Où l'on s'approche du cœur du sujet
Ce fut le bruit de la douche qui me réveilla. Au pied du lit, un maëlstrom de draps et d’oreillers. Je me levai pour faire chauffer du thé, un Darjeeling d’altitude qui me changeait de l’insipide Lipton international au citron dont me gratifiaient les hôtels moyens où je descendais d’habitude. Tandis que le breuvage infusait, elle sortit de la douche. Elle avait fouillé dans mes affaires et portait un de mes caleçons. Elle se vautra mollement sur le canapé, à moitié nue, pour consulter ses textos. Mon thé était encore trop chaud et je décidai d’aller me doucher à mon tour. En sortant de la salle de bains je constatai qu’elle était en train de détailler le contenu de mon portefeuille, à la manière de nos premières petites amies, avec ce besoin d’intimité fusionnelle qui marque la sortie de l’adolescence. J’en conclus, bien entendu, que loin d’avoir conservé ces traits juvéniles, elle travaillait effectivement pour les services anglais. Elle n’allait rien trouver de compromettant, tout au plus un vieil extrait d’état-civil que j’avais dû demander pour faire remplacer quelque document d’identité.
-- Vivier de Lansac, c’est le nom de ta mère ?
-- En effet.
-- Sans doute des Lévy qui ont changé leur patronyme ?
-- La famille remonte à Charles VII.
-- Ah, c’est seulement ton père qui est…
-- Oui, uniquement mon père…
-- Tu es marquis, alors ? Comte ? C’est follement amusant !
-- Il n’y a qu’un titre et ces gens font huit enfants à chaque génération depuis le quinzième siècle. Je crois qu’il existe un vague baron, un cousin très éloigné, un monsieur extrêmement âgé qui croupirait dans son château au fond de l’Aveyron.
-- Dommage. S’envoyer en l’air avec un titre de noblesse, cela m’aurait réellement excitée !
Pour un demi-puceau qui n’avait pas touché à une femme depuis deux ans et demi, je ne m’en étais pas trop mal tiré. Certes, j’avais été déconcentré par son tatouage au-dessus des fesses, une reproduction du logo de Harley Davidson, pendant que je la prenais par derrière, ce qui était bien sûr sa position préférée. Ce genre d’impression est appelé tramp stamp par les américains, ce que l’on pourrait traduire par « la marque de la traînée ». Ce qu’elle était sans aucun doute, derrière sa logorrhée prétentieuse, et je trouvais cela plutôt rassurant. Car si je n’avais aucune chance de figurer au top ten de ses dix meilleurs coups, que je m’imaginais précisément, ne reculant devant aucun cliché, en bikers, elle avait sans doute connu bien pire, ne serait-ce qu’auprès de l’Anglais bourré du samedi soir, à peine capable de se débraguéter. Au départ incertain de mon érection, après ce sevrage prolongé et du fait de la complète indifférence que son corps m’inspirait, j’avais tout de même réussi à nous faire passer un agréable quart d’heure. Après tout, on pouvait envisager de faire l’amour, parfois, même si cela n’avait pas la moindre espèce d’importance. Ou plutôt, justement à cause de cela.
Il fallait amener la conversation sur le terrain adéquat, et j’optai pour une entame stéréotypée.
-- Cela fait longtemps que tu vis à Abu Dhabi ?
-- Quatre ans… J’ai bêtement répondu à une offre d’emploi, à Londres. Je voulais réellement m’immerger en milieu international, je crois que c’est une fabuleuse expérience. Et puis, le soleil, la plage, la détente… Ça change de l’étuve londonienne. Mais je suppose que les Français ignorent ce qu’est une offre d’emploi…
-- Tu ne t’ennuies pas, ici ?
-- Au contraire, c’est une fantastique opportunité pour visiter la région. J’ai fait l’Inde, les Maldives, l’Ethiopie, L’Egypte, Oman, la Jordanie. Sans compter mes déplacements professionnels.
-- Et lorsque tu ne voyages pas, que fais-tu de ton temps libre ?
-- Oh, je suis très impliquée dans mon travail, cela ne laisse guère de temps pour les loisirs. Je fais un peu de gym, je me suis inscrite à un sport club. J’aime beaucoup le step, le pilates. Mon coach est italien, je ne dirais pas non à une nuit avec lui… Le reste du temps, j’essaie les restaurants de la capitale, je me fais une virée à Dubaï…
-- Quels restaurants recommanderais-tu, à Abu Dhabi ?
