Chapitre 6 : La tempête ravageuse
L'aube pointait à peine quand les aventuriers de l'Auberge de la Lune arrivèrent à l'hôtel des guildes de Floria. L'imposant édifice dominait la place centrale, ses flèches de marbre blanc perçant le ciel matinal. Mini et Itachi n'étaient pas du voyage - partis avant leur réveil pour éviter la cohue quotidienne des aventuriers.
Après l'échec cuisant de leur quête dans le désert, la guilde s'était contentée d'enchaîner les petites missions sans risque. Chasser quelques nuisibles dans une cave, escorter des marchands, retrouver des objets perdus... Des tâches simples qui leur avaient permis de reprendre confiance, mais qui ne remplissaient guère leurs coffres. Ce matin-là, ils étaient bien décidés à trouver une quête plus ambitieuse, une mission qui leur permettrait de redorer leur blason.
Ecaflip venait de rentrer après trois longues semaines d'absence, passées dans les montagnes à parfaire sa maîtrise des transformations. La défaite face au mage de foudre l'avait poussé à s'entraîner davantage, même si sa fierté l'empêchait de l'admettre ouvertement.
- Tu as changé, lui fit remarquer Seryatte alors qu'ils passaient près de la fontaine nord. L'imposante statue représentait un chevalier protégeant une famille de ses bras tendus, symbole de l'honneur des guildes. L'eau qui s'en écoulait formait un ruisseau cristallin qui serpentait jusqu'au centre de la place, rejoignant les autres canaux pour dessiner le symbole sacré des guildes.
- Je ne me suis absenté que trois semaines, répondit Ecaflip avec un sourire en coin.
Wiroh le tacticien au sang-froid et Katalyne le télékinésiste pressaient le pas vers l'entrée, impatients de consulter les missions du jour. Près de la statue, un paysan implorait de l'aide. Ne possédant que peu d'économies, il ne pouvait se permettre de déposer une mission officielle, le coût d'une pièce d'or étant bien au-delà de ses moyens.
Tous passèrent leur chemin, trop focalisés sur leur objectif de trouver une mission qui prouverait leur valeur. Mais Seryatte, fidèle à lui-même, ne put s'empêcher de l'écouter. Le village du paysan, apparemment victime d'une catastrophe naturelle, nécessitait d'urgence des réparations.
Sans même consulter ses compagnons, Seryatte engagea la guilde : "L'Auberge de la Lune accepte votre requête !"
Ses amis se figèrent. Le nom de leur guilde venait d'être engagé publiquement. L'abandonner maintenant ternirait leur réputation déjà fragile, et laisser Seryatte accomplir seul cette mission n'était pas envisageable - malgré son immortalité, il n'avait pas les capacités pour mener une quête à bien sans aide. Ecaflip lança un regard noir à son compagnon. Il venait de passer trois semaines à s'entraîner pour affronter des défis dignes de ce nom, pas pour réparer des granges. Pourtant, malgré une folle envie de corriger son ami simplet, il suivit sans broncher le paysan qui, soulagé, retrouvait peu à peu des couleurs. Après un bref échange de regards résignés, les autres emboîtèrent le pas.
Après plusieurs heures de marche vers l'est, ils arrivèrent à Blécharmant, une petite commune d'une vingtaine d'habitants. Du moins selon leur guide, car les lieux semblaient étrangement déserts. Les maisons étaient salement amochées, certains murs en grès grisâtre menaçaient de s'écrouler. Des gravats et des charpentes brisées encombraient les sentiers. Les granges présentaient d'étranges impacts, leurs murs en bois troués comme si quelque chose - ou quelqu'un - les avait délibérément enfoncés.
- Quelle tempête pourrait causer de tels dégâts sur la pierre ? murmura Ecaflip à Wiroh, observant les traces d'impact sur les murs. Des marques profondes, presque méthodiques, qui ne ressemblaient en rien aux ravages habituels des éléments.
- Je l’ignore…
- Ça me rappelle la fois où des rongeurs géants avaient ravagé la ferme de mes parents, lança Seryatte sur un ton léger, touchant du bout des doigts une des entailles dans le bois. "Les mêmes marques... Comme si quelque chose cherchait à entrer de force."
Sur les parcelles cultivées, les villageois s'activaient pour les semailles printanières avec une énergie presque fébrile. Hommes, femmes, enfants et vieillards semblaient mettre tout leur cœur à l'ouvrage, comme s'ils voulaient oublier quelque chose. Leurs sourires sonnaient faux, leurs rires un peu trop forcés.
Ecaflip nota que plusieurs maisons semblaient abandonnées, leurs portes arrachées battant au vent. Quand il interrogea leur guide du regard, celui-ci détourna les yeux, prétextant devoir organiser les réparations. Les villageois évitaient soigneusement ces demeures vides, comme si leur simple vue réveillait des souvenirs qu'ils préféraient enterrer.
- Nous n'avions pas assez de pierres pour tout reconstruire, expliqua le paysan, changeant rapidement de sujet. "Nous avons dû vider nos maigres économies pour acheter quelques blocs de grès. Juste de quoi consolider les murs les plus fragiles."
