts.

- Efficace mais chaotique. Si tu m'avais écouté au début...

- On a gagné, non ? le coupa Mini avec un clin d'œil. C'est ce qui compte !

Des bruits de pas résonnèrent alors à l'entrée de la ruelle. Une silhouette grande et fine se découpa lentement dans l'obscurité. Elle avançait avec une démarche décontractée, presque insolente, les mains dans les poches. Ses pas étaient lents, mesurés, chaque mouvement calculé.

La lumière vacillante des flammes révéla un homme à l'aura menaçante. Son blouson de cuir noir usé arborait fièrement le même cobra violacé que celui des hommes à terre. Ses cheveux blonds, plaqués en arrière avec une quantité excessive de gel, et sa démarche de conquérant trahissaient ses efforts pour paraître classe et intimidant à la fois. Une brindille coincée au coin de ses lèvres complétait son look de bad boy. Quelque chose dans sa posture décontractée suggérait qu'il n'avait pas besoin de force brute - autour de lui flottait une présence, une puissance invisible qui faisait frissonner l'air.

Il s'arrêta net en découvrant ses trois hommes au sol, inconscients. Son regard passa de leurs corps affaissés à Mini et Wiroh qui se tenaient debout, encore en position de combat.

Puis ses yeux se posèrent sur les blousons. Son visage se crispa. Ses mâchoires se serrèrent.

- Vous... balbutia-t-il, sa voix tremblant légèrement. Qu’est-ce que vous avez fait ? Mes magnifiques blousons, ils sont détruits.

Mini haussa les épaules, éteignant ses flammes d'un geste nonchalant.

- Ouais, et alors ? Ils agressaient une femme, on n'allait pas les laisser faire !

- Agresser ? répéta le chef, confus. Mais de quoi vous...

Il secoua la tête, comme pour chasser la question. Ses yeux revinrent aux blousons détruits, et quelque chose changea dans son expression. Ce n'était plus de la confusion. C'était de la colère.

- Mes cobras... cracha-t-il, sa voix montant progressivement. J’ai passé un temps fou à les faire ! Chaque fil, chaque détail... Je les avais brodés moi-même avec le plus grand soin. J’en étais si fier.

- Il est sérieux avec ses cobras ? marmonna Mini à l’oreille de Wiroh. On dirait des dessins d’enfant.

Il pointa un doigt accusateur vers eux.

- Vous allez payer pour ça ! !

Mini éclata d'un rire incrédule.

- Sûrement pas ! Vos gars terrorisaient une femme, on a fait ce qu'il fallait ! Si leurs costumes ont trinqué, tant pis pour eux !

Le visage du chef vira au rouge. Ses poings se serrèrent.

- Costume !? s’offusqua-t-il. Vous méritez une bonne raclée pour votre insolence. Et après, je vous forcerai à refaire les broderies de cobra fil par fil sur chaque blouson.

Il leva la main brusquement. Soudainement, tous les débris de la ruelle - pierres, morceaux de bois, objets métalliques, balais, poubelles, morceaux de vitres cassés - s'élevèrent dans les airs dans une chorégraphie parfaitement maîtrisée.

La lumière des réverbères projetait des ombres inquiétantes sur son visage, où brillait maintenant une détermination farouche mêlée de fureur.

- Je suis Katalyne, du Cobra Venimeux. Et je vais vous montrer ce qu'il en coûte de s'attaquer à nous !

La première vague d'objets fondit sur eux comme une nuée de flèches. Mini créa un mur de flammes, confiante après sa victoire précédente, mais à sa grande surprise, les projectiles le contournèrent comme guidés par une volonté propre, la prenant totalement au dépourvu. Elle plongea maladroitement sur le côté, son épaule heurtant durement le pavé. Surprise par la vive douleur du choc qu’elle venait de subir, elle mit plus de temps que d'habitude à se relever.

- Pas mal pour une débutante, railla Katalyne. Mais la magie, c'est une affaire d'hommes.