-- Il y a des endroits très sélects, très raffinés. Scott’s, par exemple, au pied de ces tours, au décor opulent et funky. J’aime également Sontaya, le thaï du Saint-Régis, ainsi que Vasco’s, le portugais fusion du Hilton. Mais dans le même genre, pour les amateurs d’intimité, je recommanderais plutôt Beach House, de la cuisine catalane réinventée, dans l’ambiance de rêve du Park Hyatt…
J’attendais impatiemment mon sésame, le mot « Intercontinental ». Je décidai de lui forcer un peu la main.
-- Les brunchs du vendredi semblent très appréciés ?
-- Je fréquente celui de l’Intercontinental. Nous y allons en bande, avec les copines…
-- Je me demande si je ne t’y ai pas vue…
-- Une table avec quatre filles ?
-- Non, celle qui te ressemblait accompagnait un homme.
-- Un sponsor, dans ce cas. David me demande souvent de m’en occuper…
-- David ?
-- David Mac Cormack. Il a monté cette entreprise de sponsoring, voilà une dizaine d’années. Les cheikhs sont des malades de sport, alors il s’est installé ici. C’est à mi-chemin entre l’Europe et Singapour, la capitale financière du nautisme.
Je m’étais assis à côté d’elle et j’avais commencé à lui caresser les seins. Elle se laissait faire, jetant de temps en temps un coup d’œil discret à son i-phone.
-- Dans ce secteur, il y a beaucoup de démarchage, reprit-elle. Je suis chargée des relations avec ces clients, notamment les hommes d’affaires du Moyen-Orient. Avec pas mal de déjeuners d’affaires à la clé.
-- En effet, à l’Intercontinental, ton convive était plutôt typé…
-- Comme toi, mon chéri ! Mac Cormack prétend que j’ai un profil correct pour ce genre de clients.
-- C’est-à-dire des formes correctes ?
-- Je vois que tu as tout compris.
-- Le type avec qui tu déjeunais, c’était un Libanais ? Un Koweïtien ?
-- Un Iranien. Esfahani.
-- Alors ? Tu l’as « emballé » ? Il a accepté de signer ?
-- Ce genre de deal prend énormément de temps. On leur demande beaucoup d’argent, en échange de quoi on les invite à un cocktail qu’ils pourraient se payer tous seuls, on leur offre une conversation insipide avec Desjoyaux ou Federer, et on imprime le logo de leur boîte sur la plaquette. Il faut vraiment être mégalo et ne pas savoir que faire de son pognon pour le claquer de cette façon. Avec Esfahani, ce n’est pas gagné. Ma prédécesseuse s’y est cassé les dents. Et je ne suis sur ce genre d’affaires que depuis un mois. La voile, c’est plus délicat que le foot ou la formule 1.
-- La voile ?
-- Il s’agit d’organiser une escale de la prochaine Volvo Ocean Race à Abu Dhabi. Les émirs sont moyennement chauds. Ce n’est pas assez spectaculaire pour eux. Ils préfèrent la voltige ou la course de montgolfière. Ils veulent bien accueillir l’évenement, mais il nous manque de l’argent. On a besoin d’Esfahani pour combler le trou.
-- Si j’ai bien compris, tu reprends le dossier.
-- En quelque sorte. Bien que cette salope d’Amara se soit bien gardée de me le transmettre. Vu la façon dont David l’a virée, j’ai quand même du mal à lui en vouloir… J’ai dû tout laisser en plan pour m’occuper d’Esfahani.
-- Pourquoi l’a-t-il mise à la porte ? Esfahani s’en est plaint ?
-- Esfahani l’adorait… Mac Cormack l’a licenciée parce qu’il a découvert qu’elle traînait ses bottes au 49er.
-- Le 49er ?
-- Tout le monde ici connaît le 49er. Le 49er est le cœur de la ville, le centre névralgique de la communauté expat. Le seul club ouvert pendant le Ramadan. On y trouve des oiseaux de passage… et des grues.
-- Et alors ?
L’employée d’une entreprise financière de haut niveau se devait d’éviter pareil lieu. Qu’Esfahani l’apprît -- aussi riches qu’ils fussent, les hommes d’affaires musulmans ne se privaient pas d’une petite descente au 49er afin d’y dégotter une sucrerie -- et toute l’affaire capotait. Tout était permis, pourvu que personne n’en parle. Dès que poignait l’ombre d’un scandale, on s’attirait de gros ennuis. Surtout pour un ressortissant d’un pays techniquement en guerre contre les Emirats.