Katalyne se mit aussitôt au travail, utilisant sa télékinésie pour soulever et placer les pierres tandis que les autres appliquaient le ciment. Le travail avançait vite, mais quelque chose continuait de troubler Ecaflip. Son instinct de métamorphe, habitué à traquer et être traqué sous diverses formes, lui soufflait que ces dégâts n'avaient rien de naturel.
La journée de travail touchait à sa fin, et au crépuscule, les mages furent conviés autour du feu sur la place centrale. Un simple espace un peu plus large que les sentiers, où grillait leur dernier sanglier sur un tournebroche improvisé. Le chef du village servait des pintes aux aventuriers, tentant peut-être de faire oublier les mystères qui pesaient encore sur Blécharmant, quand une femme arriva en courant, le souffle court.
- Vous n'avez pas vu ma fille ? demanda-t-elle, la panique perçant dans sa voix.
- Malyne ? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin, déclara le chef du village, une ombre passant sur son visage.
Un jeune paysan d'une quinzaine d'années intervint : "Elle voulait finir sa rangée dans les champs."
La mère, Janah, ne prit même pas le temps de répondre. Elle s'élança vers les champs, le jeune garçon sur ses talons. Le chef du village commença à dire quelque chose, mais s'arrêta brusquement, comme si les mots lui brûlaient la gorge.
- Je suis sûr qu'ils s'inquiètent pour rien, lança-t-il d'une voix qui manquait de conviction, en servant la pinte de Seryatte.
Ecaflip observait la scène avec attention. Le visage du chef trahissait une inquiétude qu'il tentait maladroitement de dissimuler. Son regard fuyant, ses mains légèrement tremblantes en servant les boissons... Tout indiquait qu'il cachait quelque chose. Le métamorphe repensa aux maisons vides, aux impacts sur les murs, et à cette atmosphère pesante qui enveloppait le village comme un linceul.
La nuit tomba, et les villageois se mirent à danser et chanter autour du feu, leur enthousiasme sonnant étrangement faux. Seryatte partageait ses aventures avec de jeunes paysannes, tandis qu'Ecaflip, perdu dans ses pensées, vidait sa quatrième pinte - dont deux appartenant à son ami trop occupé à discourir.
- Tu ne souhaites pas te déhancher ? lui demanda Wiroh en se rasseyant à ses côtés.
- Aucunement ! Jamais personne ne me verra danser ! rétorqua Ecaflip avec fermeté.
Le rire de Wiroh fut brutalement interrompu par un cri déchirant qui transperça la nuit.
- Non... Janah ! s'exclama le chef du village, le visage déformé par l'effroi.
Ecaflip réagit instantanément. En quelques secondes, son corps se métamorphosa. Des crocs acérés poussèrent, une épaisse fourrure bleue comme la nuit recouvrit sa peau, et ses membres se transformèrent en puissantes pattes griffues. Là où se tenait le métamorphe quelques instants plus tôt se dressait maintenant un fenrir, une créature plus imposante qu'un cheval, atteignant les deux mètres au garrot. Cette transformation, fruit de son entraînement dans les montagnes, dépassait de loin son habituelle forme de crodacier.
Sans perdre un instant, il s'élança vers les champs, son flair de prédateur déjà à l'œuvre. L'odeur de Janah fut facile à repérer. Il la trouva agenouillée dans la terre, un sac en toile serré contre elle, le jeune villageois à ses côtés examinant une botte.
Reprenant forme humaine, Ecaflip s'approcha et, à peine essoufflé malgré la distance parcourue, leur demanda . "Que s'est-il passé ?"
- On a retrouvé le sac et la botte de Malyne, confia le jeune homme d'une voix tremblante.
- Je suis sûre que ce sont eux... Ils vont la dévorer... ma pauvre fille... sanglota Janah.
- De qui parlez-vous ? demanda Ecaflip, bien que son instinct lui soufflât déjà une réponse.
Le silence qui suivit fut plus éloquent que n'importe quelle réponse. Les autres villageois arrivaient, leurs torches créant un cercle de lumière vacillante.
- Il n'y a jamais eu de tempête, n'est-ce pas ? La voix d'Ecaflip était calme, presque douce.
- Non... Le chef du village s'avança, sa torche éclairant son visage grave. "Ce sont des orcs. Ils ont tout détruit et pillé la moitié de nos récoltes."
- Pourquoi nous l'avoir caché ? demanda Seryatte, choqué.
- Nous craignions que vous refusiez la mission... ou que vous exigiez une plus grande récompense en apprenant la présence d'orcs, avoua le chef, la honte perçant dans sa voix. "Nous n'avons plus rien..."
Ecaflip comprenait maintenant pourquoi certaines maisons restaient vides. Les regards fuyants des villageois, leur empressement à éviter ces demeures abandonnées... D'autres familles avaient déjà disparu avant Malyne.
- Qu'importe ! trancha-t-il. "Votre fille est en danger, et nous la sauverons !"
Sans perdre un instant, Ecaflip se mit à chercher des traces sur le sol humide. Une empreinte non humaine attira son attention.
- Wiroh, Seryatte, Katalyne, regardez, appela-t-il gravement.
- Ils sont partis vers l'est, confirma Wiroh en suivant les empreintes.
- Nous ramènerons votre fille saine et sauve, promit Ecaflip à Janah avant de s'élancer dans cette direction.
