Chapitre 7 : Journée portes ouvertes

20 minutes de lecture

La dernière mission à Blécharmant avait accaparé Ecaflip, Wiroh, Katalyne et Seryatte pendant deux jours entiers. Mini et Itachi, restés à l'auberge avec Carra, s'étaient promis que c'était la dernière fois qu'ils laissaient partir les autres sans eux. Depuis, ils faisaient l'effort de se lever aux aurores pour partir en quête d'aventures. Le rythme des missions s'intensifiait, et tous les membres rêvaient maintenant d'accomplir ensemble des quêtes plus prestigieuses.

Un soir, après le service, ils avaient exposé leur souhait à Carra. Celui-ci avait longuement réfléchi, ses fines moustaches frémissant tandis qu'il remuait son ragoût. "Je ne pourrai gérer l’auberge tout seul, mais vous avez raison, elle n'est pas qu'un simple établissement", avait-il déclaré. "Nous sommes une famille. Si nous devons accueillir quelqu'un, ce ne sera pas uniquement un serveur." Il avait alors posé sa condition : la personne qui les rejoindrait devrait non seulement l'aider au service et à l'entretien, mais aussi posséder un don magique. "Les aventures forgent les liens", avait-il ajouté avec sagesse. "Sans pouvoir pour vous accompagner de temps en temps, comment pourrait-elle vraiment faire partie de notre famille ?"

Les premiers rayons de soleil traversaient les fenêtres de l'auberge, projetant sur les murs de pierre des ombres encore allongées. Avant de partir retrouver son vieil ami, Carra avait préparé quelques plats pour la journée. L'odeur de son fameux tartare de poisson-mouton aux reflets lunaires flottait encore dans l'air, se mêlant aux effluves de cire d'abeille que Mini utilisait pour faire briller le plancher.

- Doucement avec cette table ! s'exclama Wiroh en voyant Ecaflip et Katalyne déplacer le mobilier. "Une table comme celle-ci coûte au bas mot 247 pièces d'argent !"

- On sait, on sait, soupira Katalyne en s'épongeant le front. "Tu nous le répètes à chaque fois qu'on déplace quelque chose."

Mini, perchée sur l'une des poutres apparentes, supervisait l'installation. "Un peu plus à gauche... Non, l'autre gauche, Kata !"

Peu à peu, la salle principale prenait des allures de salle d'audience. Les tables massives formaient maintenant un arc de cercle, créant un espace central baigné par la lumière matinale. Dans son coin, Itachi dessinait en silence, son fusain grattant doucement le papier de son carnet.

- Regardez dehors ! s'exclama soudain Seryatte qui époussetait les fenêtres. "Il y a plein de monde !"

Une file impressionnante s'était en effet formée devant l'auberge, serpentant le long du chemin pavé qui descendait la colline.

- Notre renommée nous précède, déclara fièrement Katalyne en bombant le torse. "Les exploits de l'Auberge de la Lune attirent les meilleurs !"

Deux candidats discutaient près de la porte, leurs voix portant jusqu'à l'intérieur : "T'as essayé la guilde des Échos d'Argent ?" demandait l'un. "Ouais", répondait l'autre, "comme les Griffes Pourpres et les Sentinelles... Ils prennent que des pros."

Mini et Wiroh échangèrent un regard, mais ne dirent rien. La journée promettait d'être intéressante.

- Premier candidat ! annonça joyeusement Seryatte.

Des murmures admiratifs s'élevèrent de la file d'attente. Un colosse s'avançait, dominant la foule de toute sa hauteur. Sa tunique de cuir, usée par les intempéries, peinait à contenir une musculature impressionnante. Trois longues cicatrices, probablement laissées par les griffes d'une créature sauvage, barraient son torse découvert.

- Oh, regardez ses bras ! chuchota une jeune femme dans la file. "Et ces cicatrices..." soupira sa voisine. "Il a dû combattre des monstres terrifiants."

Katalyne, qui observait la scène depuis la fenêtre, se rassit brusquement, contractant inconsciemment ses propres muscles.

