Les forces vives de la nation

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Se planter devant Esfahani pour lui demander ce qu’il avait fait de cette Amara semblait pour le moins arrogant. Mais je savais qu’il prenait ses quartiers dans un vaste appartement d’un ensemble nommé Etihad Towers. Et j’avais loué une chambre à l’hôtel Jumeirah, situé dans ces mêmes tours. Je comptais sur une tactique vieille comme le monde : tirer les vers du nez au petit personnel.

Première hypothèse : Esfahani avait découvert le pot-aux-roses et fait disparaître Amara. Evident, mais incohérent. Le mal était fait, les informations – peu sensibles – transmises. Pourquoi prendre un pareil risque, quand il suffisait de se séparer de la fille ?

Seconde hypothèse : Kamalova, achetée par une puissance rivale, avait fait défection, et Esfahani s’apprêtait à passer commande chez un de nos concurrents. Dans ce cas, elle gravitait encore autour de l’Iranien.

Troisième hypothèse : les émiratis, comme un mari jaloux, avaient mis le nez dans nos petites affaires, et ça s’était mal terminé pour l’ouzbèque. Car nous étions sérieusement maqués avec eux. Le Louvre. La Sorbonne. Une base militaire. Neuf voyages du ministre de la Défense en deux ans.

On ne savait trop quel était leur jeu. Enlisés jusqu’au cou dans la guerre contre les chiites au Yémen, aux côtés de l’Arabie Saoudite. N’hésitant pas à incarcérer cent personnes sans jugement, sur de simples soupçons d’appartenance aux Frères musulmans. Soutenant on ne sait quelle faction rebelle dans la poudrière syrienne. Ne dédaignant pas un petit raid de deux mille cinq cents kilomètres contre des islamistes perdus dans le désert de Libye, sans même en informer les Américains. Et fermant les yeux sur tous les trafics qui se tramaient avec l’Iran, de la contrebande électroménagère au blanchiment d’argent. Que pensait le grand-frère saoudien de ces petites compromissions avec l’ennemi héréditaire ? Quoi qu’il en soit, apprendre que nous vendions des armes à l’ogre d’outre-golfe, traitant avec lui à leur nez et à leur barbe, devait leur laisser un goût amer dans la bouche. Ce n’est pas pour rien qu’ils appellent cette mer Arabian Gulf. Comme la perfide Albion avec son English Channel.

Toujours plus haut, toujours plus beau, toujours plus cher. Les deux émirats voisins de Dubaï et Abu Dhabi se livraient à une surenchère féroce à qui bâtirait les gratte-ciels les plus vertigineux, les hôtels les plus luxueux, les terrains de golf les plus verts, les parcs à thème les plus clinquants, les sea resorts les plus féériques, les mosquées les plus pharaoniques, les centres commerciaux les plus prétentieux, les marinas les plus exclusives… Mais, si Dubaï gardait la main haute à ce petit jeu, c’était au prix d’une ineffable vulgarité. Abu Dhabi, lui, cultivait le bon goût, le raffinement, et les arts et lettres occidentaux, ou du moins ce qu’il en restait.

Les quatre tours Etihad, à la ligne sobre et élégante, ne dépassaient pas trois cent mètres. Sous ces latitudes, on appelle ça l’échelle humaine. L’immense hall de l’hôtel Jumeirah, au décor futuriste, rappelle irrésistiblement les intérieurs patriciens de la saga Star Wars, avec la matière extra-terrestre de son énorme lustre luminescent. Il y avait des portraits géants de trois bédouins, j’allais vite me familiariser avec leur bobine car on les voyait partout : Sheikh Zayed, le père fondateur de la nation ; Sheikh Khalifa, chef de l’état et dirigeant d’Abu Dhabi ; et Sheikh Mohammed, l’homme fort du régime, qui avait décidé de faire de son petit émirat l’Athènes du troisième millénaire, et qui n’hésitait pas à mettre le paquet, déroulant le tapis rouge pour les productions culturo-mondaines de l’Occident, de Norman Foster à Rihanna en passant par des sommités de la recherche sur le diabète ou encore les meilleurs spécialistes mondiaux de la désalinisation.