- Attends, l'arrêta Wiroh. "Nous ne pouvons pas laisser le village sans protection."
- Restez là, je m'occuperai des orcs seul ! L'assurance dans sa voix cachait mal une certaine imprudence.
- Toi t'es un homme... commença Katalyne avant de s'interrompre, les souvenirs du manoir hanté encore frais dans sa mémoire.
- J'irai avec lui, déclara Seryatte.
- Toi ? s'étonna Wiroh. "Je ne suis pas sûr qu'Ecaflip..."
- Ne me ralentis pas, coupa le métamorphe d'un ton grave.
Une fois éloignés du village, Ecaflip se transforma en fenrir. Les villageois qui observaient la scène retinrent leur souffle en voyant l'imposante créature à la fourrure bleue comme la nuit. Le fenrir était une bête qu'Ecaflip avait découverte lors de son entraînement dans les montagnes. Il avait passé trois jours entiers à l'observer sous tous les angles, mémorisant chaque détail de son anatomie pour pouvoir reproduire parfaitement sa forme. Cette créature, plus puissante qu'un simple crodacier, était réputée pour sa vitesse et son flair incomparables.
- Monte, ordonna-t-il à Seryatte.
À peine son compagnon installé, Ecaflip s'élança dans la nuit. Ses foulées puissantes soulevaient les feuilles mortes sur son passage. Son flair aiguisé suivait sans peine l'odeur des orcs, un mélange nauséabond de chair avariée et de sang séché qui traçait comme un ruban noir dans l'air nocturne.
Après une demi-heure de course à travers la forêt, Seryatte repéra un nuage de fumée noire s'élevant vers le ciel étoilé. Le campement des orcs se dessinait au pied d'une falaise.
Du sommet de leur colline, ils découvrirent un camp bien organisé. Des chariots chargés de provisions s'alignaient contre la paroi rocheuse - bien plus que ce qu'un seul village pouvait fournir. Des guerriers orcs, une trentaine environ, festoyaient autour d'un grand feu. Pas de femmes ni d'enfants en vue ; ce n'était qu'un avant-poste de pillage.
- Tu devrais reprendre des forces, suggéra Seryatte.
Un grognement lui répondit tandis qu'Ecaflip observait la scène. Dans une cage en fer, Malyne sanglotait. Les orcs la regardaient parfois en riant, comme on contemple un dessert en attendant la fin du repas.
Chaque guerrier dépassait les deux mètres, leurs bras épais comme des troncs maniant des armes démesurées.
Au centre se tenait leur chef, plus imposant encore - une montagne de muscles et de rage contenue. Contrairement aux autres qui portaient des armures, il n'arborait qu'un simple pagne, exhibant fièrement d'innombrables cicatrices qui couvraient son torse comme une carte des batailles qu'il avait livrées. Chacune racontait une histoire de survie, de douleur transformée en force. Ses bras épais comme des troncs d'arbre semblaient capables de broyer la pierre, et dans ses yeux brillait une fureur ancestrale - celle de générations d'orcs chassés, traqués, réduits à l'état de bêtes. Il ne se tenait pas simplement debout ; il occupait l'espace comme un prédateur sur son territoire, chaque respiration lourde faisant trembler l'air autour de lui.
Alors qu'Ecaflip s'apprêtait à charger, Seryatte l'arrêta.
- Attends ! Tu es épuisé.
Le fenrir grogna et projeta son ami sur le côté. Aveuglé par l'urgence, il dévala la pente, percutant plusieurs orcs qui s'écroulèrent sous l'impact.
- Attaque ! rugit le chef couturé de cicatrices. "Cette bête fera un festin de plus !"
Les orcs saisirent leurs armes en hurlant. Pour ces créatures chassées et méprisées par les hommes, chaque raid était une revanche, chaque proie une victoire sur ceux qui les avaient repoussés dans les terres sauvages.
Une rafale glacée balaya le camp, hérissant la fourrure bleue du fenrir. Malgré leurs imposantes silhouettes, les orcs se mouvaient avec agilité sur le terrain accidenté, leurs pieds trouvant instinctivement appui entre les rochers affleurants.
Ecaflip bondit sur l'un d'eux, ses griffes lacérant le visage de son adversaire. Le heaume vola, révélant une profonde entaille d'où suintait un sang noirâtre. La blessure, loin d'affaiblir la créature, ne fit qu'attiser sa rage.
- Crever moi cette bête ! ordonna le chef. "La chair de fenrir, ça se fait rare dans nos terres."
Les guerriers chargèrent en masse. Le sol inégal força Ecaflip à reculer prudemment, évitant les pierres traîtresses qui auraient pu le faire trébucher. Il n'était qu'à quelques mètres de la cage, mais libérer Malyne maintenant ne ferait que condamner le village. Ces orcs n'étaient pas de simples pillards - leur chef portait les marques de nombreuses batailles, et leurs armes étaient tachées d'un sang ancien. Ils ne partiraient pas sans avoir fait payer l'affront.
Un orc près d'un affleurement rocheux agita sa torche. "J'ai trouvé ce minus !" Il propulsa Seryatte qui s'écroula sur les pierres.
