Chapitre 4 : La carriole des babioles
L'hôtel des guildes dominait la place centrale de Floria, ses flèches de marbre blanc perçant le ciel matinal. Autour de sa façade majestueuse, quatre fontaines monumentales incarnaient les vertus des mages : au nord, un chevalier protégeant une famille symbolisait l'honneur ; à l'est, un guerrier affrontant un dragon représentait la bravoure ; à l'ouest, des aventuriers se tenant la main illustraient l'entraide ; et au sud, un phénix renaissant de ses cendres évoquait la résilience. L'eau qui s'en écoulait alimentait des canaux qui serpentaient à travers la place, formant le symbole sacré des guildes.
Au sommet de l'édifice, les étendards des guildes légendaires flottaient fièrement : la lame ardente des Âmes Libres, le phénix doré d'Orphénia, les cent épées de Nobushi...
- Un jour, ce sera notre tour, murmura Mini, en levant les yeux vers les bannières, étouffant un bâillement.
- Si quelqu'un n'avait pas pris trois heures pour se lever et se préparer, on aurait peut-être déjà notre quête, soupira Wiroh, en ajustant son monocle.
- Gngngn, marmonna-t-elle. Au moins on n'a pas Katalyne dans les pattes aujourd'hui.
- Ah oui, il s'est enfin fait chopper par Carra ? ricana Ecaflip. Il était temps qu'il arrête de déléguer tout son travail.
Pour Wiroh, Mini et Seryatte, c'était la première fois qu'ils pénétraient dans le bâtiment. Le hall d'entrée les laissa sans voix. Un escalier de marbre majestueux menait à l'étage supérieur, réservé aux mages les plus puissants des guildes du panthéon. Des vitraux colorés filtraient la lumière du matin, projetant sur le sol de marbre les symboles sacrés des vertus qu'ils avaient admirées à l'extérieur.
- C'est... immense, souffla Seryatte, le nez en l'air, tournant sur lui-même pour tout observer.
Des colonnes de marbre noir veiné d'or s'élevaient jusqu'au plafond voûté, où des cristaux magiques diffusaient une douce lumière. Entre les colonnes, gravés dans la pierre, des bas-reliefs racontaient les exploits des plus grandes guildes.
Mais la réalité au sol contrastait violemment avec cette grandeur. Une marée humaine se pressait devant les tableaux de quêtes, se bousculant, criant, négociant. L'écho des voix sous la voûte créait une cacophonie assourdissante.
- Ça fait mal au cœur de voir ça, grommela Ecaflip. Tous ces gens qui se battent pour quelques pièces d'or...
Soudain, un silence parcourut la foule. Une silhouette descendait lentement l'escalier de marbre. Les conversations s'éteignirent sur son passage. Tamarakai, le légendaire mage des Âmes Libres, observait la scène de ses yeux d'ambre. Son visage resta impassible, mais la tristesse qui voilait son regard en disait long sur ce qu'il pensait de cette cohue indigne.
- Dire que tout ça a commencé pour protéger les gens, murmura Ecaflip, regardant Tamarakai disparaître dans la foule qui se remettait déjà à s'agiter.
- Je peux me faufiler et attraper une quête ! proposa Seryatte avec enthousiasme, déjà prêt à plonger dans la mêlée.
- Vas-y, acquiesça Wiroh, mais évite les...
Avant que Wiroh ne puisse finir sa phrase, Seryatte s'était déjà glissé dans la foule. Les autres se frayèrent un chemin jusqu'à un recoin moins encombré, près d'une colonne. Même là, ils n'échappaient pas complètement au chaos - des groupes d'aventuriers les bousculaient régulièrement en passant, les conversations et les cris résonnaient contre les murs, et l'air était lourd de l'odeur de dizaines d'armures mal entretenues.
- On étouffe ici, grommela Ecaflip, repoussant un énième apprenti mage qui venait de le percuter.
- Je l'ai ! La voix enjouée de Seryatte leur parvint alors qu'il se faufilait entre deux guerriers pour les rejoindre, un parchemin à la main. "C'était pas si..."
Une poigne d'acier se referma sur son poignet, l'interrompant net. Un colosse en armure venait d'émerger de la foule derrière lui. Il dépassait Mini d'au moins deux têtes, et sur son épaulière luisait un emblème inquiétant : deux serpents entrelacés, leurs crocs prêts à mordre.
- Lâche ça, minus, gronda une voix aussi profonde qu'un grondement de tonnerre.
- Lothar n'aime pas qu'on lui vole ses proies, continua le géant en parlant de lui à la troisième personne. Son casque à cornes et sa barbe broussailleuse lui donnaient l'air d'un taureau furieux.
- Mais je l'ai vu en premier ! protesta Seryatte avec son sourire habituel.
Un groupe d'aventuriers les bouscula, les forçant à se rapprocher du mur. Lothar resserra sa prise. "Toi vouloir mourir ?"
- HE TOI ! rugit Mini, son corps s'embrasant soudainement et ses yeux virant au rouge. Lâche-le tout de suite !
Le colosse repoussa Seryatte qui trébucha contre la colonne. Un rictus déforma son visage barbu quand il vit Mini s'avancer vers lui. Les deux serpents sur son épaulière semblaient luire d'une lueur malsaine dans la lumière des cristaux.
- Toi ? Me défier, gamine ?
L'air autour de Mini se mit à danser sous l'effet de la chaleur. "Gamine ?" répéta-t-elle, ses yeux projetant des flammes de rage.
Le géant brandit sa masse d'armes, grande comme Mini elle-même. Elle concentra ses flammes dans son poing droit. Les deux adversaires se jaugèrent un instant, puis frappèrent simultanément.
Le choc résonna comme un coup de tonnerre, faisant sursauter la foule environnante. Une onde de choc fit vaciller les cristaux magiques au plafond. Pendant une fraction de seconde, le hall entier retint son souffle... avant de retourner à son agitation habituelle, comme si rien ne s'était passé.
- Mes amis, intervint Wiroh en s'avançant, son regard s'attardant sur l'emblème des serpents. Puis-je suggérer une approche plus... civilisée ?
