Chapitre 5 : Le manoir des marcheurs fantomatiques
Le soleil de midi dardait ses rayons à travers les vitres poussiéreuses de l'Auberge de la Lune, dessinant des traînées de lumière dans l'air immobile. Deux semaines s'étaient écoulées depuis leur défaite dans le désert de Kalaharide, deux semaines où chaque jour ressemblait au précédent, dans une routine aussi morne qu'un ciel d'hiver. L'échec face au mystérieux mage de foudre avait laissé plus que des blessures physiques - il avait entamé leur confiance, leur fierté, tout ce qui faisait d'eux la fière guilde de l'Auberge de la Lune.
Ecaflip avait disparu trois jours plus tôt, au petit matin. Son départ précipité n'avait laissé qu'un mot froissé sur le comptoir : "Je dois m'entraîner. Ne me cherchez pas." Ces quelques mots griffonnés à la hâte résonnaient comme un autre échec, un abandon. Dans le bosquet avoisinant où il s'était entraîné avant son départ, les arbres abattus gisaient encore, témoins silencieux de sa frustration.
L'auberge elle-même semblait porter le deuil de leur défaite. Les murs, d'ordinaire chaleureux, paraissaient plus ternes, comme si la poussière s'était installée dans chaque recoin, à la fois concrètement et de façon imagée. Même les effluves alléchantes des plats de Carra, qui d'habitude attiraient les clients des quatre coins de la région, ne parvenaient plus à masquer cette odeur subtile mais persistante de défaite qui flottait dans l'air.
Mini essuyait la même table depuis dix minutes, son chiffon traçant des cercles mécaniques sur le bois déjà propre. Ses poings, habituellement si prompts à s'enflammer, restaient désespérément froids. De temps à autre, elle jetait un regard vers la chaise vide d'Ecaflip, comme si elle espérait encore le voir apparaître avec son sourire taquin.
Dans un coin de la salle, Seryatte qui d'ordinaire ne pouvait s'empêcher de partager ses histoires interminables avec quiconque se trouvant là, fixait le fond de sa chope vide. Ses lèvres remuaient parfois, comme s'il allait parler, mais aucun son n'en sortait. Le silence pesant semblait avoir eu raison même de son intarissable bavardage.
Itachi, assis près d'une fenêtre, dessinait distraitement sur son carnet, son fusain traçant des lignes sombres qui ressemblaient étrangement aux éclairs du mage qui les avait vaincus. Son expression habituellement malicieuse avait laissé place à un masque de concentration intense, comme s'il cherchait à exorciser leurs souvenirs sur le papier.
Seul Wiroh semblait avoir trouvé une échappatoire, se noyant dans les colonnes de chiffres des registres de l'auberge. Le grattement de sa plume sur le papier et le cliquetis régulier de son boulier étaient les seuls sons qui troublaient le silence oppressant. Pourtant, ses épaules voûtées et ses sourcils froncés trahissaient sa propre inquiétude - les finances de l'auberge souffraient de leur inactivité.
Quelques habitués occupaient encore les tables, plus par habitude que par réel enthousiasme. Ils mastiquaient leurs repas en silence, comme si la morosité ambiante avait affecté leur appétit. Le chef Carra, d'ordinaire si fier de voir ses plats dévorés avec enthousiasme, regardait la scène depuis sa cuisine, ses oreilles félines baissées en signe de découragement.
C'est dans cette atmosphère léthargique que la porte de l’auberge s’ouvrit brusquement, rompant le silence pesant. Tous se retournèrent vers l’entrée, surpris par cette intrusion soudaine.
Un homme élancé apparut dans l’embrasure, vêtu d’un costume noir impeccable et coiffé d’un haut-de-forme. Une canne d’ébène à la main, il avançait d’un pas assuré, comme s’il foulait les planches d’un théâtre plutôt que le sol poussiéreux de l’auberge. Son arrivée théâtrale trancha net avec le tableau morose de la salle. Il s'éclaircit la gorge, prenant la pose tel un acteur sur scène :
- Oyez, oyez, nobles demoiselles et damoiseaux, je viens en ces lieux vous porter une grande nouvelle...
- T'es qui ? l'interrompit Mini, sa voix trahissant plus de lassitude que de réelle curiosité.
L'homme retira son haut-de-forme d'un geste élégant et s'inclina : "Je suis Lowgram, le très célèbre conteur des nuits, l'hôte de l'illustre demeure aux terrifiantes histoires et aux créatures qui vous laisseront sans voix."
En s'inclinant théâtralement, sa veste s'écarta, révélant une ceinture usée où brillait encore un vieux blason terni - un simple voile noir qui ressemblait à l'ombre d'un fantôme. Le genre de symbole que portaient les aventuriers d'autrefois.
- C'est quoi ? demanda Katalyne, levant à peine les yeux de son assiette à moitié pleine.
- Comment !? Vous ne connaissez pas le très célèbre manoir des marcheurs fantomatiques ? s'exclama Lowgram, une note d'indignation théâtrale dans la voix.
Les membres de la guilde échangèrent des regards las. Wiroh, sans quitter ses registres des yeux, répondit d'une voix monocorde : "Non, pas le moins du monde..."
- Laissez-moi vous présenter ce lieu magique qui vous divertira autant qu'il vous glacera d'effroi !
Lowgram lança dans l'air une poignée de poudre bleutée qui scintilla sous les rayons du soleil filtrant par les fenêtres poussiéreuses. La poudre dansa dans l'air, formant d'abord la silhouette d'une immense toile d'araignée, puis celle d'une araignée descendant lentement le long d'un fil invisible. Des goules spectrales émergèrent du plancher dans un ballet fantomatique avant de se dissiper comme de la fumée. Pour clore sa démonstration, la poudre se rassembla en un fantôme qui fonça droit sur Katalyne, traversant le télékinésiste qui ne broncha même pas.
