Vous qui entrez ici, laissez toute espérance
-- Are you Arabic ?
Il n’avait pas fallu plus de deux minutes avant qu’une grognasse ne s’agrippât à mon bras, et s’en débarrasser n’eût servi qu’à faire place nette pour la suivante. Elle m’avait déroulé son small talk standardisé : how long in Abu Dhabi, what is your name, where you work, how old are you, where you come from, et je lui avais laissé deviner mon pays d’origine. Pour ces filles, il n’est pas plus facile de distinguer un hollandais d’un français que, pour nous, un Peuhl d’un Toucouleurs. Mais, comme Jane, celle-ci me trouvait très couleur locale. Ou plutôt la couleur locale de Beyrouth, situé tout de même à deux mille cinq cent kilomètres à vol d’oiseau.
Une fois ces banalités échangées, la Chinoise se retrouve vite à cours de sujets. Une vie à michetonner, assise sur un tabouret de bar en buvant des cocktails, prédispose mal à disserter sur les dernières trouvailles de l’épigraphie hellénistique, les arcanes de la politique monétaire, ou le syndrome de persécution dans l’œuvre de Kafka. Se doutant que l’interlocuteur ne professe qu’un intérêt lointain pour les frémissements de sa spiritualité, soucieuse d’éviter les pertes de temps, sachant les vertus de l’effet de surprise, elle attaque :
-- You have hotel here ?
-- Yes.
-- Which hotel?
-- Jumeirah.
-- Where?
-- Etihad towers.
-- Ah… Nice. Etihad nice hotel. You rich man !
-- Thank you.
-- Etihad hotel no problem.
-- Yes… nice…
-- Take me tonight. I give you good price.
-- No… Thank you…
-- Why? Why you no take lady tonight ?
-- No money…
-- You rich! You Arabic…
-- French…
-- Etihad hotel, only rich men. You no like Chinese ladies ?
-- I’m tired tonight…
-- I give you good massage. No problem… You prefer Russian ladies ? Russian ladies no good. Dangerous. Chinese ladies better massage.
Cette interminable montée de seize étages, coincé entre les filles troussées et replâtrées au fond de teint et les contremaîtres indiens venus soulager leur misère sexuelle, fut ma traversée du Styx. Car en franchissant le seuil du 49er, ayant payé mon droit d’entrée qui m’autorisait deux boissons gratuites et satisfait à l’inspection du cerbère, j’atteignais le centre commun aux neufs cercles de l’Enfer.
Une fumée suffocante baignait le club; les serveuses philippines se faufilaient parmi une foule compacte et interlope, où les damnés des cinq continents venaient noyer leurs heures de repos en compagnie de filles de tous âges et de toutes origines, dans le regard desquelles on pouvait détailler les divers degrés du lucre et de la dépravation.
Sur l’estrade, un Filipino band aussi compétent dans le country rock et les classiques que dans la daube contemporaine que réclamait inexplicablement la foule, distillait sa musique à train d’enfer. Ils étaient là depuis des temps immémoriaux, m’a-t-on expliqué depuis, et jouaient quatre fois par soir, sept jours sur sept, cinquante-deux semaines par an, car le cœur de l’Enfer ne fermait pas pendant le Ramadan. Ils avaient seulement remplacé leurs deux chanteuses parce qu’elles n’étaient plus assez fraîches, s’étant cassé la voix en égrenant trop souvent I feel love, Hot stuff, ou Smoke on the water dans cette purée de nicotine. Pas difficile de leur trouver des remplaçantes à Manille ou Zamboanga, les chanteuses de rock ça pullulait aux Philippines, il y avait même des écoles pour cela, passeports pour les contrats lucratifs des clubs du Golfe, de Malaysie, ou des autocraties gazières d’Asie centrale. Ingénieux, anglophones, versatiles, zélés et surtout kouffars – impossible pour une Malaysienne, une Indonésienne, de concurrencer les chanteuses du 49er, il aurait fallu commencer par se dénuder sérieusement -- les Philippins étaient très appréciés. Le patron de club à la recherche d’un orchestre compétent et sans prétention savait qu’avec eux il trouverait son bonheur au meilleur prix.