Profitant de la confusion, il fit discrètement glisser de sa manche un vieux parchemin froissé - la liste de courses de Carra qu'il avait gardée par mégarde dans sa poche. Pendant ce temps, Ecaflip subtilisa habilement la véritable quête des mains de Seryatte.
Lothar se tourna vers Wiroh, sa masse encore fumante du contact avec le poing enflammé de Mini.
- Un guerrier de votre trempe mérite mieux que cette simple mission, poursuivit Wiroh d'une voix onctueuse, dépliant théâtralement le parchemin. "Celle-ci promet une fortune en pièces d'or. Des créatures terrifiantes à combattre, de la gloire à gagner..."
Les yeux du colosse s'illuminèrent à la mention de l'or et des combats. Il se pencha vers le parchemin, plissant les yeux devant les lignes d'écriture.
- Toi... dire vrai ? demanda-t-il, ses doigts massifs effleurant maladroitement le papier.
Wiroh dissimula un sourire. Ses soupçons sur l'illettrisme du guerrier se confirmaient. "Laissez-nous donc cette vulgaire quête et en échange vous aurez celle que je tiens là dans mes mains."
Mini ouvrit la bouche pour protester, mais Ecaflip lui écrasa discrètement le pied.
Les serpents sur l'épaulière de Lothar semblaient luire d'une lueur malsaine tandis qu'il soupesait la proposition. Finalement, pris d’une énergie débordante, il accepta.
- Marché conclu, gronda-t-il, serrant précieusement son nouveau parchemin.
Une fois le colosse parti, Mini demanda surprise : "Mais nous n’avions pas d’autre quête… Wiroh, tu lui as donné quoi ?"
- La liste de courses de Carra ? sourit Wiroh en dépliant parchemin que Seryatte avait rapporté.
Mini ne put s'empêcher de commenter, surprise par la manœuvre de son ami : "T'es diabolique Wiroh, je ne te connaissais pas comme ça !"
- Il ne m’a guère laissé le choix… commença-t-il. Son regard resta un moment fixé sur la direction qu'avait prise Lothar, l'image des deux serpents entrelacés gravée dans sa mémoire.
- Et puis nous étions les premiers, pas vrai ? demanda-t-il a ses amis tant pour avoir leur avis que pour se conforter lui-même dans cette idée.
Tous le regardèrent avec un petit sourire en coin, s'amusant de le voir chercher leur approbation.
- La besace disparue, lut Ecaflip par-dessus son épaule. "Mille pièces d'or de récompense... Pas mal, Sery !"
Un groupe d'aventuriers les bouscula de nouveau, les ramenant à la réalité étouffante du hall.
- Rentrons étudier cette quête à l'auberge si vous le voulez bien, reprit Wiroh en se plaquant contre le mur pour laisser passer une énième vague de guerriers. "Cet endroit est invivable."
***
Après quelques heures de préparation et un passage par le téléporteur d'Esten, le groupe se matérialisa à Marlik. Le changement de température fut si brutal que Mini laissa échapper un juron. Le soleil, presque à son zénith, écrasait la ville de sa présence implacable, transformant les ruelles en fournaises.
- Par tous les dieux, souffla Wiroh, déjà en sueur sous sa longue cape de voyage. "Il faut qu'on se débarrasse de ces tenues."
Ils étaient tous vêtus pour le climat tempéré de Floria : capes épaisses, vestes de cuir, bottes montantes. Autant d'atouts en ville, autant de fardeaux sous ce soleil de plomb. Mini s'empressa de retirer sa veste, ne gardant que sa chemise légère. Wiroh, plus méthodique, plia soigneusement sa cape avant de la ranger dans son sac.
- On devrait peut-être acheter des voiles, suggéra-t-il en observant les rares passants, tous protégés des rayons impitoyables par des tissus clairs.
- Ou au moins de l'eau, ajouta Ecaflip, qui malgré son expérience, s'éventait discrètement avec sa main. "La chaleur est particulièrement intense aujourd'hui, même pour Marlik."
- Mille pièces d'or ! s'exclama Seryatte, commençant à déboutonner sa chemise. "On va pouvoir..."
- Garde tes vêtements, le coupa Wiroh. Et baisse d'un ton.
Marlik s'étendait devant eux, ville bâtie pour résister au désert plutôt que pour plaire à l'œil. Les maisons, aux murs épais de terre cuite, s'entassaient les unes contre les autres comme pour mieux se protéger du soleil. Leurs volets de bois, usés par le sable et le vent, étaient tous hermétiquement clos. Seules quelques fentes laissaient filtrer la lumière à l'intérieur. Les rues étroites créaient des zones d'ombre où les rares passants se pressaient.
- C'est... différent de Floria, nota Mini, essuyant déjà la sueur de son front.
- Typique des cités du désert, commenta Ecaflip, son regard balayant les alentours avec une assurance née de l'expérience. "L'architecture suit les mêmes principes qu'à Huacachina, dans les terres de l‘ouest."
Un bruit de pas traînants attira leur attention. Un groupe d'aventuriers émergea d'une ruelle adjacente. Leurs vêtements étaient couverts de sable, leurs visages marqués par l'épuisement. L'un d'eux s'arrêta près d'un tonneau d'eau pour y plonger sa tête.
- Le sentier... marmonna-t-il entre deux gorgées, "c'est de la folie..."
Son compagnon, un semi-homme au visage vulpin dont la fourrure rousse était terne de poussière, s'adossa au mur. "Une journée entière... pour rien. Cette fichue besace..."
Wiroh se figea. "Pardon ?"
Mais les aventuriers ne semblaient même pas les avoir remarqués, perdus dans leur épuisement. D'autres groupes passèrent, tous dans le même état : déshydratés, brûlés par le soleil, certains se soutenant mutuellement pour marcher.
- Encore des ratés du sentier, cracha un marchand en fermant sa boutique. "Ils feraient mieux de rester à Floria à jouer les héros dans les tavernes."
Mini s'approcha d'une femme guerrière qui semblait un peu plus lucide que les autres. "Le sentier des damnés... c'est si terrible que ça ?"