Le petit personnel de l’hôtel déployait des sommets d’obséquiosité inconcevables en France. Toute aspiration égalitaire leur était étrangère. Chacun tenait son rang, déterminé par la naissance et les coups du sort. D’où cette étrange sensation d’apaisement : si la ville futuriste poussait comme un champignon, sans cesse métamorphosée par le délire mégalomane de ses émirs, si rien ne restait du petit bled originel avec ses trois derricks, que les vieux hotels néo-coloniaux et ringards qu’étaient le Méridien, le Sheraton, le Hilton corniche et l’Intercontinental, au point que mettre par terre les immeubles des années 70 et 80 allait de soi pour tout le monde, cependant l’ordre social resterait immuable, avec à sa base les crève-la-faim du subcontinent, à son sommet d’invisibles princes qui vivaient avec leurs femmes et avec leur clan dans ces palais inaccessibles, qu’on aurait dits posés sur la mer, et dont les dômes émergeaient de la brume comme une féérie. Une hiérarchie humaine aux strates fonctionnelles ethniquement homogènes : chauffeurs de taxi pakistanais, nounous et caissières philippines, petite entreprise indienne, ingénieurs de terrain australiens, mercenaires colombiens, consultants en organisation new-yorkais, marchands de missiles français, call-girls russes… ou bien ouzbeks… parfois…

La Filipina est l’épine dorsale des Emirats. Elle dépasse rarement le mètre soixante, elle est caissière, coiffeuse, serveuse ou nounou. Boudinée dans son jean, irrémédiablement ordinaire, interchangeable, elle n’a rien pour elle – ni contre elle. Indifférente, fataliste, affable parce que fataliste, elle débite ses formules toutes faites de son accent chantant, comme un serin content de sa cage.

-- Good morning Sir, how are you ?

Ma camérière se nommait Grace. Grace Carmen Huesca. Si j’avais eu le temps, j’aurais écrit une monographie sur leurs prénoms. Rien de plus liant que la Filipina. Toujours en quête du Graal : épouser un occidental. Toujours tentant sa chance. Avis aux puceaux, aux timides, aux émasculés : là-bas, et partout en Asie, on trouve une « partenaire pour la vie » en un claquement de doigts. Et ça ne marche pas trop mal, si l’on goûte la monogamie de longue durée (quoiqu’en tant que zérogame j’aie peu de lumières sur la question). Mieux en tout cas que de finir avec une bonne femme du genre de Cécile Duflot[1].

Là-bas, c’est l’homme qui tient les cartes, à condition d’assurer sur le plan financier, ce que l’impétrante considère comme acquis, dès lors qu’il s’agit d’un Blanc. Car, sinon, il n’aurait rien à faire ici. Nos chers émirs réservent l’aide sociale aux membres de leur tribu, et ne montrent aucune patience envers les demandeurs d’emploi, malades, indigents et autres précaires. Pour eux, c’est tout de suite Raus Schnell, manu militari. A moins de mourir d’envie de tâter de leurs geôles célèbres pour leurs châtiments corporels. Les gueux, tous de sexe masculin, Indiens, Pakistanais, ou Népalais, ne sont tolérés que comme de la chair à chantier qui crève déshydratée ou d’une poutre reçue sur la tête, tandis qu’avec leur sang les cheikhs bâtissent leurs nouvelles cathédrales profanes : hôtels, centres commerciaux, water parks

Une fois son compte en banque suffisamment garni, notre puceau fraîchement converti à l’Asian Lady est confronté à des problèmes qu’il ne soupçonnait pas, comme par exemple : Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ?

