Chapitre 9 : Les amarilys

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L'aube pointait à peine son nez sur l'auberge de la Lune quand Sailor, encore à moitié endormie, poussa la porte de l'hôtel des guildes. Pour une fois, les lieux étaient calmes - pas de bagarres, pas de cris, pas d'aventuriers qui se disputaient les meilleures quêtes. Seul le grattement des plumes sur le parchemin des scribes troublait le silence.

- Parfait, bailla-t-elle en s'étirant, "comme ça, je pourrai choisir tranquillement."

Les instructions de Wiroh résonnaient encore dans sa tête : "Trouve-nous une quête avec une récompense d'au moins cent pièces d'or. L'auberge a besoin d'argent, et nous aussi." Il avait particulièrement insisté sur ce point, répétant trois fois le montant comme si elle risquait de l'oublier.

Sailor observa les différents tableaux d'affichage, ses yeux encore embués de sommeil. "Tableaux des quêtes... tableaux des quêtes..."marmonnait-elle en longeant le mur. Elle s'arrêta devant un grand panneau de bois et commença à parcourir les annonces. Une affiche attira son attention : deux cents pièces d'or pour un simple bouquet d'amaryllis. Le double de ce que demandait Wiroh !

- C'est parfait ! s'exclama-t-elle en décrochant le parchemin, trop heureuse d'avoir trouvé si facilement. Elle le roula soigneusement et le glissa dans son panier, à côté des légumes pour le déjeuner.

De retour à l'auberge, elle trouva Mini et Ecaflip déjà attablés, pendant que Wiroh préparait le thé avec sa précision habituelle.

- Alors ? demanda Mini en mordant dans une pomme.

- J'ai trouvé une super quête ! annonça fièrement Sailor. "Deux cents pièces d'or pour..."

- Plaît-il ? Deux cents ? l'interrompit Wiroh, manquant de renverser sa théière. "Même si nous privilégions l'aide aux villages qui ne peuvent pas poster de quêtes, il faut bien remplir nos coffres. L'auberge est dans le rouge depuis des semaines." Il ajusta son monocle avec nervosité. "Montre-moi ça !"

Sailor leur tendit le parchemin, ravie de son effet. À peine eut-elle prononcé le montant que Seryatte bondit de sa chaise, renversant presque la table dans son enthousiasme.

- Deux cents pièces d'or ! répéta-t-il en sautillant autour de Wiroh qui tentait de lire. "On va être riche ! On pourra acheter plein de nouvelles choses pour l'auberge !"

- C'est... c'est remarquable ! s'enthousiasma Wiroh en ajustant son monocle, esquivant habilement Seryatte qui continuait sa danse de la joie. "Une simple cueillette d'amaryllis à Brumeval... Un village paisible dans les montagnes..."

- Et deux cents pièces d'or ! rappela Mini en tapant du poing sur la table, faisant sursauter Itachi qui dessinait tranquillement.

- C'est presque suspect, commenta Ecaflip avec un sourire en coin. "Une telle somme pour quelques fleurs..."

- Oh, ne commence pas ! le coupa Mini. "Pour une fois qu'on a une quête simple et bien payée ! En plus, Carra ne sort plus de sa cuisine depuis l'incident d'Ispahan et nous a ordonné de faire attention dehors, alors c'est le moment parfait pour une mission dans des montagnes reculées."

Un grognement approbateur s'échappa des cuisines, confirmant que leur chef félin écoutait la conversation.

- Alors, on y va ? demanda Seryatte en s'étirant.

- Évidemment ! répondit Mini. "C'est juste une balade en montagne ! Qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?"

- Au fait, il est où Katalyne ? demanda Seryatte en interrompant sa danse de la joie.

- Il doit être en train de marchander avec les bateliers au port de Floria, ricana Ecaflip. "Ça lui apprendra à toujours sortir les ciseaux au pierre-feuille-ciseaux. Maintenant c'est lui qui doit retrouver la cargaison de bière perdue."

- Je lui avais dit que c'était trop prévisible, ajouta Mini en se levant. "Tant pis pour lui, les deux cents pièces d'or seront pour nous !"

Sailor les regarda partir en souriant, avant de retourner à ses tâches quotidiennes. La journée s'annonçait belle, et ses amis seraient certainement rentrés pour le dîner.

Le trajet jusqu'au téléporteur d'Esten fut rapide, mais la vraie aventure commença ensuite. Quatre heures de marche les attendaient à travers les chemins escarpés des montagnes. Mini fixait le sentier qui serpentait devant eux avec une moue dubitative.

- On ne peut pas se téléporter directement là-bas ? demanda-t-elle en réajustant son sac.

- La magie de téléportation est limitée aux grandes villes, expliqua Wiroh en consultant sa carte. "Les villages reculés comme Brumeval n'en disposent pas. Par ailleurs, il nous faudra emprunter ce chemin qui, bien que sinueux, nous mènera à destination en..."

- En gros, on va devoir marcher, le coupa Mini en soupirant.

Le groupe s'engagea sur le sentier, Wiroh en tête, sa carte dépliée devant lui. Seryatte, incapable de contenir son excitation, bombardait ses compagnons d'histoires plus improbables les unes que les autres.

- Vous saviez qu'il y a des gens qui vivent dans les montagnes et qui se nourrissent uniquement de pierres ?

- Seryatte... soupira Ecaflip.

- Si, si, je vous jure ! Ils les font cuire dans des fours spéciaux et...

CLAC

Mini venait d'asséner une gifle réflexe qui envoya la mâchoire de Seryatte valser sur le côté. Le silence s'installa... pendant environ trois minutes.

- C'est quand qu'on arrive ? geignit Mini, ses bottes commençant à lui faire mal.

Itachi esquissa un sourire narquois en la regardant, dessinant dans son carnet ce qui ressemblait suspicieusement à une caricature d'elle en train de se plaindre. Elle lui tira la langue en réponse.

Au fil des heures, le soleil commença à descendre dans le ciel, teintant les montagnes de reflets orangés. Le village apparut enfin au détour d'un virage, niché dans une vallée. Des maisons de pierre aux toits d'ardoise s'étalaient le long de ruelles pavées, dominées par un petit clocher.

- Enfin ! s'exclama Mini en accélérant le pas.

