Des méfaits de l'alcool

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-- Welcome to the United Arab Emirates.

Ils faisaient bien de me souhaiter la bienvenue, j’étais pour le moins en rogne. Un séjour d’une durée indéterminée dans un pays désertique, peuplé d’ineffables bédouins, rythmé par la langueur du soleil et l’appel lancinant du muezzin, ne m’enchantait guère. Une confrontation avec mon néant intérieur, symbolisée par la touffeur d’un soleil de plomb…

Tout avait commencé lorsque le poster de l’ancienne chanteuse disco, honteusement acheté sur Price Minister, achevait de se consumer sur le carrelage de ma cuisine[1]. La sonnerie, ou plutôt le glougloutement prétentieux de mon téléphone, que j’étais incapable de reprogrammer, retentit. C’était Dave, le gros barbu à chemise à fleurs qui me sert de contact chez les poulets. Il désirait me voir. Il avait une affaire à me proposer.

Encore un coup qui avait neuf chances sur dix de foirer, comme tout le reste dans la vie, me dis-je, mais cela représentait, a minima, une tête de veau chez Chartier. Le bouillon iconique de la capitale ne grouillait plus autant de touristes, et j’avais même réussi à garer ma MG fraîchement repeinte à proximité. On pouvait en remercier le laisser-aller général, policier, judiciaire, politique, cette lâcheté crasse drapée dans les oripeaux de la tolérance, grâce auquel vols à la tire, mendicité, bidonvilles, avec en prime quelques massacres, s’étaient abattus sur Paris. Cela avait tout de même, comme c’est étrange, découragé quelques amateurs de destinations, qui, comment leur en vouloir, avaient la folle prétention de venir ici pour se détendre.

Le restaurant survivait, pareil à lui-même, au cœur d’une émulsion de zones de guerre tiers-mondisées et de quartiers clinquants et momifiés réservés à l’hyperclasse. La tête de veau n’avait pas changé depuis vingt ans. Nous tombâmes d’accord sur un Beaujolais-village en carafe de 46 cl et Dave, tout en vidant consciencieusement la corbeille à pain de son contenu, me tendit une feuille de papier sur laquelle il avait imprimé une photographie.

Celle-ci représentait une jeune femme blonde au physique plutôt banal, vêtue d’une robe légère qui mettait en valeur ses formes; son visage poupin était maculé de cosmétiques ; un trait de crayon soulignait l’air asiatique de ses yeux, et son rouge carmin renforçait la pulposité de ses lèvres. Ni sourire conventionnel, ni cette moue caractéristique de nos pétasses contemporaines, ni encore ce regard fermé des prétendues top-models et autres célébrités, son attitude était inexpressive. On ne savait ce qu’elle pensait et sans doute ne pensait-elle rien.

-- Amara Kamalova, dit sobrement Dave en se versant une lampée de Beaujolais.

-- Russe ?

-- Ouzbek.

-- Et qu’est-ce qui me vaut cette présentation ? C’est ta nouvelle fiancée ?

-- Elle travaille pour nos services.

-- L’espionne qui venait du froid…

-- Bien plus prosaïque. Une sorte de pigiste. Etablie aux Emirats, elle nous renseigne sur les déplacements d’un homme d’affaires iranien. Le reste du temps, elle se débrouille comme elle veut.

-- Vous autres fonctionnaires n’avez pas votre pareil pour maintenir le pauvre contractuel dans la précarité. En plus de lui réserver le sale boulot.

-- Sale, nous n’en savons rien. Cet homme, Arsham Esfahani, exerce un métier parfaitement banal. Il achète des armes pour le compte de son gouvernement, en contournant l’embargo. Et comme notre gouvernement à nous a pour projet politique la paix universelle, il est forcément copain avec tout le monde. Nous entretenons là-bas un aréopage de conseillers techniques, ingénieurs de l’armement, capitaines de frégate de réserve ainsi qu’un bon nombre de spécialistes en comptabilité créative et manipulation médiatique, chargés d’accéder docilement aux desideratas de nos amis de la République Islamique, tout en tâchant de ne pas froisser nos alliés américains. Ce que nous comptons obtenir en les maintenant dans une ignorance à laquelle chacun trouve son compte.

Les Etats-Unis d’Amérique, dont la force de frappe avait été bien émoussée par l’hédonisme, imposaient un embargo commercial sur l’Iran, décrété Etat-voyou. Une excellente nouvelle pour tout un petit peuple de trafiquants, installés derechef à Dubaï, d’où appareillait une noria de rafiots exotiques appelés « dhows », pleins à craquer de machines à laver, polochons, mobilier en kit, scooters, tondeuses à gazon… et ce ne devait pas être trop difficile que de dissimuler dans ce fatras quelques détonateurs, quelques barils de poudre, quelques drones, voire des torpilles ou des lance-roquettes.