La femme eut un rire sans joie. "Le soleil te vide de tes forces. Le sable t'aveugle. Et quand tu crois enfin avoir trouvé ce que tu cherches..." Elle secoua la tête. "Rentrez chez vous, les bleus. Ce sentier porte bien son nom."
- Bah, ils exagèrent, fit Seryatte avec son optimisme habituel. "On est plus forts qu'eux !"
Wiroh restait silencieux, son monocle reflétant le soleil tandis qu'il observait un nouveau groupe d'aventuriers défaits se traîner vers le téléporteur. Quelque chose n'allait pas. Pourquoi tant de groupes revenaient-ils bredouilles ? Et pourquoi cherchaient-ils tous la même besace ?
- On devrait peut-être... commença-t-il.
- Non, le coupa Mini, devinant ses pensées. "On a cette quête, on la garde. Mille pièces d'or, Wiroh ! Et franchement, regarde-les", elle désigna les aventuriers épuisés, "ils n'ont pas l'air si terribles. On est l'Auberge de la Lune, pas des amateurs !"
Ecaflip croisa les bras. "Mini n'a pas tort. Et croyez-en mon expérience, j'ai traversé des déserts bien plus redoutables que celui-ci."
Wiroh soupira, mais n'insista pas. À quoi bon ? Ils étaient tous grisés par la promesse de leur première grande récompense. Pourtant, alors qu'ils se dirigeaient vers la sortie de la ville où commençait le sentier des damnés, il ne pouvait s'empêcher de noter chaque détail inquiétant : les regards mi-moqueurs mi-compatissants des habitants, les mises en garde murmurées, et surtout, ce mot qui revenait sans cesse dans les propos des aventuriers vaincus... "besace".
Le sentier des damnés s'étirait devant eux comme une cicatrice pâle sur l'or du désert. Les dalles, polies par des années de vents et de sable, brûlaient à travers leurs semelles. Le soleil, suspendu dans un ciel d'un bleu cruel, les écrasait de sa présence implacable.
Mini fixait ses pieds, un pas après l'autre. Ses flammes, d'habitude si vives, semblaient étouffées par cette chaleur qui dévorait tout. Ses lèvres craquelées saignaient quand elle essayait de sourire. Wiroh, le visage couvert d'un voile improvisé, voyait sa magie fondre avant même de prendre forme. Pour la première fois de sa vie, il doutait - non pas de leur capacité à trouver cette besace, mais de la sagesse d'être venus ici.
Seryatte, la peau d'un rouge violent, avait cessé de sourire. Chaque fois qu'il trébuchait, il se relevait un peu plus lentement. Ecaflip fermait la marche, son pas régulier masquant sa fatigue, mais son expérience lui criait que ce désert était différent. Plus hostile. Plus affamé.
Les dunes s'étendaient à l'infini. Parfois, une rafale de vent soulevait un rideau de sable, effaçant momentanément le monde autour d'eux. Dans ces moments-là, ils se rapprochaient instinctivement, craignant d'être séparés dans ce néant brûlant.
- Au moins... on bronze... marmonna Seryatte entre deux quintes de toux.
Mini laissa échapper un rire rauque, suivi d'un "Idiot" affectueux. Même rire faisait mal, mais ça valait le coup.
Les heures s'étiraient comme le sentier, interminables. Leurs ombres se rétractaient sous leurs pieds, les privant même de cette maigre protection. Wiroh sortit sa gourde, la dernière encore à moitié pleine. Les autres détournèrent le regard quand il but une minuscule gorgée.
La chaleur déformait l'horizon, créant des mirages qui dansaient devant leurs yeux fatigués. Des lacs miroitants apparaissaient et disparaissaient, se moquant de leur soif.
- Là-bas... murmura Mini.
Ils avaient appris à ne plus réagir. Trop de déceptions. Mais quelque chose dans sa voix était différent.
À travers la brume de chaleur, une tache de vert perça le paysage doré. Un palmier se dressait près d'une étendue d'eau miroitante.
- Une oasis... souffla Mini.
Personne ne bougea, craignant de voir le mirage se dissiper.
- C'est réel, murmura Wiroh, son monocle captant le scintillement de l'eau.
Seryatte n'attendit pas la fin de son analyse. Il s'élança en avant, oubliant momentanément sa douleur. Mini le suivit en courant. Ecaflip rajusta son chapeau et emboîta le pas à Wiroh qui maintenait une allure mesurée, scrutant chaque détail avec méfiance.
L'oasis prenait forme devant eux. Et là, à l'ombre du palmier...
- Il y a quelqu'un, nota Ecaflip d'une voix posée.
Une silhouette mince gisait contre le tronc. Un jeune homme aux cheveux d'argent, sa peau pâle rougie par le soleil.
- Du calme, ordonna Wiroh alors que Seryatte s'approchait déjà. "Cette oasis... quelque chose cloche."
Mini et Seryatte ne l'écoutaient plus. Ils plongeaient déjà dans l'eau, avalant de grandes gorgées. Le liquide était tiède, mais c'était de l'eau. Réelle. Tangible. N'est-ce pas ?
Wiroh s'approcha du jeune homme inconscient, Ecaflip à ses côtés. Son chapeau projetait une ombre sur un visage juvénile aux traits délicats, d'une finesse presque irréelle. Il ne devait pas avoir plus de seize ou dix-sept ans. Sa peau, rouge vif et brûlée par le soleil impitoyable du désert, laissait deviner une carnation qui devait être très pâle habituellement. Ses longs cheveux argentés, descendant jusqu'aux omoplates, étaient poisseux de sueur et de sable. Sa carrure frêle, presque éthérée, était accentuée par la déshydratation qui avait creusé ses joues et ses clavicules.
Sa tunique blanche, dont le tissu fin portait les marques du voyage, était déchirée par endroits. À travers les accrocs, par-delà les brûlures causées par le soleil, on distinguait des cicatrices anciennes, témoins silencieux d'une enfance qu'on devinait difficile. Même inconscient, il y avait quelque chose d'insaisissable dans ses traits, comme si son visage refusait de se laisser tout à fait saisir par le regard.
Sur la manche droite de sa tunique, un emblème était brodé : un casque à cornes avec celle de droite brisée, les couleurs passées par le soleil.
