Chapitre 6

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Les trois semaines passèrent d’une traite, et le jour dit, Rose et moi embarquâmes dans le canot de son père, qui nous conduisit au village. Point de préparatifs comme j’avais pu en voir durant mon enfance, point de famille lointaine et d’amis invités pour l’occasion, point de jolies robes ; cela manquait un peu de réalité à mon goût. Devant l’église, nous attendaient François et Mojag. J’avais eu le temps, sur le chemin, de cueillir quelques fleurs des champs dont je me fis un petit bouquet multicolore, seule touche de couleur sur mes vêtements de tous les jours.

La cérémonie fut courte, mais gaie. Sans comparaison avec ma première union, à laquelle je tentais de ne point penser, d’autant que mon premier époux se trouvait, six pieds sous terre, à quelques pas de là… La présence à mes côtés de mon amie me réconfortait un peu ; pour ma part, j’avais l’impression d’être ballotée au gré du courant, comme une feuille sur la rivière…

Après la cérémonie, nous avons regagné les canots. Mojag m’aida à prendre place dans le sien, tandis que François qu’il était passé chercher le matin-même s’installait dans l’autre, prenant une pagaie pour aider son beau-père à manœuvrer l'embarcation légère.

Tehya avait refusé de venir ; Rose m’avait expliqué qu’elle avait été baptisée en même temps que Mojag et elle-même, des années plus tôt, mais qu’elle préférait garder les croyances de son peuple. Tout comme son fils. Je tenais sur mes genoux mes fleurs qui avaient fané bien vite dans la chaleur de la journée, et dont la vue me rendit triste. Sans faire de geste brusque qui aurait déséquilibré le canot, je posai mon bouquet sur l’eau et regardai les tiges et les pétales s’éparpiller au gré des tourbillons du courant.

Après un gentil repas en famille – et quelle famille étrange nous faisions ! – Mojag et moi avons pris congé. Je savais, bien sûr, que nous devions aller nous installer dans la maison Grandjean, qui m’appartenait maintenant, mais quitter le foyer où j’avais été si heureuse cet hiver-là me pinça le cœur. Dans son canot, Mojag me conduisit jusqu’à notre demeure. Je ne parvenais pas à l’imaginer sans la présence violente de mon premier époux, André.

Mojag fit accoster le canot et m’aida à en descendre, mais ne lâcha ma main que le temps de remiser à l’abri d’un buisson l’embarcation et la pagaie. Après quoi, il m’offrit son bras, comme j’avais vu François le faire pour Rose quelques heures auparavant.

Moi qui d’ordinaire marchais d’un bon pas, là tout était prétexte à trainer les pieds. Mojag finit par s’en apercevoir, et s’arrêta pour me regarder :

« Que se passe-t-il, Léonie ? Regrettes-tu de m’avoir épousé ? »

Je secouai la tête de droite à gauche en signe de dénégation.

« Alors… est-ce à cause de la maison ? Ne crains rien, j’ai procédé à quelques travaux, et elle sera beaucoup plus confortable que lorsque tu l’as quittée. »

Cette idée me rassura un peu, et je le suivis jusqu’à l’habitation qui serait la nôtre. De l’extérieur, rien ne semblait avoir changé, mais je ne reconnus point l’intérieur.

Si la table et les bancs, ainsi que mon coffre, étaient toujours là, en revanche la paillasse qui servait de lit avait disparu. A la place se dressaient une étagère et des rangements. Je tournai sur moi-même, et m’arrêtai face au mur. On ne voyait plus le jour entre les rondins comme dans mon souvenir. Je passai les doigts, légèrement, sur la matière qui recouvrait les murs.

« C’est un mélange de boue et d’herbe » m’expliqua mon époux.

Plus aucun courant d’air ne passait. Je souriais, allant de découverte en découverte. La table et les bancs avaient été poncés, ils étaient à présent doux au toucher, sans aucune écharde. A côté de l’âtre était empilée une bonne réserve de bois, et Mojag m’annonça qu’il travaillait à remplir le bucher. Les étagères qu’il avait construites croulaient sous le poids de vaisselle et de jarres de terre cuite qui m’étaient inconnues, de sacs et de paniers destinés à conserver de la nourriture.