Les nouvelles chanteuses faisaient valser leurs cheveux devant leurs admirateurs abrutis, contremaîtres du secteur pétrolier, programmeurs, chefs de chantier, adjudants, qui se trémoussaient sur la piste de danse exsangue en attendant de se lever une fille, ou que leur désespérance dégénère en bagarre, ou bien d’aller simplement se coucher, assommés par l’alcool. Comprenant que pour moi c’était no lady tonight, ni même demain, ni même jamais, du moins l’avais-je fermement décidé, et renonçant à se faire payer à boire, ma Chinoise m’avait lâché pour jeter son dévolu sur un gros Anglo-Saxon. Cela me permettait de souffler un peu en attendant la prochaine sangsue. Malgré la foule, le bruit et la fumée, je commençai à repérer les lieux, espérant y reconnaître mon insaisissable Ouzbek.
Le bar-discothèque était borné de part et d’autre par deux salons circulaires, avec une vue panoramique sur le quartier. Là, il n’était pas licite pour les filles d’aborder le client. Dans l’un on y mangeait, dans l’autre on y jouait aux fléchettes. Comme la cigarette était un accessoire traditionnel de la péripatéticienne au travail, et du fait d’une meilleure ventilation, ces parties du club étaient un peu moins enfumées. Entre ces enclaves du purgatoire, se trouvait le cœur de l’action, organisée en une subtile géographie. Chaque tribu contrôlait une partie du territoire, qu’elle défendait bec et ongles contre la concurrence. Une lutte féroce opposait les Chinoises aux ressortissantes de l’ex-URSS. Ces dernières se répartissaient en différents groupes, mettons d’une part les « Slaves » : Russes, Ukrainiennes, Biélorusses, peu nombreuses, et d’autre part les « Tartares » : Kazakhes, Kirghizes, et bien entendu Ouzbeks... Mais le type scandinave est le Graal de l’homme moyen : d’aucunes se faisaient teindre pour feindre des origines moscovites ou pétersbourgeoises.
Les Chinoises avaient conquis le mur du fond, à gauche de la piste de danse, ainsi que quelques tables du centre. Le quartier général des Russes se trouvait au bar, à droite de la porte d’entrée. Les filles d’Asie centrale s’agglutinaient entre le passe-plats et le terrain de fléchettes, dans un ordre strict : Kirghizes, Ouzbeks, Kazakhes. Mais je devais vite apprendre que les Ouzbeks, fidèles à leurs ancêtres nomades, aimaient déambuler entre les tables, à l’affût d’un Occidental solvable et pas trop mal élevé.
Hélas pour moi, toutes ces filles ressemblaient à Amara ; il existait un type féminin turc bien défini : yeux légèrement bridés, pommettes hautes, bouche large, cheveux noirs… Je me glissai entre deux de ces Tartares pour commander une bière ; la plus moche m’attaqua sans préliminaires, avec un regard pourri par le vice.
-- I want you lick my pussy tonight.
-- What?
-- No man lick my pussy today. I give you good fuck. I suck your cock. Are you Arabic?
-- No, French.
-- I like French. French good fuck. French men very gentle. Arabic men like ass fucking. Me don’t do ass fucking.
-- Ah, OK.
-- Why you not want lick my pussy? I give you good price. Good massage. Good fucking. You have hotel?
-- No.
-- We go Chinese room. Chinese room one hundred dirham, one hour. Chinese room no problem, five minutes 49er.
-- Where do you come from?
-- Kazakhstan.
-- Do you know any Ouzbek girl here?
-- Ouzbekistan girls no good. Bitchy bitchy bitchy. Bad fuck. Ouzbek girls don’t suck your cock and steal your money. Why you not lick my pussy tonight? Chinese room no problem. Two shots, three shots, no problem. Ass fucking no problem.