-- David a recruté Amara parce qu’il trouvait qu’elle avait de la classe. Mais elle a voulu to have her cake and eat it too, le beurre et l’argent du beurre. Et elle a tout perdu. Elle se la jouait occasionnelle ; désormais, le tapin, pour elle, c’est une question de survie. A supposer qu’elle soit encore dans les parages.
Je savais ce qui me restait à faire, mais j’ai dû me farcir la dinde pour le déjeuner. Pour un one night stand, ça commençait à s’éterniser. Elle a tenu à m’emmener dans un kitschissime restaurant nommé Shakespeare and co, dont le décor dégoulinant de stucs tirait sur le nain de jardin. Il était situé au rez-de chaussée d’un centre commercial appelé modestement World Trade Center, une belle réussite de l’architecture néo-musulmane, rythmée par ses moucharabiehs. Outre les banals Starbucks et autres Body Shop, on y vendait de l’encens, des épices, des tasses imitant une tête de chameau, de porte-clés en forme de tapis de prière. On y trouvait aussi des saris aux couleurs criardes, et des étalages d’abayas presque toujours voisins de boutiques de lingerie fine. Il y avait quelques galeries d’art, surtout spécialisées dans des mauvais portraits à l’acrylique des divers princes. Jane aimait les cyprès et les hibiscus des terrasses. On pouvait s’y vautrer dans les coussins pour savourer une chicha parfumée à la fleur d’oranger, ou déguster quelques brochettes libanaises, parmi ces gros immeubles blancs des années quatre-vingt-dix, propres et fonctionnels mais essentiellement arabes. Le centre-ville avait inventé une modernité vernaculaire, contrairement au foutoir hétéroclite de nos pavillons, lotissements, et autres ZAC et ZUP. Mais les émiriens ne semblaient pas avoir conscience de cette fragile réussite, s’entêtant désormais à construire de banales tours de verre, comme partout ailleurs. Ils n’avaient pu s’empêcher de dresser, en plein milieu du souk réinventé qu’était le WTC, un gratte-ciel en forme de colonne en ruine, cannelée selon un motif arabo-andalou.
La cuisine de Shakespeare était loin d’être mauvaise ; mon curry d’agneau, parfaitement assaisonné, et le cheese cake se défendaient. Impossible, en revanche, de commander du vin : hors des hôtels et autres resorts, la charia islamique s’appliquait dans toute sa rigueur – d’où la clientèle pléthorique des bars et restaurants d’hôtels, où l’alcool coulait à flot, et l’ambiance déprimante des cantines derrière Hamdan street ou Electra, qui espéraient au plus convaincre une ou deux familles pakistanaises de venir grignoter quelques bouts de viande arrosés d’une insipide boisson chaude. Je dus me contenter d’un cocktail de jus de fruit, pareil à ceux que préparent les mères BCBG pour les premiers anniversaires de leurs collégiens. Jane, soucieuse de son statut d’independent, executive, and successful woman, tînt à payer l’addition. Nous échangeâmes nos numéros de portable et elle disparut dans un taxi, happée par une après-midi de shopping prévue entre copines dans un centre commercial aussi aseptisé qu’à moitié vide.
Quant à moi, je rentrai au Jumeirah pour faire le point.
Le mécénat sportif, c’était une combine pratique pour blanchir de l’argent. Esfahani devait régler les livraisons d’armes en finançant les happenings de Mac Cormack, lequel recyclait les bénéfices vers leur destination finale par quelque système bien rôdé de surfacturation. La Couronne, ou ce qu’il y avait dessous, ponctionnait quelques impôts, compensait le fabricant avec des cadeaux fiscaux, et les individus qu’il fallait arroser étaient invités à des dîners de galas, obtenaient des cadeaux promotionnels, etc. Kamalova nous avait sans doute trahis, se vendant au plus offrant, c’est-à-dire aux Britanniques. D’où son embauche par Mac Cormack, qu’il lui suffisait de maquiller en nous abreuvant d’informations inutiles voire fausses. Mais la tentation d’arrondir ses fins de mois au 49er avait été trop forte…
Il ne m’a fallu qu’un clic pour apprendre que le club se trouvait au dernier étage de l’hôtel Dana, dans le centre touristique historique de la capitale, le long d’un bras de mer entre le Méridien et le Beach Rotana. Si j’y rencontrais Amara, ma mission était terminée. Dans le cas contraire, j’obtiendrais des informations utiles de la part des autres filles.

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