Une nouvelle vague d'objets s'éleva, plus dense que la précédente. Wiroh tenta de créer un bouclier de glace, mais la pression du moment se faisait sentir - la glace se forma plus lentement, plus fine qu'il ne l'aurait voulu. Le bouclier vola en éclats sous l'impact, projetant des fragments tranchants dans toutes les directions. Un éclat entailla sa joue, le sang gouttant sur son col.

Mini voulut contre-attaquer, mais comment combattre un ennemi qui attaquait de partout à la fois ? Ses flammes repoussaient les projectiles d'un côté, mais d'autres arrivaient déjà de l'autre. Elle n'avait jamais affronté un télékinésiste et son agacement ne cessait de croître à mesure que le combat avançait

- On dirait que la petite tigresse s'essouffle, se moqua Katalyne tout en orchestrant une nouvelle attaque.

Cette fois, il fit tournoyer les débris autour d'eux dans un ballet mortel, créant un véritable cyclone de pierres, de bois et de métal. Mini et Wiroh se retrouvèrent dos à dos, pris au piège. Ils n'avaient jamais combattu ensemble - les flammes de Mini gênaient la glace de Wiroh, qui fondait avant même de prendre forme, tandis que la vapeur créée brouillait leur vision. Chaque tentative de coordination échouait face à la chorégraphie implacable des projectiles.

- Je... je n'arrive pas à maintenir mes flammes ! haleta Mini, la panique commençant à poindre dans sa voix.

Un projectile la frappa à l'épaule, lui arrachant un cri de douleur. Un autre manqua de peu la tête de Wiroh, qui commençait à réaliser qu'ils étaient peut-être allés trop loin. Ce n'était plus un combat contre des voyous - c'était un véritable mage qu'ils affrontaient, et leur inexpérience en combat d'équipe devenait dangereusement évidente.

Katalyne resserra son cercle, les forçant à se rapprocher l'un de l'autre. Les débris volaient de plus en plus vite, certains commençant à effleurer leurs vêtements, laissant des entailles sur leurs bras, leurs jambes. L'air était saturé de poussière, rendant leur respiration difficile.

- Mini, on doit... commença Wiroh, mais une pierre le frappa au genou, le faisant trébucher.

Mini tenta de le protéger avec ses flammes, mais l'effort lui donna le vertige. Sa vision se troubla momentanément, ses jambes tremblant sous elle. La chaleur qu'elle générait n'était pas assez intense - les projectiles passaient à travers comme si ses flammes n'étaient qu'une simple illusion.

- Une femme devrait savoir quand abandonner, lança Katalyne avec un sourire suffisant. Je n’ai pas envie d’amocher ton joli minois ?

Ces mots touchèrent quelque chose en Mini. La rage monta en elle, mais pas sa rage habituelle, explosive et incontrôlée. Non, cette fois c'était différent - une fureur froide, déterminée. Elle savait que l’intensité de ses flammes habituelle n’était pas suffisante, alors il ne lui restait qu'une option : tout donner en une seule attaque, quitte à s'épuiser complètement.

Le feu de Mini atteignit une intensité qu'elle n'avait jamais osée auparavant. Ses yeux déjà rouges devinrent incandescents, tel le cœur d'un brasier prêt à tout consumer. Sa peau brûlait, ses cheveux roussissaient, et chaque pas laissait une empreinte fumante dans la pierre. Son corps entier protestait contre cet excès de puissance, mais elle continuait d'avancer, portée par une détermination féroce.

- Tu vas te tuer, idiote ! lança Katalyne, son arrogance cédant enfin la place à une véritable inquiétude. Le sourire moqueur avait quitté son visage, remplacé par une concentration tendue. Il fit converger les débris devant lui en une barrière dense, le métal commençant à se déformer sous la chaleur infernale.

Wiroh, forcé de reculer par l'intensité des flammes, cherchait désespérément une ouverture. Sa glace fondait instantanément, créant un épais brouillard de vapeur qui transformait la ruelle en fournaise brumeuse. À travers, il distinguait la silhouette chancelante de Mini, son corps à bout de forces.