Le géant dut se tourner de côté pour passer la porte, son crâne dégarni effleurant presque les poutres. Son gourdin, posé nonchalamment sur une épaule large comme une poutre, semblait aussi lourd qu'une table. Chacun de ses pas faisait gémir le plancher. Wiroh tressaillit à chaque craquement, ses doigts tapotant nerveusement les pièces d'argent dans sa poche.

- Je suis Ouka, annonça-t-il d'une voix caverneuse qui résonna dans toute la salle. Une cicatrice sur sa joue gauche se plissa quand il esquissa un sourire. "J'ai entendu dire que vous cherchiez quelqu'un de fort."

Katalyne se redressa sur sa chaise, instinctivement contractant ses propres muscles. Son regard s'attarda sur les bras massifs du colosse, comparant malgré lui leur circonférence à la sienne. La façon dont deux jeunes femmes dans la file d'attente avaient chuchoté en regardant Ouka n'arrangea rien.

- Suivant ! lança-t-il sèchement, surprenant même ses compagnons. "On cherche quelqu'un de plus... raffiné. Les hommes doivent se montrer avec élégance en société."

La main d'Ouka se crispa sur son gourdin, les muscles de ses bras roulant sous sa peau comme des vagues. "Je peux être élégant !" protesta-t-il. Son arme fendit l'air... pour s'arrêter net.

Katalyne, sans même se lever, avait pris le contrôle du gourdin par la pensée. Un sourire satisfait aux lèvres – enfin un domaine où il surpassait ce géant – il fit tournoyer l'arme au-dessus de la tête de son propriétaire avant de l'abattre. Le colosse s'écroula dans un bruit sourd qui fit trembler les chopes sur les tables.

- Le parquet ! gémit Wiroh en voyant une nouvelle latte craquer sous le poids du guerrier tombé.

Ecaflip soupira. Son aura magique tourbillonna autour de ses bras qui prirent l'apparence de la pierre. D'un geste las, il souleva le colosse comme un sac de grain et le déposa - ou plutôt le lança - dans la prairie en contrebas.

Un petit groupe de candidats recula précipitamment. Les deux jeunes femmes qui avaient admiré Ouka quelques instants plus tôt s'éclipsèrent discrètement. "C'est vrai qu'ils sont sélectifs", murmura quelqu'un dans la file. "Comme les grandes guildes !"

Un vieil homme s'avança ensuite. Ses cheveux fraîchement teints en brun juraient étrangement avec les rides profondes qui creusaient son visage. Sa démarche était hésitante, sa main tremblante s'appuyant lourdement sur une canne tordue. Une cape élimée, rapiécée à plusieurs endroits, pendait sur ses épaules voûtées. Pourtant, il y avait quelque chose de noble dans son maintien, comme le vestige d'une ancienne prestance.

- Mais vous n'êtes pas un peu... âgé pour servir des plats ? lança Mini sans détour, observant avec inquiétude ses mains tremblantes.

- Mini ! la reprit Wiroh, choqué.

- Bah quoi ? Regarde comme il a du mal à marcher. Je ne suis pas sûre qu'il puisse tenir un plateau...

Le vieil homme cligna des yeux, perplexe, tandis que l'odeur du tartare de poisson-mouton titillait ses narines. Son regard s'illumina soudain. "Servir ? Je venais juste déjeuner, en fait."

- Mais c'est le vieux Hector ! s'exclama soudain Seryatte. "Vous avez changé vos cheveux ? Je ne vous avais pas reconnu ! Venez, je vous installe à votre table habituelle. Le tartare est particulièrement réussi aujourd'hui, Carra l'a préparé ce matin."

Pendant que le simplet installait leur client régulier, une femme rousse fit son entrée. Le cliquetis délicat de ses bracelets d'argent accompagnait chacun de ses pas. Sa robe noire, fendue jusqu'à mi-cuisse, épousait des courbes généreuses que le tissu soyeux mettait savamment en valeur. Un parfum envoûtant de jasmin la précédait, tandis que ses lèvres pulpeuses s'étiraient en un sourire enjôleur. Ses yeux noisette, soulignés d'un trait de khôl parfait, balayèrent l'assemblée avec assurance.