Emerveillée, je faisais l’inventaire de tout ce dont regorgeait à présent cette maison qui n’avait plus rien à voir avec celle que j’avais quittée quelques mois plus tôt, à demi morte de faim et de froid, ni même avec celle dans laquelle j’étais arrivée l’année précédente, jeune mariée fraichement débarquée du Vieux Continent.

Appuyé de l’épaule contre le mur près de la porte, Mojag me regardait en souriant.

Enfin, je vis, dans le dernier coin, un amoncellement de fourrures. Face aux rangements, se trouvait un grand tapis de cuir sur lequel était posé un matelas de peaux et de fourrure savamment empilées. Des couvertures de fourrures étaient disposées dessus, et le tout était recouvert d’une sorte de tente de peau, un peu comme celle, en toile, dont se servait André Grandjean lorsqu’il dormait à l’extérieur.

Je m’approchai, laissai courir mes doigts sur la tente.

« Je ne peux pas dormir dans ces affreux lits fermés que Rose et son père aiment tant, j’ai l’impression d’y étouffer. » m’expliqua Mojag. « Mais ainsi, tu n’auras pas froid durant l’hiver. »

Je lui souris, amusée par cette idée originale : un lit-clos à la mode sauvage !

« Viens souper, Léonie. » me dit-il quand j’eus fini de faire le tour de la maison. « Ma mère nous a donné du pain et des restes du repas de ce jour d’hui. »

Assise face à lui, seuls pour la première fois, je ne savais quoi dire et n’osais lever les yeux, comme aux premiers jours de notre rencontre. Il n’était guère bavard lui non plus, et lorsque j’eus rangé la vaisselle et les restes de notre repas, je m’assis près de l’âtre où mourait le feu qui n’avait servi qu’à réchauffer notre souper : le temps était doux en ce début d’été, nul besoin de chauffage. Mojag s’assit près de moi, et nous avons passé un long moment sans rien dire. Seulement assis l’un à côté de l’autre.

Je me sentais bien près de lui, en sécurité. Bien, et à la fois fébrile, rougissante, inquiète, comme angoissée pour cet avenir qui serait le nôtre et dont j’ignorais tout.

« Viens-tu dormir, Léonie ?

_ Attendons encore, il n’est pas si tard. » murmurai-je sans lever le regard vers lui.

« Veux-tu aller un peu dehors, dans ce cas ? » proposa-t-il. J’acceptai, et me levai pour prendre ma cape de laine que j’avais pendue, près de la porte, à l’une des chevilles de bois qui avaient remplacé le mauvais clou rouillé que je connaissais. Je la jetai sur mes épaules pour me protéger de la fraicheur du soir, et nous avons fait quelques pas à l’extérieur, sans trop nous éloigner de la maison. C’était la première fois de ma vie que je sortais après le souper. Quand j’en fis la remarque à mi-voix, Mojag rit doucement. Nous nous sommes assis sur le banc de bois qu’il avait dressé contre la façade de la maison.

Mes mains posées sur les genoux, ainsi qu’on me l’avait appris au couvent, je regardais le petit champ et la prairie qui entouraient la maison, le chemin récemment débroussaillé qui menait à la rivière, et l’orée de la forêt un peu plus loin.

« Léonie » dit Mojag en prenant ma main dans la sienne « Ma sœur m’a dit… Tu n’as rien à craindre, je ne te forcerai pas. »

Interloquée, je le regardai dans les yeux pour la première fois depuis longtemps.

« Il n’est pas dans les coutumes de mon peuple de forcer une femme à épouser un homme dont elle ne veut pas. Pas plus que de la forcer à… » Il ne termina pas sa phrase, j’avais compris et il le savait.

« Mais alors…

_ Pourquoi j’ai accepté de t’épouser ? C’est cela que tu veux savoir ? »

Je hochai simplement la tête.