Mais à mesure qu'ils approchaient, quelque chose semblait... différent. Les rues étaient désertes. Pas d'enfants jouant sur les places, pas de marchands installant leurs étals, pas même un chat errant. Seul le bruit de leurs pas sur les pavés brisait le silence.

- L'endroit n'est pas très accueillant, marmonna Mini en frottant ses bras comme si elle avait froid, malgré la chaleur de cette fin d'après-midi.

- C'est étrange, murmura Ecaflip. "J'ai entendu dire que Brumeval était réputé pour son hospitalité."

- Peut-être qu'ils n'aiment pas le soleil ! lança Seryatte avec l'air d'avoir fait la plus grande découverte du siècle.

Cette fois, ce fut Ecaflip qui lui asséna une tape derrière la tête.

- Aïe ! Mais quoi ? Ça se trouve, j'ai raison ! Regardez comme les volets sont bien fermés. Pas vrai, Wiroh ?

Le mage au monocle ne répondit pas immédiatement, trop occupé à observer les volets clos des maisons et les échoppes fermées. "Il serait peut-être judicieux de trouver une auberge avant la tombée de la nuit," finit-il par dire, son ton habituellement précieux teinté d'une note d'inquiétude.

Ils finirent par trouver une bâtisse qui devait être l'auberge du village - du moins, c'est ce que suggérait l'enseigne à moitié rongée par les mites. Le bois craquelé ne laissait deviner que quelques lettres éparses. Un volet pendant de travers grinçait doucement dans la brise, tandis qu'un panneau "ouvert" oscillait paresseusement à l'une des fenêtres.

- Quelqu'un résidant en ce lieu nous ferait-il la bienséance de nous offrir le gîte et le couvert ? lança Wiroh en passant la tête par la porte.

- Tu peux pas simplement dire 'il y a quelqu'un ?' comme tout le monde ? soupira Mini en le poussant pour entrer.

La salle était étrangement ordonnée pour un endroit si délabré. Des tables dressées attendaient des clients invisibles, nappes impeccablement alignées et couverts disposés au millimètre près. Derrière le comptoir, un homme se tenait parfaitement immobile, comme une statue de cire qu'on aurait oubliée là.

Son visage émacié portait les marques d'une fatigue ancestrale, comme si le sommeil l'avait fui depuis des années. Ses yeux vitreux, d'un gris délavé, semblaient traverser le vide, fixes et sans vie comme ceux d'un poisson mort. Des cernes violacés creusaient ses orbites, contrastant avec la pâleur maladive de sa peau. Ses mouvements, quand il en faisait, avaient quelque chose d'irréel. Ses mains blêmes essuyaient un verre avec une lenteur calculée, comme si chaque geste était programmé à l'avance. Le chiffon tournait, tournait encore, dans un cycle sans fin.

- Noble aubergiste, reprit Wiroh, "accepteriez-vous de..."

- Tavernier ! le coupa Mini. "Des bières et le plat du jour ! On dort ici cette nuit !"

Wiroh manqua de s'étrangler devant tant de familiarité, mais à sa grande surprise, l'aubergiste réagit. Avec des gestes d'une lenteur presque douloureuse, il commença à tirer la bière. Chaque mouvement semblait décomposé, comme une mécanique bien huilée mais terriblement lente. Le liquide ambré coulait dans les chopes au rythme d'un sablier paresseux.

- Je vous l'avais dit, chuchota Seryatte. "Il a le teint de quelqu'un qui n'a pas vu le soleil depuis des mois !"

- Seryatte... soupira Ecaflip en lui donnant un coup de coude, mais ses yeux ne quittaient pas l'aubergiste. Il y avait quelque chose de fascinant dans cette chorégraphie ralentie, comme si le temps lui-même s'écoulait différemment autour de cet homme.

Mini s'accouda au comptoir, observant avec une impatience grandissante l'aubergiste remplir méthodiquement leurs chopes. Ses gestes étaient si lents qu'elle aurait eu le temps de faire trois fois le tour du village avant qu'il ne termine. Pourtant, personne n'osait le presser - il y avait dans sa façon de bouger quelque chose qui dissuadait toute interruption.

- Il me fait penser à ces automates qu'on trouve dans les foires, murmura Wiroh, fasciné malgré lui. "Vous savez, ces mécaniques qui répètent toujours les mêmes mouvements..."

Itachi hocha silencieusement la tête, son carnet déjà ouvert pour croquer la scène étrange qui se déroulait devant eux.

Ils s'installèrent à l'une des tables parfaitement dressées, leurs pas résonnant étrangement fort dans la salle déserte. Le silence n'était rompu que par le tintement discret des couverts et le crépitement des bûches dans la cheminée. Mini observait la salle avec un regard circulaire.

- C'est quand même bizarre qu'il n'y ait personne d'autre, murmura-t-elle. "Même à l'auberge de la Lune, il y a toujours au moins deux ou trois clients qui traînent..."

- Les habitants doivent déjà être rentrés chez eux, suggéra Wiroh en ajustant sa serviette sur ses genoux avec une précision maniaque.

Une petite clochette tinta dans la cuisine, son son cristallin tranchant avec l'atmosphère pesante. L'aubergiste émergea, portant leurs plats avec la même lenteur mécanique. Il déposa devant eux des assiettes de viande accompagnée de pommes de terre. La cuisson laissait à désirer : la viande était si cuite qu'elle en était presque carbonisée par endroits, et les pommes de terre ressemblaient à des petits cailloux noircis.

- Ça change de la cuisine de Carra, commenta Ecaflip en piquant sa fourchette dans un morceau particulièrement résistant.

- Au moins, on ne risque pas d'être empoisonnés, plaisanta Mini. "Tout est tellement cuit que même les bactéries ont dû rendre l'âme."

Seryatte, qui d'habitude engloutissait son repas en quelques minutes, prenait son temps pour une fois. Il découpait sa viande avec une concentration inhabituelle, comme s'il cherchait le meilleur angle d'attaque.

- C'est... comestible, déclara-t-il après sa première bouchée, ce qui, venant de lui, équivalait à une critique assassine.

L'aubergiste se tenait toujours près du comptoir, immobile comme une statue. Son regard vitreux semblait fixé sur un point invisible quelque part au-dessus de leurs têtes. De temps en temps, ses doigts blêmes reprenaient leur danse mécanique avec le chiffon et le verre, dans un ballet sans fin.

