Discours de la morue

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Ne bouge pas. Je te recontacte.

La nouvelle du départ d’Amara n’avait inspiré à Dave que ce laconique message. Je n’avais plus qu’à me tourner les pouces en attendant un signal.

J’acceptai l’invitation de Jane, avec l’idée de m’incruster chez elle, espérant fouiller dans ses affaires pour y trouver des informations sur les trafics de Mac Cormack. Elle me proposa de dîner chez Vasco’s, une sorte de restaurant portugais sur la corniche. Ayant besoin de me détendre, je décidai de m’y rendre à pied, arpentant les blocks du quartier.

L’Islam était partout. Des mosquées de toutes tailles ponctuaient la ville, éclairées la nuit d’une étrange lumière verte. Il y régnait un constant va-et-vient entre la salle des ablutions et le lieu de la prière, des gens y entraient à toute heure du jour, enlevant leurs sandales dans la hâte, comme pour satisfaire à un besoin pressant. Où qu’on se trouvât, il était impossible de ne pas entendre un ou plusieurs muezzins. Les chantiers, les zones industrielles, les camps de fortune où bivouaquaient les travailleurs du bâtiment, tous avaient des salles de prières, improvisées dans un Algeco ou un mobile home, et toujours coiffées d’un minaret en modèle réduit. Une dame, assise sur un banc à côté de son mari, mangeait son pique-nique en soulevant le linge qui cachait sa figure à chaque bouchée. Une autre, dans un square, surveillait ses enfants qui jouaient, et qui ne sauraient jamais à quoi ressemble, en un pareil moment, le regard de leur mère, masqué par une étoffe noire.

L’Islam était partout, et il n’était nulle part. Les Philippines, les Russes, les Chinoises, se promenaient les cuisses à l’air. Des affiches annonçaient un concert de rap ou la dernière pétasse américaine. Les Bédouins passaient leurs week-ends dans des centres commerciaux, hypnotisés par la verroterie du capitalisme. On pouvait y voir, dans les cinémas, les niaiseries concupiscentes de Bollywood, ou bien y jouer à Grand Theft Auto et Tomb Raider dans des salons de jeux vidéo identiques à leurs homologues occidentaux. Le monde arabe capitulait devant les nouvelles idoles de l’Occident païen ; il ne restait de la religion que quelques interdits risibles, le battement d’ailes d’une mouche du coche, saluée par les complaintes désespérées des minarets.

-- Cette fraîcheur vespérale est définitivement délicieuse…

Je décelai dans ses yeux ce que je redoute le plus au monde : le regard de la femme éprise. Du moins, l’embryon de ce regard, prélude à une vie d’obligations.

L’air était incroyablement doux ; les touristes, affalés sur leurs sièges au milieu de braseros pyramidaux, humaient la mer.

Je me demandais ce qu’Esfahani pouvait trouver à Jane, avec sa peau laiteuse, sa chair molle, ses formes incertaines, son allure négligée. J’avais été émoustillé par les Tartares. Je rêvais de danse du ventre, de harem, d’étreintes enragées au fond d’une yourte, alors que soufflait la bise du désert. Il y aurait des caravanes qui bivouaquent, des chameaux qui se couchent, le son d’une flûte nasillarde, les crânes des ennemis entassés, et des filles aux cheveux noirs, interminables, leur hanche opulente enserrée d’une ceinture d’or, le maquillage charbonneux et provocant, prêtes, offertes, et qu’on prend avec négligence, après avoir vidé son verre de thé et craché le dernier noyau de datte… L’appel de la steppe… L’appel du 49er… Mais Esfahani, lui, voulait la peau blanche de Jane, non pas en raison de ses qualités d’amante, mais parce que pour l’Oriental l’Anglo-Saxonne c’était le Graal, un absolu indépassable de la réussite sexuelle. Notoirement bégueule d’une part, voire ouvertement féministe ; présentée d’autre part comme le meilleur spécimen de son sexe par la pub, les médias et la culture populaire. La Blanche ce n’était pas un plaisir, c’était un challenge. Se lever une Blanche tenait de la performance sportive, comme un parcours de golf particulièrement réussi ou l’ascension d’un sommet. Pour le plaisir on se contenterait d’une Tartare.

« De quoi allons-nous parler ? », m’interrogeai-je, pris par une bouffée d’angoisse. De la nourriture, évidemment. Des vins, qui étaient chers, mais follement intéressants et follement globaux.

-- Les viticulteurs de l’hémisphère Sud ont fait des progrès considérables, pontifiait-elle. Un Malbec argentin, un Pinotage d’Afrique du Sud, dament le pion aux meilleurs crus français ou californiens, et pour un prix trois fois moindre.

