Chapitre 8 - Jeudi 19 mars

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Ô temps ! suspends ton vol.

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »

Ces quelques vers de Lamartine résonnent dans l’air de ma chambre. Troisième jour de confinement et l’impression que l’horloge s’est arrêtée. Tout est figé dans cette journée sans fin. Encore un dimanche, encore ces mêmes heures sans saveur, encore le mépris.

Les plus beaux de nos jours ? Peut-être que oui en définitive. C’est sans doute cela le plus étrange. Le divorce est devenu tétraplégique, immobilisé sur une chaise sans confort. Il ne peut pas avancer, personne pour le pousser. On l’abandonne dans une chambre sans fenêtre. Il peut crier, geindre. Ça n’y fera rien.

Au fond, je ne sais pas ce que je redoute le plus. Cette guerre étouffante ou la peur de la Libération. Ce jour où tout le monde sortira, fera la fête, s’enivrera de liberté.

Elle, elle partira, elle dansera dans les bras de quelques soldats démobilisés. Elle pourra enfin rire et vivre à nouveau. Le miracle aura lieu, le divorce se lèvera lui aussi de ce fauteuil et partira la rejoindre dans la cohorte des bienheureux.

En attendant, il est cinq heures. J’écris dans la cuisine, réconforté de savoir que tout le monde dort. Je veille sur ma famille et sur ma encore-femme.

Malgré son indifférence, je respire son parfum chaque fois qu’elle me frôle. Il me faut savourer le mépris tant qu’il est sous ce toit. Espérer, au fond, que la haine mute en amour. Hélas, ça ne marche jamais dans ce sens, la mutation génétique de la passion ne connaît qu’une seule pente. Mais, je lui ai dit, tant qu’elle sera là, j’y croirai. Pauvre con que je suis.

C’est avec cette idée grotesque qu’il faut vivre cette journée de confinement. Je la vis du mieux que je peux. J’écris, je procrastine, je joue avec Hugo, je dors, je me colle à l’ordinateur, je rigole avec mes amis par messagerie interposée, je la regarde du coin de l’œil.

Je savoure ma dépression. Nora se fait plus distante. Évidemment, vous y voyez une relation de cause à effet. Et vous avez bien raison. Les vases communicants jouent un rôle prépondérant. L’une rentre, l’autre sort. Toujours.

Lui dire qu’elle était ma plus belle histoire dans ce chaos l’a laissée sans voix, m’avait-elle dit.

Ça se vérifie. Nos échanges sont moins fréquents, plus superficiels et me voici retourné au point zéro de mon existence. Coincé un 24 janvier, ce jour où tout s’est arrêté.

« Ô temps ! suspends ton vol ».

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