- Un emblème de guilde, murmura Wiroh, ses doigts effleurant le symbole. "Je ne le connais pas."
- Une petite guilde, répondit Ecaflip d'une voix étrangement tendue. Ses yeux s'étaient assombris à la vue de l'emblème. "Et apparemment, une qui ne vaut pas mieux que les autres."
Le métamorphe serra les poings, son regard balayant le désert avec une colère contenue. Abandonner un compagnon à la mort, le laisser seul dans cette fournaise... Ses mâchoires se crispèrent tandis que de vieux souvenirs remontaient à la surface. Il connaissait trop bien le goût amer de la trahison.
Wiroh observa son ami du coin de l'œil. Il savait qu'Ecaflip portait ses propres cicatrices, des blessures que même le temps n'avait pas totalement guéries.
- Les traces autour indiquent qu'un groupe est parti vers le nord, nota Wiroh doucement. "Ils l'ont délibérément..."
- Laissé mourir, coupa sèchement Ecaflip. Sa voix tremblait légèrement. "Comme un déchet dont on se débarrasse."
- Hey ! appela doucement Wiroh en tapotant la joue du garçon. "Tu m'entends ?"
Les paupières du jeune homme papillonnèrent. Ses yeux, quand ils s'ouvrirent, étaient d'un pourpre profond, presque hypnotique. Il fixa Wiroh avec une expression de panique, essayant de se redresser.
- Doucement, le rassura Wiroh. "Tu es en sécurité. Comment t'appelles-tu ?"
Le garçon ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Ses mains s'agitèrent dans des gestes désordonnés.
- Je crois... je crois qu'il est muet, réalisa Wiroh.
Un cri derrière eux les fit sursauter.
- Du sable ! hurla Mini. "C'est du sable !"
L'oasis commençait à s'effacer comme un tableau sous la pluie. L'eau disparaissait, révélant le sable doré en dessous. Le palmier lui-même semblait se dissoudre dans l'air brûlant.
Seul le jeune homme aux cheveux d'argent restait bien réel sous leurs yeux ébahis. Il tenta de se relever mais ses membres tremblants refusèrent de la porter.
- Du calme, murmura Wiroh, sortant sa gourde. "Tu es déshydraté."
Mini et Seryatte, encore secoués par leur expérience avec le sable, se rapprochèrent doucement. L'enfant - car c'était bien un enfant malgré sa taille - observait la gourde avec un mélange de désir et de méfiance.
- C'est de la vraie eau cette fois, assura Wiroh. "Bois lentement."
Les mains fines saisirent la gourde avec précaution. Après quelques gorgées prudentes, la tension sembla quitter légèrement les épaules frêles.
- Comment tu t'appelles ? demanda Mini, sa voix encore rauque d'avoir craché le sable.
Des lèvres s'entrouvrirent, mais aucun son n'en sortit. Les doigts touchèrent la gorge dans un geste éloquent.
- Tu ne peux pas parler, comprit Wiroh. Il fouilla dans sa sacoche et en sortit un petit carnet et un bout de fusain qu'il utilisait habituellement pour ses notes. "Tiens."
Ses mains tremblaient en traçant les lettres, mais son regard restait vif, analysant chaque détail de son environnement. Un bruissement dans le sable fit sursauter le groupe - Il désigna aussitôt un lézard qui filait entre les dunes, repéré avant même que les autres n'aient identifié la source du bruit. Puis il reprit son carnet et écrivit simplement : 'Itachi'.
- Itachi, répéta Wiroh. "Je suis Wiroh, et voici Mini, Seryatte et Ecaflip."
‘Merci', écrivit Itachi, avant d'hésiter, le fusain suspendu au-dessus du papier.
- Tes compagnons... commença Ecaflip, sa voix encore tendue par la colère. "Ils t'ont..."
Itachi secoua vivement la tête, les cheveux argentés captant la lumière dans ce mouvement. Le fusain gratta rapidement le papier : 'Pas compagnons. Utilisé.'
- Utilisé ? répéta Mini, s'accroupissant à leur niveau.
'Pour attirer. Créer illusions. Piéger voyageurs.' Les mots s'entrechoquaient sur le papier, comme pressés de sortir. 'Quand trop faible, abandonné.'
Un grondement sourd monta de la gorge d'Ecaflip. Même Wiroh, d'ordinaire si mesuré, serra les poings.
'Désolé pour l'oasis', ajouta précipitamment Itachi. 'Dernière consigne. Plus assez de force pour la maintenir.'
- Ce n'est pas ta faute, assura Seryatte avec son sourire habituel, bien que son visage soit encore pâle d'avoir avalé du sable. "Et puis, maintenant tu es avec nous !"
Les yeux couleur de ciel s'écarquillèrent de surprise, puis se remplirent de larmes. Une unique goutte roula sur la joue rougie par le soleil.
Wiroh tendit de nouveau sa gourde. "Nous devrions nous remettre en route", dit-il doucement. "Il nous reste une besace à trouver."
'Je peux aider', écrivit rapidement Itachi. 'Vu beaucoup de choses dans le désert.'
- Tu peux venir avec nous, déclara Mini. "Enfin, si le chef est d'accord ?"
Wiroh acquiesça. "Nous ne pouvons pas te laisser ici, et ton aide pourrait nous être précieuse. Mais d'abord, il faut qu'on trouve cette besace."
'Merci', écrivit Itachi, ses yeux brillants de reconnaissance.
Quitter le sentier pavé signifiait s'aventurer dans le véritable désert. Les dunes s'élevaient comme des vagues figées, certaines hautes comme des maisons, d'autres à peine plus grandes qu'un homme. Entre elles serpentaient des vallées de sable où le vent avait sculpté des motifs hypnotiques.
- Je peux te porter, déclara Ecaflip à Itachi. D'un mouvement fluide, il hissa la frêle silhouette sur ses épaules, son chapeau projetant une ombre protectrice sur eux deux.
Le sable s'infiltrait dans leurs bottes, rendant chaque pas plus difficile. Mini s'arrêta au sommet d'une dune. "On ne voit même plus le sentier."
