Chapitre 1 : Soirée d'ouverture
- Si on n'a pas de clients ce soir, je jure que je brise en deux cette fichue pancarte ! grommela Mini en frottant énergiquement le plancher de l'auberge.
Avec sa petite taille et ses cheveux blonds bouclés qui ondulaient jusqu'à ses épaules - parfois agités comme les flammes dans l'âtre de la cheminée - elle aurait pu passer pour une adolescente. Ses grands yeux bleus pétillaient d'impatience, et elle maniait son balai avec une énergie débordante qui faisait craquer le bois sous ses mouvements brusques. L'air était toujours un peu plus chaud près d'elle, assez pour que le plancher sèche rapidement sous son balai. On aurait dit une de ces personnes qui ne tiennent jamais en place, toujours en mouvement, toujours prêtes à s'enflammer pour un rien.
- Du calme, soupira Wiroh depuis l'autre bout de la salle.
Le jeune homme ajusta méticuleusement son monocle pour la troisième fois en une minute. Il disposa un nouveau couvert sur l'une des tables, ses gestes lents et délibérés évoquant la façon dont les flocons de neige se déposent un à un sur une plaine silencieuse - chaque mouvement mesuré, précis, calculé. Avec sa queue de cheval brune impeccablement nouée, sa chemise rentrée dans un pantalon de bonne coupe et son veston élégant mais pratique, il ressemblait davantage à un jeune marchand prospère qu'à un serveur d'auberge. Même ses bottes de cuir, bien que conçues pour l'action, étaient d'une qualité rare. De taille et de corpulence moyennes, il n'avait rien d'impressionnant au premier regard. Juste cette manie agaçante de tout vérifier trois fois et cette présence étrangement calme, presque froide, qui faisait que les gens avaient tendance à baisser d'un ton quand ils lui parlaient.
- Nous ouvrons à peine, reprit-il. La réputation d'une auberge, c'est comme une fortune, cela se construit avec patience et...
- Et précision ! le coupèrent en chœur Mini et Ecaflip, habitués aux longues tirades de leur ami.
Du comptoir où il rangeait ses bouteilles, Ecaflip esquissa un rare sourire sous son large chapeau noir. L'homme était une silhouette sombre dans la pénombre de l'auberge. Grand et mince, drapé dans une longue cape noire, il se déplaçait sans le moindre bruit, ses pas silencieux comme ceux d'un lynx sur la neige. Sous le bord de son chapeau dépassaient des mèches de cheveux mi-longs d'un brun presque noir, encadrant un visage marqué par une barbe de trois jours et des traits durs. Ses yeux dorés avaient cet éclat particulier qu'on voit dans le regard des prédateurs nocturnes, patients et impitoyables. Il parlait peu, souriait moins, et avait cette façon économe de bouger qui faisait qu'on ne l'entendait jamais arriver.
- Mini a raison sur un point - nous sommes peut-être un peu trop isolés ici. Une auberge sur une colline, à l'écart de Floria... J'ai entendu des rumeurs en ville ce matin. Des marchands parlent de nous comme d'un endroit idéal pour des transactions discrètes.
Dans sa cuisine, Carra goûtait sa soupe aux poissons, ses longues moustaches frémissant de satisfaction. Une lueur argentée passa furtivement dans ses yeux tandis qu'il ajoutait une pincée d'herbes qui semblait briller légèrement avant de se dissoudre dans le bouillon.
Mini ne put s'empêcher de sourire en pensant à leur mystérieux patron. Après tout, c'était son rêve qu'ils participaient tous à construire. Cette vieille bergerie transformée en auberge, avec ses murs en pierre et ses poutres apparentes... L'endroit avait du charme, elle devait l'admettre. Le parterre de fleurs devant l'entrée attirait même parfois des lapins et des colibris, créant un tableau presque enchanteur.
La chaleur du foyer faisait crépiter doucement le bois, tandis que les derniers rayons du soleil traversaient les vitres colorées, créant des motifs changeants sur les murs en pierre brute. Mini s'arrêta un instant pour observer la salle qu'elle venait de nettoyer. L'auberge pouvait accueillir une cinquantaine de voyageurs, un nombre ambitieux pour leur petite équipe. Mais chacun avait son rôle : elle au ménage, Wiroh à la comptabilité et au service, Ecaflip aux boissons et aux approvisionnements. Une petite équipe débordant d'énergie et d'enthousiasme dans une auberge qui ne demandait qu'à se faire connaître.
Mais alors qu'elle s'apprêtait à ranger son seau, des coups frénétiques résonnèrent contre la porte.