- Voilà ! s'exclama Lowgram, rayonnant de fierté.
- C'est tout ? soupira Mini, visiblement déçue.
- Ce n'était qu'un aperçu, noble demoiselle.
- Je vois pas du tout ce qu'il y a d'effrayant là-dedans. Voyez plutôt la tête de Kata au réveil avec ses cheveux qui partent dans tous les sens et là vous aurez peur ! lança-t-elle avec un semblant de son ancien sourire espiègle.
- C'était nul, Mini... marmonna Katalyne, passant machinalement une main dans ses cheveux parfaitement coiffés. "Mais cela dit, tu as raison, à L'auberge de la Lune nous n'avons peur de rien."
Un sourire énigmatique se dessina sur les lèvres de Lowgram. "Très bien, dans ce cas, venez donc tester notre maison hantée. Si jamais rien ne vous effraie, vous ne dépenserez pas le moindre sou. Cela vous convient-il ?"
Lowgram sortit un prospectus légèrement jauni de sa veste. Il le déposa délicatement sur la table de Wiroh, entre deux colonnes de chiffres soigneusement alignés. "Voici l'adresse de notre humble demeure."
Prêt à disparaître dans son écran de fumée bleutée, il marqua une pause théâtrale, sa canne pointée vers le plafond où flottait une ombre à son image. "Ah, et permettez-moi de vous présenter mon haut Lowgram", dit-il avec un sourire satisfait, "mon double magique."
Sur ces mots, il s'évapora dans un nuage de fumée bleue qui, étrangement, semblait s'accrocher aux murs un peu plus longtemps que nécessaire.
- Incroyable, marmonna Katalyne, repassant une main dans ses cheveux. "Il a réussi à faire un calembour encore pire que ceux de Mini."
- Je ne l'ai même pas compris, répondit la blondinette en plissant les yeux. "C'était probablement trop nul pour que mon cerveau daigne l'enregistrer."
Mini ramassa le prospectus. Le papier, curieusement rigide sous ses doigts, montrait une illustration du manoir qui semblait avoir été retouchée plusieurs fois, comme si l'artiste n'avait jamais été satisfait du résultat. Itachi se pencha par-dessus son épaule, ses yeux argentés parcourant l'image avec une intensité particulière.
- Alors, Wiroh, lança Katalyne avec un sourire en coin. "Tu nous accompagnes ou tu préfères rester compter tes précieux sous ? À moins que ce ne soit la trouille qui te retienne ?"
Le comptable ajusta son monocle sans lever les yeux de ses registres. "Quelqu'un doit bien s'assurer que l'auberge ne coule pas pendant que vous jouez aux chasseurs de fantômes."
- Avoue plutôt que tu as la trouille, renchérit Mini, retrouvant un peu de son mordant habituel. "Tu as peur que les fantômes dérangent tes petites colonnes bien alignées ?"
- Je dirais plutôt que j'ai la trouille de voir l'état de nos finances si je ne m'en occupe pas, répliqua-t-il en tapotant une colonne particulièrement rouge de sa plume. "Ces chiffres sont plus effrayants que n'importe quel fantôme."
- Laisse-le avec ses amis les chiffres, déclara Katalyne en se levant. "Nous irons affronter les horreurs de ce manoir."
Itachi, qui avait continué d'étudier le prospectus, referma soudainement son carnet dans un claquement sec qui fit sursauter Seryatte. Un sourire énigmatique se dessina sur son visage tandis qu'il rangeait son fusain dans sa poche, acceptant silencieusement l'aventure à venir.
- Moi aussi je viens ! s'exclama Seryatte en bondissant de sa chaise. "Ma grand-mère me racontait toujours des histoires de maisons hantées quand j'étais petit. Il y avait celle du vieux manoir Vesperlouf où..."
- NON ! s'écrièrent Mini et Katalyne à l'unisson, avant d'échanger un regard amusé.
- Mais je n'ai même pas commencé ! protesta Seryatte avec une moue boudeuse.
- Exactement, répliqua Mini en faisant craquer ses doigts, "et c'est très bien comme ça."
Ainsi, tandis que Wiroh restait plongé dans sa comptabilité, murmurant des chiffres comme une prière, le petit groupe se prépara pour leur excursion improvisée. Après tout, même une maison hantée semblait plus attrayante que cette atmosphère morose qui les étouffait depuis des semaines.
Avant de partir, Itachi jeta un dernier regard par la fenêtre. Dans le reflet de la vitre, son sourire trahissait une curiosité mêlée d'excitation à l'idée de découvrir ce manoir hanté. Mais quand il se retourna vers ses compagnons, son expression était redevenue celle du jeune homme timide qu'ils connaissaient tous.
Le chemin vers la forêt de Falkiores serpentait à l'est de Floria, s'éloignant des routes fréquentées pour s'enfoncer dans des sous-bois de plus en plus denses. Mini guidait le groupe, le prospectus froissé entre ses doigts, s'arrêtant parfois pour déchiffrer les indications à moitié effacées. Derrière elle, Katalyne se plaignait que les branches basses menaçaient sa coiffure parfaite, tandis que Seryatte ouvrait la bouche à chaque tournant, prêt à partager une nouvelle anecdote, avant de la refermer sous le regard menaçant de la blondinette.
À mi-chemin, Itachi s'arrêta brusquement. Accroupi près d'une souche, il observait une étrange créature - un mélange de salamandre et de lézard à la peau translucide, ornée d'une couronne de cristaux qui captaient la lumière.
Il sortit son carnet et commença à la dessiner avec une précision méthodique, ses yeux ne quittant pas la créature.