- Je m'appelle Vanina, annonça-t-elle d'une voix suave qui fit frissonner jusqu'aux bouteilles sur les étagères.

Katalyne se redressa sur sa chaise, son regard navigant du décolleté plongeant aux jambes interminables. "Vos... qualifications ?"

- Un peu de tenue, siffla Mini entre ses dents.

- Quoi ? Je m'intéresse à son parcours professionnel !

- Bien sûr, c'est pour ça que tu fixes son collier depuis cinq minutes.

- J'étais danseuse au 'Poney court sur pattes', répondit Vanina avec un clin d'œil, faisant tinter délicatement les breloques dorées à son poignet. "Et j'ai fait quelques soirées... spéciales."

- Elle est charm… commença Katalyne avant de croiser le regard noir de Mini.

- Peut-être devrions-nous tester vos capacités magiques, suggéra Ecaflip d'une voix étrangement grave.

L'air autour de lui commença à s'assombrir. Des volutes de fumée noire s'échappaient de ses mains, rampant sur le sol comme des serpents d'ombre. Sa silhouette se déforma progressivement, s'étirant vers le haut tandis que ses traits s'effaçaient dans les ténèbres. Deux orbes rougeâtres s'allumèrent là où se trouvaient ses yeux, brillant d'une lueur malsaine qui semblait aspirer la lumière environnante.

Le vieux Hector en laissa tomber sa fourchette. Même Mini sentit un frisson lui parcourir l'échine.

Vanina ne resta pas voir la suite. Son teint habituellement rosé vira au blanc craie et elle s'enfuit en courant, ses talons claquant frénétiquement sur les pavés.

- Mais je n'avais même pas terminé ! protesta Ecaflip en reprenant forme humaine, l'air presque vexé. Les volutes de fumée noire se dissipèrent autour de lui comme des rubans de soie.

Dans la file d'attente, les conversations allaient bon train : "Au moins ici, ils nous font passer des entretiens. La guilde des Épées Dansantes ne m'a même pas ouvert la porte..."

- Normal, répondit son voisin, "il paraît qu'ils ne prennent que des vétérans."

Le vieux Hector, attablé près d'une fenêtre, observait la scène avec amusement tout en savourant son tartare. "Ça me rappelle mes débuts", commenta-t-il entre deux bouchées. "Les guildes étaient tout aussi exigeantes, mais au moins celle-ci prend le temps d'écouter les candidats."

Dans la file d'attente, la scène avait fait son effet. Quelques candidats supplémentaires s'éclipsèrent discrètement.

- C'est rien, lança un petit homme trapu à ses voisins. "J'ai vu bien pire à la guilde des Vengeurs Masqués."

- Ah bon, t'as fait partie des Vengeurs ? demanda une jeune femme en armure rouillée.

- Non, ils m'ont recalé à l'entrée, admit-il en triturant sa barbe. "Comme les Griffes d'Acier, les Gardiens du Crépuscule, et..."

- Suivant ! appela Seryatte avec enthousiasme.

Itachi, qui était resté silencieux jusque-là, tira sur la manche d'Ecaflip et lui montra son carnet. Un sourire inquiétant se dessinait sur ses lèvres tandis qu'il pointait du doigt son dessin. Le métamorphe hocha la tête avec un rictus appréciateur, avant de lui murmurer avec un grand sourire sadique : "Parfait on va leur flanquer une de ces trouilles".

Un silence passa avant que la porte ne s'ouvre à nouveau dans un grincement théâtral. Une silhouette extravagante se découpa dans l'embrasure. L'homme qui entra n'était pas bien grand, mais sa présence emplissait la pièce. Une veste violette ornée de broderies dorées flottait autour de lui, son col montant décoré de dentelles délicates. Un chapeau à large bord, agrémenté d'une plume de paon, était perché sur ses boucles soigneusement coiffées.

- Mesdames, messieurs, annonça-t-il en effectuant une révérence si basse que sa plume balaya le sol. "Je suis Théodore, mais mes amis..." Il se redressa d'un mouvement fluide, "m'appellent Teddy."

À ces mots, une dizaine de peluches s'animèrent autour de lui, sortant de son sac brodé pour danser dans les airs. Un ours en tissu esquissa même un pas de valse.