Itachi tapota l'épaule d'Ecaflip et pointa une direction. Il griffonna : 'Beaucoup de caravanes passent par là. Plus bas que les grandes dunes.'
- Un passage naturel ? s'interrogea Wiroh.
'Les marchands préfèrent. Plus facile pour les chariots.'
Ils descendirent prudemment. Au fond de la vallée, le vent était moins fort. Des traces de roues à moitié effacées marquaient le sol.
- Regardez, souffla Seryatte, pointant un reflet métallique.
Une plaque dorée dépassait du sable : ‘La carriole des babioles’.
- On doit être proches, murmura Mini.
Ils suivirent les traces jusqu'à un creux entre deux dunes. Des planches de bois brisées émergeaient du sable comme les côtes d'une créature morte.
Ecaflip déposa Itachi avant de s'approcher des débris. "La carriole. Mais..."
- Quelque chose ne va pas, compléta Wiroh.
Le sable formait des motifs circulaires, comme si quelque chose d'énorme s'était déplacé dessous. Au centre, à moitié enfouie, une besace en cuir noir.
Itachi griffonna frénétiquement : 'Danger. Traces. Pas normal.'
- On ne peut pas repartir maintenant, dit Mini. "On est si près..."
Le sable sous leurs pieds vibra légèrement.
Le sable vibra de nouveau, plus fort cette fois. Ecaflip déposa rapidement Itachi à l'abri derrière l'éperon rocheux. Les vibrations s'intensifièrent, faisant trembler les débris de la carriole.
Le sol explosa.
Une masse gigantesque jaillit du sable dans un rugissement qui fit trembler l'air. Un ver des sables se dressait devant eux, sa chair d'un blanc laiteux luisant sous le soleil impitoyable. Long comme cinq carrioles mises bout à bout, son corps était couvert de plaques chitineuses qui se chevauchaient comme une armure naturelle. Là où aurait dû se trouver une tête, une gueule béante s'ouvrait en une spirale de dents. Des rangées et des rangées de crocs acérés comme des lames de rasoir tournaient sans fin dans un ballet hypnotique et terrifiant. Aucun œil n'était visible, et pourtant la créature semblait parfaitement consciente de leur présence.
- Par tous les dieux, souffla Wiroh, son monocle reflétant l'horreur qui se dressait devant eux.
Leurs corps, déjà éprouvés par le désert, peinaient à réagir. La gorge sèche, les muscles endoloris par la marche, ils étaient loin d'être en état de combattre un tel monstre.
Le ver plongea vers eux. Ils bondirent dans des directions différentes, le sable explosant là où ils se tenaient une seconde plus tôt. Mini tenta d'embraser ses poings, mais ses flammes, affaiblies par la chaleur ambiante, ne produisirent qu'un halo tremblotant. Ses yeux changèrent de couleur comme à chaque fois pour devenir rouge, mais cette fois-ci il était pâle, presque terne.
- Je m'en occupe, gronda Ecaflip.
Son corps se mit à changer. Ses vêtements se fondirent dans sa chair alors que des plumes dorées jaillissaient de sa peau. Ses bras s'allongèrent en ailes puissantes, ses jambes se transformèrent en serres acérées. Sa tête s'allongea, son visage devenant un bec cruel d'aigle tandis que son corps prenait la masse musclée d'un lion. En quelques secondes, un griffon majestueux se tenait à sa place, son pelage fauve scintillant sous le soleil impitoyable.
Le griffon poussa un cri qui résonna dans la vallée. D'un battement d'ailes, il s'éleva au-dessus du ver, ses serres tendues vers Mini.
- Je te fais confiance ! cria-t-elle en sautant.
Les serres se refermèrent autour de ses bras et le griffon prit de l'altitude. Le ver suivit leur mouvement, son corps gigantesque se dressant comme un serpent charmé. Mini concentra beaucoup de magie dans ses poings. Quand le griffon la lâcha, elle tomba comme une étoile filante vers la gueule béante, ses flammes traçant un arc dans le ciel. Son poing percuta une des plaques chitineuses.
Le choc résonna dans tout son corps. Pas une égratignure.
Le griffon la rattrapa avant qu'elle ne touche le sol, ses serres puissantes se refermant délicatement autour de ses bras. Le ver s'agita, furieux, son corps titanesque projetant des gerbes de sable autour de lui.
Au sol, Wiroh tentait de maintenir des lances de glace, mais elles fondaient presque instantanément dans la chaleur infernale. À quelques mètres de lui, Seryatte chargeait encore et encore, son épée rebondissant contre la carapace du monstre qui ne semblait même pas remarquer ses assauts.
Le ver plongea soudainement vers Wiroh. Le tacticien roula sur le côté, évitant de justesse les anneaux massifs qui s'écrasèrent là où il se tenait. Le griffon plongea, récupérant Wiroh dans ses serres avant qu'une nouvelle attaque ne le touche.
- Il est invulnérable ! cria Mini depuis le dos du griffon où elle s'était positionnée.
Le monstre, indifférent aux attaques de Seryatte qui continuait de frapper ses flancs, se dressa de toute sa hauteur, sa gueule béante tournée vers le griffon et ses passagers.
- Il faut l'attaquer de l'intérieur, cria Wiroh depuis les serres du griffon. "Je vais créer des épées de glace assez résistantes pour..."
Le griffon descendit en piqué, évitant une attaque du ver, et déposa Wiroh et Mini près de Seryatte. Le mage de glace reprit, essoufflé : "Je peux concentrer toute ma magie pour créer des lames qui résisteront à la chaleur. Si Ecaflip me lance dans sa gueule..."
- Non ! coupa Seryatte, cessant ses attaques inutiles. "Je m'en charge."
- Ma glace va te brûler, protesta Wiroh. "Tu..."
- Mes mains se répareront, sourit Seryatte. "C'est mon pouvoir, non ?"