- Qu'est-ce que c'est que ce truc ? demanda Mini en se penchant par-dessus son épaule.
L'animal disparut dans les fourrés. Itachi termina son croquis de mémoire, un léger sourire aux lèvres.
Le soleil déclinait lentement, teintant le ciel de rouge sang, lorsqu'ils aperçurent enfin les premières pierres du manoir. La bâtisse se dressait comme une dent noircie dans le crépuscule, ses fenêtres aveugles fixant l'horizon. Dans l'ombre d'une aile du bâtiment, des formes géométriques se découpaient contre le mur - peut-être des échafaudages recouverts de toiles, mais dans la pénombre, impossible d'en être sûr. Le lierre grimpant semblait avoir pris possession des murs, masquant par endroits des zones où la pierre paraissait plus claire, presque fraîche.
Mini remarqua une odeur particulière qui se mêlait aux effluves habituels d'un vieux manoir. "Ça sent... différent," murmura-t-elle, mais elle n'aurait su dire exactement quoi. Peut-être un relent de peinture, rapidement emporté par le vent du soir.
- C'est... inhabité ? poursuivit-elle, son assurance habituelle vacillant légèrement.
Comme en réponse à sa question, une nuée de corbeaux s'abattit sur le portail en fer forgé, leurs croassements résonnant dans l'air du soir.
- Ce sont nos hôtes d'accueil, déclara Katalyne avec un sourire forcé. "N'est-ce pas, Sery ?"
- Tu penses qu'ils se sont transformés en corbeaux ? demanda Seryatte, les yeux écarquillés.
- Non, imbécile, soupira le télékinésiste. "Ils nous envoient juste un comité d'accueil à plumes."
Le portail était entrouvert, ses gonds produisant un grincement lugubre. Le jardin qui s'étendait devant eux était un tableau de désolation naturelle : des arbres morts, des fruits pourrissants, des buissons d'orties envahissants. Mini s'avança la première sur le petit chemin pavé, remarquant que certaines pierres bougeaient sous ses pas.
Sur le perron, un heurtoir en forme de gargouille les attendait. La blondinette s'en saisit et frappa trois coups qui résonnèrent dans le vide. La porte s'ouvrit dans un grincement.
L'intérieur révélait un décor gothique classique : un tapis rouge délavé serpentant jusqu'à un escalier en colimaçon, des tableaux anciens, une tapisserie verdâtre. Itachi observait chaque détail avec une curiosité tranquille, son carnet toujours contre lui, s'arrêtant parfois pour noter quelque chose.
- Il y a quelqu'un ? appela Mini, sa voix rebondissant sur les murs.
Seul le silence leur répondit, ponctué par le tic-tac distant d'une horloge invisible.
Sur le mur, un panneau en bois attira leur attention. Les instructions y étaient gravées : "Même dans les pires cauchemars que nous proposons, merci de ne pas toucher ni acteurs ni décors, de ne pas courir et surtout de ne pas utiliser votre magie."
- Eh bien, déclara Katalyne en se redressant, "je suppose que l'aventure commence ici. Les vrais hommes d'abord !"
L'obscurité du corridor les enveloppa progressivement, avalant leurs silhouettes une à une. Seuls leurs pas sur la moquette et leurs respirations troublaient le silence. Mini, en tête du groupe, distingua une faible lueur au loin qui dansait comme une flamme vacillante. Une odeur âcre commença à titiller ses narines - un mélange de paille moisie, d'excréments et de renfermé qui donnait immédiatement la nausée.
- Ça sent comme la ferme de mes grands-parents, commença Seryatte. "Je me souviens, quand j'étais petit..."
- Sery, l'interrompit Mini, "si tu continues, je te promets que les fantômes seront le cadet de tes soucis."
La menace flotta dans l'air vicié. La petite lueur se révéla être une lanterne suspendue au-dessus d'une porte en bois massif. Mini posa sa main sur la poignée, le métal froid sous ses doigts semblant presque vibrer. La porte s'ouvrit sur une pièce plongée dans une lumière tamisée.
Des ballots de paille s'entassaient dans les coins, dégageant une odeur de pourriture. Des taches brunes maculaient le sol et les murs, comme des éclaboussures de sang séché. L'air était si lourd qu'il en devenait presque irrespirable. Katalyne plissa le nez avec dégoût, mais garda son commentaire pour lui, trop occupé à maintenir son image d'homme intrépide.
La pièce suivante intensifiait l'ambiance macabre. Une large table en bois trônait au centre, des outils de boucher soigneusement alignés sur sa surface. Des traînées sombres sur la table racontaient leur propre histoire, tandis que des crochets vides se balançaient doucement au plafond, accompagnés par un grincement lancinant.
- On dirait presque que quelqu'un a disposé tout ça comme un décor, murmura Mini, observant la mise en scène morbide.
Un bruit soudain les fit sursauter - une poule s'échappa d'un poulailler dans un fracas de plumes et de caquètements. Katalyne, pris par surprise, effectua un mouvement brusque de défense qu'il tenta maladroitement de transformer en étirement.
- Tiens donc, ricana Mini, "on dirait bien Kata que tu as peur d'une simple poule."
- De la triche, protesta-t-il en réajustant sa chemise. "J'étais... distrait. Mais maintenant que je suis sur mes gardes, rien ne pourra plus me surprendre."
La progression les mena vers une nouvelle salle, où un épouvantail macabre se dressait dans la pénombre. Son vieux chapeau de paille effiloché projetait une ombre inquiétante sur son visage fait de toile de jute déchirée. Ses bras écartés, tendus par des chaînes rouillées, lui donnaient l'allure d'un supplicié. Des lambeaux de tissu noir, vestiges d'une ancienne redingote, flottaient autour de lui comme des ailes de corbeau.