Mini sentait sa conscience s'effilocher. Le goût métallique du sang emplissait sa bouche, ses poumons brûlaient. Ses jambes tremblaient violemment sous elle, mais elle refusait de céder.

Katalyne saisit l'opportunité. Sans un mot, il rassembla tous les débris en une masse compacte, prêt à l'écraser. Le cobra sur son blouson semblait onduler dans la lumière oscillante, témoin silencieux de ce qui allait suivre.

C'est alors que Mini trébucha, son corps la trahissant enfin. Ses flammes vacillèrent dangereusement. Dans cet instant de faiblesse apparente, Wiroh vit son unique chance. Profitant de la vapeur qui saturait l'air, il projeta une fine aiguille de glace vers Katalyne, visant sa tête avec une précision mortelle.

Le télékinésiste repéra la menace au dernier moment. Par pur réflexe, il dévia sa barrière pour se protéger, oubliant momentanément Mini. L'aiguille se brisa, mais la diversion avait fonctionné.

Dans un dernier sursaut, Mini concentra ses flammes en un point unique devant elle. L'air se tordit, la chaleur devenant presque solide. Elle frappa le sol.

L'explosion qui suivit déchira la nuit. La pierre fondue explosa en une pluie de fragments brûlants, projetant une onde de choc dévastatrice dans la ruelle. Mini fut propulsée en arrière, son corps inerte heurtant brutalement le mur dans un bruit sourd. Katalyne, déséquilibré, perdit le contrôle de ses débris qui s'éparpillèrent dans un fracas métallique. La vapeur, soufflée par la déflagration, révéla un instant la scène dans toute sa violence avant que la fumée n'engloutisse tout.

Wiroh, qui avait anticipé l'explosion, émergea de derrière un pilier à demi fondu. Il transforma la pression du moment en énergie galvanisante pour former rapidement deux blocs de glace avec ses dernières réserves de magie. Le premier, lancé à hauteur d'homme, força Katalyne à esquiver exactement là où il l'attendait. Le second s'abattit avec une précision implacable, percutant le télékinésiste avec une force brutale.

Le silence retomba sur la ruelle dévastée. Wiroh, épuisé et presque vidé de sa magie, s’effondra contre le mur. Il n’eut même pas la force de jubiler. Il se laissa glisser au sol, les mains tremblantes, sa vision floue à cause de la fatigue. Il s’approcha de Mini, son cœur battant encore sous l’adrénaline

Ses dernières flammes crépitaient faiblement, comme des échos mourants de la bataille. L'air, saturé de fumée et de vapeur, portait l'odeur âcre de la pierre fondue et du métal brûlé. Ses flammes vacillaient comme une bougie au bout de sa mèche, témoignant de son épuisement. Pourtant, un sourire victorieux éclairait son visage couvert de suie.

- On a... gagné ?

Sa voix était rauque, ses poumons irrités par la chaleur intense qu'elle avait générée. Elle luttait pour garder les yeux ouverts, la fatigue la rattrapant progressivement. Son corps était couvert de contusions et d'égratignures, témoins d'un combat plus rude que prévu. Mais malgré l'inconfort, un sourire victorieux éclairait son visage. Ils avaient gagné.

Leur premier combat ensemble, en tant que membres de l'Auberge de la Lune, n'était pas une simple victoire. C'était une preuve : ils étaient capables de porter haut les valeurs de la guilde qu'ils représentaient. De l'emblème sur leur épaule jaillissaient les traits argentés du croissant de lune. Ce symbole n'était pas qu'une marque ; il représentait leur union, leur défi, et ce qu'ils aspiraient à devenir.

Mini adressa un regard en direction de Katalyne. Il gisait inconscient quelques mètres plus loin. Son blouson noir adoré était maintenant couvert de poussière et de traces de brûlures, le cobra violet à peine visible sous la crasse. Ses cheveux parfaitement coiffés formaient désormais un désordre hirsute, et une bosse commençait à se former sur son front.