- Il me met mal à l'aise, chuchota Mini à Itachi qui acquiesça silencieusement, son carnet de croquis fermé pour une fois.

Un coup de vent fit claquer un volet à l'étage, faisant sursauter tout le monde sauf l'aubergiste qui continua son manège imperturbable. Le soleil commençait à décliner, projetant des ombres de plus en plus longues à travers les fenêtres sales.

- On devrait peut-être monter nous installer dans nos chambres, suggéra Wiroh en repoussant son assiette à peine entamée. "La nuit ne va pas tarder à tomber."

Pour une fois, personne ne protesta à l'idée d'écourter le repas. Même Mini, qui d'habitude insistait toujours pour terminer son assiette, semblait pressée de quitter la salle. L'aubergiste pointa silencieusement l'escalier du doigt quand Wiroh s'approcha pour demander les chambres.

- Et pour payer ? demanda le mage au monocle, toujours soucieux des convenances.

Mais l'aubergiste était déjà reparti dans sa contemplation du vide, son chiffon tournant, tournant encore, dans une valse sans fin avec son verre.

L'escalier grinçait à chaque marche, comme si le bois protestait contre leur passage. Un couloir s'étirait devant eux, bordé de portes identiques dont la peinture s'écaillait par endroits. Par les fenêtres sans rideaux, les derniers rayons du soleil projetaient des ombres étirées sur le papier peint défraîchi.

- Cool, on peut prendre les chambres qu'on veut ! s'exclama Mini en ouvrant la première porte venue.

- Non, trancha Wiroh d'un ton qui ne souffrait aucune discussion. "Pas question de dépenser plus que nécessaire. Mini et Ita, vous partagez une chambre. Seryatte, tu dors avec Eca et moi."

Le visage de Seryatte se décomposa instantanément. "Non, pitié, pas ça ! Eca ronfle comme un dragon asthmatique !"

- Je ne ronfle pas, protesta Ecaflip avec un sourire carnassier qui démentait ses paroles.

- Si, tu ronfles ! Plus fort que Sailor quand elle fait tomber toute la vaisselle de l'auberge ! Seryatte se jeta aux pieds de Mini. "Je peux dormir dans votre chambre ? S'il te plaît ?"

- Certainement pas, répliqua Mini. "Tu parles dans ton sommeil. La dernière fois, tu as récité tout le menu de Carra, plat par plat, avec les prix."

- Mais...

- Non négociable, conclut Wiroh en attrapant Seryatte par le col pour le traîner vers leur chambre.

Ecaflip les suivit en émettant un ronflement particulièrement sonore pour le plaisir de tourmenter son compagnon d'infortune. Les protestations de Seryatte s'évanouirent derrière la porte qui se referma.

Au bout du couloir, Mini découvrit une vaste salle de bain qui contrastait étrangement avec le délabrement du reste de l'auberge. Un immense bassin s'étendait sur une dizaine de mètres, de la vapeur s'élevant doucement de sa surface. Des têtes de lion en or ornaient les murs, laissant s'écouler de minces filets d'eau chaude dans le bain. Le clapotis régulier était le seul bruit qui troublait le silence.

- Enfin quelque chose de civilisé dans ce trou perdu, murmura-t-elle en se déshabillant rapidement.

Sans hésiter, elle plongea tête la première. L'eau était à la température idéale, ni trop chaude ni trop tiède. Elle émergea en soupirant de contentement, ses muscles endoloris commençant déjà à se détendre. La vapeur créait des formes fantomatiques dans la lumière déclinante qui filtrait par les fenêtres. Le soleil n'était plus qu'une ligne orangée à l'horizon, et le ciel virait lentement au violet.

Mini se laissa flotter jusqu'à l'une des têtes de lion, savourant la sensation de l'eau qui ruisselait sur ses épaules. Pour la première fois depuis leur arrivée dans ce village étrange, elle se sentait vraiment détendue. Le silence n'était plus oppressant mais apaisant, comme une couverture protectrice.

Crrrriiiiiiic

Le grincement de la porte la fit sursauter. L'aubergiste se tenait dans l'encadrement, sa silhouette se découpant dans la pénombre grandissante.

- Non mais ça va pas ? s'écria Mini, ses mains créant instinctivement de petites flammèches au-dessus de l'eau. "On ne vous a jamais appris à frapper ?"

L'homme ne répondit pas. Avec ses gestes mécaniques habituels, il déposa simplement une serviette propre sur un banc proche de la porte. Puis, sans un mot ni un regard, il ressortit et referma derrière lui.

- Vraiment flippant ce type, marmonna Mini, les flammes s'éteignant dans ses paumes.

Elle essaya de retrouver sa sérénité d'avant, mais quelque chose avait changé. Les ombres dans la pièce semblaient plus denses, plus menaçantes. Les têtes de lion, qui paraissaient décoratives quelques minutes plus tôt, avaient maintenant un air sinistre dans la lumière mourante. Leurs gueules ouvertes ressemblaient à des bouches affamées, et l'eau qui en coulait sonnait différemment à ses oreilles - plus comme un gargouillis malsain que comme un clapotis apaisant.

Un bruit sourd résonna quelque part dans l'auberge, comme un coup frappé contre du bois. Mini se redressa, aux aguets. Le silence qui suivit était différent, plus lourd, comme si l'auberge entière retenait son souffle.

- D'accord, c'est le moment de sortir, décida-t-elle en se dirigeant vers le bord du bassin.

Sa peau était fripée comme un vieux parchemin - elle avait dû rester plus longtemps qu'elle ne le pensait dans l'eau. Le soleil avait complètement disparu maintenant, et la lune projetait une lueur blafarde à travers les fenêtres. Mini s'enveloppa rapidement dans la serviette laissée par l'aubergiste, ignorant la sensation désagréable du tissu rêche sur sa peau.

En retournant vers sa chambre, elle remarqua que les bruits de l'auberge avaient changé. Les ronflements d'Ecaflip, qui résonnaient plus tôt dans le couloir, s'étaient tus. À la place, elle entendait des craquements furtifs, comme si le bois ancien de la bâtisse s'éveillait avec la nuit.