Je la plantai là, bien décidé à m’incruster chez les Ouzbeks ; un peu d’observation me convainquit qu’elles tiraient moins sur le chinois que les Kazakhes : malgré la présence de sang russe, les Kazakhes semblaient décidément plus asiatiques que les autres Tartares. Je me frayai un passage à travers un aréopage de gros américains qui avaient tous une Chinoise agrippée à leur bras, puis obliquai vers le supposé secteur Ouzbek en repoussant deux Ghanéennes particulièrement gluantes. Les serveuses observaient leur ballet, zélées, imperturbables. Je repérai une fille qui ne faisait pas trop pute, avec sa simple robe noire qui s’arrêtait au-dessus du genou et ses escarpins classiques dont les talons n’excédaient pas huit centimètres.
-- Where are you from?
-- France.
-- France? You are not Arabic?
-- No.
-- I love France. Paris… Comment ça va… Lara Fabian…
-- Where do you come from?
-- Kazakhstan.
-- What is your name?
-- My name is Angelina. Do you need company tonight?
-- No, thank you.
-- Come on! I give you good massage. It’s not expensive. Where is your hotel?
-- Sorry, no lady tonight…
-- Tonight, only bird watching?
-- Yes…
-- Pay me a glass of wine.
Je commandai deux verres de vin. En sirotant son verre, Angelina m’indique un type grand et mince, vêtu d’une veste verte, et qui semblait nettement plus bourgeois que le reste de la clientèle.
-- French guy. His name is Jean-Louis.
Ayant renoncé à toute forme de vie sociale, Jean-Louis de Kermadec « le Voyageur » sillonnait l’Océan indien sur une jonque. De petites réparations le retenaient pour une semaine à Abu Dhabi, un port où il avait l’habitude de mouiller. Il avait pratiqué la course au large pendant vingt ans, ne gagnant jamais une épreuve, spécialiste des avaries et autres coups du sort. Ça lui avait été presque fatal : ayant démâté lors d’une grosse tempête, il était tombé à l’eau, traîné pendant deux heures à la remorque de son voilier, repêché de justesse par une vedette de garde-côtes. Ses déboires multiples lui avaient valu la sympathie du public, et les médias appréciaient sa participation, gage d’audiences gonflées. Malgré ses dernières places régulières il n’avait aucun mal à trouver des mécènes, au grand dam de concurrents plus doués mais interchangeables.
Déjà à moitié ivre, il m’adopta d’emblée. Après des mois de solitude en mer, il avait besoin de se confier. Une profonde détresse se lisait dans son regard.
-- Que nous vaut votre présence dans ce cul de fosse septique qu’est le 49er ? demanda-t-il.
-- Un petit voyage d’affaires… et quelques soirées de désœuvrement.
-- Vous avez tapé dans le mille ! Regardez-moi cet étalage de chair, ces robes moulantes, ces culs qui frétillent, ces filles offertes pour une poignée de dirhams, n’est-ce pas magnifique ? En vérité je vous le dis, c’est tout simplement magnifique. Combien de besogneux, lorsqu’ils découvrent pour la première fois ce somptueux marché à la viande, ne se mordent pas les doigts d’avoir signé leur nom au bas d’un registre de mariage ?
-- Je goûte peu les amours tarifées…
Après avoir baisé mon boudin anglais tatoué, je me sentais presque pousser des ailes, je me prenais pour un gorille dominant ; pourtant, les filles du 49er, à côté de Jane, c’étaient des Raquel Welch.