- "Comme l'ours en peluche ?" demanda Seryatte, les yeux brillants.

- "Original", marmonna Ecaflip en levant les yeux au ciel.

- Intéressant, commenta Wiroh en ajustant son monocle. "Et pour porter les plats ?"

- Mes amis peuvent aider ! Les peluches formèrent une chaîne, se passant une chope vide. Au bout de la chaîne, un lapin en tissu trébucha, envoyant la chope s'écraser au sol.

- 18 pièces... commença Wiroh avant d'être interrompu par Mini.

- Et si un client devient agressif ?

L'ours en peluche tenta un coup de poing qui fit à peine bouger les morceaux de la chope brisée. Un silence gêné s'installa.

- Suivant ! soupira Wiroh.

Le vieux Hector, qui terminait son tartare, ne put s'empêcher de commenter : "De mon temps, les postulants ressemblaient à des guerriers, pas à des comédiens avec des marionnettes."

La journée avançait. Le soleil commençait sa descente, projetant des ombres plus longues à travers les fenêtres. La métisse qui créait des costumes par la pensée avait trébuché sur sa propre robe. L'homme-tortue s'était emmêlé dans sa canne extensible.

- Je crois qu'on s'est emballés, murmura Mini à Wiroh alors qu'un nouveau candidat s'avançait. "Toute cette file d'attente... on a cru que c'était grâce à notre réputation."

- Ce sont des aventuriers sans guildes, répondit-il en observant le candidat suivant transformer ses cheveux en serpents avant de s'étrangler lui-même avec. "Refusés partout ailleurs."

Le vieux Hector s'était installé plus confortablement, commandant même un verre de vin pour accompagner le spectacle. "Ça me rappelle mes débuts", commentait-il régulièrement. "Sauf qu'à l'époque, on n'avait pas autant de... créativité dans les échecs."

La dernière candidate s'avança alors, et l'atmosphère même de la pièce sembla changer. Son armure bleue scintillait dans la lumière déclinante, reflétant des nuances qui semblaient venir d'ailleurs. Une aura de puissance froide émanait d'elle, comme un vent d'hiver. Ses cheveux azurés ondulaient sous son bonnet de laine, et son visage aurait pu être taillé dans le marbre. Ses mouvements étaient précis, calculés, ceux d'un prédateur habitué à traquer sa proie - mais quelque chose dans sa présence donnait l'impression qu'elle n'était jamais tout à fait là où elle se tenait, comme si une partie d'elle existait toujours entre deux espaces.

- Je m'appelle Ciza, annonça-t-elle, sa voix aussi tranchante que l'acier de son armure, "et je serai votre nouvelle serveuse."

Même le vieux Hector arrêta sa fourchette à mi-chemin de sa bouche. Les membres de la guilde échangèrent des regards. Pour la première fois de la journée, ils avaient devant eux quelqu'un qui dégageait une véritable présence de combattante.

- Évidemment, je suis la candidate parfaite, poursuivit Ciza, chaque mot pesé comme si elle énonçait une vérité universelle. "Je suis forte, intelligente et belle. J'ai tout pour moi."

Son armure étincelait à chacun de ses mouvements. Ce n'était pas une armure d'apparat - les égratignures et les traces de combats témoignaient d'une utilisation régulière. La légèreté des plaques suggérait un alliage rare, probablement de l’adamantine.

- Avez-vous la moindre expérience en tant que serveuse ? demanda Wiroh, son ton plus sévère qu'à l'ordinaire.

- Non, absolument aucune. Elle haussa les épaules avec désinvolture. "Mais ce n'est pas compliqué. Il suffit juste de servir des plats. Un enfant peut le faire les yeux fermés."

- Montrez-nous vos capacités magiques, suggéra Wiroh.

L'air crépita autour de Ciza tandis qu'elle tendait la main. Un cercle de magie se forma, semblable aux grands portails qui reliaient les cités principales du royaume. Mais là où ces derniers étaient stables et solides, celui-ci ondulait comme de l'eau sous la lune. D'abord petit comme une pièce, il s'élargit jusqu'à atteindre la taille d'une assiette. Sa surface bleutée miroitait de reflets argentés, comme si on regardait le ciel nocturne à travers un voile d'eau.