- C'est ton ami ? Le chef des orcs, Malok, découvrit ses dents jaunies en un sourire cruel. "Égorgez-le !"
Deux orcs s'avancèrent. Dans sa précipitation pour sauver son ami, Ecaflip saisit Seryatte par la jambe avec trop de force. Un craquement sinistre résonna, mais la blessure se referma presque instantanément tandis qu'il le mettait hors de portée. Puis, pris d'une rage vengeresse, il chargea Malok à travers le camp illuminé par les flammes vacillantes du feu.
Le chef para son attaque et répliqua d'un violent coup de massue. L'impact projeta Ecaflip contre un rocher couvert de mousse, l'air quittant brutalement ses poumons.
- Jamais un humain et sa bête ne me vaincront ! rugit Malok, sa voix couvrant le sifflement du vent. "Les vôtres nous ont chassés comme des monstres pendant des générations. Cette nuit, c'est notre tour !"
Ecaflip se releva lentement, secouant sa fourrure couverte de mousse humide. Malgré la douleur, une énergie nouvelle bouillonnait en lui. Son corps retrouvait peu à peu forme humaine, ses réserves de magie presque épuisées après avoir maintenu si longtemps sa transformation en fenrir.
- Toi aussi t'es humain ! ricana Malok. "Un de plus à ajouter à notre festin."
Une braise du feu de camp vola jusqu'aux pieds d'Ecaflip, éclairant brièvement son visage déterminé. "Puisque tu te crois si fort, prouve-le en duel."
Les orcs autour d'eux cessèrent leurs rires. Malok fixa longuement son adversaire, ses cicatrices luisant à la lueur des torches. Chaque marque racontait une histoire, une bataille contre les humains qui avaient traité son peuple comme des bêtes. Il avait vu des villages entiers traquer les siens, brûler leurs tanières, affamer leurs petits. Cette nuit était l'occasion de leur faire payer des générations de souffrance.
Ce vermisseau osait le défier devant son clan. Les guerriers attendaient sa réaction, leurs yeux brillant dans la pénombre. Refuser le combat entacherait son autorité. Un chef qui craint un adversaire plus faible ne mérite pas de mener les siens.
Pour toute réponse, Ecaflip bondit sur l'orc le plus proche, le frappant au ventre. La créature tenta de riposter avec sa masse, mais le métamorphe intercepta l'arme et utilisa l'élan pour projeter son adversaire. Le sol gronda sous le poids du colosse, soulevant un nuage de poussière mêlé aux cendres du feu. Les sacs de grain volés tremblèrent sur leurs chariots, quelques épis s'échappant entre les planches mal jointes.
Malok observa la démonstration en silence, ses doigts massifs caressant le manche de sa hache. Son clan murmurait. Ce combat serait plus qu'une simple exécution - ce serait un message pour tous les humains qui oseraient défier les orcs.
- Très bien, vermine. Je vais t'apprendre ta place. Sa voix gronda comme un orage lointain. "Choisis ton arme !"
- Lance, rétorqua Ecaflip, scrutant le terrain accidenté autour de lui. Chaque rocher, chaque dénivellation pourrait servir son combat.
- Baldur, ta lance ! ordonna le chef.
Un orc aux sourcils broussailleux lança son arme vers Ecaflip avec une rage mal contenue. Le métamorphe la réceptionna avec un sourire provocateur qui fit grincer des dents son propriétaire.
Le cercle des orcs s'élargit autour d'eux, leurs torches projetant des ombres dansantes sur la falaise. "Malok ! Malok !" scandaient-ils en frappant leurs armes contre leurs boucliers, leur chef se préparant au combat avec une épée et une hache. Dans sa cage, Malyne avait cessé de pleurer, ses yeux écarquillés fixés sur la scène qui allait décider de son sort.
Le premier assaut de Malok fit trembler le sol. Sa hache et son épée s'abattirent sur Ecaflip qui para avec sa lance, les chocs résonnant contre la falaise. Une dizaine de coups s'enchaînèrent sans répit, forçant le métamorphe à reculer. Son dos heurta un orc qui le repoussa brutalement vers son chef.
Ecaflip plongea sous un coup d'épée, les braises du feu de camp crépitant sous ses pieds. La chaleur lui léchait les chevilles tandis qu'il cherchait une ouverture.
- Cesse de fuir, vermine ! rugit Malok, ses armes fendant l'air.
Ecaflip ne répondit pas, roulant derrière un chariot renversé. Le grain éparpillé crissait sous ses bottes tandis qu'il cherchait une ouverture. Les orcs autour frappaient leurs armes contre leurs boucliers, le bruit résonnant contre la falaise.
Le métamorphe jaugea son adversaire. Dans ses yeux brillait la haine de générations d'orcs persécutés. Cette force brute n'était pas qu'une démonstration de puissance - c'était la rage accumulée de son peuple qui s'exprimait dans chaque coup.
Prenant l'initiative, Ecaflip bondit. D'un mouvement fluide, il esquiva la hache et enfonça le fer de sa lance dans la cuisse de Malok avant de se replier vers les rochers.
Un rugissement de colère déchira la nuit. Le chef des orcs arracha l'arme de sa chair, lécha le sang qui en coulait et brisa la lance en deux sur son genou. Son regard était devenu celui d'une bête traquée - mais une bête qui refuse de mourir.