- Oh, il ressemble à celui que ma mère utilisait, commença Seryatte avec enthousiasme. "Elle le sortait chaque année pour..."
- NON ! s'écrièrent Mini et Katalyne à l'unisson.
- Mais je voulais juste dire que...
- Pas. Un. Mot. De. Plus. articula Mini, ses poings serrés luttant pour se retenir de le frapper. "Sery vraiment ferme là, sinon ça part !"
Itachi observait chaque pièce avec une attention particulière, son carnet toujours à portée de main. De temps en temps, il s'arrêtait pour noter quelque chose, mais personne ne semblait y prêter attention, trop occupés par leurs chamailleries. Il appréciait le travail réalisé dans le manoir, si c'était des illusions elles étaient parfaitement réussies - même lui ne savait pas s'il aurait fait aussi bien.
- Tout va bien, Ita ? demanda Katalyne. "Tu es bien silencieux... enfin, plus que d'habitude."
Le jeune homme aux cheveux argentés hocha simplement la tête, pointant du doigt un nouveau corridor qui s'ouvrait devant eux, plus sombre encore que le précédent.
- Tu as raison, approuva Katalyne. "Continuons. Plus vite on aura fait le tour, plus vite on pourra se moquer de leurs tentatives pathétiques de nous faire peur."
En s'enfonçant plus profondément dans le manoir, l'atmosphère changea subtilement. Les relents d'étable et de paille moisie s'estompèrent, remplacés par une odeur de renfermé et de vieux bois. Le couloir déboucha sur une pièce plus vaste, où la lumière tremblotante des chandeliers créait des ombres dansantes sur les murs.
Dans un coin, une petite silhouette se tenait immobile. La lueur des bougies révéla une fillette, peut-être âgée d'une dizaine d'années. Elle portait une robe blanche d'anniversaire, autrefois élégante mais maintenant tachée et jaunie par le temps. Sur sa tête reposait un masque de poupée en porcelaine, fendu sur toute sa longueur. À travers la fissure, on apercevait un œil brillant, étrangement vivant. Dans ses bras, elle serrait un ours en peluche élimé dont l'unique œil pendait au bout d'un fil, se balançant doucement au rythme de sa respiration. Autour de son cou pendait un cœur en laine tricoté, usé par les années, où un grand 'I' maladroit avait été brodé au fil noir.
- Chante-moi une chanson d'anniversaire, demanda-t-elle d'une voix claire qui contrastait avec son apparence sinistre.
Mini sentit son estomac se nouer. D'habitude, face à une menace, ses poings s'enflammaient naturellement - c'était simple, direct, efficace. Mais là, confrontée à cette demande insistante, elle se sentait désarmée. "Non," répondit-elle, sa voix moins assurée qu'elle ne l'aurait voulu.
La fillette fit un pas en avant, sa robe bruissant sur le plancher. "J'ai dit : chante-moi une chanson d'anniversaire."
- Oh, ça me rappelle mes anniversaires ! s'exclama Seryatte avec enthousiasme. "Ma tante Grismonde chantait toujours faux, mais elle mettait tellement de cœur que personne n'osait..."
Mini serra les poings, partagée entre son malaise grandissant face à la fillette et son envie croissante d'étrangler Seryatte. La chaleur familière de sa magie picotait ses paumes, cherchant une sortie qu'elle ne pouvait pas lui donner.
- Et puis il y avait mon cousin Beryatte qui dansait toujours sur la table après le gâteau... continuait Seryatte, inconscient du regard meurtrier de Mini.
La fillette se rapprocha encore, son masque fendu reflétant la lumière des bougies. À chaque pas, l'œil de sa peluche se balançait un peu plus vite. "C'est mon anniversaire. Tu dois me chanter une chanson."
Mini recula d'un pas. La situation lui échappait complètement. Elle ne pouvait ni frapper, ni utiliser sa magie, ni même s'enfuir - pas sans perdre la face. La sueur commençait à perler sur son front tandis que son esprit cherchait désespérément une issue.
- Sans oublier grand-mère Rosalinde qui insistait toujours pour qu'on chante en trois langues différentes... babillait joyeusement Seryatte.
- Seryatte, gronda Mini entre ses dents, "si tu ne la fermes pas immédiatement..."
- Bah alors Mini, tu n'arrives plus à te contenir, murmura Katalyne esquissant un sourire moqueur.
La blondinette prit une profonde inspiration, ravalant à la fois sa colère contre Seryatte et son anxiété face à la fillette. Cette dernière continuait d'avancer, sa tête toujours penchée sur le côté, répétant sa demande d'une voix qui devenait de plus en plus insistante.
- Tu n'es pas drôle, finit-elle par dire, avant de reculer dans l'ombre.
- Tu vois, reprit immédiatement Seryatte, "elle voulait juste un peu d'animation ! Comme à l'anniversaire de mon cousin Beryatte, quand le clown a..."
Le coup partit tout seul. Le poing de Mini s'écrasa sur le crâne de Seryatte avec une précision chirurgicale.
- Aïe ! Mais je voulais juste...
- La prochaine fois, siffla Mini, soulagée d'avoir enfin pu évacuer une partie de sa tension, "je vise plus bas."
Un craquement sourd résonna sous leurs pieds, suivi d'un grincement sinistre qui semblait venir des entrailles mêmes du manoir. Le plancher vibra, d'abord doucement, puis de plus en plus violemment.
- On devrait peut-être... commença Seryatte, mais sa phrase fut interrompue par le fracas du bois qui cédait.
- Tout se passa en un instant. Le sol s'effondra entre eux, créant un gouffre qui sépara le groupe en deux. Mini et Seryatte basculèrent d'un côté, tandis que Katalyne et Itachi se retrouvèrent de l'autre. La poussière tourbillonnait dans l'air, rendant la visibilité presque nulle.