-- Vous avez bien tort. Les putes sont des femmes comme les autres, et vice-versa. Prenez une ville occidentale, n’importe laquelle. Promenez-vous dans les transports, les magasins, les musées. Observez-les, avec leur déhanchement, leurs jeans, leurs jupettes, leurs escarpins ; les étudiantes avec leurs sweat-shirts ; les mères de famille bien comme il faut ; les career women en tailleur gris ; voyez-les se recoiffer, farfouiller dans leur sac à main, faire la queue aux toilettes : impossible de distinguer celles qui font des passes des femmes « honnêtes », à supposer que ce mot ait le moindre sens. Il y a bien longtemps, j’étais coincé à Porto par des réparations importantes. Chaque soir, les trottoirs se couvraient d’un petit peuple de mères au foyer, concierges, caissières, petites, communes, en tablier, robe à fleurs bon marché, ou survêtement, et qui ne s’étaient même pas données la peine d’un raccord de rouge à lèvres. Elles tapinaient pour faire bouillir la marmite, parfois avec le plein accord de monsieur, sans penser à mal, tout comme elles auraient fait le ménage chez une bourgeoise (la femme d’un client, bien entendu !) ou des travaux de couture à domicile.
« Quant aux filles du 49er, on peut les voir dans la journée sur les plages, dans les centres commerciaux, au cinoche, en vraies bandes de copines, sans imaginer une seconde la frénésie de leurs activités nocturnes. Elles essayent des fringues, s’envoient des textos, comme les plus ordinaires grisettes. Certaines ont d’ailleurs un vrai job, telle cette Amira, qui bosse dans un salon de coiffure. Elle adore se faire lécher… »
Je commençais à avoir la nausée, suffoqué par la tabagie. J’imaginais la tête des clientes d’Amira, lorsqu’elle se penchait sur elles afin de replacer une mèche, son pubis à quelques centimètres de leurs orifices nasaux. Et faisait-elle la bise à ses collègues, le matin, après avoir pompé quelques bites ?
-- Savez-vous combien de ces filles j’ai baisées ? reprit-il.
-- Cinq ? Six ?
-- Les deux tiers, peut-être… Mon objectif : le grand chelem. Pas si facile, car les arrivages de chair fraîche en provenance de Moscou ou Bishkek sont fréquents.
Je lui demandai si, à force de fréquenter ces femmes, il ne craignait pas de leur ressembler, au moral comme au physique.
-- Bien au contraire. Chaque fois que je tire un coup, qu’elle soit grosse, mince, vieille, jeune, noire ou blanche, belle ou moche, je rajeunis de dix ans. Pour ces filles, l’équation est plus complexe : l’impossibilité de fonder un foyer, voilà ce qui les mine. A moins de tomber sur un authentique imbécile… Ma vie n’est en rien différente de celle d’un banal dragueur, mais moi je ne me casse pas les pieds et fais mouche à tous les coups. Vous connaissez le proverbe italien : « Avec tout ce que j’ai dépensé pour baiser gratuitement, j’aurais pu me payer une Ferrari ». Ceci dit, le dragueur reste supérieur au client de strip-club, ce petit bourgeois flanqué d’une virago frigide, qui exige de lui toutes sortes de corvées, sous peine de divorce. Il se console avec des filles communes et sans scrupules. Elles lui font déboucher du champagne à trois cent euros, exigeant un flux de pourboires en échange de son intéressante conversation : where do you come from, I love to travel, et autres daubes. Au mieux, elle le gratifiera d’une private dance pendant laquelle elle l’autorisera, ô miracle, à lui toucher les cuisses, voire les seins ! Sans compter le videur patibulaire, qui ne rôde jamais bien loin, de son pas soupçonneux, prêt à intervenir à la moindre entorse à l’étiquette des lieux. Il n’y a pas de strip-club à Abu Dhabi. Parce qu’à Abu Dhabi personne ne ment.
-- Le programme de ce soir ? Africaine ? Chinoise ? Kirghize ?
-- Je n’accomplirais pas mon grand chelem à moins de trois par soir.
-- Coucher avec des filles qui vont à la corvée, quel intérêt ?
