Chapitre 52 - Samedi 2 mai

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Robe blanche vs robe noire

Ce soir, c’est la réouverture des restaurants. L’arrêté préfectoral est très clair : ouverture limitée à un rayon de dix mètres autour de cette cuisine et autorisée uniquement pour vingt-quatre heures à compter de ce matin. À minuit, le restaurant se transformera en citrouille. Au boulot.

Il faut faire le menu. En entrée, j’ai bien envie d’une petite salade folle avec quelques asperges. C’est la saison. En plat ? Poisson ou viande ? Notre dernière expérience nous invite à la prudence. Nora feuillette le livre de cuisine et s’arrête sur un filet mignon miel-vanille. Très bon choix, car rien ne m’empêche d’oublier la vanille au supermarché. Nous continuons d’allonger la liste de courses pour le reste de la semaine. Deux heures trente plus tard nous sommes au même endroit avec des sacs sur la table et une gousse de vanille dans la main. Elle y tenait.

Ensuite, c’est une journée ordinaire. Sea, sex and sun, mais avec dix degrés de moins. Ici, ça signifie agréable et tous les jours je signe.

Dix-huit heures. La brigade est en place et nous démarrons tranquillement le service de ce soir.

Dix-neuf heures. Tout est sous contrôle. Entrées dans les assiettes, plat qui mijote, champagne au frais et dessert... Le dessert c’est Caroline. Tout le monde part se préparer.

Dix-neuf heures quarante-cinq. La Fiat 500 fait son entrée. J’ai laissé le portail ouvert en signe de bienvenue. Elle glisse ses clés au portier, le vieil hippopotame à la casquette bleue. J’ai l’explication de son léger retard. Je n’y connais rien en fringue. Ce n’est pas mon métier. Par contre, c’est le sien et ça se voit. Comment vous décrire ? Une robe blanche. Simple. Un rien champêtre. Ne vous méprenez pas, champêtre ne veut pas dire rustique. Ou alors c’est à ne rien y comprendre de la désertification rurale. Elle vous remplirait tous les villages de France en deux temps trois mouvements. Un coton blanc-écru assez épais, de légers motifs en chevron, la taille est resserrée. Ça met en évidence sa poitrine et ses hanches. Un gilet gris sur les épaules, mais je m’y intéresse moins. De la belle ouvrage. Sans déconner, j’ai vraiment très bon goût en matière de femme. Moi, à côté c’est la Roumanie. Un vague jean, une simple chemise et mes éternelles baskets. Visiblement, elle s’en fout. Je crois qu’elle va me dire « trop contente ».

- Salut, ça va Gabriel ?

- Tu es très belle. Viens entre.

- Merci. Trop contente.

La Covid, je m’en tape. Je lui fais la bise. Elle ne recule pas du tout. Elle est chargée en parfum, mais ça passe.

Nora descend. Le match peut commencer.

Elle n’a pas de magasin de fringues dans sa valise. Sa robe noire est moins sophistiquée. Presque minimaliste. C’est largement compensé par son décolleté à faire tomber les rivières. Faute de coiffeur vivant, elle a passé du temps avec son fer. Ses cheveux noirs ondulés, ses fins sourcils, ses yeux de chat et sa bouche sucre d’orge. Wahou ! Je donne un billet de mille au portier et je referme la porte d’entrée.

Elles n’ont pas le même caractère. Caro est pétillante, légère et d’humeur égale. Nora est plus sauvage, mystérieuse et cérébrale. Points communs : belles, sociables et ce soir heureuses. Visiblement. Du reste, elles se mettent très vite à papoter ce qui arrange bien mes affaires. Je ne suis pas au centre de la discussion. Je ne m’en offusque pas le moins du monde et pars en cuisine préparer l’apéro. Je laisse les lionnes se jauger et commence à picorer les petits gâteaux avec l’aide d’Éva. Petits clins d’œil entre amis et puis nous retournons au salon. Elles rigolent toutes les deux et remarquent à peine mon arrivée. En plus, elles ne parlent toujours pas de moi. Là, ça devient vexant ! J’ai l’impression que le seul point commun dans leur histoire c’est le Champagne. Elles regardent les verres avec gourmandise. Tchin- tchin. Elles parlent de la région, de voyages et de l’Italie. Elles n’arrêtent pas de parler et se réhydratent régulièrement. J’arrive à sauver un verre pour Robin qui débarque capuche sur la tête. Il dit bonjour et vient se vautrer aussi sec sur le fauteuil à côté de sa sœur. Devant eux, les gâteaux d’apéritif s’autodigèrent.