- Kata ? appela Mini à travers le nuage de poussière.
- On va bien ! répondit la voix du télékinésiste, étouffée par la distance. Itachi est avec moi. On va essayer de trouver un autre chemin !
- On se retrouve à la sortie ! lança Katalyne.
La poussière retomba lentement. Mini et Seryatte se relevèrent, époussetant leurs vêtements. L'obscurité était totale.
- C'est bizarre, murmura Seryatte d'une voix hésitante. Je ne vois plus rien du tout... C'est comme si tout avait disparu d'un coup.
- Ouais, confirma Mini, une pointe d'inquiétude dans la voix. Tout est... noir.
Elle avança à tâtons, ses mains heurtant un mur froid et humide.
- Attends, je vais faire de la lumière.
Elle claqua des doigts, s'attendant à voir ses flammes jaillir. Rien. Elle réessaya, fronçant les sourcils. Toujours rien.
- Quoi ? Ma magie...
- Un problème ? demanda Seryatte, invisible dans le noir.
- Mes flammes ne marchent pas. C'est comme si... comme si ma magie était bloquée.
Elle serra les poings, sentant la frustration monter. D'habitude, ses flammes répondaient au moindre sentiment, mais là, rien. C'était comme si une force invisible étouffait son pouvoir.
- Génial, soupira-t-elle. On est coincés dans le noir SANS magie. Ce manoir devient de moins en moins drôle.
Ils avancèrent à tâtons le long du mur, cherchant une issue, une lumière, n'importe quoi.
De son côté du gouffre, Katalyne épousseta sa chemise d'un geste précis, tentant de maintenir une apparence digne malgré la situation.
- Bon, Ita, on continue ? On n’est pas des mauviettes, hein ? On n’a pas peur du noir.
Itachi hocha silencieusement la tête, son expression indéchiffrable dans la pénombre. Le corridor devant eux semblait plus sombre, plus étroit qu'auparavant. Les murs, couverts d'une tapisserie défraîchie, paraissaient se rapprocher imperceptiblement.
Ils progressèrent en silence, leurs pas résonnant étrangement sur le plancher. Par moments, Katalyne croyait apercevoir des mouvements du coin de l'œil, mais quand il tournait la tête, il ne voyait que des ombres vacillantes projetées par les quelques bougies encore allumées.
Le corridor déboucha sur une pièce aux murs de pierre froide. Dans un coin, une cellule aux barreaux rouillés abritait une silhouette recroquevillée. L'homme avait les cheveux longs, gras et noirs, qui tombaient en mèches poisseuses devant son visage émacié. Ses vêtements en lambeaux pendaient sur son corps décharné.
En voyant les visiteurs, il se leva péniblement et se précipita vers les barreaux.
- S'il vous plaît ! supplia-t-il d'une voix rauque. Aidez-moi ! Je suis enfermé ici depuis des années ! Il me force à créer des illusions pour piéger ses visiteurs !
Katalyne observa l'homme d'un air sceptique.
- C'est un piège, déclara-t-il avec assurance. Je connais ce genre d'endroit. Ils jouent sur l'empathie, mais dès qu'on touche quelque chose, on paie extra.
Itachi sortit son carnet et griffonna : "Ça paraît tellement réel..."
- Réel ? Un homme ne pourrait pas survivre dans un tel état. C'est forcément du théâtre.
Itachi insista, montrant : "Et s'il avait vraiment besoin d'aide ?"
- Allons, Ita. C'est un manoir hanté, pas un hospice.
Voyant qu'ils s'apprêtaient à partir, l'homme agrippa les barreaux avec désespoir, ses jointures blanchissant sous l'effort.
- Vous ne comprenez pas ! Mon pouvoir transforme les pires cauchemars en réalité. Il m'oblige à piéger ce manoir ! Si vous ne m'aidez pas...
Sa voix se brisa, mêlée de rage et de désespoir.
- ...vous VIVREZ vos cauchemars ! Chaque corridor, chaque pièce deviendra votre enfer personnel !
Katalyne détourna le regard, mal à l'aise.
- Viens, Ita. On perd notre temps.
Itachi hésita, mais finit par suivre. Derrière eux, la voix de l'homme résonna une dernière fois :
- Vous allez le regretter... Vos cauchemars vous attendent dans chaque ombre !
Le corridor les mena jusqu'à une salle aux murs de pierre brute. L'air y était plus froid, chargé d'une odeur d'encens rance et de cire fondue. Des dizaines de bougies noires à moitié consumées projetaient leurs ombres flottantes sur les murs, où des symboles étranges avaient été tracés à la peinture rouge sombre. Un large autel de pierre occupait le centre de la pièce, sa surface polie marquée de taches brunâtres qui s'étendaient jusqu'au sol en longues coulées séchées.
Un homme en robe noire était agenouillé devant l'autel. Ses doigts osseux parcouraient les pages jaunies d'un grimoire relié de cuir craquelé. Des chaînes rouillées pendaient du plafond autour de lui, cliquetant doucement au moindre courant d'air. Sa voix rauque s'élevait en une litanie inquiétante :
- Terre, terre, Oh terre brûlée, psalmodiait-il, sa voix devenant plus fébrile à chaque mot, "toi qui as consumé ma chair et nettoyé mon âme. Les démons t'honorent, les démons te servent..."
Katalyne observait la scène, mal à l'aise. Des masques rituels aux expressions torturées ornaient les murs, leurs yeux vides semblant suivre chacun de leurs mouvements. Dans un coin, des fioles au contenu trouble étaient alignées sur une étagère branlante, certaines portant des étiquettes aux inscriptions à moitié effacées.