- Oh ! s'exclama Seryatte, fasciné. Il approcha sa main du portail, sentant l'énergie magique picoter sa peau.

- Attends, l'arrêta Ciza. Elle sortit une pomme de sa poche et la lança à travers. Le fruit disparut dans la substance visqueuse avec un 'plop' satisfaisant, laissant des ondulations à la surface comme un caillou jeté dans une mare. Un second portail apparut près de la fenêtre, la pomme en jaillissant comme propulsée par une vague.

- Et c'est utile ça pour se battre ? demanda Mini naïvement.

Le visage de Ciza se durcit, ses traits parfaits se crispant sous l'insulte à peine voilée. "Bien sûr que c'est utile", répondit-elle, sa voix aussi froide que le vent d'hiver. "La semaine dernière, j'ai vaincu un crodacier à mains nues, juste avec ma magie. Seule, évidemment."

- Un crodacier ? Mini haussa les épaules. "C'est pas bien méchant ça..."

- Pas bien méchant ? Les yeux de Ciza étincelèrent, la température de la pièce semblant chuter de quelques degrés. Le bleu de son armure prit soudain des reflets métalliques plus sombres. "Je vais vous montrer si ce n'est pas efficace."

Un nouveau portail se forma devant Seryatte qui, toujours fasciné par la magie, continuait de jouer avec les ondulations du premier cercle. La surface bleutée semblait plus agitée cette fois, comme une mer avant la tempête. Dehors, à une cinquantaine de mètres de l'auberge, un second portail apparut, flottant à deux mètres au-dessus du sol.

- Mes portails ont une portée bien plus grande que ce que je vous ai montré, déclara Ciza, un sourire froid aux lèvres. "Je peux les créer n'importe où dans mon champ de vision."

Avant que quiconque ne puisse réagir, Seryatte, dont la main touchait toujours la surface visqueuse du premier portail, fut aspiré. Son cri de surprise se perdit dans le vortex bleuté. Un bruit sourd retentit depuis l'extérieur, suivi du son caractéristique de quelqu'un roulant dans l'herbe.

Vous voyez ? lança Ciza avec un sourire satisfait. "Ça peut être très efficace."

- Qu'as-tu fait à notre ami ? gronda Mini, ses poings commençant à fumer.

- Oh, rien de grave, répondit Ciza avec désinvolture, examinant ses ongles parfaitement manucurés. "Il est juste tombé sur les fesses. Quelques bleus tout au plus. En combat, je vise généralement plus haut."

- Ce n'est rien ? La voix de Wiroh claqua comme un fouet tandis qu'il se levait. La température, déjà basse à cause de l'aura de Ciza, chuta brutalement. Des cristaux de givre commencèrent à se former sur son monocle. "On ne joue pas ainsi avec ses partenaires !"

- Des partenaires ? Ciza laissa échapper un rire aussi tranchant que du verre brisé. "Je n'en ai pas besoin. Je veux juste une guilde pour avoir accès aux missions plus facilement. Les autres, je m'en fiche. Ils ne font que ralentir quelqu'un de mon niveau."

La fumée glacée qui s'échappait des doigts de Wiroh s'intensifia, formant des volutes cristallines dans l'air. "Cette auberge n'est pas qu'un simple établissement", commença-t-il, sa voix vibrant d'une colère contenue. Les lanternes accrochées aux murs tremblèrent légèrement. "Chaque pierre, chaque poutre résonne des liens que nous avons tissés ensemble. Nous ne sommes pas une collection d'individus cherchant la gloire. Nous sommes une famille."

Son regard glacial transperça Ciza. Les cristaux de givre sur son monocle captaient la lumière, donnant à son œil un éclat surnaturel. "La force ne fait pas tout. L'Auberge de la Lune est bâtie sur des valeurs : l'entraide, le respect, la bienveillance. Vous êtes vaniteuse, égocentrique, incapable de voir au-delà de votre propre personne !"