- Pitié ! À l'aide ! supplia une voix tremblante de l'extérieur.
Mini se précipita pour ouvrir. Une jeune femme s'effondra presque dans ses bras, haletante, ses cheveux bruns collés par ce qui ressemblait à du sang. Son visage était barbouillé de larmes et de terre, son regard affolé.
- Que vous est-il arrivé ? demanda Mini en la guidant vers une chaise.
La femme se laissa tomber sur le siège avec un gémissement de douleur.
- Des bandits... trois hommes, sanglota-t-elle entre deux hoquets. Ils ont emmené mon petit frère vers la forêt à l'est. J'ai essayé de les arrêter mais...
Elle désigna sa tête ensanglantée d'une main tremblante. Wiroh s'approcha, son regard analytique balayant rapidement la jeune femme. Quelque chose dans cette scène lui semblait... Un bref instant, il crut percevoir une odeur inhabituelle, comme de la peinture, mais la femme sanglotait déjà de nouveau, le son couvrant ses doutes.
- Il n'a que sept ans, murmura-t-elle d'une voix brisée.
- Souhaitez-vous que nous prévenions les gardes de Floria ? proposa Wiroh prudemment.
- Non ! Il sera trop tard ! Je vous en supplie, sauvez-le...
Ecaflip posa une main ferme sur l'épaule de Wiroh.
- Un enfant est en danger. On ne peut pas attendre.
Wiroh hésita encore, son regard passant de la femme en larmes à Mini qui le fixait avec insistance. Finalement, il hocha la tête.
- Très bien. Ils sont partis vers la forêt à l'est, vous dites ?
- Oui, vers la forêt, confirma-t-elle entre deux sanglots.
- On s’en occupe, déclara Ecaflip en se dirigeant vers la porte, ajustant son chapeau d'un geste décidé.
Wiroh posa son plateau sans un mot et emboîta le pas. Ce dernier laissa échapper un grognement irrité en le voyant le suivre, mais ne protesta pas.
- Mini, tu restes ici et tu t'occupes d'elle, lança Ecaflip avant de franchir le seuil.
- Quoi !? Mais pourquoi c'est toujours moi qui reste ? bougonna-t-elle, sentant déjà une chaleur familière monter en elle.
- Désolée d'être un fardeau, murmura la jeune femme entre deux sanglots.
- Non, non, ce n'est pas ce que je voulais dire, rétorqua Mini avec gêne. Elle essuya doucement les larmes de la jeune femme et lui tendit un verre d'eau. Mes amis ramèneront ton frère, je te le promets.
Le silence de quelques minutes qui suivit fut brisé par des bruits de pas à l'extérieur. Mini se figea - Ecaflip et Wiroh venaient à peine de partir, impossible qu'ils soient déjà de retour.
Une voix rauque, gonflée de fierté, résonna depuis le seuil : "Bien joué ma chère Lyna, ces abrutis ont marché."
- Je dirais même qu'ils ont couru, répondit-elle en ricanant. Notre patron sera ravi d'apprendre que sa source disait vrai sur les richesses de cette auberge. Regardez-moi ces couverts on dirait de l'argent.
Mini jeta un coup d'œil par la fenêtre. La nuit était tombée et l'endroit paraissait morne et silencieux. Ses amis devaient déjà se trouver à une certaine distance de l'auberge. Elle sentit son cœur s'accélérer en réalisant le piège, une chaleur familière pulsant sous sa peau.
Deux hommes pénétrèrent dans l'auberge, leurs pas lourds faisant craquer le plancher. Des morceaux de cuir cousus entre eux couvraient leurs points vitaux et leur servaient d'armure. L'un des deux s'avança vers Mini, son épée à moitié émoussée pointée dans sa direction.
- Ma jolie, tu vas être gentille et nous donner tout ce qui a de la valeur, tu veux ? Notre patron souhaite accueillir le lancement de votre auberge comme il se doit.
- Ne pense même pas à crier à l'aide, sinon je te couperai moi-même la langue, menaça l'autre en faisant tourner une dague autour de ses doigts.
Mini recula lentement vers le comptoir, son regard balayant la pièce. Les lanternes projetaient des ombres mouvantes sur les murs en pierre, donnant l'impression que la salle elle-même tremblait. La chaleur sous sa peau devenait de plus en plus intense, comme un brasier intérieur cherchant à s'échapper.
- Dépêche-toi ! lança Lyna avec un petit rire sournois. La femme "blessée" s'était relevée et bloquait maintenant la sortie. Le faux sang dans ses cheveux commençait à sécher.