Vasco’s, c’était le temple de la morue. La morue, avec la sardine, était l’un des deux poissons nationaux du Portugal. Le petit peuple portugais avait essaimé aux quatre coins des mers, imposant sa langue à trois cent millions de personnes, diffusant son architecture et ses traditions culinaires sur toutes les côtes de l’Océan Indien.

Elle s’était lancée dans une dissertation sur les mérites comparés de la bacalhau et du fish and chips, avec moults arguments spécieux et bien dignes de la mauvaise foi britannique sur la supériorité de ce dernier, pourtant indéfendable. Elle prenait exemple sur tous les restaurants extraordinaires, lovely, fantastic, ainsi qu’éparpillés comme il se doit aux quatre coins du monde, où elle avait mangé de la morue, de l’Aberdeen Steak House de Singapour à la Casa Lopes de San Francisco. La morue de Vasco’s, quoiqu’inférieure au fish and chips de Scott’s, figurait en bonne place dans sa hiérarchie.

-- Je suis convaincue que les émiratis réussiront leur pari de transformer Abu Dhabi et Dubaï en authentiques métropoles globales, affirmait-elle avec force. D’ores et déjà, la diversité offerte et la qualité du service n’ont rien à envier à ce qui se fait de mieux à Londres ou à Paris. Pour ce qui est de la culture, ils ont encore des progrès à faire, et suivent mal les dernières tendances de l’art contemporain. Mais je ne doute pas que l’ouverture prochaine du musée Guggenheim, sur l’île de Saadiyat, ne transforme les Emirats en un acteur majeur du marché de l’art, au niveau régional sinon planétaire. Je t’ennuie, peut-être ?

Malgré mes efforts, je n’avais pu réprimer un bâillement.

-- D’après le magazine Focus, les hommes consacrent quatre heures par jour à penser au sexe. Je suppose que je suis tombée sur une mauvaise phase ?

-- Sadiya... ?

-- Saadiyat. Ça veut dire bonheur en arabe.

-- Et… ?

-- Un projet remarquable. Il y a eu un reportage de quinze pages dans Focus. Quatre musées bâtis par des architectes de renom. Une plage respectueuse de l’environnement, avec des tortues et gazelles, tu imagines ? Tout ça à partir de rien… des yachts luxueux, mouillés dans une splendide marina ; trois golfs ; vingt-neuf hotels ; des restaurants étoilés ; le Center for the Performing Arts… ça ne t’intéresse pas ?

-- Je pensais à Esfahani. Comment est-il ?

-- Un sale type. Mac Cormack n’en tirera jamais rien. Il veut me faire passer à la casserole avant de s’être engagé à quoi que ce soit. Il multiplie les protestations mielleuses mais ne signe jamais rien. Il m’a invitée plusieurs fois chez lui, mais je ne suis pas conne au point de tomber dans un pareil piège. C’est une grande partie de bluff entre David et lui, mais je suis sûre qu’il ne donnera jamais rien. Il a simplement du temps à perdre…

-- De quoi parlez-vous ?

-- Je lui ressasse l’historique de nos merveilleux succès événementiels. Comme il oublie tout, inutile de se renouveler. Cette impasse m’ennuie, car je suis payée au pourcentage. En attendant, David ne fait que me défrayer. J’espère ne pas avoir à demander de l’aide pour payer mon prochain loyer. Je n’aimerais pas devoir retourner chez Illusions…

-- Tu fréquentes Illusions ?

-- Un club très sélect. Au deuxième étage du Royal Méridien. On y trouve de parfaits gentlemen. Toujours prêts à secourir une lady en détresse. Assez naïfs pour ne pas poser de questions. Cela ne s’appelle pas Illusions pour rien… Les hommes qui les ont perdues, on les trouve ailleurs. Au 49er, par exemple. Sans ça, il me reste la possibilité de déménager dans une villa banale, entourée de rien, au bord d’une route poussiéreuse, à Khalifa City, Hydra City…

-- Où habites-tu ?

-- Al-Reem.

-- Chic, non ?

-- Moins que Saadiyat. Mais l’ambiance est plus urbaine. Ce n’est pas aussi vibrant qu’Islington, mais on est tout de suite dans le centre. Je suis tout près de la Sorbonne, j’y assiste parfois à des conférences : l’art préislamique, les Nabatéens, le génome humain, la captation du carbone… Et mon appartement offre une vue magnifique, trois cent soixante degrés : le Louvre, Port Zayed, Lulu, Marina Mall, la tour penchée, la lentille, la grande mosquée… L’endroit mérite une visite….

Les pièces étaient immenses. Quarante mètre carrés chacune. Le mobilier, quasi absent. Un salon rectangulaire, séparé par un bar de la cuisine américaine, haut de gamme mais banale. Au fond, une large baie vitrée avec un panorama sur les néons de la ville ; le drapeau émirati sur la tour du World Trade Center, les enseignes des grands hôtels, le vert d’eau des mosquées, pareil à celui d’une boîte de nuit, à Saint-Denis de la Réunion, Papeete ou Fort-de-France. La chambre, avec ses murs presque nus et son énorme lit king size, ne déparait pas. Sur la table de nuit Ikea, la photo d’une fillette.