Wiroh fixa Seryatte un instant, puis hocha la tête. Il concentra sa magie, luttant contre la chaleur qui tentait de dissoudre ses sorts avant même qu'ils ne prennent forme. L'air brûlant du désert dévorait son pouvoir comme un prédateur affamé. Les épées de glace qu'il créait devaient être parfaites - une seule fissure et elles fondraient instantanément. Il sentait sa magie s'épuiser, chaque cristal de glace lui coûtant plus d'énergie que le précédent. Finalement, après un travail éprouvant, ses créations étaient parfaites. Leur surface était si froide que de la brume s'en échappait malgré la chaleur écrasante.
Le ver se dressa de nouveau, son ombre gigantesque les engloutissant. Mini s'accroupit, prête à bondir, mais ses flammes vacillaient dangereusement.
Soudain, l'air se peupla de silhouettes. Des doubles de Mini et de Wiroh émergèrent du sable comme des mirages, tandis que des griffons ressemblant à Ecaflip apparaissaient dans le ciel, leurs plumes dorées captant la lumière du soleil. D'abord hésitantes, presque timides, les illusions d'Itachi gagnèrent en assurance quand il réalisa que ses compagnons accueillaient son aide. Chaque copie, fruit d'une observation silencieuse, reproduisait leurs moindres détails - les flammes dansantes de Mini, le monocle étincelant de Wiroh, jusqu'aux reflets sur les ailes des griffons. Depuis son abri, Itachi orchestrait ce ballet d'images, ses mains traçant dans l'air des motifs complexes avec une précision née du désespoir.
Le ver s'agita, désorienté. Sa tête massive oscillait d'une cible à l'autre, incapable de distinguer les vrais aventuriers de leurs reflets illusoires. Plusieurs griffons plongeaient et remontaient autour de lui, certains portant des images de Mini ou de Wiroh dans leurs serres, tandis que d'autres simulaient des attaques. Ses anneaux se tordaient dans des angles impossibles alors qu'il tentait de suivre tous ces mouvements simultanés.
- Profitons-en, souffla Wiroh.
Seryatte saisit les épées de glace. Même à travers ses gants, le froid mordant lui brûlait les paumes. La douleur était terrible, mais son esprit lui dictait de tenir bon. Le griffon le saisit dans ses serres et s'éleva rapidement, profitant de la confusion du monstre.
Les illusions continuaient leur danse mortelle. Un Wiroh fantôme lança une attaque de glace. Le ver se jeta dessus, ses dents claquant dans le vide. Une Mini illusoire bondit avec des poings enflammés, attirant la créature dans la direction opposée. Chaque mouvement était calculé, chaque diversion parfaitement orchestrée par Itachi qui, malgré son épuisement, maintenait ce ballet complexe.
Le griffon planait maintenant au-dessus du ver, attendant le moment propice. Seryatte, suspendu dans les serres, brandissait les épées de glace haut et fier. Un mince filet de vapeur s'échappait des lames - la magie de Wiroh commençait déjà à faiblir.
- Maintenant ! hurla Wiroh.
Les serres s'ouvrirent. Seryatte plongea vers l'abîme de dents tournoyantes, les épées de glace pointées devant lui. Son sourire habituel n'avait pas quitté son visage, mais ses yeux brillaient d'une détermination féroce.
La gueule du ver se referma sur lui.
Les secondes s'étirèrent comme des heures. Mini agrippa instinctivement le bras de Wiroh. Même les illusions d'Itachi se figèrent, comme retenant leur souffle.
Un cri strident déchira l'air. Le ver se cabra, son corps titanesque se tordant dans une agonie silencieuse. Des entailles commencèrent à apparaître de l'intérieur, la glace magique tranchant à travers la chair tendre. Le monstre se débattit violemment, ses anneaux frappant aveuglément le sol, projetant des geysers de sable dans toutes les directions.
- Seryatte... murmura Mini, sa voix à peine audible.
De nouvelles entailles apparurent, plus profondes. Le ver se contorsionnait, son corps massif ondulant comme une vague de chair et de chitine. Un liquide visqueux commença à suinter des blessures, s'évaporant instantanément au contact du sable brûlant.
Les secondes devenaient des minutes. Le griffon tournoyait au-dessus de la scène, ses cris perçants trahissant son inquiétude. Wiroh serrait son monocle si fort que ses jointures étaient blanches.
Enfin, dans un dernier spasme d'agonie, le ver s'effondra. Son corps gigantesque s'écrasa au sol dans un impact qui fit trembler les dunes. Un nuage de sable s'éleva, obscurcissant momentanément le soleil.
Le silence qui suivit était assourdissant.
- Sery ? appela Mini d'une voix tremblante.
Rien.
Puis un bruit. Faible d'abord, comme un raclement. Quelque chose bougeait entre les dents immobiles du monstre. Une main émergea, suivie d'un bras, puis une silhouette couverte de fluides visqueux se hissa hors de la gueule béante.
- C'était... Seryatte toussa, crachant un liquide nauséabond. "C'était vraiment dégoûtant." Il tenait encore une des épées de glace, l'autre s'était brisée. "Mais ça a marché !"
Le griffon se posa près de lui et reprit forme humaine. Ecaflip, sans un mot, tendit son chapeau à Seryatte pour qu'il puisse s'essuyer le visage.
- Ne le ruine pas, grommela-t-il, mais le soulagement dans sa voix était palpable.
La besace gisait à quelques mètres du ver mort, à moitié enfouie dans le sable. Mini la ramassa triomphalement.
- Et dire que tous ces 'grands aventuriers' ont abandonné, railla-t-elle en époussetant le cuir. "Même pas capable de gérer un petit ver de rien du tout !"
- Petit ? s'étrangla Seryatte, encore couvert de fluides visqueux.
Ecaflip récupéra son chapeau, grimaçant en voyant son état. "On devrait vérifier ce qu'il y a dedans."
Mini plongea sa main dans la besace et en sortit une pierre. Le souffle d'Ecaflip se coupa net. La gemme, grosse comme un poing, brillait d'un vert émeraude profond. Sa surface semblait vivante, comme si quelque chose bougeait en son cœur.
- Une pierre de monstre, murmura Ecaflip, soudain tendu.
- C'est quoi ? demanda Mini en observant la gemme pulsante.
- Un artefact extrêmement dangereux, expliqua Wiroh, fasciné malgré la situation. Elle déborde de magie pure. Les créatures anciennes la cherchent pour l'absorber - elle décuplerait leurs capacités. Si le ver que nous avons tué l'avait absorbée...