Fière de leur succès, elle essaya de se mettre debout, mais ses jambes refusèrent de la porter. Le contrecoup de l'utilisation excessive de ses flammes se faisait sentir - ses muscles protestaient, sa peau irradiait encore d'une chaleur anormale. Sa vision vacilla légèrement.

Wiroh la rattrapa avant qu'elle ne trébuche, grimaçant au contact de sa peau surchauffée.

- Tu es brûlante... C'est pas normal.

- Ça va, j'ai l'habitude ! répliqua-t-elle avec un sourire fatigué. Il me faut juste une bonne nuit de repos et...

- Une visite chez l'infirmière s'impose, coupa Wiroh d'un ton qui n'admettait pas de discussion.

- Pfff, t'exagères toujours, bougonna Mini. Bon, d'accord... mais d'abord, aide-moi à attacher ces types.

- Ce n'est pas la peine, ils ne sont pas prêt de recommencer si tu veux mon avis, répondit Wiroh. Sans doute y sommes-nous allés un peu fort d’ailleurs...

- Jamais... On a juste... murmura Mini avant de chanceler dangereusement.

Sa vision se brouilla soudainement. Ses jambes cédèrent sous elle et son corps devint lourd dans les bras de Wiroh alors qu'elle perdait connaissance. Sa peau irradiait toujours d'une chaleur anormale. Les dernières flammes qui dansaient autour de ses poings s'éteignirent, plongeant la ruelle dans une semi-obscurité uniquement percée par la lueur des réverbères.

Wiroh hissa précautionneusement sa camarade sur ses épaules. La nuit était maintenant complètement tombée sur Floria, les étoiles scintillant au-dessus des toits comme des témoins silencieux. Il se dirigea rapidement vers une infirmière qu'il connaissait, quelques rues plus loin, laissant derrière lui une ruelle ravagée qui témoignait de la violence du combat.

L'infirmière, une femme d'âge mûr au regard bienveillant, les accueillit sans poser de questions. De toute façon, elle n’eut pas à le faire car Wiroh s’empressa de tout lui dire, ne souhaitant pas qu’un détail manquant ne puisse fausser le diagnostic des blessures de son amie. Mais l’infirmière ne lui prêtait pas une grande attention, elle avait l'habitude de soigner les mages après leurs affrontements. Ses mains expertes s'activèrent rapidement, appliquant baumes et bandages sur les brûlures de Mini.

- Ces jeunes mages, toujours à repousser leurs limites, marmonna-t-elle en examinant la température anormalement élevée de Mini. Cette petite a vraiment trop forcé.

La nuit fut longue. Mini délirait par moments, revivant le combat dans ses rêves fiévreux. Wiroh resta à son chevet, réfléchissant à leur premier affrontement en tant que membres de l'Auberge de la Lune. Ce n'était peut-être pas la victoire la plus élégante, mais ils avaient prouvé qu'ensemble, ils pouvaient faire la différence.

L'aube pointait à peine quand Mini reprit enfin conscience. Sa température était revenue à la normale, même si son corps restait couvert de contusions et de brûlures superficielles. L'infirmière insista pour faire quelques dernières vérifications avant de les laisser partir.

- La prochaine fois, essayez de ne pas devenir un véritable volcan, la sermonna-t-elle gentiment en lui donnant des herbes médicinales pour les jours à venir.

Le soleil se levait sur Floria quand ils prirent le chemin du retour. Les rues s'éveillaient doucement, les premiers marchands installant leurs étals. L'air frais du matin apaisait les brûlures de Mini, qui marchait lentement, s'appuyant parfois sur Wiroh.

- Tu sais, dit-elle en grimaçant, la prochaine fois qu'on devra aller chercher des herbes pour Carra, ça me paraîtra beaucoup moins ennuyeux.

- La prochaine fois, on prend Ecaflip avec nous, répondit Wiroh en ajustant son monocle couvert de poussière.

- Bonne idée. Lui au moins, il ne passera pas dix minutes à admirer des uniformes dans une vitrine.

- Ces uniformes étaient de très belle facture...

- Wiroh !