- Comment osez-vous me critiquer ? Les joues de Ciza s'empourprèrent, contrastant avec le bleu glacé de son armure. Des portails commencèrent à se former autour d'elle, leurs surfaces plus agitées que jamais. Le vieux Hector, qui n'avait pas quitté sa table, serra sa fourchette plus fort.

- Partez sur-le-champ, ordonna Ecaflip en se levant, "avant que nous ne perdions patience."

C'est alors qu'Itachi, resté silencieux jusque-là, se leva lentement. Son sourire s'élargit tandis qu'il déchirait une page de son carnet. L'encre coula du papier comme de l'eau sombre, se répandant dans l'air avant de prendre forme. La masse noire grandit, se tordit, révélant peu à peu une créature fascinante : un mélange de salamandre et de lézard à la peau presque translucide. Des motifs complexes, semblables à des constellations, dansaient sous sa surface comme des étoiles vivantes. Une couronne de cristaux ornait sa tête triangulaire, captant et réfractant la lumière en motifs hypnotiques.

Les portails de Ciza vacillèrent. Pour la première fois depuis son entrée, son assurance sembla se fissurer. "Bande de ratés", cracha-t-elle en reculant vers la sortie, ses yeux ne quittant pas la créature d'Itachi. "Vous regretterez de m'avoir refusée. Je vous ferai payer cet affront, je n'en resterai pas là !"

- Jamais je ne regretterai ce choix, affirma Wiroh en lui fermant la porte au nez.

Un silence pesant s'installa dans l'auberge. La créature d'Itachi continuait de rôder, projetant des ombres mouvantes sur les murs. Le vieux Hector avait même arrêté de manger, sa fourchette suspendue à mi-chemin de sa bouche, les dernières effluves du tartare flottant dans l'air immobile.

- C'était rigolo ces portails ! La voix enjouée de Seryatte brisa le silence tandis qu'il rentrait en sautillant. "Ça m'a fait des guilis au ventre quand je suis passé au travers !"

- Tu n'as rien ? s'inquiéta Mini en se précipitant vers lui.

- Non, je guéris tout seul, tu te rappelles ? Il épousseta quelques brins d'herbe de sa tunique. Ses yeux s'illuminèrent soudain. "Oh, au fait, j'ai trouvé une autre candidate !"

Derrière lui se tenait une jeune femme qui semblait vouloir disparaître dans les plis de sa robe blanche - ou plutôt, qui avait autrefois été blanche avant d'être tachée de terre et d'herbe. Une couronne de fleurs sauvages, délicatement tressée, reposait sur ses cheveux bruns emmêlés. Le plus étrange était que les fleurs de sa couronne continuaient de vivre, leurs pétales s'ouvrant et se fermant doucement comme si elles respiraient à son rythme. Une ceinture de lierre vivant s'enroulait autour de sa taille fine.

Ses grands yeux noisette brillaient d'une douceur timide. Ses mains, couvertes de terre sous les ongles, serraient contre elle un panier d'osier débordant d'herbes médicinales dont les parfums subtils - menthe, lavande, camomille - dansaient autour d'elle comme une aura invisible. Des traces de boue maculaient ses bras et ses joues, témoignant d'heures passées dans les jardins plutôt qu'à se préoccuper de son apparence.

L'atmosphère était encore lourde de la confrontation précédente, la salamandre géante d'Itachi rôdant toujours dans la pièce. Mais à la surprise générale, le visage de la jeune femme s'illumina à la vue de la créature.

- Oh, comme il est adorable ! s'exclama-t-elle, oubliant soudain sa timidité. Elle s'approcha de la salamandre sans la moindre hésitation, ses yeux brillant d'émerveillement. "Regarde ses petits cristaux, on dirait des étoiles qui dansent ! Et ces motifs sous sa peau... c'est comme regarder le ciel nocturne à travers de l'eau claire !"

Elle tendit la main et caressa doucement la tête de la salamandre, ses doigts s'attardant sur les cristaux qui la couronnaient. La créature, censée terrifier, pencha la tête sous les caresses comme un chat satisfait. Un son proche du ronronnement s'échappa de sa gorge.