-- Epargnez-moi vos préjugés. Ces filles aiment autant le sexe que n’importe quelle femme « honnête ». Et même plus ! Comme tout un chacun, elles ont choisi leur carrière professionnelle en fonction de leurs goûts. J’ai ici pris et donné cent fois plus de plaisir qu’avec les petites bourgeoises comme il faut qui me tenaient lieu de compagnes, sans même parler de mon ex-femme qui n’a joui qu’une fois, ce soir de la Saint-Valentin où je me suis fendu d’un coûteux bracelet en or et d’une addition de mille euros. Ici le sexe se vend à son prix de marché, nulle contrefaçon, nulle arnaque, on ne vous multiplie pas le tarif par dix, que dis-je, par cent, au motif d’un emballage clinquant appelé amour.
Je n’avais nulle envie de me vautrer avec des femmes aux corps abîmés par les légions de travailleurs qui s’étaient couchés dessus. Mais sa tirade éclairait d’un jour ironique et vengeur l’amertume de mes années de célibat.
-- Ça ne s’appelle pas pour rien le plus vieux métier du monde. Ici l’homme se montre dans sa crudité. La misère sexuelle des uns rencontre les besoins matériels des autres. Pour ma part, j’en ai fait un sport. J’en avais marre de casser mes mâts, alors j’utilise un autre appendice… Jusqu’ici, il ne m’a pas trop lâché…
-- Comment devient-on pute ?
-- Vous devriez le leur demander. D’aucunes ont fait des conneries. Il y a beaucoup de filles-mères. Après, on prend le pli. Vois-tu cette fille ?
-- Celle-ci ?
-- Kamila. Il faut l’entendre crier fuck me ! quand je la pilonne. Une semaine pour m’en remettre. Trente-et-un ans. Ingénieur agronome. Diplômée de l’université de Tachkent. Spécialiste de la culture du vers à soie. Elle s’imagine repartir chez elle dans deux mois avec un solide magot, s’y refaire une virginité, trouver un emploi, un petit ami, fonder une famille… Dans cinq ans, elle aura pris dix kilos, assise sur un tabouret comme les autres, à fumer à la chaîne, à se siffler des Corona et des verres de rouge, débitant toujours les mêmes fadaises aux clients, lasse, blasée, désabusée, indécrottable pourtant, faisant la fermeture, à trois heures trente du matin, tous les soirs, remontant après chaque passe pour lever le client suivant, acceptant les Nègres, les Arabes, et même les Indiens, objets, on ne sait pourquoi, du mépris de toutes les filles. Mais les quadras empâtées, celles qui n’y croient plus, celles qui n’ont aucune chance contre les lolitas de Pétersbourg ou les sculpturales salopes de Boukhara, elles préfèrent de la bite indienne plutôt qu’un travail honnête de caissière. Il y a un aspect hidalgo chez ces filles, d’aucunes mettent un point d’honneur à ne pas exercer de métier régulier ; des droguées, en vérité : droguées au sexe, droguées au froissement des billets de banque, droguées au frisson de l’inconnu procuré chaque jour par les nouveaux clients, droguées à l’ambiance électrique du 49er avec ses fumerolles et son orchestre tonitruant.
« Ici personne ne triche, les filles ne parviennent pas à s’arracher à cette ivresse, car elles n’ont rien d’autre à faire que de montrer leurs cuisses charnues, que d’enfiler leurs mules brillantes et de tortiller des fesses sur leur tabouret de bar, pour que l’alcool et la tune coulent à flot, dans une existence rythmée par les stimulants : parties de jambes en l’air, nicotine, rock’n’roll… Le deuxième cercle de l’Enfer… Et cette pauvre Kamila, la plus belle salope de tous les clubs aboudhabiens, qui s’imagine de retour à Tachkent dans deux mois pour enfin lancer son existence de mère de famille ! Elle trouve toujours un prétexte pour rester ! La dernière trouvaille : accumuler un peu plus d’argent pour aider sa sœur… Combien de fois lui ai-je conseillé, que dis-je, ordonné, de décamper tout de suite ? Combien de fois lui ai-je expliqué que dans un mois il sera trop tard ? Je parie qu’en octobre je la verrai débarquer, cette sœur, à supposer qu’elle existe, et que Kamila sera la première à me proposer un plan à trois. »
J’étais mal à l’aise ; je repensai à Jane et à son logo Harley au bas des reins. Jane qui, si elle ne m’avait pas fait payer, exerçait au profit de Mac Cormack le même métier que les filles du 49er, qu’elle couvrait inutilement d’euphémismes managériaux.