Désarmé, le métamorphe chercha rapidement de quoi se défendre. Son regard se posa sur le feu. D'un mouvement rapide, il saisit une bûche encore intacte, s'en servant comme bouclier de fortune. Malok frappa d'abord avec son épée - le choc résonna dans le bras d'Ecaflip, mais le bois tint bon. Le coup de hache qui suivit fut si puissant qu'il fendit profondément la bûche, la lame restant coincée dans les fibres.
Un instant, les deux adversaires luttèrent, chacun tirant de son côté. Après trois tentatives vaines, Malok changea de tactique. D'un mouvement brutal, il projeta Ecaflip et les armes enchevêtrées contre la paroi rocheuse.
Le métamorphe tenta de se relever, mais son bras droit refusa d'obéir. Le choc, même partiellement paré, avait laissé des traces. La douleur irradiait dans son épaule, rendant son bras principal inutilisable.
- Je vais briser tous tes os un par un ! La voix de Malok résonnait de plaisir cruel.
Les braises du feu dansaient entre eux, projetant des ombres mouvantes sur la falaise. Ecaflip sentit une énergie nouvelle monter en lui. Enfin, un adversaire qui le poussait dans ses retranchements, qui l'obligeait à puiser dans ses dernières ressources. Son cœur battait au rythme des tambours de guerre des orcs.
Sans son bras droit, avec une magie presque épuisée, la situation aurait dû le terrifier. Au lieu de cela, un sourire féroce se dessina sur son visage. Se redressant de toute sa hauteur, il arma son poing gauche et chargea vers l'orc qui préparait déjà sa riposte.
Les deux combattants se rencontrèrent au centre du cercle, leurs poings se heurtant dans un impact qui figea l'assemblée. Un cri de douleur déchira la nuit.
- Malok ! s'exclamèrent les orcs, découvrant leur chef se tenir le bras, une grimace de douleur déformant son visage.
- Comment peux-tu avoir autant de force ? gronda l'orc, incrédule.
- Tu ne résistes pas au coup d'un simple humain ? Le sourire d'Ecaflip était provocateur, mais son souffle court trahissait son épuisement.
Un murmure d'incertitude parcourut les rangs des orcs. Leur chef invincible venait d'être blessé par un humain. Malok perçut leurs doutes. La rage monta en lui comme une vague dévastatrice. Ses yeux virèrent au rouge sanglant, une aura meurtrière émanant de tout son corps.
- Tu vas souffrir, pauvre fou !
Le métamorphe profita de cet instant pour ramasser la pointe brisée de la lance. D'un mouvement vif, il l'enfonça dans l'abdomen de l'orc. Mais Malok ne broncha même pas. Sa fureur l'avait transformé en berserker, un monstre insensible qui ne craignait même plus la douleur, pire qui s’en abreuvait.
D'un geste brutal, il saisit Ecaflip et le projeta une nouvelle fois contre la falaise. Cette fois, la roche se fissura sous l'impact. Le métamorphe sentit un filet de sang chaud couler le long de son dos. La force de son adversaire s'était décuplée - il comprit alors son erreur. En provoquant sa rage, il avait réveillé une puissance ancestrale que même le plus robuste des guerriers ne pouvait égaler.
Malok avançait inexorablement, chacun de ses pas faisant trembler le sol. Les torches vacillaient dans le vent, projetant sa silhouette monstrueuse sur les parois rocheuses. Pour la première fois depuis le début du combat, Ecaflip se sentit paralysé. Les idées s'entrechoquaient dans son esprit sans qu'aucune solution ne se dessine. Le temps lui manquait, et seul, à mains nues...
- Ecaflip, tu peux le faire ! La voix de Seryatte perça l'obscurité, essayant de se frayer un chemin à travers les orcs qui l'encerclaient.
Ces mots résonnèrent douloureusement dans l'esprit d'Ecaflip. Ils révélaient toute la difficulté qu'il avait à terminer ce combat, sonnant comme un aveu d'échec plus que comme un encouragement. Cette pensée le fit bouillir intérieurement. Il se concentra, forçant son esprit à se calmer malgré la menace qui approchait.
Un plan simple mais ingénieux se dessina dans son esprit. De sa main gauche, il ramassa l'épée abandonnée non loin. Quand Malok se jeta sur lui avec la force d'une avalanche, il esquiva comme il put, d'un pas sur le côté, la lame entaillant les jambes de l'orc au passage. Sans effet. Le berserker continuait d'avancer, imperturbable.
Pendant sa rotation, Ecaflip avait aussi récupéré une poignée de petits cailloux. Le voyant reculer, Malok chargea à nouveau, persuadé que sa proie était acculée. C'est alors que le métamorphe lança les pierres au visage de son adversaire. La pluie de projectiles, bien que dérisoire face à un tel colosse, suffit à le déstabiliser une fraction de seconde.
Cette fraction de seconde fut tout ce dont Ecaflip avait besoin. D'un mouvement loin de sa fluidité habituelle, il contourna le berserker et, sans trembler, d'un coup de lame précis, transperça son cœur.