Soudain, tous les masques se tournèrent vers eux d'un mouvement synchrone, leurs regards vides fixant directement Katalyne avec une intensité dérangeante.
- Viens, Ita, murmura-t-il en tirant doucement la manche de son compagnon, la voix tremblante. "Cet endroit me met mal à l'aise."
La pièce suivante offrait un contraste saisissant. Une salle de classe d'un autre siècle, figée dans le temps. Les pupitres en bois sombre étaient alignés avec une précision maniaque, leurs surfaces couvertes de marques et d'initiales gravées par des générations d'élèves. Une odeur de craie et de vieux bois flottait dans l'air.
Au bureau trônait une femme âgée, son dos aussi raide que la règle en métal qu'elle tapotait contre le bois. Sa robe indigo, d'un autre temps, bruissait à chacun de ses mouvements. Ses cheveux gris étaient tirés en un chignon si serré qu'il semblait tirer les traits de son visage, lui donnant un air perpétuellement sévère. Sur le tableau noir derrière elle, des opérations étaient écrites d'une main tremblante, comme si les chiffres eux-mêmes tentaient de s'échapper.
Elle se tourna vers eux d'un mouvement brusque, presque mécanique. Ses yeux, grossis par d'épaisses lunettes, brillaient d'une lueur dérangeante dans la lumière blafarde qui filtrait à travers les fenêtres sales.
- Combien font 2 x 6 ? aboya-t-elle soudainement, sa voix résonnant dans la pièce comme un coup de fouet.
Katalyne sursauta, surpris par la violence de la question. Les ombres des pupitres s'étiraient anormalement sur le sol, comme des doigts crochus pointés vers eux. Dans un coin, un squelette anatomique semblait ricaner silencieusement, son crâne légèrement penché sur le côté.
- Je... je ne suis pas là pour ça, balbutia Katalyne, déstabilisé par l'autorité de la vieille femme.
- RÉPONDEZ ! ordonna-t-elle en frappant son bureau de sa règle. Le claquement résonna comme un coup de tonnerre, faisant trembler les vitres crasseuses.
Katalyne remarqua alors des détails plus troublants. Sur certains pupitres, des traces de griffures profondes marquaient le bois. Des lettres de punition jaunies étaient épinglées aux murs, certaines tachées de ce qui ressemblait à des larmes séchées. Et cette odeur de craie... elle semblait masquer quelque chose de plus âcre, de plus métallique.
- Douze ! lâcha précipitamment Katalyne, la voix tremblante. "Deux fois six font douze !"
La vieille femme plissa les yeux derrière ses lunettes épaisses. "Sept fois huit ?"
Le télékinésiste sentit une goutte de sueur glisser le long de sa nuque. Cette voix tranchante comme une lame, ce regard inquisiteur... tout cela faisait remonter des souvenirs qu'il aurait préféré oublier. Ces années d'école où il restait figé devant le tableau noir, incapable de répondre, pendant que les autres ricanaient derrière leur livre. Les moqueries, les bousculades dans la cour, les "t'es pas un vrai garçon" murmurés quand il pleurait. Ces moments où il rentrait chez lui, les yeux rougis, promettant à son reflet dans le miroir qu'un jour il serait fort, qu'un jour il ne montrerait plus jamais de faiblesse.
Ses mains devenaient moites, son col semblait se resserrer autour de son cou. "Je ne suis plus ce gamin," se répéta-t-il intérieurement. "Je suis un homme maintenant, un vrai. Les hommes n'ont pas peur d'une vieille dame."
- Je... je ne suis pas votre élève, lança-t-il d'une voix qu'il voulait assurée, mais qui trahissait encore l'écho de ces anciennes blessures.
La règle s'abattit à nouveau sur le bureau. Le bruit le fit tressaillir violemment. À ses côtés, Itachi restait étrangement immobile, observant la scène avec une attention soutenue.
- AU COIN ! hurla la vieille femme en pointant un angle de la pièce avec sa règle.
Katalyne ne demanda pas son reste. Il attrapa la manche d'Itachi et l'entraîna vers la sortie, ignorant les cris stridents de l'enseignante qui résonnaient derrière eux. Son cœur battait la chamade. Lui qui se vantait toujours d'être un "vrai homme", il venait de fuir devant une simple vieille femme.
Le corridor suivant était plus étroit, les murs semblant se resserrer autour d'eux. Les flammes des chandeliers projetaient leurs ombres sur la tapisserie, les déformant en silhouettes monstrueuses. Katalyne essayait de maintenir une apparence calme, mais son souffle légèrement précipité trahissait son trouble grandissant.
La pièce suivante s'ouvrit sur ce qui ressemblait à une chambre nuptiale. Un grand lit à baldaquin occupait le centre, ses draps blancs immaculés contrastant avec l'atmosphère poussiéreuse. Sur le lit reposait une jeune mariée, sa robe de dentelle jaunissante s'étalant autour d'elle comme une flaque de lait caillé. Ses poignets et ses chevilles étaient attachés aux montants du lit par des rubans de satin qui semblaient trop serrés, laissant des marques rouges sur sa peau pâle.
Elle tourna lentement la tête vers eux, ses cheveux noirs formant un halo sombre sur l'oreiller. Ses yeux étaient vides, comme deux puits sans fond. "Libérez-moi," murmura-t-elle d'une voix rauque. "Il va revenir... Il revient toujours..."
Des bruits de pas lourds résonnèrent dans le couloir, accompagnés du raclement sinistre d'un objet métallique traîné sur les pierres. Le son se rapprochait inexorablement.
Katalyne sentit son estomac se nouer. L'air devenait plus lourd, plus difficile à respirer. Des bouquets de fleurs séchées pendaient du plafond, leurs pétales noircis tombant doucement comme une pluie macabre.