Dans la chambre, Itachi était toujours sur son lit, mais son carnet était posé sur la table de nuit. La lumière blafarde de la lune traversait la fenêtre aux volets bloqués, baignant la pièce d'une lueur bleutée qui transformait les ombres en silhouettes fantomatiques.

- J'arrive pas à croire que je vais dire ça, marmonna Mini en enfilant sa tunique, "mais je préférerais presque un de tes tours d'illusionniste à cette ambiance."

Le jeune homme leva un sourcil amusé, mais ne fit aucun geste pour invoquer sa magie. À la place, il pointa du doigt la fenêtre. Dans la rue en contrebas, une autre silhouette traversait la chaussée d'un pas raide, semblable à celle que Mini avait aperçue plus tôt. Puis une deuxième. Une troisième. Toutes avec la même démarche mécanique, comme des pantins tirés par des fils invisibles.

- Okay, ça devient vraiment bizarre, murmura Mini en s'écartant de la fenêtre.

Le bois du plancher craqua soudainement sous ses pieds, le son résonnant comme un coup de tonnerre dans le silence de la nuit. À l'étage au-dessus, quelque chose - ou quelqu'un - sembla répondre en grattant le plafond. Le bruit, d'abord léger, devint plus insistant.

Scratch... scratch... scratch...

- Ita, si c'est encore une de tes illusions, c'est vraiment pas le moment.

Mais l'illusionniste secoua la tête, son visage inhabituellement sérieux. Les bruits de grattement s'intensifièrent, comme si quelque chose cherchait à traverser le plafond.

SCRATCH... SCRATCH... SCRATCH...

Mini sentit ses poings s'embraser instinctivement, des flammèches dansant entre ses doigts. Le grattement cessa aussi brusquement qu'il avait commencé, remplacé par un silence encore plus pesant. Puis, quelque part dans l'auberge, une porte claqua violemment.

Le son fut suivi d'un cri. Pas un cri de peur ou de surprise, mais quelque chose de plus primitif, plus animal. Un hurlement qui n'avait rien d'humain.

- C'était quoi ça ? souffla Mini, les flammes de ses poings projetant des ombres dansantes sur les murs.

Un nouveau cri retentit, plus proche cette fois. Mini s'approcha de leur porte, prête à l'ouvrir pour vérifier que leurs compagnons allaient bien. Mais avant qu'elle ne puisse atteindre la poignée, des bruits de pas précipités résonnèrent dans le couloir. Pas les pas mécaniques et lents de l'aubergiste, mais une course effrénée, accompagnée d'un halètement rauque.

Les pas s'arrêtèrent net devant leur porte. Dans la lumière bleutée de la lune, Mini et Itachi virent distinctement une ombre se dessiner dans l'interstice sous la porte. Une ombre qui resta là, immobile, comme si quelque chose les attendait de l'autre côté.

Un nouveau grognement résonna dans le couloir, plus bestial encore que le précédent. L'ombre sous la porte s'agita, comme si la créature reniflait l'air. Mini recula d'un pas, ses flammes projetant une lueur dansante sur les murs.

- Bon, murmura-t-elle, "soit on reste ici à attendre que ça parte, soit..."

Un hurlement déchirant l'interrompit, venant cette fois de la chambre des garçons. Mini reconnut la voix de Seryatte.

- ...soit on y va.

Sans hésiter, elle ouvrit brusquement la porte. Le couloir était vide, mais une odeur âcre flottait dans l'air. Des traces de griffes marquaient le plancher, comme si quelque chose s'était précipité vers la chambre de ses amis. Mini s'élança dans cette direction, Itachi sur ses talons.

La porte de la chambre des garçons était grande ouverte. À l'intérieur, une scène surréaliste se déroulait. L'aubergiste, ou du moins ce qui avait été l'aubergiste, était penché au-dessus du lit d'Ecaflip, ses yeux luisant d'une lueur jaunâtre dans l'obscurité. Ses mouvements n'avaient plus rien de mécanique - ils étaient vifs, prédateurs, affamés.

Sans réfléchir, Mini se jeta sur lui. Ensemble, ils basculèrent à travers la fenêtre dans un fracas de verre brisé. La chute fut courte mais brutale. Ils atterrirent dans la rue pavée, Mini roulant sur le côté pour amortir l'impact.

L'aubergiste se releva immédiatement, et pour la première fois, Mini put voir clairement ce qu'il était devenu. Son visage s'était transformé en un masque de cauchemar. La peau se rétracta sur les os, creusant ses joues et révélant la structure du crâne en dessous. Sa mâchoire se disloqua dans un craquement écœurant avant de se réaligner, plus large, plus bestiale, laissant apparaître des crocs luisants qui poussèrent à travers ses gencives dans un gargouillis humide. Ses doigts s'allongèrent avec des craquements secs, les os se réorganisant sous la peau grisâtre tandis que les ongles noircissaient et se fendillaient en griffes acérées.

Sa peau avait pris cette teinte cadavérique caractéristique, comme de la chair morte laissée trop longtemps à l'air libre. Une odeur de terre humide et de pourriture émanait de lui, si forte que Mini dut se retenir de vomir. Chaque grognement qui sortait de sa gorge résonnait avec un gargouillis liquide, comme si quelque chose de visqueux bouillonnait dans ses poumons. Ses yeux, autrefois vitreux et vides, s'illuminèrent d'une lueur jaunâtre affamée - la seule trace de vie dans ce corps mort-vivant.

La pluie fine qui avait commencé à tomber grésillait au contact des flammes qui dansaient autour des poings de Mini. L'aubergiste-créature la fixait avec des yeux affamés, ses grognements devenant plus pressants.

- Ne bougez pas ! cria une voix depuis l'entrée de l'auberge. Un homme trapu, vêtu d'un tablier maculé de taches sombres, en émergea. "Ne le laissez pas vous mordre, il risque de contaminer votre sang !"

- Contaminer ? répéta Mini en esquivant une attaque de la créature. "Qu'est-ce que..."

- Ce sont des goules ! expliqua l'homme en s'approchant. "Tous les habitants de ce village en sont devenus. La nuit, leur vraie nature se révèle."

Comme pour confirmer ses paroles, d'autres silhouettes émergèrent des ruelles adjacentes. Des dizaines d'habitants, tous transformés en créatures assoiffées de sang, convergaient vers eux. Leurs pas n'avaient plus rien de mécanique - ils étaient désormais rapides, voraces, mortels.