- D'accord, d'accord. Plus de vitrine.

Wiroh ne put s'empêcher de sourire. Au moins, elle n'avait pas perdu son sens de l'humour.

Le soleil était déjà bien haut dans le ciel quand ils arrivèrent à l'auberge. Ecaflip les attendait devant l'entrée, son regard noir en disait long sur la nuit qu'il avait passée. Heureusement, les clients n'étaient pas venus en nombre. Sinon, il aurait certainement ajouté quelques insultes bien senties à son sermon.

- Vous avez intérêt à avoir une bonne excuse, gronda-t-il en croisant les bras.

Entre deux râleries, il leur confia qu'il avait, pour la première fois, vu Carra s'énerver : il avait dû improviser sans persil ni coriandre pour sa fameuse sauce au curry vert pour accompagner les salades, ce qui, selon lui, relevait de l'hérésie culinaire.

Mini, encore pâle mais souriante, rayonnait néanmoins de fierté. Elle ne tarda pas à relater l'affrontement à Ecaflip, qui, la jalousie dans la voix, déclara qu'il aurait adoré y participer.

- Un télékinésiste ? Vraiment ? S’étonna-t-il, pourquoi un tel affrontement avait-il eu lieu ?

- Mini a concentré toute sa magie en un seul point, expliqua Wiroh. C'était risqué, mais brillant. Et ça lui a valu une belle surchauffe.

- Mais efficace ! ajouta Mini avec un grand sourire, même si sa voix trahissait encore sa fatigue.

Alors qu'ils plaisantaient, un homme sortit soudain de la réserve, s'essuyant les mains sur un chiffon. Torse nu, une large bosse visible sur le front et quelques bandages au niveau de l'abdomen, il portait un tonneau sur l'épaule.

- Bonjour, ma jolie ! lança-t-il joyeusement. Puis en s’adressant directement à Ecaflip il déclara : "J'ai fini de ranger les fûts".

Mini se figea. Ses yeux s'écarquillèrent de surprise.

- Quoi ? Mais... TOI ?!

C'était le télékinésiste de la veille. Il avançait tranquillement, comme si de rien n'était. Malgré sa fatigue, Mini se mit instinctivement en position de combat, des étincelles crépitant au bout de ses doigts.

- Qu'est-ce que tu fais là ? Tu veux une deuxième raclée ?

L'homme leva les mains en signe de paix, un sourire gêné sur le visage.

- Non, non ! Je... je voulais juste m'expliquer. Votre ami m'a dit d'attendre en me rendant utile.

Il jeta un regard à Ecaflip, qui haussa les épaules.

- Il était là à l'aube, il disait qu'il voulait vous voir. Je lui ai dit de ne pas rester les bras croisés en attendant. Mais j’en conclue que c’est lui le fameux télékinésiste.

Wiroh ajusta nerveusement son monocle, méfiant.

- S'expliquer sur quoi exactement ?

L'homme — Katalyne, comme il s'était présenté la veille — passa une main gênée sur sa nuque. Son arrogance avait complètement disparu, remplacée par une humilité presque embarrassée.

- Sur hier soir. Tout ça... c'était un malentendu.

Mini croisa les bras, sceptique.

- Un malentendu ? Des hommes ont agressé une femme, nous leur avons botter les fesses, puis tu nous as attaqués.

- Oui, non mais attendez je vais vous expliquer… Vous allez voir vous en rigolerez…

- Pas sûr, rétorqua Wiroh froidement.

Le télékinésiste prit une profonde inspiration.

- La femme que vous avez vue... elle avait fait un malaise dans la rue. Mes hommes l'ont remarquée, ils se sont précipités pour l'aider. Ses courses s'étaient éparpillées, alors ils les ont ramassées et rangées dans les sacs, pendant qu'elle reprenait ses esprits.

Il marqua une pause, visiblement gêné.