- Ce n'est qu'une attraction, se murmura-t-il pour se rassurer. "Ce n'est pas réel. Je ne peux pas avoir peur d'un truc pas réel, je suis un homme après tout."
Les pas se rapprochaient encore, le raclement métallique devenant plus fort, plus menaçant.
Itachi tira doucement sur sa manche, pointant une nouvelle porte du doigt. Elle était plus petite que les autres, presque à taille d'enfant, peinte d'un rose délavé qui s'écaillait par endroits. Une mélodie de boîte à musique, à peine audible, filtrait par les interstices.
- Vite ! souffla Katalyne.
Ils se précipitèrent vers la petite porte. Katalyne l'ouvrit et se glissa à l'intérieur, mais au moment où Itachi allait le suivre, la porte claqua violemment, les séparant.
- Ita ? appela Katalyne en secouant la poignée. Mais la porte refusait de s'ouvrir.
Il se retourna vers la chambre d'enfant qui s'étendait devant lui, baignant dans une lueur rosâtre malsaine. Un vieux mobile en cuivre tournait lentement au plafond, projetant des ombres déformées sur les murs au papier peint fleuri qui se décollait par endroits. La boîte à musique, posée sur une commode vermoulue, égrenait ses notes discordantes.
Son regard balaya nerveusement la pièce. Des étagères couraient le long des murs, et sur chacune d'elles... des poupées. Des dizaines et des dizaines de poupées. Certaines en porcelaine fine, d'autres en chiffon, d'autres encore en bois peint. Toutes le fixaient de leurs yeux vides, leurs sourires figés semblant s'étirer dans la pénombre.
- Je n'aime pas les poupées... murmura-t-il pour lui-même, sa voix trahissant son malaise croissant.
Un bruit sourd le fit sursauter. Quelque chose venait de heurter sa jambe. Baissant les yeux, il découvrit une poupée de porcelaine allongée à ses pieds, face contre terre. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Il était certain qu'elle n'était pas là quelques secondes plus tôt.
Ses mains tremblaient légèrement lorsqu'il se pencha pour la ramasser. La poupée était lourde, froide au toucher. Son visage, peint avec un soin méticuleux, arborait un sourire qui n'atteignait pas ses yeux en verre. Sa robe rouge, ornée de dentelle noircie par le temps, bruissait étrangement sous ses doigts.
- D'où viens-tu, toi ? demanda-t-il d'une voix qu'il voulait assurée, cherchant du regard un endroit où la reposer.
- Du sang...
Le murmure était si ténu qu'il crut l'avoir imaginé. Katalyne pivota sur lui-même, cherchant sa source. La poupée pesait de plus en plus lourd dans ses mains moites.
- Nous voulons du sang...
Cette fois, la voix était plus distincte, semblant venir de partout et nulle part à la fois. Le Katalyne sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. Quelque chose heurta à nouveau sa jambe. Une autre poupée gisait à ses pieds, puis une autre, et encore une autre...
- Ce n'est pas réel, balbutia-t-il, sa voix montant dans les aigus. "Ce n'est pas..."
- NOUS SOMMES LÉGION !
Le cri résonna dans la chambre comme un coup de tonnerre. Les poupées, toutes les poupées, s'animèrent simultanément. Leurs têtes pivotèrent dans sa direction avec un grincement sinistre, leurs yeux de verre brillant d'une lueur rougeâtre.
- Du sang ! Du sang ! DU SANG !
Katalyne lâcha la poupée qu'il tenait et recula précipitamment vers la porte. Celle-ci se referma dans un claquement sec avant qu'il ne puisse l'atteindre. La poignée résista à ses tentatives désespérées de l'ouvrir.
Les poupées avançaient vers lui d'une démarche saccadée, leurs membres de porcelaine cliquetant sur le plancher. Certaines rampaient le long des murs, d'autres descendaient des étagères en se laissant pendre par leurs membres désarticulés.
- Non, non, NON !
Son dos plaqué contre la porte, Katalyne regardait avec horreur l'armée de poupées qui l'encerclait. Toute prétention de courage s'était envolée. Ses jambes tremblaient tellement qu'elles menaçaient de céder sous son poids.
Il tenta d'utiliser sa télékinésie pour repousser les poupées, mais sa magie était bloquée comme celle de Mini. Rien ne se produisit.
Les poupées continuaient d'avancer, inexorablement.
- Au secours ! cria-t-il, sa voix se brisant. "Quelqu'un ! N'importe qui !"
Le silence fut sa seule réponse. Les premières poupées atteignirent ses pieds, commençant à grimper le long de ses jambes. Leurs petites mains de porcelaine s'agrippaient à ses vêtements, leurs ongles minuscules griffant sa peau à travers le tissu.
- Maman... gémit-il dans un souffle, toute fierté oubliée.
Les poupées grimpaient toujours plus haut, leurs petits doigts de porcelaine s'accrochant à ses vêtements. Certaines avaient atteint sa taille, d'autres tentaient d'escalader ses épaules. Leurs visages, autrefois si délicats, semblaient déformés par une soif monstrueuse, leurs sourires peints transformés en rictus affamés.
- DU SANG ! DU SANG ! scandaient-elles à l'unisson, leurs voix enfantines formant un chœur cauchemardesque.
La panique submergea totalement Katalyne. D'un mouvement désespéré, il se jeta contre la porte, encore et encore. Les poupées accrochées à lui se fracassaient au sol, mais se relevaient aussitôt, leurs morceaux se ressoudant comme par magie. À chaque impact, il criait, sa voix devenant de plus en plus aiguë, de plus en plus terrifiée.
Soudain, la porte céda. Il trébucha dans le corridor, se relevant immédiatement pour fuir. Derrière lui, l'armée de poupées se déversait par l'ouverture comme un flot mortel, leurs petits pas précipités résonnant sur le plancher en une cacophonie infernale.