J’hésite à sortir une deuxième bouteille du frigo. Ça ira me dit Caro, ses yeux disent exactement le contraire. Le déconfinement, c’est beaucoup de bruit pour rien et de la soif dans de grands verres à pied. Re-tchin-tchin. J’avais oublié ses joues roses comme après l’amour. Caro rosit sous l’effet du champagne. Elle prend la couleur du liquide, ça n’augure rien de bon. J’ai prévu du rouge.

Nous passons à table. Je garde Nora près près de moi, elle garde Éva contre elle. Caroline est en face, à côté, une chaise vide. Robin nous rejoindra plus tard. Il n’aime pas les asperges.

Petit moment de flottement quand nos pieds se frôlent. Décidément, personne ne respecte les distances de sécurité.

Caro a les yeux 1985 alors forcément la conversation glisse sur les années lycée. Elle se rappelle. Elle rit fort. Elle est presque belle. Nora sourit moins fort. Elle ne veut pas retourner là-bas. Trop de grilles, besoin de faire le mur. Ce serait le moment de sortir la mobylette du garage. J’essaye de dévier le tir comme je peux. C’est vrai, c’est joli l’Italie. Rien à faire. Caro revient en arrière comme sa tête qui se soulève quand elle rit, quand elle boit. La vie est une fête. Elle est pompette.

- Tu te souviens de cet été 87, me dit-elle. Nous avions vendu à nos parents ce voyage aux États-Unis pour parfaire notre anglais.

- Bien sûr que je m’en souviens. Je dois avoir à la maison des photos de cette journée que nous avions passée sur une plage de Boston. Je te les enverrai à mon retour. Ce doit être au grenier.

Elle continue à mettre ses mains dans d’autres cartons. Certains sont trop bien enfouis pour que je m’en souvienne. Nora bâille.

Nous passons au dessert, son dessert, une tarte aux fruits rouges. Caro est rouge-bordeaux et commence à me saouler. Je ne l’écoute plus du tout. Je me contente de regarder sa bouche. Ce sont les seuls vrais souvenirs qui me reviennent. À l’époque, on se roulait des patins pendant des heures. Des pelles, des galoches, des trucs bien dégueulasses. Adolescent, l’hygiène bucco-dentaire est primordiale si tu veux faire carrière. C’était une star. Elle aurait dû faire stomato, son avenir était tout tracé.

Éva s’est endormie sur le canapé et Robin nous a quittés avant même notre voyage aux US. Nora monte coucher sa fille. Nous achevons le reste de Champagne. Elle me regarde avec ses grands yeux de biche.

- On était bien tous les deux, finit-elle par me dire.

- On était très bien tous les deux. Je suis toujours très bien « tous les deux ». Ce sont les « tout seul » qui ne me réussissent pas.

Elle se lève, elle se rapproche de moi, elle zigzague, elle se rassoit. Vaine tentative de corruption, elle est bien trop bourrée pour ça.

Nora redescend, elle me regarde grand sourire, l’air de me dire « je crois que j’ai gagné à plate couture ». Il n’y a pas eu match.

Elle va chercher un pyjama, puis m’aide à mettre Caro sur le lit d’une chambre du rez-de-chaussée. On entend un vague « chuidésolé » et nous montons nous coucher. Au passage, j’arrive à extirper une aspirine qui traîne dans la cuisine. Un quart d’heure après, il fait noir citrouille.

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