-- Comment financez-vous votre… grand chelem ?
-- Je skippe pour des touristes, dans les parages de Sumatra. Pas mal de riches Américains qui viennent pêcher au gros… Et je suis sur un coup à Abu Dhabi… Pas sûr d’accepter, il faudrait reprendre du service…
Pilier des lieux, Kermadec avait dû connaître Amara. J’imaginai un moyen d’amener la conversation sur son cas. Il ne valait pas grand-chose mais « plus c’est gros plus ça passe », comme dit le proverbe cher aux ministres et aux folliculaires. Et puis, dans le peuple des déracinés, on se lie vite. Rien d’incongru à s’épancher avec un inconnu. Surtout au 49er.
-- A propos de riche américain, dis-je, j’ai sympathisé avec l’un d’entre eux dans un sports bar…
-- Lequel ?
-- Heroes, au Crowne Plaza.
-- J’espère que tu n’as pas tâté de leur épouvantable hamburger ?
-- Je me suis contenté des quesadillas.
-- Tout juste potables, mais on y survit. En vérité, il n’y a qu’un endroit ici pour manger des hamburgers : le Stars and Bars, à Yas Marina, tout à côté du circuit de formule 1. Je t’y emmène déjeuner dans le courant de la semaine. Je te présenterai un ami.
-- Donc, j’ai rencontré cet américain… Il m’a conseillé ce club…. Il m’a recommandé une fille…
-- Je croyais que tu ne mangeais pas de ce pain-là ?
-- Mettons que j’ai cédé au démon de la curiosité. Il était si enthousiaste, que j’aimerais savoir à quoi elle ressemble.
-- Comment se nomme-t-elle ?
-- Amara. Amara Kamalova.
Son visage se figea dans un masque incrédule.
-- Amara ? Il n’y a pas d’Amara ici. Aucune fille ne s’appelle Amara, c’est un prénom musulman. Toutes ces filles ont des pseudonymes kouffars : Angelica, Alina, Rihanna, Britney, Jade. Le pays est complètement schizophrène. La charia s’applique aux musulmans, les autres font à peu près ce qu’ils veulent. Des prostituées marocaines ont eu de gros ennuis : incarcération immédiate, déportation… Les filles d’Asie centrale n’étant pas arabes, elles ne font pas tout à fait partie de la Oumma, alors les autorités ferment les yeux, à condition qu’elles changent de prénom. Ainsi, la folle kazakh qui veut toujours se faire lécher la chatte a pour nom de guerre Maria mais s’appelle Amira. Quant à Kamila, elle n’a qu’à remplacer le K par un C pour évoquer la princesse de Galles, version 2.0. Aucune n’utiliserait Amara comme nom de guerre, ce serait complètement haram et le prélude à de gros ennuis. Il y a eu une descente de police l’année dernière dans la Chinese room... Si ce type ne t’a donné que son vrai nom, il n’y a aucune chance de la retrouver. A moins de demander aux filles. D’où sort-elle, ton Amara ?
-- Ouzbekistan, je crois. Le type était si enthousiaste qu’il m’a donné une photo.
De la poste de ma veste, je lui sors le portrait de la fille. Il demeure impavide.
-- Ces filles se ressemblent toutes. Il me faut avoir couché avec elles pour les reconnaître, et encore... Condition nécessaire mais pas suffisante, comme disait la petite Lassallienne rabougrie qui m’enseignait les maths. Je me demande d’ailleurs comment ton Américain connaît son vrai nom. Peut-être avaient-ils conclu un sugar daddy deal, un girlfriend experience contract, mais alors on se garde la fille pour soi, elle nous coûte assez cher. Celles qui pratiquent ce genre de plan se composent une existence digne. Elle ne lui aurait jamais révélé ses descentes au 49er.