Un silence de mort s'abattit sur le camp. Malok, le chef invaincu, s'effondra d'abord sur ses genoux avant de s'écrouler face contre terre. Dans ses yeux redevenus normaux brillait une dernière lueur - non pas de haine, mais de compréhension. Il avait trouvé un adversaire digne de lui.
- Votre chef a perdu ! La voix d'Ecaflip résonna contre la falaise. "Vous vous devez de partir !"
Les orcs restèrent figés, leurs yeux écarquillés fixés sur leur chef tombé. Un silence pesant s'abattit sur le camp, comme si aucun d'entre eux ne pouvait croire ce qu'ils venaient de voir. Malok, leur champion invaincu, gisait dans la poussière. La stupeur laissa lentement place à la compréhension. Il n'était pas qu'un simple meneur - il était leur plus puissant guerrier, un rempart contre les menaces extérieures. Sa perte signifiait qu'il faudrait trouver un nouveau chef capable de protéger la tribu. Certains serraient leurs armes, la rage se mêlant à l'incertitude dans leurs regards. D'autres échangeaient des coups d'œil inquiets, conscients que l'avenir de leur clan dépendrait de leur capacité à remplacer un tel guerrier.
Pourtant, aucun ne contesta la victoire d'Ecaflip. L'honneur du clan exigeait qu'ils respectent l'issue du duel. En silence, ils soulevèrent le corps de Malok avec une révérence qui contrastait avec leur brutalité habituelle. Quelques-uns rassemblèrent leurs affaires essentielles, et bientôt, la colonne de torches s'éloigna entre les arbres, avalée par la nuit.
Ecaflip resta droit et fier jusqu'à ce que la dernière lueur disparaisse. Ce n'est qu'alors qu'il s'autorisa à s'effondrer, l'adrénaline quittant son corps pour laisser place à une douleur lancinante. Son dos et son bras le faisaient atrocement souffrir, et son énergie magique était presque tarie.
- Ecaflip, tout va bien ? Seryatte accourut vers lui, traînant derrière lui la clé de la cage qu'il venait de récupérer.
- Laissez-moi quelques instants, je me transformerai et nous repartirons, marmonna le métamorphe sans les regarder, comme honteux de montrer sa faiblesse après avoir fait preuve de tant de force.
- Quelques instants ? Seryatte secoua la tête tout en libérant Malyne. "Tu plaisantes ? Dans ton état, nous passons la nuit ici. Nous repartirons demain matin."
- Hors de question, sa mère doit s'inquiéter.
Puisant dans ses dernières forces, Ecaflip se releva en chancelant. "Vous voyez ? Je vais bien. Je peux même me transformer."
Il tenta de reprendre sa forme de fenrir, mais à peine sa patte avant droite toucha-t-elle le sol qu'un hurlement de douleur lui échappa. Il s'effondra lourdement, retrouvant aussitôt forme humaine.
- Repose-toi, tu l'as mérité, insista Seryatte d'une voix douce. "Je m'occupe de tout."
Ecaflip voyait son ami se démener pour raviver le feu qui suffoquait depuis le départ des orcs, tout en réconfortant la jeune Malyne. La douce brise de la nuit caressait son visage, et ses yeux se fermèrent malgré lui. Épuisé mais apaisé par sa victoire, il sombra dans un sommeil profond.
À son réveil, Malyne se tenait à ses côtés, changeant délicatement le bandage autour de son bras. C'était une enfant menue d'une onzaine d'années, aux bras maigrichons qui semblaient pourtant posséder une précision étonnante dans leurs gestes. Sa robe de paysanne, trop grande pour elle et rapiécée en plusieurs endroits, portait encore les traces de boue séchée de sa captivité. Ses longs cheveux bruns, emmêlés et poussiéreux, tombaient devant son visage alors qu'elle se penchait sur sa tâche. Elle les repoussait régulièrement derrière son oreille d'un geste presque mécanique, révélant un petit grain de beauté sous son œil droit et des joues encore marquées par les larmes. Malgré sa fragilité apparente, quelque chose dans la façon dont ses cheveux flottaient légèrement autour d'elle - même sans vent - suggérait une présence qui dépassait sa petite taille.
- Restez couché, je n'en ai plus pour longtemps, murmura-t-elle d'une voix timide.
- Très bien, nous partirons dès que ce sera terminé, répondit-il en essayant de contenir une grimace de douleur.
La jeune fille appliquait avec précaution un onguent qu'elle semblait avoir préparé elle-même. Le métamorphe sentait déjà ses effets bénéfiques, ses ecchymoses devenant moins douloureuses.
- Vous avez été incroyable... dit-elle sans oser le regarder.
- Incroyable ?
- Oui, lors de votre duel. Vous avez fait preuve d'une force et d'un courage extraordinaire.
- Il ne m'arrivait pas à la cheville ! s'exclama-t-il avec une pointe d'exagération. "Je suis un mage expérimenté, j'ai connu bien pire."
Pourtant, son regard s'attarda sur l'endroit du duel. Les traces du combat témoignaient de la férocité de l'affrontement.
- J'aimerai moi aussi devenir une grande magicienne un jour, confia Malyne presque gênée, sa silhouette fine se recroquevillant légèrement comme si elle craignait qu'on se moque de son rêve.