- Et vous êtes ? demanda Mini en repoussant une nouvelle attaque de l'aubergiste.

- Arbress, répondit-il en sortant une fiole de son tablier. "Je suis chercheur... et j'essaie de les sauver."

À l'étage, Wiroh apparut à la fenêtre brisée. "Mini !" cria Wiroh depuis la fenêtre brisée. "Il y en a d'autres qui arrivent !"

- Je sais ! répondit-elle, les flammes de ses poings s'intensifiant face à la menace grandissante. "Il faut sortir d'ici, et vite !"

Les goules se rapprochaient, leurs grognements affamés résonnant dans toute la rue. La pluie fine continuait de tomber, réduisant la portée des flammes de Mini. L'aubergiste, plus rapide que les autres, bondit vers elle avec une férocité bestiale.

- Attention ! cria Arbress en lançant sa fiole depuis l'entrée de l'auberge.

Le liquide éclaboussa le visage de la goule qui recula en hurlant, de la fumée s'échappant de sa peau grisâtre. D'autres créatures émergeaient des ruelles adjacentes, leurs yeux jaunes luisant dans l'obscurité.

- Faites sortir les autres ! cria Mini à Wiroh qui était toujours à la fenêtre. "Je vais les retenir !"

Pendant qu'Ecaflip utilisait ses capacités de métamorphe en transformant ses bras en lianes pour descendre et aider les autres, Mini maintenait un mur de flammes entre les goules et l'auberge. Bientôt, tout le groupe se retrouva dans la rue, dos au mur de l'établissement.

- Par ici ! Arbress se précipita vers une trappe en bois dissimulée entre l'auberge et le bâtiment voisin. "Mon laboratoire est au sous-sol, vous y serez en sécurité !"

Il souleva le lourd panneau de bois, révélant un escalier qui s'enfonçait dans l'obscurité. Une des goules, plus hardie que les autres, traversa le rideau de flammes de Mini, ses vêtements prenant feu sans que cela ne semble la déranger.

- Dépêchez-vous ! pressa Arbress pendant que le groupe s'engouffrait dans l'ouverture.

Mini passa la dernière, juste avant qu'Arbress ne referme la trappe au-dessus d'eux. Le bruit sourd du verrou résonna dans l'escalier de pierre qui descendait en colimaçon. Des traces de sang séché marquaient les murs, et l'air était chargé d'une odeur âcre de produits chimiques. Les flammes des poings de Mini éclairaient leur descente dans ce qui semblait être bien plus qu'un simple sous-sol.

Le sous-sol était bien plus vaste que ce que laissait supposer la modeste trappe. Des étagères croulaient sous le poids de fioles aux contenus multicolores, certaines émettant une faible lueur dans la pénombre. Un établi occupait tout un pan de mur, couvert d'outils étranges et de morceaux de métal travaillé. Mais ce qui attirait immédiatement l'attention, c'était l'étrange dispositif suspendu au plafond - une sphère de métal et de cristal qui diffusait une lumière éclatante, presque identique à celle du soleil.

- Ce n'est pas un jeu, déclara gravement Arbress. "Cette ville est maudite."

Arbress était un colosse dans la quarantaine bien tassée, son corps massif évoquant davantage un forgeron qu'un savant. Ses cheveux noirs, largement grisonnants maintenant, étaient coupés courts et en bataille. Mais ce qui frappait le plus chez lui, c'étaient ses yeux - d'un noir de charbon, profondément cernés par des nuits de veille, brillant pourtant d'une détermination farouche.

Il portait une chemise de travail dont il avait retroussé les manches jusqu'aux coudes, révélant des avant-bras massifs couverts de tatouages runiques. Les motifs complexes semblaient presque vibrer dans la lumière artificielle du laboratoire, comme si l'encre était imprégnée de magie. Une chevalière simple ornait son annulaire gauche - un anneau d'argent terni portant un T gravé, le genre de bijou qu'on recevait dans les académies de magie. Ses mains calleuses, marquées de cicatrices de brûlures anciennes, témoignaient de longues heures passées à manipuler métaux et substances. Un tablier de cuir maculé complétait cette allure de chercheur obsédé par son travail.

- Maudite ? répéta Wiroh en ajustant son monocle.

- Oui, regardez par vous-même.

Sous la lumière artificielle, une femme était attachée à un lit de camp. Un fin tuyau était inséré dans son bras, relié à une poche qui se remplissait lentement de sang. Mini la reconnut immédiatement, mais ses poings s'embrasèrent à la vue du dispositif.

- C'est la femme du portrait dans l'auberge ! Qu'est-ce que vous lui faites ?

- J'étudie les changements dans son sang, expliqua calmement Arbress en s'approchant du lit. Avec des gestes précis et délicats, il retira le tuyau du bras de la femme et posa la poche de sang sur son établi. "Je cherche un moyen de la guérir... de tous les guérir."

- La guérir ? répéta Wiroh, sceptique.

- Cette lumière que j'ai créée reproduit les effets du soleil, continua Arbress en vérifiant que les liens de la femme étaient bien attachés. "Elle les maintient... calmes. Mais laissez-moi vous montrer ce qui se passe quand la nuit tombe."

Il s'approcha d'un mécanisme fixé au mur. "Restez en arrière," prévint-il avant d'actionner le levier.

La sphère lumineuse s'éteignit progressivement, plongeant le laboratoire dans une pénombre inquiétante. La transformation fut aussi brutale qu'effrayante. Le corps de la femme se raidit brusquement, comme traversé par une décharge électrique. Puis elle ouvrit les yeux - des yeux jaunes, luisants, inhumains. Un grondement sourd monta de sa gorge alors qu'elle commençait à tirer violemment sur ses liens.

Ses traits autrefois délicats se déformèrent en un masque de rage primitive. Ses dents, soudain plus longues et acérées, claquaient dans le vide. Elle se débattait avec une force surhumaine, le lit de camp grinçant sous la violence de ses mouvements.

- Par tous les dieux... souffla Wiroh en reculant d'un pas.

Mini, malgré elle, sentit ses flammes s'intensifier instinctivement. La créature sur le lit n'avait plus rien de la femme du portrait. C'était une bête affamée, ses yeux luisants fixés sur eux avec une faim dévorante.