- C'est dommage... marmonna la blondinette, sa voix à peine plus haute qu'un murmure. Le bois des tables les plus proches commençait à craqueler sous l'effet de la chaleur qui émanait d'elle.
- Je sais, je suis une excellente comédienne ! se vanta la voleuse, ignorant les signes de danger.
- On peut dire ça...
Le plancher commença à fumer sous les pieds de Mini. La chaleur qui l'habitait depuis le début de la journée explosa soudainement, transformant son corps en torche vivante. Ses yeux bleus virèrent au rouge incandescent, reflétant les flammes qui dansaient le long de ses bras. L'air devint suffocant, le bois des poutres gémissant sous l'effet de la température.
Les deux bandits reculèrent d'un pas, le visage blême. Le premier lâcha son épée qui résonna sur le sol dans un bruit métallique, ses mains levées en signe de reddition.
- Une... une magicienne ! s'égosilla-t-il, sa voix montant dans les aigus. Il ne nous avait pas dit que...
Lyna récupéra l'épée courte abandonnée près de l'entrée et se tourna vers Mini, ignorant les avertissements paniqués de ses complices. Ses mains tremblaient visiblement tandis qu'elle pointait maladroitement l'arme vers la pyromancienne. Le feu qui dansait autour de Mini se reflétait dans l'acier usé. Les flammes léchaient maintenant le plafond.
- Restez avec moi ! lança-t-elle à ses complices qui reculaient vers la sortie. Ce n'est que de l'intimidation. Elle n'osera pas utiliser ses flammes ici. Et puis d'ailleurs, pourquoi une magicienne de feu joue-t-elle la boniche dans cette auberge ? cracha-t-elle en tentant de masquer sa nervosité.
- Boniche ?
Le mot résonna dans l'esprit de Mini comme un coup de tonnerre. Les flammes qui l'entouraient s'intensifièrent brusquement, prenant des teintes bleues. La chaleur devint si intense que la vaisselle sur les tables commença à vibrer.
La voleuse porta plusieurs coups d'épée désordonnés. Dans un réflexe, Mini attrapa la lame à mains nues. Le métal commença immédiatement à rougir entre ses doigts enflammés, puis à se tordre comme de la cire sous l'effet de la chaleur intense. En quelques secondes, l'acier fondit partiellement, des gouttelettes de métal liquide tombant sur le sol de bois avec un sifflement.
Ce fut la goutte de trop. Les deux bandits qui observaient la scène depuis l'entrée poussèrent des cris d'horreur.
- Fuyez ! hurla l'un d'eux. Elle va nous cramer vivant !
Ils tournèrent les talons et s'enfuirent dans la nuit, leurs pas précipités résonnant sur les pavés extérieurs, accompagnés de hurlements paniqués : "C'était censé être facile !"
Les yeux noisette de Lyna s'écarquillèrent de terreur. Ses longs cheveux bruns, encore tachés de fausse peinture rouge, collaient à son visage trempé de sueur. Elle n'était plus la voleuse arrogante de tout à l'heure - juste une femme terrifiée face à ce qu'elle considérait comme un monstre de flammes et de fureur. Ses jambes flageolèrent et elle dut reculer pour ne pas s'effondrer.
- Par pitié... balbutia-t-elle, ses lèvres peinant à former les mots. Il nous avait promis que...
Mini fit un pas en avant, les flammes tourbillonnant autour d'elle comme une tempête ardente. Le visage de Lyna se décomposa davantage, ses traits fins déformés par une terreur primitive. Elle lâcha ce qui restait de l'épée déformée et tenta de fuir, mais trébucha sur ses propres pieds.
D'un mouvement vif, Mini décocha un coup de poing surpuissant. L'impact projeta la comédienne contre l'une des tables qui se brisa net sous le choc, des éclats de bois enflammés volant dans toutes les directions. Le corps de Lyna s'affaissa, inconscient, tandis que des larmes de peur séchaient déjà sur ses joues.
Mini entreprit de rassembler les morceaux de mobilier cassé quand la porte s'ouvrit à nouveau. L'air frais s'engouffra dans la pièce, chassant une partie de l'odeur de brûlé.
Ecaflip et Wiroh entrèrent, traînant les deux fuyards inconscients. Les jambes d'Ecaflip, encore partiellement couvertes d'une fourrure grise qui s'estompait progressivement, laissaient des traces de griffes sur le plancher. De son côté, Wiroh tentait maladroitement d'essuyer ses mains ruisselantes d'eau glacée sur sa veste, de petits cristaux de givre fondant encore au bout de ses doigts.