- Quand elle s'est réveillée, elle les a vus autour d'elle et a sans doute paniqué. Puis, elle a crié "au voleur" avant même que mes hommes ne puissent s’expliquer... On en a discuté longuement entre nous hier soir et ils m’ont confié que les blousons noirs pouvaient sans doute prêter à confusion…

- C’est certain que vos blousons noirs vous font passer plus pour des brigands que pour des samaritains, confirma Wiroh.

Il échangea un regard avec Mini. L’histoire pour le moment bien que farfelue semblait plausible.

- Mes hommes voulaient juste l'aider, mais... vous êtes arrivés. Et tout est allé très vite.

- Mais toi, intervint Wiroh, pourquoi nous avoir attaqués après ?

Katalyne grimaça.

- Quand je suis arrivé, j'ai vu mes hommes inconscients au sol. Et tes flammes, ajouta-t-il en regardant Mini, avaient complètement détruit nos emblèmes. Ces cobras que j'avais broder avec tant de soin...

Mini repensait en souriant aux cobras enfantins.

- Je me suis énervé, reprit Katalyne embarrassé. J'aurais dû demander ce qui s'était passé, comprendre la situation. Mais non, j'ai juste vu rouge. Ces broderies, j'y avais mis tout mon cœur... et je voulais vous faire payer.

Il soupira profondément.

- C'était stupide. Vraiment stupide. Je me suis comporté exactement comme le genre de personne que je ne voulais pas être.

Un silence pensif s'installa. Mini sentit sa colère s'évaporer progressivement, remplacée par une forme de compréhension embarrassée.

- Donc... on a attaqué des gens qui aidaient quelqu'un, murmura-t-elle.

- Et j'ai attaqué des gens qui croyaient protéger quelqu'un, compléta Katalyne. On a tous réagi trop vite.

Wiroh retira son monocle pour le nettoyer, une habitude qu'il avait quand il réfléchissait.

- Mais tout de même des blousons noirs quelle idée ? reprit Wiroh étonné. Dans une ruelle sombre qui plus est...

- Je sais, soupira Katalyne. Je pensais que ça nous rendrait intimidants mais pas terrifiants... Comme la guilde de mon mentor, Montelle. Ils avaient des blousons noirs magnifiques, et les gens les admiraient. Sans doute était-ce pour une autre raison…

- Les uniformes c’est pour les sectes ! lança Ecaflip d’une voix puissante.

Mini acquiesça aussitôt et ajouta : Tu vois Wiroh je te l’avais dit !

- Non mais vous ne comprenez rien… répliquèrent en cœur Wiroh et Katalyne qui s’étonnèrent de tenir les mêmes propos.

Après un silence gênant, Mini rebondit en osant demander ce qu’il était advenu des hommes de Katalyne suite à leur affrontement.

- Ils ont quitté la guilde. Se prendre une raclée comme ça, les a un peu refroidis… ils préféraient finalement une vie un peu plus normale. Le Cobra Venimeux n'existe donc plus. Il n’aura pas vécu longtemps à peine quelques jours… Moi qui pensais pouvoir aider du monde avec ma guilde.

Il releva la tête, son regard croisant celui de Mini.

- Avant que je n’oublie, je tenais à m’excuser auprès de toi. Hier tu as fait preuve d’une grande témérité. Tu es vraiment un mage redoutable.

Mini, surprise par le compliment sincère, sentit ses joues rougir légèrement.

- Bon... ben... merci, je suppose, balbutia-t-elle.

Katalyne esquissa un sourire triste, puis se redressa.

- Voilà. Je voulais juste vous expliquer et vous présenter mes excuses. Maintenant, je vais...

- Attends, intervint une voix calme.

Carra venait d'apparaître dans l'embrasure de la porte, ses longues moustaches frémissant légèrement. Il s'avança vers Katalyne, son regard perçant mais bienveillant posé sur lui.

- Et si tu restais ?

Un silence stupéfait s'abattit sur la pièce. Mini et Wiroh se tournèrent vers leur meneur, les yeux écarquillés.

- Carra ? s'exclama Mini. Tu... tu es sérieux ?