-- Nous craignons, reprit Dave, que cet Esfahani ne tente de nous doubler. Parce qu’il faut avouer que nous sommes un petit peu chers, avec comme seul argument de vente notre laxisme politique. Pourtant, le Congrès ou la Chambre des Communes ne sont pas non plus des modèles de vertu… Bref, on a vu débarquer il y a quelques mois des Chinois aux costumes mal taillés et aux lunettes carrées, des Moscovites au crâne d’œuf luisant et à la mâchoire patibulaire, des Indiens au regard narquois… Il n’est jamais mauvais d’avoir un coup d’avance, et cette Kamalova n’a rien à nous refuser ; Une sympathie mutuelle l’unissait à Esfahani. Quant à la nature de cette sympathie…

-- Fort bien. Mais en quoi cela me concerne-t-il ?

Le serveur apporta la tête de veau, griffonna prestement des graffitis incompréhensibles sur la nappe en papier, et s’envola pour une autre table. Ça sentait bon la tripe cuite et nous étalâmes tous deux avec plaisir une ravigote onctueuse à l’âcre fumet. Le niveau de beaujolais commençait à baisser, et Dave jeta un regard inquiet d’alcoolique sur la salle ; ces serveurs n’avaient pas leur pareil pour vous éviter lorsque vous aviez besoin d’eux.

-- Voilà dix jours que cette fille a disparu.

-- J’en suis sincèrement navré. Mais encore ?

-- Certaines personnes, à la Défense et au Quai d’Orsay, désirent savoir ce qui lui est arrivé. Mais nos services sont débordés, avec la situation intérieure… et puis cela coûte cher. En outre, nous aimerions rester discrets, et les gens de la DGSE, avec leurs grosses chaussures vernies, ne nous inspirent qu’une confiance mitigée. Les américains ne sont pas des lumières, mais moins on éveillera leurs soupçons, mieux ça vaudra. Et il y a chez les énarques qui coiffent tout cela une petite phobie du Rainbow Warrior. Alors on a décidé de sous-traiter l’opération. Je leur ai vanté ton expérience… Et je leur ai promis que tu leur ferais un prix d’ami.

Le genre de coup pourri que je refuse systématiquement. En cas de pépin, on n’est jamais couvert. Ces petits messieurs de l’ambassade n’auraient pas même daigné rapatrier mon corps. Pour nos « services » -- mais au service de qui ? – un sous-traitant c’est d’abord un fusible. Et puis j’avais de quoi vivoter pendant quelques mois. J’avais obtenu un pactole conséquent de la veuve Mortier[2]. Je pouvais puiser dans un portefeuille de petites affaires ronronnantes et sans risque, du caniche oublié dans un aéroport à l’assurance qui soupçonne son client de se faire payer une voiture neuve, en passant par la femme d’un colonel de cavalerie qui perdait le sommeil à l’idée que sa fille chérie s’était fait incruster quelques piercings mal placés.

Seulement voilà, Dave réussit à choper un serveur qui passait à quelques mètres. Impossible pour ce dernier d’ignorer cette masse sphérique enveloppée d’une chemise hawaïenne multicolore, qui se trémoussait comme un client du Club Med dans une soirée banana-punch qui, ayant trouvé chaussure à son pied, espère conclure rapidement. L’enjeu n’était pourtant que cette deuxième fillette de beaujolais qui, cependant, brouillerait mon jugement au point que le lendemain matin, à huit heures, Dave me déposait à l’aéroport Charles de Gaulle pour embarquer porte C88 dans le vol Etihad 32 à destination d’Abu Dhabi, capitale d’un mini-état fédéral sis à la charnière entre la péninsule arabique et le subcontinent indien, et dont la devise en arabe signifiait probablement « pour vivre heureux vivons cachés ».

-- Welcome to the United Arab Emirates

Le bédouin avait examiné mon passeport pendant cinq bonnes minutes. Avec ma paranoïa légendaire, je le soupçonnais de tiquer sur mon patronyme israélite. Dans l’avion, les autorités nous avaient fait distribuer un charmant formulaire où le visiteur, après avoir déclaré sur l’honneur n’être infecté par aucun virus et ne projeter aucun acte criminel, devait renseigner sa religion. Nulle case de prévue pour les athées, ceux-là étaient priés de s’en retourner chez eux. J’avais soigneusement coché la case Roman Catholic, ce qui était l’exacte vérité, du moins techniquement. La dernière fois que je suis allé à la messe, c’était en 1996, dans le cadre d’une filature. Et ma première communion fut aussi la dernière. J’avais pourtant de la sympathie pour le bon Dieu, Jésus Christ, la sainte Vierge, et plus encore pour ce panthéon néo-païen que l’Eglise avait réussi à conserver en dépit de récurrentes poussées de fièvre iconoclastes : Marie-Madeleine la putain sauvée, les pères fondateurs avec leurs belles tiares en formes de calissons, les saints bretons qui guérissent les ulcères, et tous ceux qui, comme Jean-Paul II, jetèrent aux orties leur misérable instinct de survie parce qu’ils avaient décidé de dire non, ou bien oui, mais surtout pas les deux à la fois, et encore moins ni l’un ni l’autre.

[1] Voir Le testament perdu de Karen Cheryl.


[2] Cf. Op. Cit.

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