- C'est assez, déclara doucement Arbress en réactivant la lumière.

La transformation inverse fut tout aussi saisissante. Dès que les rayons artificiels touchèrent sa peau, la femme cessa de se débattre. Ses traits se détendirent, ses yeux reprirent leur teinte normale, et elle retomba dans son état léthargique.

- Voilà ce qu'ils deviennent tous quand le soleil se couche, expliqua Arbress en vérifiant les attaches qui avaient tenu bon. "Des créatures de la nuit, assoiffées de sang. Le jour, la lumière les maintient dans cet état... mécanique. Ils répètent les gestes de leur vie d'avant, comme des automates… Ils suivent des routines gravées dans leur mémoire."

- Depuis combien de temps... commença Mini, sa voix trahissant son émotion.

- Des mois que je suis ici, à chercher un remède, répondit Arbress en passant une main calleuse sur son visage fatigué. "J'ai réussi à créer cette lumière artificielle pour les étudier en sécurité, mais la guérison... elle m'échappe encore."

Des bruits de grattement et de coups résonnèrent au-dessus de leur tête. Arbress leva les yeux vers le plafond, son visage trahissant une inquiétude grandissante.

- S'ils pénètrent dans cet endroit... Il jeta un regard vers la femme attachée sur le lit. "J'ai mis des mois à la capturer sans la blesser. Elle est ma meilleure chance de comprendre ce qui leur est arrivé, de trouver un remède." Il passa une main dans sa barbe hirsute. "Si les autres goules la libèrent, tout sera à recommencer."

Un craquement plus fort fit trembler les murs. Arbress se précipita vers ses étagères, attrapant plusieurs fioles qu'il glissa dans sa besace.

- Il faut les éloigner d'ici, marmonna-t-il en fouillant dans un tiroir. "Les attirer ailleurs avant qu'ils ne..." Un nouveau craquement l'interrompit. "Mes explosifs devraient faire l'affaire. Le bruit et l'odeur de la poudre les attirent plus que n'importe quoi."

Il se tourna vers le groupe. "Il y a un passage derrière cette étagère, il mène hors de la ville par le sud. Je vais les attirer vers l'est. Avec la pluie, ils ne devraient pas repérer votre odeur."

- Mais vous... commença Mini.

- Je ne peux pas abandonner, la coupa-t-il en vérifiant une dernière fois les liens de sa prisonnière. "Pas maintenant. Pas quand je suis si proche de comprendre."

Une partie du plafond s'effrita, laissant tomber de la poussière sur le sol. Les grognements au-dessus d'eux s'intensifiaient.

- Maintenant ! cria Arbress en se précipitant vers une autre sortie, dissimulée derrière une étagère. "Prenez ce passage, il mène derrière la ville. Courez vers le sud sans vous arrêter !"

Ils s'engouffrèrent dans le tunnel étroit, éclairé uniquement par les flammes de Mini. Derrière eux, ils entendirent Arbress remonter l'escalier principal, des explosions retentissant peu après à l'est de la ville.

Le passage débouchait entre deux maisons. La pluie avait redoublé d'intensité, et les grognements des goules résonnaient dans toute la ville, accompagnés maintenant par le fracas des explosions d'Arbress.

- Par ici ! chuchota Wiroh en prenant la tête du groupe.

Ils longèrent les murs, Mini fermant la marche, ses flammes prêtes à repousser toute attaque. Les explosions continuaient à l'est, attirant la majorité des goules, mais quelques-unes rôdaient encore dans les rues qu'ils traversaient.

Ils étaient presque sortis de la ville quand un cri de douleur déchira la nuit. À quelques mètres devant eux, une goule s'était jetée contre la grille d'un portail en fer forgé. L'une des pointes s'était enfoncée profondément dans son flanc, et la créature se débattait faiblement, émettant des gémissements pitoyables.

Mini s'arrêta net. Les flammes dans ses poings vacillèrent.

- Mini, non... commença Ecaflip.

Mais elle s'était déjà avancée vers la créature blessée. Sous la pluie battante, elle distingua les traits d'une jeune femme, à peine plus âgée qu'elle. Ses yeux jaunes étaient maintenant voilés de douleur, et pendant un instant, Mini y vit une lueur presque humaine.

Sans hésiter davantage, Mini s'approcha de la goule empalée. Malgré ses mouvements rendus maladroits par la pluie, elle parvint à saisir la créature sous les aisselles.

- Ne la touche pas ! siffla Wiroh. "Si elle te mord..."

- Alors aidez-moi au lieu de rester plantés là ! répliqua Mini, ses flammes crépitant sous la pluie.

Ecaflip fut le premier à réagir. Ses bras se transformèrent en une masse de pierre vivante, comme ceux d'un golem. Avec cette force démultipliée, il écarta les barreaux de la grille pendant que Mini soulevait doucement la goule pour la dégager. La créature gémit faiblement mais ne tenta pas de les attaquer.

- Vite ! pressa Seryatte. D'autres grognements se rapprochaient, malgré les explosions qui continuaient à l'est de la ville.

Une fois la goule libérée, Mini la déposa délicatement contre un mur, à l'abri de la pluie. Pendant une fraction de seconde, elle crut voir une lueur de reconnaissance dans les yeux jaunes de la créature. Cette illusion fut brutalement brisée quand la goule, dans un sursaut de férocité, tenta de lui arracher le bras avec ses crocs.

- Attention ! cria Wiroh en projetant un rayon de glace.

Le corps de la goule fut instantanément figé, seule sa tête restait libre, claquant furieusement des mâchoires dans le vide.

- On ne peut pas les sauver, Mini, dit doucement Wiroh. "Pas encore du moins."

Il avait raison. Les grognements se rapprochaient dangereusement. Mini jeta un dernier regard à la goule avant de rejoindre ses compagnons. Ensemble, ils coururent vers la sortie de la ville, la pluie battante masquant partiellement leur fuite.

Itachi leva soudain les mains, créant l'illusion d'un groupe d'humains courant dans la direction opposée. Les silhouettes semblaient si réelles que même ses compagnons faillirent s'y méprendre un instant. Mais les goules ne ralentirent même pas, ignorant complètement le mirage pour continuer leur poursuite acharnée. Les créatures ne se fiaient qu'à leur instinct, rendant inutiles les talents de l'illusionniste.