Itachi, pour la première fois de la journée, sembla décontenancé. Sa créature, qui devait inspirer la peur, se comportait comme un animal de compagnie sous les caresses de cette inconnue.

- Candidate ? La jeune femme sursauta, comme si elle venait de se rappeler où elle était. Elle serra son panier plus fort contre elle, son regard retournant vers le sol tandis que ses joues rosissaient. Même la salamandre sembla déçue quand elle arrêta ses caresses.

- Pouvez-vous vous présenter ? demanda Wiroh en sirotant sa bière, son monocle encore légèrement givré de sa colère précédente.

- Je... euh... je m'appelle Sailor... et... euh... j'adore les plantes. Sa voix était à peine plus forte qu'un murmure, mais étrangement, les herbes dans son panier semblaient frémir à ses paroles.

- Parfait ! Vous êtes prise ! s'exclama Katalyne.

- Quoi !? On choisit tous ensemble je te rappelle ! s'offusqua Mini.

- Rho, mais c'est bon, elle est timide, elle aime les plantes, elle a de beaux... Il s'interrompit brusquement, refroidi par le regard de Mini qui l'oppressait. "Yeux ! Bref, de toute manière c'est la dernière candidate."

Mini bondit de son siège et tira par l'oreille Katalyne. Elle le traîna au sol comme un vulgaire sac à patates jusqu'à la réserve pour le sermonner avec véhémence. C'était la remarque de trop, toute la journée il avait flirté avec les limites.

- Avez-vous des expériences en tant que serveuse ? demanda Wiroh, ignorant les protestations qui s'échappaient de la réserve.

- Euh... Non pas vraiment...

- Que comptez-vous faire avec ce panier ? Il observait avec intérêt les herbes qui débordaient, certaines d'entre elles semblant presque briller sous la lumière du jour déclinant.

- Ah... je prépare des concoctions... pour aider les habitants...

Le visage de Wiroh s'illumina. Pour la première fois de la journée, il entendit quelqu'un parler d'abord des autres avant de se mettre en avant. "Et vous faites ça souvent ?"

- Quand... quand je peux... Sailor tripotait nerveusement les tiges d'une valériane. "Les gens n'ont pas toujours de quoi payer les apothicaires alors... je les aide comme je peux... Hier, j'ai préparé une tisane pour dame Gilien qui vit près du puits, elle avait mal aux articulations, et avant-hier, c'était un baume pour les brûlures du fils du forgeron..."

Sa voix devenait plus assurée quand elle parlait de ses préparations, comme si elle oubliait momentanément sa timidité. Les plantes dans son panier semblaient réagir à son enthousiasme, leurs feuilles frémissant doucement.

- Vous êtes herboriste ? s'étonna Ecaflip en examinant le panier. Il reconnut des valérianes et des sauges.

- Oui...

- Herbo... quoi ? s'interrogea Seryatte.

- Elle fabrique des médicaments à base de fleurs pour soigner les gens, espèce d'ignare ! lui lança Ecaflip sans ménagement.

- Ah ! C'est pour ça qu'elle cueillait des fleurs dehors.

Wiroh, soudain pensif, reposa sa choppe. "Vous postulez bien pour devenir serveuse chez nous ?"

Mais avant que Sailor ne puisse répondre, le propriétaire des lieux apparut sur le pas de la porte. "Je suis passé au marché après avoir vu mon ami", annonça-t-il en montrant les deux faisans sur ses épaules. "Il faut bien nourrir tout ce monde !"

- Enchanté jeune demoiselle, je me présente, je suis Carra, propriétaire de cette auberge, annonça une voix chaleureuse.

En se retournant, Sailor découvrit avec surprise un être mi-homme mi-chat. La coloration grise et blanche de son pelage soyeux la subjugua instantanément. Ses oreilles félines se mouvaient avec grâce tandis que ses moustaches frémissaient doucement. Il y avait quelque chose de rassurant dans ses yeux verts, une douceur, une lumière qui repoussait les ombres de la pièce. Elle trouvait sa petite bouille de chaton adorable, et sa carrure athlétique donnait une impression de force tranquille qui la rassurait inexplicablement.