-- Jenny, ma fille, expliqua-t-elle.

-- Quel âge ?

-- Six ans. Je l’ai confiée à ma mère. Une belle maison dans le Yorkshire. Cet imbécile de Larry, son père, la réclame. Pas question de la lui laisser plus que le minimum fixé par la juge.

-- Je croyais que tu n’avais pas d’enfants ?

-- Je préfère ne pas en parler, au début. Cela en effraye certains. Et c’est vrai en théorie, bien que faux en pratique. Jenny ne figurait pas dans mon projet de vie. Un oubli stupide… Un avortement toujours remis au lendemain, on ne sait pourquoi… Et je croyais encore en Larry, comme une idiote…

Elle se dirigea vers la cuisine, en revint avec un énorme verre de vin blanc, rempli jusqu’au bord.

-- Tu ne trouves pas que j’ai la peau grumeleuse ? Je devrais changer de crème de jour. Ici, les cosmétiques ne valent rien. Comme j’envie ces filles à la peau mate ! Jennifer Lopez, Pénélope Cruz… Une parfumerie de Marina Mall vend ma crème hydratante Neutrogena. En principe. Je les soupçonne de reconditionner des cochonneries fabriquées en Inde ou en Birmanie. Les conseils de beauté des magazines, je ne les suis plus. Ils ne cherchent qu’à te vendre des produits aussi chers qu’inefficaces. Voire carrément toxiques. Il y a eu un énorme scandale, chez nous. Le Mirror en a parlé pendant au moins deux mois. Un anti-rides aux huiles essentielles, qui changeait la formule sanguine, ou quelque chose comme cela… Des millions de femmes ont développé une allergie. Je ne peux pas me passer de ce masque exfoliant, je ne veux pas ressembler à un car crash, dans mon métier je ne peux pas me le permettre, et ça ne s’arrange pas avec l’âge, mais j’ai peur. Ces pays sont si en retard en matière de normes sanitaires… et si l’on fait mine de se plaindre auprès des autorités, on dégage immédiatement ! Je pense que je vais importer mes crèmes de Grande-Bretagne. De toute façon, ici, contre la culotte de cheval, il n’y a rien !

-- Sans doute parce que les hommes aiment ça ?

-- You bet ! Des saligauds qui ne pensent qu’à palper…

-- Il ne faudrait pas décevoir Monsieur Esfahani…

-- Je ne demande qu’à lui être agréable, mais il y a des limites ! Je veux me sentir sexy quand je veux, et comme je le veux. C’est mon choix, et je le revendique !... Je sais que les froggies considèrent ça comme une hérésie, mais j’ai envie d’un glaçon…

Elle ouvrit à nouveau le réfrigérateur, en extrayant, après avoir pesté contre un tiroir grippé par le givre, un moule à glaçon en plastique, qu’elle frappa contre la surface de l’évier en maugréant. Après avoir descendu d’une traite la moitié de son verre, elle le remplit de glace brisée.

-- Il y a des fois où j’ai envie de tout balancer, reprit-elle – sa voix tremblait. La touffeur de cette ville en carton-pâte. Tout ce luxe inutile, superficiel, assommant, prévisible. Ma famille en lambeaux. Mon job sordide. Les cons des clubs, qui se payent ma tête : Without girls like you, there would be no nightlife... Mais je n’ai rien d’autre. Rien que le vide, au pied de cette tour. Rien que les bras d’un « vicomte », un hôte de passage aussi paumé que moi, et qui va bientôt dégrafer ma robe, après une autre lampée de blanc…

Après une étreinte parfaitement médiocre – mais je soupçonnais qu’elle s’en fichait, ayant fait le tour de la question il y a longtemps, n’aspirant plus qu’à l’indispensable, soit la chaleur du corps d’un homme contre sa peau – elle alla prendre sa douche, qui fut assez longue pour me permettre d’explorer le contenu de son sac à main ainsi que celui de quelques tiroirs. Je n’y trouvai aucun document concernant de près ou de loin le trafic d’armes. Il n’y avait que des dépliants publicitaires sur quelques courses nautiques organisées par Mac Cormack. Je m’emparai ensuite de son i-phone, qui n’était pas protégé par un mot de passe – étrange au vu de ses activités sensibles. Ses messages, un fatras de banalités : émoticônes, lieux de rendez-vous, rappels, propos insignifiants. Si Mac Cormack n’était pas une couverture, que faisait donc Amara chez lui ? Avait-elle eu la présence d’esprit d’infiltrer son entreprise, afin de mieux surveiller Esfahani, pour nous ?

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