Wiroh, dans un éclair de génie, utilisa sa magie pour transformer l'eau au sol en glace derrière eux. Les goules qui les poursuivaient glissèrent et tombèrent les unes après les autres, incapables de maintenir leur équilibre sur la surface gelée. Au lieu d'essayer de se relever, elles se mirent à ramper sur la glace, leurs grognements frustrés résonnant dans la nuit.

La pluie redoublait d'intensité alors qu'ils s'éloignaient de la ville maudite. Leurs jambes brûlaient sous l'effort, mais la peur leur donnait des ailes. De temps à autre, un hurlement lointain les poussait à accélérer malgré leur épuisement. La surface gelée que Wiroh avait créée ne les retiendrait pas éternellement.

Ce n'est qu'une fois arrivés au cours d'eau qu'ils osèrent ralentir. Mini s'effondra contre un arbre, ses vêtements trempés lui collant à la peau. Ses flammes s'étaient éteintes depuis longtemps, et elle tremblait, autant de froid que d'épuisement. Chaque respiration lui brûlait la poitrine.

- Tout le monde est là ? demanda Wiroh entre deux respirations saccadées, son monocle tellement embué qu'il dut l'essuyer plusieurs fois avec sa manche déjà détrempée.

Seryatte, allongé dans l'herbe mouillée, leva faiblement un pouce en l'air. Ecaflip, ses bras ayant retrouvé leur forme normale, scrutait les ténèbres en direction de la ville. À chaque grondement du tonnerre, il tressaillait, le confondant avec les grognements des goules.

- On ne peut pas rester ici trop longtemps, murmura-t-il sans quitter l'obscurité des yeux. "S'ils retrouvent notre trace..."

Un craquement de branche les fit tous sursauter. Ce n'était qu'Itachi qui, malgré sa fatigue évidente, semblait incapable de tenir en place. Il s'approchait de la berge, s'éloignait, revenait, comme s'il cherchait quelque chose dans la pénombre. Son comportement inhabituel attira l'attention d'Ecaflip qu'il finit par rejoindre, tirant sur sa manche avec insistance.

Dans la pénombre, éclairées par la faible lueur de la lune qui perçait à travers les nuages, des fleurs rouges se balançaient doucement dans la brise nocturne.

Ecaflip s'approcha, un sourire se dessinant sur son visage malgré la fatigue. "Des amaryllis ! Et en pleine floraison !" Il s'agenouilla près des fleurs. "On aurait pu passer des heures à les chercher demain..."

- Quelle chance, murmura Wiroh en rejoignant son ami. "Au moins cette nuit n'aura pas été complètement perdue."

- OH ! s'exclama soudain Seryatte en se redressant. "Attendez une minute !" Il se leva d'un bond, manquant de glisser dans l'herbe détrempée. Pointant un doigt vers le ciel comme s'il venait d'avoir une révélation divine, il continua : "Les habitants ! Le soleil ! J'avais raison depuis le début !"

- Seryatte... soupira Mini, trop épuisée pour bouger de son arbre.

- Non, non, rappelez-vous ! J'ai dit qu'ils n'aimaient pas le soleil ! Et c'était vrai ! ILS N'AIMAIENT VRAIMENT PAS LE SOLEIL !

Ecaflip, occupé à cueillir délicatement les fleurs malgré ses mains tremblantes, ne put retenir un petit rire. "Pour une fois que tes théories farfelues touchent juste..."

- J'espère qu'Arbress trouvera un remède, murmura Mini, son regard tourné vers la ville où les explosions avaient cessé. Les lumières des maisons brillaient faiblement dans la nuit, comme autant de rappels des vies figées qui s'y trouvaient.

Un hurlement particulièrement proche les fit tous tressaillir.

- On ne devrait pas traîner, dit Wiroh en aidant Seryatte à se relever. "Il nous reste encore une longue route jusqu'à Esten."

Mais leurs jambes tremblaient trop pour envisager de courir à nouveau. Mini tenta de faire un pas et manqua de trébucher.

Ecaflip les observa un instant, puis malgré sa propre fatigue, prit sa décision. En quelques secondes, son corps se métamorphosa. Des crocs acérés poussèrent, une épaisse fourrure bleue comme la nuit recouvrit sa peau, et ses membres se transformèrent en puissantes pattes griffues. Là où se tenait le métamorphe quelques instants plus tôt se dressait maintenant un fenrir, une créature plus imposante qu'un cheval, atteignant les deux mètres au garrot.

- Montez, grogna-t-il d'une voix rauque. "Je nous ramène à l'auberge."

Personne ne protesta - même Wiroh était trop épuisé pour s'inquiéter des convenances. Ils grimpèrent sur son dos, s'agrippant à son épaisse fourrure, et le fenrir s'élança dans la nuit pluvieuse, ses puissantes foulées les éloignant rapidement de la ville maudite.

La pluie ne leur laissa aucun répit pendant leur retour. Trempés jusqu'aux os, ils atteignirent finalement l'auberge de la Lune aux premières lueurs de l'aube. Dans la cuisine, Carra s'affairait déjà aux fourneaux, les effluves de pain frais masquant à peine sa curiosité de les voir rentrer dans cet état.

Wiroh, dont le monocle ne cessait de glisser à cause de l'eau, était inhabituellement silencieux. Quelque chose le tracassait. Il sortit le parchemin de la quête de sa poche, miraculeusement préservé de la pluie par sa veste, et l'examina attentivement.

Soudain, il se redressa. "Sailor !" Sa voix résonna dans toute l'auberge. "SAILOR !"

La jeune herboriste émergea de la réserve en bâillant. Elle portait encore sa tenue de nuit, preuve qu'elle s'était encore endormie pendant son service. "Mmh ?"

- Où as-tu trouvé cette quête exactement ? demanda Wiroh, tentant de maîtriser sa voix.

- Bah... sur le tableau, marmonna Sailor en étouffant un bâillement.

- Quel tableau ? insista Wiroh, son monocle tressautant d'agacement.

"À l'hôtel des guildes..."

- Oui, mais LEQUEL ? Son ton devenait de plus en plus pressant. "Il y en a plusieurs. Où était-il exactement ?"