- DU SANG ! DU SANG !
Il courait sans regarder où il allait, son esprit embrumé par la terreur. Les couloirs semblaient interminables, se tordant et se déformant autour de lui. Par moments, il croyait voir des portes s'ouvrir sur son passage, révélant d'autres poupées qui tentaient de le saisir au passage.
Une lumière blanche apparut au bout du corridor. L'espoir d'une issue lui donna un regain d'énergie. Ses poumons brûlaient, ses jambes tremblaient, mais la peur le poussait en avant. La lumière grandissait, devenant presque aveuglante.
Il déboucha brutalement dans une pièce éclairée et percuta violemment Mini qui se tenait là avec Seryatte.
- Faites attention, espèce d'abruti ! s'écria aussitôt Mini, ses poings s'enflammant de colère.
- C'est juste Katalyne, tenta de la calmer Seryatte.
- J'étais poursuivi par des poupées ! haleta Katalyne, se retournant frénétiquement vers le corridor. "Elles voulaient me tuer ! Elles réclamaient du sang !"
Mini et Seryatte échangèrent un regard avant d'éclater de rire.
- Des poupées qui veulent te tuer ? pouffait Mini. "Sérieusement, Kata ?"
- C'est pas crédible, renchérit Seryatte en se tenant les côtes.
Itachi apparut silencieusement à côté d'eux, observant la scène avec attention. Quelque chose le troublait dans tout cela. L'homme qu'ils avaient vu dans la cellule... après cette rencontre, les visions étaient devenues bien plus dérangeantes, plus personnelles. Et si ce n'était pas une illusion mais un vrai prisonnier illusionniste ? Cette pensée ne le quittait pas, mais il garda ses doutes pour lui.
- Mini ! s'exclama soudainement Seryatte en pointant du doigt. "Ta magie est revenue et… t’es entrain de mettre le feu au manoir…"
Effectivement, les flammes de colère de Mini avaient mis le feu au tapis usé, et les flammes léchaient maintenant la rampe d'escalier en bois.
- Merde ! On fait quoi ! s'écria-t-elle anxieuse.
- On essaie de l'éteindre ! cria Seryatte en tapant vainement sur les flammes avec sa veste.
Mais le feu prenait de l'ampleur, se nourrissant des vieux tissus et du bois sec du manoir.
- C'est trop tard, on ferait mieux de partir ! conclut Mini, totalement paniquée.
- Validé ! approuva Katalyne qui s’empressa de prendre ses jambes à son cou.
Ils coururent hors du manoir en flammes et s'enfoncèrent dans la forêt avoisinante, ne s'arrêtant qu'une fois hors de vue, essoufflés et le cœur battant.
- On n'a qu'à dire qu'on n'est jamais venus ! proposa Mini, encore haletante.
- Mais pourquoi ? demanda Seryatte, perplexe. "On est venus cet après-midi, où est le mal ?"
- Le manoir est en feu à cause de nous ! Il vaut mieux que personne ne le sache, tu comprends ? expliqua Katalyne.
- Non, moi j'ai trouvé l'attraction pas si mal, protesta Seryatte. "Même si après qu'on se soit séparés, il n'y avait plus rien de notre côté..."
- La ferme, Seryatte ! le coupa Mini. "On n'a jamais fait le manoir, c'est clair ? Sinon c'est toi que je crame !"
- Ok, ok, j'ai compris, capitula Seryatte, levant les mains en signe de reddition.
Le retour à l'auberge fut silencieux. Personne ne parla de ce qui s'était passé dans le manoir. Mini et Katalyne évitaient soigneusement le sujet, craignant qu'on les accuse d'avoir causé l'incendie.
Itachi, lui, troublé par ce qu'ils avaient vécu, sortit son carnet et commença à dessiner le visage du jeune homme qu'ils avaient vu dans la cellule. Quelque chose dans cette rencontre le chagrinait - l'homme lui avait paru si réel, si désespéré...
Trois jours plus tard, l'atmosphère à l'Auberge de la Lune avait retrouvé un semblant de normalité. Wiroh était installé à sa table habituelle, parcourant le journal local tout en sirotant son thé.
- Il y a eu un incendie dans la région, annonça-t-il distraitement.
Mini et Katalyne, installés non loin, firent mine de ne rien entendre, se concentrant ostensiblement sur leurs assiettes.
Itachi, intrigué, s'approcha de Wiroh et tendit la main vers le journal. Le comptable le lui passa sans y prêter attention.
Les yeux argentés d'Itachi parcoururent rapidement l'article. Son visage se figea progressivement tandis qu'il lisait :
"Un homme a été miraculeusement secouru grâce à un incendie d'origine inconnue qui a ravagé le manoir des Marcheurs fantomatiques. La victime, un illusionniste du nom de Shin, était séquestrée depuis plusieurs années dans les caves du bâtiment. L'homme, retrouvé dans un état de malnutrition avancée, a été transporté à l'hôpital de Floria où son état se stabilise. Quant au propriétaire, Lowgram, il a été arrêté par les autorités de Floria et fait face à des accusations de séquestration et d'exploitation."
Itachi contempla longuement la photographie qui accompagnait l'article. C'était bien l'homme de la cellule - les mêmes cheveux noirs et gras, le même visage émacié, le même regard désespéré.
- Je me disais bien qu'il était réel, cet homme, murmura-t-il pour lui-même, refermant lentement le journal.
Il jeta un regard vers Katalyne qui continuait de manger, feignant l'indifférence. Itachi ne dit rien, mais dans son carnet, il ajouta une note sous le portrait qu'il avait dessiné : "Parfois, la vraie détresse se cache derrière ce qu'on prend pour du spectacle."

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