Elle serrait ses mains couvertes d'égratignures et de traces de boue contre elle dans un geste de protection. Pourtant, dans ses yeux bruns brillait une détermination farouche qui contrastait avec sa timidité apparente - et autour d'elle, l'air semblait vibrer imperceptiblement, comme si une force invisible attendait patiemment de se manifester.
- Quel pouvoir possèdes-tu ?
- Aucun... J'essaye de m'entraîner tous les jours, mais aucune magie ne s'est manifestée.
- Quel âge as-tu ?
- Onze ans.
- Tu as encore le temps, répondit Ecaflip, adoucissant sa voix habituellement tranchante. "La magie se déclare en général pendant l'adolescence. Après, chacun a son propre rythme, il faut se montrer patient."
Pendant ce temps, Seryatte sortit d'un bosquet voisin, les bras chargés de baies. Il déposa fièrement son panier près d'Ecaflip. "Je suis allé les ramasser rien que pour vous ! Il y en a des rouges et des noires."
- Excusez-moi, intervint Malyne, inquiète, "mais les baies noires ne sont pas comestibles..."
- Ah bon ? s'étonna-t-il. "Pourtant j'en ai mangé plusieurs en chemin, et je suis toujours debout !"
Malyne prit quelques baies dans ses mains pour les examiner, se mettant sur la pointe des pieds pour mieux voir à la lueur du feu. Ses cheveux flottaient légèrement autour de son visage - un mouvement presque imperceptible qui ne correspondait pas au souffle léger de la brise nocturne. Malgré sa petite taille et ses vêtements boueux et rapiécés, elle montrait une assurance étonnante dans ses gestes, ses doigts maigres manipulant les baies avec une précision qui semblait aller au-delà de la simple dextérité.
- Vite, s'inquiéta-t-elle. Nous ferions mieux de vous préparer un vomitif puissant, sinon vous risquez de mourir. Ces baies proviennent de sureaux hièbles !
Elle se précipita pour terminer les bandages d'Ecaflip, pressée de porter secours à Seryatte.
- Je vais bien pourtant, affirma-t-il en avalant quelques baies supplémentaires.
- Ne t'inquiète pas, mon ami est immortel, lança Ecaflip, amusé par la situation.
- Immortel ? Les yeux de Malyne s'écarquillèrent.
- Oui, sa magie permet à son corps de se régénérer tout seul. Même si... Il s'interrompit en voyant Seryatte grimacer soudainement, une main sur son ventre. "Enfin, la régénération n'empêche pas la douleur."
- La magie peut faire cela ? s'émerveilla Malyne, fascinée malgré l'inconfort visible de Seryatte.
- Et même bien plus encore, murmura Ecaflip en se redressant légèrement contre un rocher. "Il suffit d'en connaître les bases pour comprendre comment chaque pouvoir fonctionne."
- Les bases ? La jeune fille se pencha en avant, suspendue à ses lèvres comme une élève devant son maître.
- Dans notre monde, il existe cinq grandes familles de magie. Tout d'abord, les pouvoirs les plus communs sont ceux d'altération du corps. On appelle leurs détenteurs les guerriers mages. Ecaflip s'interrompit, observant avec amusement Seryatte qui, malgré ses grimaces de douleur, continuait d'écouter attentivement.
- Cette famille regroupe les magies de renforcement, comme une vitesse surnaturelle, d'addition pour ceux qui possèdent des membres supplémentaires comme des ailes ou des nageoires, et enfin de transformation. C'est ma famille - mes pouvoirs de métamorphe me permettent de changer d'apparence pour devenir n'importe quel animal ou créature, à condition de pouvoir l'imaginer avec suffisamment de précision.
Un grognement de douleur de Seryatte ponctua son explication, mais Ecaflip poursuivit : "La deuxième famille regroupe les pouvoirs de l'esprit. Les mages qui en bénéficient sont appelés les maîtres de l'esprit. L'un des membres de notre guilde possède des dons d'illusionniste - il rend réelles dans l'esprit des gens des images sorties de son imagination. Mais cette famille inclut aussi ceux qui peuvent altérer les émotions, les invocateurs qui donnent vie aux créatures, et les voleurs d'âmes capables de contrôler d'autres êtres vivants."
- Ils ont l'air dangereux... murmura Malyne, tandis que Seryatte se tordait discrètement de douleur en arrière-plan.
- Entre de mauvaises mains, toute magie peut s'avérer dangereuse, admit Ecaflip. "La troisième famille concerne les objets inanimés - ce sont les artificiers. Certains créent, d'autres contrôlent comme notre ami Katalyne avec sa télékinésie, d'autres encore peuvent modifier les propriétés des objets..."
- L'avant-dernière famille regroupe les magies élémentaires, poursuivit Ecaflip, tandis que Seryatte s'éloignait en titubant vers les buissons. "Ceux qui peuvent contrôler le feu, la foudre ou encore le vent. L'un des mages restés au village avec nous, Wiroh, maîtrise la glace. Ces mages sont appelés des élémentalistes."
- Et moi, je suis dans quelle catégorie ? lança Seryatte en revenant, le teint pâle mais souriant.
- Si votre pouvoir consiste à vous régénérer, vous devez appartenir à la famille des guerriers mages, j'imagine, proposa Malyne, peu sûre d'elle.