Sailor se tortilla nerveusement. "Euh... celui qui est tout à droite... à côté de la grande colonne..."Sa voix devenait de plus en plus faible. "Il y avait moins de monde par là..."

- Le tableau à droite de la colonne ? Wiroh ajusta son monocle qui menaçait de tomber sous le choc. "Mais c'est le tableau des quêtes accomplies !"

Un silence pesant s'abattit sur l'auberge. Mini et Ecaflip échangèrent un regard tandis que Seryatte retenait un rire nerveux. Même Itachi leva les yeux de son carnet, intrigué par la tournure des événements.

- Ah... fut tout ce que Sailor put répondre, ses joues rosissant légèrement. "Je l'ignorais..."

Wiroh commença à faire les comptes à voix haute, son monocle s'embuant sous le stress. "Sans cette récompense, les finances de l'auberge... Il va falloir repartir en mission immédiatement. Peut-être même emprunter de l'argent..."

Mais Sailor ne semblait pas l'écouter. Son regard était fixé sur les amaryllis qu'Ecaflip tenait toujours. Elle s'approcha de lui à petits pas, intimidée par sa haute silhouette sombre. Le métamorphe, son large chapeau projetant une ombre sur son visage, la regarda s'avancer avec curiosité.

- Je... euh... commença-t-elle en se tordant nerveusement les doigts, levant à peine les yeux vers lui. "Les fleurs... est-ce que... peut-être..." Sa voix n'était qu'un murmure à peine audible.

- Pardon ? demanda Ecaflip en se penchant légèrement vers elle, ce qui la fit reculer d'un pas.

- Les... les amaryllis, réussit-elle enfin à articuler, ses joues rosissant. "Si vous n'en avez plus besoin..."

Wiroh continuait ses calculs désespérés, son monocle s'embuant sous le stress. "Si on réduit les portions du soir... Non, non, ça ne suffira pas..."

Une main féline se posa doucement sur son épaule. Carra venait de sortir de sa cuisine, attiré par l'agitation inhabituelle.

- Les comptes ne sont que des nombres, Wiroh, dit-il de sa voix grave. "Ce qui importe, c'est que tout le monde soit rentré sain et sauf. Tant que nous restons une famille soudée, rien ne peut nous arriver."

Ecaflip observa un moment Sailor qui semblait sur le point de s'évanouir de timidité, puis tendit simplement les fleurs dans sa direction. Un petit sourire se dessina sous l'ombre de son chapeau.

Le visage de Sailor s'illumina alors qu'elle prenait délicatement le bouquet. "Oh, merci ! Avec ça, je vais pouvoir faire des potions de renforcement !"

Wiroh, qui s'apprêtait à retourner à sa chambre, se figea net. "Des potions de quoi ?"

- De renforcement, répéta-t-elle doucement, surprise par son soudain intérêt. "J'ai tout ce qu'il faut pour en faire une dizaine..."

Le visage de Wiroh s'illumina progressivement, comme un soleil après l'orage. "Une dizaine, tu dis ? Et... euh... ces potions, elles se vendent combien habituellement ?"

- Je ne sais pas trop, murmura Sailor en triturant le bas de sa tunique. "Je ne vends jamais mes potions mais... je crois que c'est dans les cinquante pièces d'or l'unité..."

Les yeux de Wiroh s'écarquillèrent derrière son monocle. Il se mit à faire les cent pas, comptant sur ses doigts. "Cinquante pièces... dix potions... cinq cents pièces d'or !" Il s'arrêta brusquement. "Il faut qu'on trouve les meilleurs endroits pour les vendre. Les alchimistes d'Esten peut-être ? Non, ceux de Floria paient mieux... À moins que..."

- Euh, Wiroh ? intervint Mini, amusée de voir leur ami passer de la déprime totale à l'excitation en quelques secondes.

- Tu as tout ce qu'il te faut ? continua-t-il sans l'entendre, se tournant vers Sailor. "Les autres ingrédients ? Le matériel ? Combien de temps pour les préparer ?"

- Oui... oui, j'ai tout, répondit Sailor, un peu dépassée par son enthousiasme. "Trois ou quatre jours peut-être, le temps de faire sécher..."

- Parfait ! PARFAIT ! s'exclama-t-il en attrapant un parchemin pour commencer à noter des calculs. "Ces potions de renforcement se vendront bien aux nobles et aux marchands, avec ça les comptes de l'auberge sont sauvés !"

- Peut-être... commença Sailor qui hésitait à proposer son idée de peur qu'elle ne paraisse folle, "pourrions-nous envisager d'autres types de potions ?"

- D'autres types ? répéta Mini intriguée. "Comme quoi ?"

- Des remèdes, des baumes de guérison... des choses simples mais utiles, expliqua Sailor en triturant nerveusement le bas de sa tunique.

Mini fronça les sourcils un instant avant que son visage ne s'illumine. "Oh ! Pour les villages qui n'ont pas les moyens de se soigner ? "

Sailor hocha vivement la tête, rassurée que son idée ne soit pas rejetée. "Exactement ! Les potions de renforcement et autres potions de prestige financeront l'auberge, et le reste..." Elle rougit légèrement. "Le reste, on pourra l'offrir à ceux qui en ont vraiment besoin."

Carra, qui avait écouté en silence depuis le seuil de sa cuisine, posa doucement une patte sur l'épaule de Mini. Ses yeux verts, d'habitude si doux, portaient une lueur sombre - celle de quelqu'un qui avait vu trop de souffrances qu'il ne pouvait pas empêcher.

- Un village entier transformé en créatures de la nuit... murmura-t-il, sa voix trahissant une tristesse profonde. "Il y a tant de maux dans ce monde qu'on ne peut pas combattre seuls."

Il se tourna vers Sailor qui serrait les amaryllis contre elle.

- C'est pour ça que des idées comme celle de Sailor sont si précieuses. On ne peut pas sauver tout le monde... mais on peut en aider certains. C'est déjà beaucoup.

Il retourna vers sa cuisine, mais pas avant d'ajouter avec un sourire las : "Quand on y met du cœur, on trouve toujours des solutions. Même petites."

Dans la cuisine, les effluves de pain frais se mêlaient maintenant aux rires soulagés. L'Auberge de la Lune venait peut-être de trouver la parfaite alchimie entre prospérité et générosité. Une journée ordinaire pouvait commencer.

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