« On ne nous a guère laissé le choix, n’est-ce pas ce que tu as dit à Rose ? C’est la meilleure solution, après tout : je veille sur la veuve d’un homme que personne n’aimait, et tu fais de moi un bon chrétien. C’est ce qu’ils ont pensé, n’est-ce pas ? »

Je n’y avais jamais réfléchi en ces termes, mais cela paraissait tellement évident maintenant…

Il reprit :

« Si j’avais refusé, on t’aurait trouvé un autre époux, pas forcément plus recommandable que le premier. Même si tu as peur de moi pour le moment, je n’ai pas l’intention de te faire de mal, Léonie. »

Je ne répondis pas, et il soupira :

« Allons, rentre te coucher, j’arrive dans quelques instants. »

Une fois en tenue de nuit, pelotonnée sous la couverture de fourrure qui recouvrait le lit, je me remémorai les paroles de Mojag. Un peu plus tard, il rentra dans la maison, barra la porte et s’approcha du lit. Je ne bougeai pas. Il ôta sa veste et son pantalon de peau, ne gardant que son pagne, et se glissa sous la tente. Les yeux fermés, je le sentis border autour de moi la fourrure sous laquelle je me tenais, et se coucher à son tour, enroulé dans une autre couverture, après m’avoir souhaité à mi-voix une bonne nuit.

Le lendemain et les jours suivants, je les passai à m’approprier notre demeure et nos possessions, les provisions qu’avait entreposées Mojag. J’en faisais l’inventaire et rangeais à ma façon, ainsi qu’il m’y avait encouragée. Je vérifiai aussi l’état du linge resté tout l’hiver dans mon coffre, et qui avait souffert de l’humidité : il me faudrait tout relaver. Quant à lui, il coupait du bois dans la forêt, non loin de la maison. La porte ouverte, j’entendais ses coups de hache ; ils me guidaient jusqu’à lui lorsque je lui portais son dîner, au milieu du jour. Nous mangions ensemble, assis sur un tronc ou une souche. Il me parlait de la forêt, partageait ses connaissances de la nature et des plantes. Je repartais, chargée de quelques buches que j’empilais avec les autres dans le bucher attenant à la maison. Dans l’après-diner, je faisais encore quelques voyages pour ramener du bois. Je pouvais au moins faire cela pour l’aider, même si ce n’était pas grand-chose. En quelques jours, ma robe ne fut plus que lambeaux : entre les broussailles qui s’accrochaient dans la jupe, la déchirant lorsque je tirais pour me dégager, et le bois que je portais et qui râpait le corsage et les manches, elle ne dura pas longtemps.

Mojag, posant le doigt sur un trou qui laissait voir mon bras, sourit :

« Ta robe de demoiselle de la ville n’est pas bien solide.

_ Ce pays n’est vraiment pas fait pour les femmes… » soupirai-je.

« Vraiment ? Ne crois-tu pas plutôt que ce sont les femmes de ton pays qui ne sont pas éduquées pour la vie d’ici ? »

Il me laissa méditer cette phrase, me chargeant des branches que je devais ramener, avant de se baisser pour prendre sa propre brassée de bois, en plus du fagot qu’il portait dans le dos, accroché par une longue lanière de cuir qu’il passait sur son front.

Chargés comme des bêtes de somme, nous regagnâmes la maison pour la dernière fois ce jour-là. Après avoir brossé nos vêtements pour en retirer la sciure et les morceaux d’écorce qui y restaient accrochés, puis nous être débarbouillés à la rivière, nous sommes rentrés souper.

Après le repas, Mojag sortit du coffre un paquet qu’il me tendit. Je le dépliai, et il se révéla être une robe de peau, à la mode indienne, brodée de perles et ornée de franges.