- Trop génial ! s'exclama-t-il en reprenant des couleurs. "Je suis un guerrier mage !" Dans son enthousiasme, il attrapa une nouvelle poignée de baies.
- Détrompe-toi, intervint Ecaflip en lui arrachant les baies des mains. "Tu n'es pas un guerrier mage. Malgré quelques similitudes, tu appartiens à la dernière catégorie : les divergents."
- Divergents ? répéta Seryatte, déçu. "C'est moche comme nom..."
- Peut-être, mais ta magie n'est officiellement pas reconnue.
- Non reconnue ? s'étonna Malyne.
- La dernière famille regroupe toutes les magies qui sortent de l'ordinaire. Ce sont des pouvoirs extrêmement rares et souvent très puissants. Comme ces dons sont peu répandus, tous les royaumes ont décidé d'un commun accord de les considérer comme des pouvoirs exceptionnels à classer dans une seule catégorie.
- J'ai donc un pouvoir très puissant ? Les yeux de Seryatte brillaient malgré son malaise évident.
- Oui !
- Trop bien ! Et s'il est rare, j'imagine que j'en suis l'unique détenteur ?
- Probablement, confirma Ecaflip, déjà agacé par l'enthousiasme de son ami.
- Attends que je comprenne bien, poursuivit Seryatte entre deux grimaces, "mon pouvoir est rare et unique tandis que le tien fait juste partie d'une famille comme une autre car d'autres l'ont développé aussi ?"
- Oui Seryatte ! s'exclama Ecaflip qui se redressait doucement, prêt à lui mettre une claque sur le crâne.
- Enfin, de toute façon même si d'autres sont de ta catégorie, tu seras toujours bien meilleur qu'eux, donc rien de bien inquiétant.
Le métamorphe baissa son bras, un sourire se dessinant sur son visage. "Tu as tout compris !"
- Je vais travailler dur et un jour, je deviendrai une puissante magicienne comme vous ! déclara Malyne avec enthousiasme.
- Nous serons alors ravis de t'accueillir chez nous à l'auberge de la Lune ! répliqua Seryatte avec énergie, avant de se plier en deux sous l'effet d'une nouvelle crampe d'estomac.
De retour au village, les retrouvailles entre Malyne et sa mère furent déchirantes. Janah serrait sa fille dans ses bras, les larmes coulant librement sur son visage. Dans leur précipitation, les orcs n'avaient pu emporter toutes leurs provisions. Ecaflip et Seryatte ramenaient une carriole pleine de vivres volées - de quoi permettre au village de tenir jusqu'aux prochaines récoltes.
Les villageois acclamèrent leurs deux sauveurs, voulant les rémunérer avec leurs dernières économies, mais Ecaflip refusa fermement. "Gardez cet argent pour reconstruire," dit-il simplement. "C'est ce qui compte vraiment."
Avec Wiroh et Katalyne, ils terminèrent les réparations des maisons puis quittèrent Blécharmant. "C'est étrange," murmura Katalyne sur le chemin du retour, "il vient de sauver tout un village d'une attaque d'orcs et il a toujours cet air renfrogné."
Wiroh observa leur compagnon qui marchait devant eux. Un œil non averti n'aurait vu que son attitude distante habituelle, mais le tacticien remarqua de subtils changements : la façon dont sa main ne s'attardait plus sur son flanc blessé, le léger redressement de ses épaules quand un enfant l'avait salué au départ, la manière dont son regard s'était attardé sur les villageois retournant dans leurs maisons réparées.
- Tu te trompes, répondit doucement Wiroh. "Il ne montre rien, mais je connais ce pas assuré. C'est celui d'un homme qui a retrouvé sa fierté.
Lui-même se sentait inspiré par les actes de son ami. "Finalement, ce n’est pas la gloire ou l’argent que nous recherchons…", pensa-t-il tout haut. "Mais bien de venir en aide à ceux qui en ont réellement besoin et qui n’ont pas les moyens de demander".
Leur succès resterait probablement inconnu - Blécharmant était trop isolé pour que les récits de leur victoire atteignent les grandes villes. Un léger sourire, à peine perceptible, se dessina sur le visage d’Ecaflip. Au fond, peu importait la gloire. Le soulagement dans les yeux de Janah, la joie retrouvée des villageois, valaient tous les éloges du monde.
À l'auberge de la Lune, Seryatte ne put s'empêcher de raconter en détail le duel d'Ecaflip contre l'orc aux nombreuses cicatrices. Mini, folle de rage, pestait dans son coin - si elle avait su que la mission impliquait un tel affrontement, elle ne se serait pas fait prier pour les accompagner.
Derrière son bar, Ecaflip écoutait son ami d'une oreille distraite, essuyant machinalement un verre. Son regard se perdait parfois dans le vide, revivant ce combat qui lui avait prouvé que ses trois semaines d'entraînement n'avaient pas été vaines. Mais plus que sa fierté restaurée, c'était l'image de ce petit village sauvé qui occupait ses pensées, même s'il ne l'avouerait jamais. L'Auberge de la Lune venait peut-être de trouver sa véritable vocation - être la voix de ceux qui n'en avaient pas.

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