- Très sérieux, confirma le cuisinier en croisant les bras. Votre combat semblait intense c’est donc qu’il sait se défendre et puis vous l’avez constaté par vous-même il n’est pas méchant. Il souffre juste de goûts disons discutables…

Il posa une main sur l'épaule de Katalyne.

- Pourquoi ne pas lui donner sa chance ?

Mini et Wiroh échangèrent un regard incertain. Ecaflip, toujours adossé au comptoir, observait la scène avec intérêt.

- Je ne sais pas, commença Wiroh. C'est un peu... rapide, non ?

- Si nous voulons grandir, il va falloir recruter, leur rappela Carra avec un sourire.

Il se tourna vers Katalyne.

- Alors, qu'en dis-tu ? Veux-tu rejoindre l'Auberge de la Lune ?

Katalyne cligna des yeux, visiblement ému. Sa gorge se serra.

- Je... vraiment ?

- Et pourquoi pas ? Tu n’as plus de guilde de toute façon ? lança Carra avec son sourire bienveillant.

Mini soupira, puis sourit malgré elle.

- Bon... de toute façon, s'il fait des bêtises, je le carbonise.

- Avoir un membre supplémentaire partisan des uniformes ne pourra que nous être utile, ajouta Wiroh avec un petit sourire.

Katalyne resta figé un instant, puis un sourire sincère illumina son visage.

- Je... merci. Vraiment. Je ne vous décevrai pas.

Carra hocha la tête, puis fit signe à Katalyne de le suivre près de la cheminée. De sa poche, il sortit un petit nécessaire : encre noire, aiguille fine, et un linge propre.

- L'Auberge de la Lune a un symbole, expliqua-t-il calmement. Une lune argentée gravée dans la chair, portée sur l'épaule gauche. C'est notre marque, notre lien.

Il prépara l'encre avec des gestes précis, presque rituels.

- Es-tu prêt ?

Katalyne retira sa veste et sa chemise, découvrant son épaule gauche. Il hocha fermement la tête.

- Prêt.

Le silence s'installa dans l'auberge. Mini, Wiroh et Ecaflip regardaient, presque recueillis, tandis que Carra commençait à tracer le croissant de lune. Ses gestes étaient lents, délibérés, chaque trait d'encre semblant porter un poids symbolique.

L'encre argentée et magique pénétrait la chair, dessinant progressivement le corps de la lune. Le liquide scintillait légèrement à chaque passage de l'aiguille, comme si l'encre elle-même était vivante. Peu à peu, le croissant prenait forme, ses contours brillant d'un éclat mystérieux sous la lumière de l'auberge.

Katalyne ne broncha pas, son regard fixé droit devant lui, comme s'il comprenait l'importance de ce moment.

Quand Carra eut terminé, il recula d'un pas. Sur l'épaule de Katalyne brillait maintenant la même lune que celle que portaient les autres membres. Le symbole de l'Auberge de la Lune.

- Bienvenue dans notre guilde, dit simplement Carra.

Katalyne enfila sa chemise, cachant le tatouage sous le tissu. Quand il se tourna vers les autres, ses yeux brillaient d'émotion contenue.

Ecaflip, qui avait observé toute la scène en silence, laissa échapper un petit rire.

- Eh bien, qui l'eût cru ? L’homme au blouson noir du Cobra Venimeux qui devient un simple serveur de l'Auberge de la Lune.

Katalyne rit, un rire sincère et léger.

- J’aime bien l’idée que chaque membre d’une guilde arbore la même tenue, mais je crois bien que jamais plus je ne porterai de blouson noir...

Carra hocha la tête d'un air satisfait.

- L’apparence ne fait pas tout. Une guilde se définit avant tout par ses actes, pas ses costumes.

Le soleil de l'après-midi filtrait à travers les fenêtres de l'auberge, baignant la scène d'une lumière dorée. Sur les murs, les ombres dansaient doucement, rappelant que parfois, ce qui semble menaçant dans l'obscurité peut se révéler bienveillant à la lumière du jour.

L'Auberge de la Lune venait de gagner un nouveau membre, non pas grâce à un uniforme, mais bien par leurs actes.

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