Je sens monter une légère panique. J’ai surestimé son degré d’ébriété. Je ne sais pas comment sauver mon mensonge bancal.
-- Il m’a sans doute raconté n’importe quoi… un mythomane… une photo pompée sur une page Facebook, au hasard… un nom inventé…
-- Peut-être... Ici échouent toutes sortes de naufragés, perclus de solitude. Voyage au bout de l’ennui… Certains finissent par péter les plombs. Les conversations à deux balles, les putes, la bouffe des grands hôtels, être coincé à l’intérieur six mois par an à cause de la chaleur, ils ne supportent plus. Sans même parler du Ramadan… Ton type avait peut-être un grain... Essayons d’en avoir le cœur net.
Il héla Kamila, qui dansait toutes voiles dehors, la croupe cambrée, les jambes écartées, avec ses mains qui couraient sur l’intérieur des cuisses.
-- Kamila, je te présente Henri.
-- How are you ?
-- Kamila, Henri cherche une fille…
-- Inutile de chercher plus loin. Me voici. Where is your hotel ?
-- Il cherche une fille en particulier, une Ouzbek comme toi.
-- Ma mère est russe…
-- Ta mère est peut-être russe mais tu n’as jamais mis les pieds en Russie, et ici on ne te voit qu’avec d’autres Ouzbeks, tu ne parles même pas aux Khirgizes ni aux Kazakhs, alors que vous partagez le même dialecte turc, et encore moins aux Russes, tu es le prototype de la fille ouzbek, le parangon de l’ouzbékitude, et ton sang russe même ne fait que t’ouzbékiser encore plus, alors je crois que tu peux nous aider.
-- Je ne parle guère aux autres working girls.
-- Je sais que tu es une fille efficace ; tu n’aimes pas perdre ton temps et encore moins des clients ; et puis, en tant qu’intellectuelle, tu n’as sans doute pas grand-chose à leur dire. Mais tu as suffisamment traîné par ici pour avoir entendu parler de cette fille, à supposer qu’elle existe. Amara… Amara Kamalova…
-- Amara ? Amara c’est Brenda…
Il lui montra la photo.
-- C’est bien elle. Je crois d’ailleurs que tu l’as baisée.
-- Moi ?
-- Je t’ai vu quitter le 49er à son bras, c’était il y a deux ou trois mois.
-- Elle n’a pas dû me faire grande impression…
-- On ne peut pas te demander de retenir toutes les filles que tu as tirées.
-- D’autant que leur talent se compare rarement au tien…
Il examina la photo avec attention.
-- Etrange, car elle a les traits d’une experte dans le vice ; j’aurais dû me souvenir d’elle.
-- Elle ne venait qu’assez rarement. Une fois par semaine, voire moins. Voilà d’ailleurs quelque temps qu’on ne la voit plus. Elle avait un boulot, le 49er n’était pour elle qu’une source d’argent de poche, et puis elle aimait ça…
-- Comme vous toutes.
-- Comme nous toutes…
Je ne savais plus où me mettre. Elle me toisait d’un regard animal mais encore candide, les traits creusés par l’appel du sexe. Elle se trémoussait encore, balançant sa croupe offerte, serrant entre ses poings le bas de sa robe courte, les rapprochant à chaque mesure de son pubis, inexorablement. Soudain :
-- I want you tonight. I want you now. I want you to fuck me like a bitch. I give you a good price.
L’orchestre attaquait Sympathy for the devil des Stones.
Il y avait les besoins de l’enquête... la nécessité de s’incruster parmi ces satanées Ouzbeks pour repérer Amara… Et puis, qu’est-ce que ça pouvait bien foutre ?

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