- Ces imbéciles nous ont tout avoué avant de s'évanouir, gronda Ecaflip, sa voix encore rauque de sa transformation. Ils travaillent pour un aubergiste véreux que je connais bien. Il pensait vraiment pouvoir... j'irai lui en toucher deux mots quand j'aurai le temps. Et je m'assurerai qu'il prévienne ses collègues de nous laisser tranquilles.
Il s'arrêta net en découvrant l'état de la salle, ses yeux dorés parcourant les débris fumants.
Wiroh, lui, resta figé sur place, son monocle tombant sous le choc. Son regard passait frénétiquement des tables brisées aux marques de brûlure sur le sol, ses lèvres remuant silencieusement comme s'il calculait déjà les coûts de réparation.
- Mini... articula-t-il finalement d'une voix étranglée. Les... les tables... elles étaient en chêne... j'avais passé trois jours entiers à les négocier avec le menuisier...
- Je peux tout expliquer ! protesta Mini en cachant derrière son dos un morceau de bois carbonisé.
Un gémissement l'interrompit. Lyna commençait à reprendre conscience, allongée dans les débris de ce qui avait été une table parfaitement dressée quelques minutes plus tôt. L'odeur du bois brûlé se mêlait maintenant à un parfum d'épices plus agréable qui s'échappait des cuisines.
Carra en sortit, ses longues moustaches frémissant légèrement. Son regard balaya la scène : trois personnes ligotées, du mobilier en miettes, et ses amis au milieu du chaos. Mais plutôt que de la surprise, un étrange sourire se dessina sur son visage.
- Pourquoi cette scène ne m'étonne-t-elle pas... lança-t-il d'une voix calme.
- Je peux tout expliquer, commença Mini désolée.
- Pas la peine. En vous proposant de m'aider ici, je savais à quoi m'attendre.
Il fit une pause, son regard balayant la salle dévastée avant de revenir sur eux.
- Mini avec tes flammes incontrôlables, Wiroh qui n'osait pas utiliser sa magie de glace... Et toi, Ecaflip, mon vieil ami... nous avons tant vécu ensemble.
Mini écarquilla les yeux. Wiroh ajusta son monocle nerveusement.
- Vous êtes des aventuriers, des guerriers dans l'âme, poursuivit Carra. Je ne peux pas vous demander de croupir ici à servir des plats simplement pour réaliser mon rêve.
Un silence chargé s'installa.
- Je vous propose donc de fonder une guilde. Notre guilde.
- Une guilde ? souffla Mini, des étincelles crépitant au bout de ses doigts.
- Exactement. Une guilde qui explore, qui combat, qui aide ceux qui en ont besoin. Cette auberge restera notre foyer, mais vous ne serez plus prisonniers de ses murs.
Il s'arrêta quelques instants guettant les réactions de ses amis qui semblaient à la fois heureux et circonspect en entendant la nouvelle.
- Dès demain matin, j’irai en ville pour enregistrer notre guilde. Si vous êtes partants bien sûr...
- Bien sûr, c’est trop génial ! s'exclama Mini, bondissant littéralement de joie. Mais attends ! Il nous faut un nom… un nom qui claque !
Ecaflip se dirigea vers l'entrée et décrocha la pancarte qui se balançait à l'extérieur. Il la ramena dans la salle, révélant l'enseigne : "L'Auberge de la Lune", ornée d'un croissant de lune dessiné à l'encre magique argentée qui brillait doucement dans l’ambiance tamisée.
- On a déjà le nom, murmura-t-il avec un sourire rare. Et l'emblème.
Un silence ému s'installa. Wiroh ajusta son monocle, un cristal de glace dansant entre ses doigts tandis qu'un sourire illuminait son visage.
- L'Auberge de la Lune, répéta-t-il. Notre refuge... et notre étendard.
- Parfait, approuva Carra, les yeux brillants. Cette auberge sera toujours notre foyer, mais elle devient aujourd'hui bien plus. Un symbole.
Ce soir-là, la soupe aux poissons de Carra refroidit dans ses marmites, ses herbes magiques brillant doucement dans le bouillon oublié. L'auberge resta déserte de clients jusqu'à la fermeture, mais les rires et les discussions animées de ses occupants réchauffèrent ses murs de pierre comme jamais auparavant.
L'Auberge de la Lune n'était plus simplement un lieu. Elle deviendrait un refuge pour les magiciens aux pouvoirs hors du commun, un groupe qui grandirait avec le temps. Peut-être même une famille, guidée depuis les fourneaux par celui qui avait osé rêver plus grand.
Quatre magiciens venaient d'écrire la première page de leur histoire, sans savoir encore où elle les mènerait.
Et ce n'était que le début.

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