- En... enchan... enchantée... balbutia-t-elle, totalement troublée. Elle ne put s'empêcher de fixer ses oreilles qui semblaient si douces. "Je... je peux... ?" demanda-t-elle timidement en tendant légèrement la main vers l'une d'elles.

À peine avait-elle fait ce geste que la terre se mit à trembler. Tous se précipitèrent dehors pour comprendre ce qu'il se passait. Des branches et des fougères grimpaient à toute vitesse le long des parois extérieures. Des feuilles et des bourgeons surgissaient comme par enchantement, transformant les murs de pierre en un tableau vivant de verdure.

- Oups... murmura Sailor, embarrassée.

Même Mini et Katalyne, après avoir ressenti les secousses, s'étaient précipités à l'extérieur. Lui avec une marque rouge de main dessinée sur la joue.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé !? s'étonna Mini.

- C'est de ma faute... Je suis sincèrement désolée, avoua Sailor en versant quelques larmes. "C'est mon pouvoir, je ne le contrôle pas toujours quand je suis émue..."

- T'en fais pas, je vais tout arranger ! Mini embrasa tout son corps, prête à intervenir.

- T'es malade ! s'exclama Ecaflip qui n'hésita pas à se brûler les mains pour l'arrêter. "Tu vas cramer l'auberge avec tes bêtises !"

- Ah mince... j'y avais pas pensé...

Pendant ce temps, Carra observait le lierre qui avait désormais totalement emprisonné l'auberge. Seules les fenêtres restaient épargnées. Partout ailleurs, des fleurs blanches avaient éclos, leurs pétales brillant doucement dans la lumière du soir. Le spectacle était saisissant : l'auberge semblait sortie d'un conte de fées. Étrangement, même si les autres réfléchissaient à comment retirer cette végétation luxuriante, lui pensait plutôt à la conserver.

- Le lierre restera, déclara-t-il, un sourire aux lèvres. "Je trouve qu'il apporte du naturel et de la convivialité."

- Carra, tu as conscience que nous devrons constamment l'entretenir, sinon toute l'auberge sera enfouie dessous, fit remarquer Ecaflip.

- Tu as parfaitement raison, et c'est pour cela que je vous propose d'intégrer la jeune Sailor parmi nous. Elle m'aidera à l'auberge avec les clients et avec les plantes. Avec sa magie florale, elle risque de nous être fort utile. Surtout que cela faisait un moment que je souhaitais faire un potager à l'arrière.

Les membres échangèrent des regards approbateurs. Cette jeune femme qui n'osait même pas lever les yeux possédait non seulement un pouvoir impressionnant, mais aussi le cœur généreux qu'ils recherchaient.

Mini s'approcha des fleurs blanches qui ornaient désormais les murs. "C'est drôle," dit-elle doucement, "je pensais autrefois que mes flammes ne feraient que détruire. Mais grâce à vous, mes amis," elle jeta un regard reconnaissant envers chacun des membres de la guilde, "j'ai compris qu'elles pouvaient aussi protéger, réchauffer..." Elle effleura un pétale du bout des doigts. "C'est ça la vraie force d'une famille, non ? Nous montrer ce qu'il y a de meilleur en nous."

Wiroh ajusta son monocle avec un léger sourire. "C'est l'essence même de notre guilde, je crois. Ensemble, nous apprenons à nous compléter, à panser les blessures des uns et des autres. Chacun de nous aide les autres à grandir à sa manière."

Sailor n'en croyait pas ses oreilles. Elle regarda, les yeux brillants, Carra apposer sur le dos de sa main droite l'emblème de la merveilleuse lune argentée. Tandis que la marque pulsait doucement sur sa peau comme un second cœur, elle murmura si bas que personne ne l'entendit : "Tu vois, maman, je n'avais pas besoin de m'imposer pour trouver ma place..."

Évidemment, tous ignoraient la triste vérité. Jamais elle ne s'était portée candidate au poste de serveuse. Très intimidée, elle n'osa pas vraiment casser l'euphorie autour de son intégration. À la place, elle se contenta de murmurer d'une toute petite voix : "mais... je venais juste pour... cueillir des herbes au départ..."

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Lethen ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0