Brune de peau, le nez légèrement épaté orné d’une pierre discrète, les cheveux raides et teints en un blond mat qui tirait sur l’ocre, la bouche bien dessinée, le bas du visage un peu grassouillet, les mêmes yeux qu’un bon milliard de filles, Grace partageait un dortoir avec sept autres Filipinas : Sigourney, Shirley, Carol, Marlene… qui travaillaient dans les hôtels luxueux de la capitale.

Lui faisant miroiter mon statut de célibataire, et la promesse plus immédiate de breuvages gratuits, je la convainquis de prendre un verre avec moi. Evidemment, elle ne voulait pas être vue avec les clients de l’hôtel, et désirait éviter les palaces, mais aussi certains établissements qui auraient prêté à des malentendus. Nous tombâmes d’accord sur le sports bar du Crowne Plaza, Heroes.

Un pub sans prétention, au sous-sol de l’hôtel. Le quartier général des anglo-saxons désœuvrés, qui venaient cuver leur mal du pays à grands coups de Guinness et de retransmissions sportives. Nous nous assîmes devant un match de cricket entre le Pakistan et les Indes Occidentales.

Je la félicitai pour la tenue de l’hôtel Jumeirah, opinant que la clientèle devait être gratinée.

-- Yes, sir. Important people here. Jumeirah hotel important people.

-- Quel genre?

-- Oil people… big shots… weapons… businessmen. Many, many business men…

-- Des hommes d’affaires du monde entier…

-- Australian, Canadian… Lebanese… Many, many Lebanese…

-- Iraniens ?

-- Iranians not many…

-- J’ai pourtant entendu parler persan, dans le hall, tout à l’heure…

-- Mr Esfahani, only one iranian…

-- Une huile?

-- Mr Esfahani big shot. Never works. Always restaurant, party, night club…

Il ne m’aura fallu que quelques verres de sauvignon d’Afrique du sud pour apprendre d’elle que le sieur Esfahani était facilement repérable, car il hantait les clubs et restaurants des hôtels glamour de la lagune : le Fairmont, le Saint Régis, le Park Hyatt, le Vice Roy, l’Intercontinental, et bien entendu ce temple du kitsch que constituait l’Emirates Palace Hotel. Il ne dédaignait pas non plus le Pearl, le restaurant du sommet de la tour Etihad, commandant parfois leur fameux Pétrus à trente-cinq mille dirhams la bouteille. Le vendredi, il allait bruncher avec ses « proches », soit au Saint Régis, soit à l’Intercontinental. J’avais donc de bonnes chances de le repérer en compagnie, ou non, de Mademoiselle Kamalova.

Si l’Ouzbek l’accompagnait, elle nous avait doublés. Et ma mission s’arrêtait là.

Un orchestre venait de monter sur l’estrade, entamant une quelconque soupe contemporaine. On s’entendait de moins en moins. Trois tourtes anglaises se trémoussaient, faisant frémir leurs chairs molles maculées de tatouages ; leurs copains, accoudés au bar, leur tournaient le dos en descendant des bières, détaillant d’un œil morne les péripéties d’un match de foot, tandis que des serveurs indiens essuyaient les verres. Au bout, seule sur un tabouret, une femme trop maquillée, au type asiatique incertain, moulée dans sa robe courte, avec des stiletti trop longs pour être honnêtes, émettait des ronds de fumée désabusés. C’était mon premier aperçu d’une espèce aussi particulière que peu menacée : la morue locale.

Il était temps de retourner dans ma chambre échafauder un plan de campagne, mais Grace tenait absolument à danser. Je me laissai entraîner, pensant qu’elle pouvait m’être encore utile. C’était peut-être la seconde fois de ma vie que je dansais. Je ne savais pas quoi faire sur cette musique insupportable qui me trouait le tympan. Je me sentais misérable et ridicule, je trébuchai à contre-temps, la mine décomposée par la détresse. Grace était au bord du fou rire, et l’une des trois anglaises, la plus monstrueuse, me dévisageait comme une ogresse.

[1] Walkyrie écologiste de l’époque.

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