- Il serait devenu invincible, compléta Ecaflip d'une voix sombre.
Il scrutait l'horizon nerveusement.
- Cette pierre ne devrait pas être dans les mains de n'importe qui. Elle est bien trop dangereuse. Il faut partir. Elle attire les créatures les plus puissantes comme un aimant...
Ils se mirent en route, leurs corps épuisés par le combat protestant à chaque pas. Itachi suivait silencieusement, ses yeux vigilants passant de l'un à l'autre, observant leurs interactions sans un mot. Son carnet pendait à sa ceinture, inutilisé - il semblait avoir appris depuis longtemps que le silence était parfois le meilleur allié. La pierre continuait de pulser dans la besace accrochée à la ceinture de Wiroh, son rythme s'accélérant par moments, les forçant à presser le pas malgré leur fatigue. Chaque pulsation semblait attirer l'attention de créatures invisibles - des ombres furtives se mouvaient aux limites de leur vision, disparaissant dès qu'ils tentaient de les fixer. C'est alors que le ciel commença à changer.
Un frisson parcourut l'échine d'Ecaflip. Quelque chose avait changé dans l'air - une tension électrique, à peine perceptible, qui hérissait les poils sur sa nuque. Le ciel, jusqu'alors d'un bleu implacable, commença à se troubler. Une tache sombre apparut au zénith, comme une goutte d'encre dans de l'eau claire.
Wiroh le remarqua aussi. Son monocle captait des fluctuations inhabituelles dans l'atmosphère. Les nuages qui se formaient n'avaient rien de naturel - ils tourbillonnaient selon des motifs impossibles, défiant les vents du désert. La température chuta brutalement, l'air devenant lourd, chargé d'une énergie menaçante.
- Ce n'est pas normal, murmura Wiroh, sa voix tendue trahissant son inquiétude. "La magie à l'œuvre ici... elle est bien trop puissante."
La masse nuageuse s'étendit rapidement, dévorant le bleu du ciel. Des éclairs silencieux dansaient entre les volutes noires, illuminant la scène d'une lueur spectrale. Le sable lui-même semblait frissonner sous leurs pieds, chargé d'électricité statique.
Une silhouette émergea des nuages, sa descente gracieuse contrastant avec la violence du ciel. Des voiles noirs l'enveloppaient, claquant dans le vent électrique comme des ailes de corbeau. Son visage, à moitié dissimulé par des bandages sombres, portait une cicatrice sous l'œil droit qui luisait d'un éclat métallique. Les éclairs qui dansaient sur sa peau n'étaient pas de simples arcs électriques - ils semblaient avoir une conscience propre.
Chaque mouvement de ses mains laissait des traînées lumineuses dans l'air, transformant l'atmosphère elle-même en une arme. L'électricité qui émanait de lui perturbait la magie des autres - les flammes de Mini vacillaient, les transformations d'Ecaflip devenaient douloureuses, même les illusions d'Itachi semblaient grésiller comme une image défectueuse.
- Donnez-moi cet artefact ! Sa voix caverneuse portait malgré le rugissement du vent.
- Hors de question, nous avons une quête à terminer, rétorqua Mini avec assurance.
Des flammèches sortirent de ses poings, mais un éclair la frappa avant même qu'elle puisse esquisser un geste. Elle s'effondra, inconsciente, son corps parcouru de spasmes. Seryatte tenta de se précipiter vers elle, mais une décharge le cloua au sol, arrachant un cri de douleur à ses lèvres déjà gercées par le désert.
Itachi, épuisé par ses illusions, se fit encore plus petit qu'à l'accoutumée, comme s'il voulait disparaître dans le sable. Son instinct de survie, aiguisé par son abandon, lui soufflait déjà comment agir, comment se rendre invisible tout en restant à portée. C'était un talent qu'il avait développé bien avant sa magie - savoir être là sans être vu. Mais alors qu'il reculait d'un pas léger, le mage de foudre se jeta sur lui. Dans le bref instant où leurs corps se touchèrent, le poing enveloppé d'éclairs s'enfonça dans le ventre d'Itachi. Le jeune illusionniste se plia en deux, le souffle coupé. Ses doigts, entraînés par des années de survie, avaient déjà saisi quelque chose à la ceinture du mage - un geste si rapide, si discret, que personne ne le remarqua.
- Hors de mon chemin, murmura le mage d'une voix traînante en l'écartant d'un geste négligent, comme on chasse une mouche importune.
Itachi roula dans le sable, serrant sa prise contre lui, feignant l’inconscience. Le griffon plongea vers l'attaquant dans un rugissement de rage, mais une cage électrique l'emprisonna instantanément, le forçant à reprendre forme humaine.
Wiroh, voyant ses compagnons au sol et sentant sa magie presque épuisée par le combat contre le ver, ne bougea pas. Ses doigts se crispèrent autour de la besace tandis qu'il évaluait leurs chances - nulles.
- Vous opposer à moi ne servira à rien, soupira le mage de foudre. La besace s'arracha des mains de Wiroh, volant jusqu'à lui comme attirée par un aimant invisible.
- Cette pierre a causé assez de morts, conclut-il. Elle doit être détruite.
Les éclairs enveloppèrent complètement la pierre. Un craquement assourdissant retentit. La gemme explosa en milliers d'éclats verts qui se dissipèrent dans le sable comme de la poussière.
- Vous devriez me remercier, murmura le mage avant de s'élever dans les nuages qui commençaient à se disperser.
La rage déforma les traits d'Ecaflip. Sans une seconde d'hésitation, il se transforma, la douleur des éclairs rendant la métamorphose plus difficile que d'habitude. Ses os craquèrent alors qu'ils s'allongeaient, ses muscles brûlaient tandis qu'ils se réarrangeaient sous sa peau. Les plumes dorées qui jaillissaient de sa chair tremblaient sous l'effet des décharges électriques résiduelles. Même sous sa forme de griffon, les éclairs continuaient de courir le long de son corps, transformant chaque battement d'aile en torture.