« J’ai demandé à ma mère et à Rose de la coudre pour toi. » précisa-t-il. « Essaie-la ! »

Intimidée à l’idée de me dévêtir devant lui, je lui demandai de se tourner avant d’ôter ma robe de toile et d’enfiler l’autre. Elles ne se ressemblaient pas le moins du monde, et si je le savais déjà, le constater sur moi était une autre affaire. Mojag s’approcha, doucement, un pas après l’autre, et dans ses yeux je vis une lueur que je peinai à m’expliquer. Il s’arrêta à un pas de moi, et je levai la tête pour plonger mon regard dans le sien. Il tendit doucement la main pour venir caresser ma joue, et je me laissai faire, haletante. Le doux contact de ses doigts sur ma peau, frôlant, glissant le long de ma mâchoire avant de venir mourir sur mes lèvres. Comme pétrifiée, incapable de bouger, j’arrêtai de respirer.

Au bout d’un temps qui me sembla à la fois beaucoup trop court et incroyablement long, il laissa retomber sa main et fit un pas en arrière. Se retournant une seconde, il saisit la ceinture de cuir qu’il noua autour de ma taille.

« Comme ça, c’est mieux.

_ Je ressemble à une Sauvage, n’est-ce pas ? »

Il rit en secouant la tête : « Avec tes cheveux cachés sous cette coiffe blanche ? Pas de danger… comment fais-tu pour supporter ça toute la journée sur ta tête ? »

Ma coiffe dissimulait en effet mes cheveux, mes oreilles, jour et nuit, ainsi qu’on me l’avait enseigné au couvent. J’avais été très étonnée, en arrivant ici, de constater que la plupart des femmes allaient tête nue. Rose, elle non plus, ne portait rien sur ses cheveux, se contentant de les tresser ou de les coiffer en chignon pour qu’ils ne la gênent pas. Elle enfilait simplement un capuchon fourré, en hiver, pour se protéger du froid lorsqu’elle sortait.

Mojag, sans faire de geste brusque, leva les mains jusqu’à mon menton, sous lequel il dénoua le lacet qui fermait ma coiffe. Il me l’ôta, sans me quitter du regard, et chercha à défaire mon chignon. Maladroitement il cherchait les épingles qui retenaient ma coiffure, et je les ôtai moi-même pour l’aider. Quand mon chignon se démonta, Mojag passa les doigts dans mes cheveux. Je sentais ses grandes mains, douces et fortes, glisser entre les longues mèches brunes que je tenais de ma mère.

« Tes cheveux sont beaux, Léonie. Pourquoi les caches-tu ?

_ C’est ainsi qu’on m’a élevée, Mojag. C’est ainsi que les femmes se coiffent, dans mon pays.

_ Dans le pays où tu es née. » rectifia-t-il. « C’est ici, maintenant, ton pays. »

Il se pencha sur moi, et posa brièvement ses lèvres sur mon crâne, embrassant mes cheveux.

« Allons nous coucher, il est tard. »

Le lendemain, en me levant, j’enfilai ma robe neuve, et Mojag me montra comment nouer la ceinture autour de ma taille. Puis, me voyant prendre ma coiffe blanche, sur la table où il l’avait posée la veille, il me demanda de ne pas la mettre. Je le regardai, étonnée, et il me dit :

« Tresse plutôt tes cheveux, comme Rose le fait. Comme ma mère. »

Je le fis pour lui être agréable, mais en sortant ainsi de la maison je me sentis affreusement gênée, presque autant que s’il m’avait demandé de sortir en tenue de nuit…. Il me guida jusqu’à la rivière, à un endroit qui faisait un petit bassin calme et peu profond, et me dit :

« Approche-toi près du bord, là où l’eau est claire et calme. Regarde-toi. »

Prenant garde de ne pas mouiller mes mocassins, qui détonnaient moins avec cette tenue qu’avec ma robe de drap, je me mirai dans la rivière.

« Je ressemble à une Sauvage ! » m’exclamai-je, surprise. Lorsque je le regardai, Mojag souriait, heureux. Il me prit par la main, et m’entraina dans une longue course dans la forêt pour relever ses pièges. Je marchais à deux ou trois pieds derrière lui et j’observais ses mouvements, ses muscles bougeant sous la veste de peau, sa démarche gracieuse et silencieuse. Il sortit de ses collets deux lapins que nous avons ramenés à la maison.

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