- Ecaflip, arrête ! cria Wiroh, mais sa voix se perdit dans le vent.
Le griffon poursuivait sa proie avec une obstination désespérée. Chaque éclair qui le frappait arrachait des plumes à ses ailes, laissait des brûlures sur sa chair, mais il continuait. Le sang commença à goutter de son bec, ses muscles tremblaient sous l'effort et la douleur, pourtant il refusait d'abandonner. Le mage de foudre ne daignait même pas se retourner, laissant la tempête qui l'entourait repousser son poursuivant comme on chasse un insecte importun.
Ce n'est que lorsque Wiroh, dans un dernier effort, créa un mur de glace dans sa trajectoire qu'Ecaflip fut forcé de s'arrêter. Il s'écrasa plus qu'il n'atterrit, ses plumes fumantes, son corps secoué de spasmes incontrôlables.
Même après avoir repris forme humaine, il resta silencieux, son regard fixé sur l'horizon où les nuages avaient disparu. Son chapeau à moitié calciné pendait tristement sur sa tête, mais il ne fit aucun geste pour l'ajuster. Quelque chose s'était brisé en lui - pas seulement sa fierté, mais une partie de cette assurance qui le caractérisait habituellement.
- Je vais le retrouver, finit-il par dire d'une voix rauque.
- Non, coupa Wiroh doucement. "Regarde-nous. Mini est épuisée, Seryatte peut à peine tenir debout. Et le désert..."
L'horizon ondulait devant eux, le sentier perdu quelque part derrière les dunes infinies. Leurs gourdes étaient vides, leurs corps épuisés.
- On ne survivra pas à une autre traversée, murmura Mini en se relevant péniblement.
Un petit bruit attira leur attention. Itachi, malgré sa fatigue, esquissa un sourire et sortit de sa tunique quelque chose qu'il avait subtilisé au mage pendant l’attaque : une pierre de téléportation, son cœur bleu ondulant doucement comme une vague. Ces artefacts rares et coûteux étaient normalement réservés aux mages les plus fortunés - leur groupe n'avait jamais pu s'en offrir.
- Tu as réussi à... commença Wiroh, incrédule. "Pendant qu'il nous attaquait ?"
Le sourire d'Itachi s'élargit.
- Petit voleur !, s'exclama Seryatte avec un rire faible.
Ecaflip, lui, resta silencieux, son regard perdu dans l'horizon où leur adversaire avait disparu. La défaite semblait l'avoir vidé de toute énergie.
Le retour à l'auberge fut silencieux. Même Seryatte, d'habitude si prompt à plaisanter, respectait le mutisme d'Ecaflip. Ce dernier s'était installé dans un coin sombre, son chapeau détruit rabattu sur son visage, refusant même le thé que Carra avait préparé.
Wiroh fixait sa tasse, perdu dans ses pensées. Le silence pesait lourd.
- J'aurais dû me douter, murmura-t-il finalement. Mille pièces d'or pour une simple besace... c'était trop beau pour être vrai.
Personne ne répondit. Ils savaient tous que Wiroh se sentait coupable, mais la vérité c'est qu'ils avaient tous insisté pour mener à bien cette quête qui leur promettait une belle petite fortune.
Un long silence s'installa. Puis il reprit, plus doucement :
- Peut-être... peut-être que c'est mieux ainsi.
Mini leva les yeux, surprise.
- Cette pierre était bien trop dangereuse, déclara-t-il. Si nous l'avions remise au commanditaire... qui sait ce qu'il en aurait fait ? Ce mage nous a peut-être rendu service en la détruisant.
- Tu cherches des excuses à notre échec ? La voix d'Ecaflip claqua sèchement. Il avait relevé la tête, son regard dur fixé sur Wiroh.
- Non, répondit Wiroh calmement. Je me demande juste... si nous n’avons pas été aveuglés par la somme exorbitante promise en récompense
Mini baissa les yeux, mal à l'aise.
- Tu as raison, ajouta-t-elle. On ne s’est même pas intéressés aux détails de la mission. On a juste vu les mille pièces.
Carra posa délicatement sa théière et se tourna vers eux.
- Cette défaite nous enseigne quelque chose d'important, dit-il avec douceur. Toutes les quêtes ne méritent pas d'être accomplies. L'or ne doit jamais être notre seule motivation.
Il regarda chacun d'eux tour à tour.
- Nous sommes l'Auberge de la Lune. Nous devons décider ce que cela signifie. Qui nous voulons être.
Ecaflip se leva brusquement et quitta la pièce sans un mot. Par la fenêtre, ils le virent tituber vers le terrain d'entraînement, son corps encore secoué de spasmes dus aux éclairs qu'il avait encaissés. Malgré la douleur évidente, il commença à s'entraîner, ses transformations moins fluides qu'à l'accoutumée, entrecoupées de grimaces. Mais quelque chose dans sa posture avait changé - la rage aveugle laissant place à une détermination plus froide, plus réfléchie.
- Le chemin d'une guilde n'est jamais simple, reprit Carra en versant une nouvelle tasse de thé.
Les regards restèrent tournés vers la fenêtre.
Mini se mordait la lèvre, retenant visiblement l'envie d'aller rejoindre Ecaflip. Elle savait qu'il avait besoin de ce moment de solitude.
- Et puis, ajouta Seryatte avec un léger sourire en se tournant vers Itachi, au moins un nouvel ami nous a rejoint.
Le jeune illusionniste, assis près du feu, esquissa un sourire timide.
Carra s'approcha de lui, posant une tasse de thé et un petit gâteau devant lui.
- L'Auberge accueille toujours ceux qui en ont besoin, dit-il avec un regard paternel.
Sur l'épaule d'Itachi, encore rouge du tatouage fraîchement encré, le symbole de l'Auberge de la Lune luisait doucement dans la lumière du feu.
Dans la cour, la silhouette d'Ecaflip continuait son entraînement acharné malgré la douleur. Cette première quête leur avait appris une dure leçon : le métier d'aventurier ne se résumait pas à des victoires héroïques et des récompenses miroitantes. C'était aussi parfois des échecs, des blessures, et le courage de se relever en sachant pourquoi on se bat.

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