Fund raising

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Les hommes avaient retrouvé un langage commun : le globish. Du coup, ils avaient construit une nouvelle tour de Babel, qui s’appelait Burj Khalifa. Sa flèche de huit cent trente mètres paraissait infinie, car elle se perdait dans les cieux. Pas une semaine sans qu’un forum global, un festival culinaire global, une foire globale d’art contemporain ne s’y déroulât. On y parlait travail féminin, défis climatiques, nouvelles technologies.

Autour de la vieille ville hindoue, provinciale, âpre, retorse et marchande, l’émir de Dubaï avait créé une fantasmagorie pour VIPs. Quand on ne défiait pas la gravitation, on s’en prenait aux flots, comme l’Eternel quand il écarta ceux de la mer rouge pour Moïse. En effet, pour construire Burj-al-Ahrab, cet hôtel huit étoiles en forme de voile, les architectes avaient excavé la mer, sculptant une île en creux protégée par un barrage en enclos, sur laquelle ils avaient fondé leur nef immobile. On abolissait le climat, en logeant une station de ski au cœur du Mall of the Emirates, où les bourgeoises locales déposaient leur progéniture, afin de se vouer pleinement au culte du Veau d’or, dont les totems modernes se nommaient Rolex, Cartier, Chanel ou Louboutin.

Ici, nulle place pour l’affabilité et la camaraderie d’Abu Dhabi. Abu Dhabi le carrefour des voyageurs, le rendez-vous des damnés et des paumés de tout rang, pleine de la tendresse de l’homme qui a brûlé ses vaisseaux. Abu Dhabi la ville de ceux qui n’ont plus rien à perdre, qui tentent leur chance à chaque ruée vers l’or, comme celle de 1849 qui donna si justement son nom aux 49ers.

Dubaï c’était le domaine des Dieux, de la jet-set hors-sol, des Clooney, Nadal, et autres Beckham, et tout un peuple de roquets en uniformes quadrillait la ville, surveillant le commun des mortels afin d’éviter tout sacrilège, tout contact oculaire ou verbal avec les Dieux. Ceux-ci se cantonnaient à leurs quartiers exclusifs, les salons privés d’Atlantis, leurs villas du Palm Jumeirah, les suites à dix mille euros de Burj-al-Ahrab… et cette mentalité de caste affectait toute la société, elle s’était diffusée du sommet vers la base ; chacun était le VIP d’un autre et cirait les pompes d’un troisième ; nul lieu n’échappait à cette ambiance exécrable, si ce n’est peut-être le rez-de-chaussée de l’hôtel Astoria, une sorte de 49er local, un ghetto pour ceux qui ignoraient ou refusaient les règles de jeu.

Le VIP du jour s’appelait Loïc Peyron. Mac Cormack avait organisé un fund raising event de prestige, et j’avais convaincu Jane de m’y laisser m’incruster. Je commençais à douter que sa boîte fût une couverture, et je voulais en avoir le cœur net. Esfahani devait logiquement s’y trouver ; j’espérais me faire une opinion en surveillant leurs conversations ; certes, si trafic il y avait, ils n’en parleraient pas ouvertement, mais l’intonation des voix me renseignerait.

Çà et là, des cheiks débonnaires déambulaient, avec leurs keffiehs arrangés de mille façons différentes – seule coquetterie autorisée par l’austérité wahhabite. On distinguait deux groupes. L’un, agglutiné autour de Loïck Peyron, où je reconnus sans peine Esfahani, mais composé majoritairement de jeunes européennes au physique avantageux, impeccablement moulées dans des robes qui s’arrêtaient à mi-cuisses, maquillées avec goût et juchées sur de coûteuses chaussures à talons. J’y repérais également Jane, qui, parmi ces piquantes demoiselles, évoquait irrésistiblement une vieille friteuse. Elle avait beau décocher des œillades à Peyron, elle n’avait aucune chance. L’autre groupe rassemblait les séides du Voyageur, que Mac Cormack avait réussi à débaucher, et que l’offre variée de boissons alcoolisées avait sans doute séduit.

Malgré sa fascination pour l’ancien skipper de Oman Sail Renaissance, entre autres, Jane se détacha de l’aréopage de groupies pour venir m’accueillir. Elle avait descendu quelques verres de vin blanc.

-- Un vrai mec, ça fait toujours de l’effet, déclara-t-elle sans ambages. Aucune de ces filles ne lui résisterait trente secondes, et moi encore moins. Cet homme a tout gagné. Il a relevé tous les défis. Et il a quand même trouvé le temps de faire quatre enfants à sa femme. Si l’on me proposait sa place, je renoncerais même à ma carrière… Je tolèrerais toutes ses passades, c’est même flatteur de partager son homme avec de pareilles beautés…

-- Tu ne le trouves pas commun, physiquement ?

-- Son regard est intense. Celui de l’homme qui brave le danger… J’imagine son corps couvert de cicatrices et de bleus, je me vois les baiser un par un, chacun associé à une victoire : la Transat Anglaise, le Jules Verne, la Route du Rhum…

-- Tu as trop lu Barbara Cartland.

-- Les cheveux grisonnants resteront toujours follement excitants pour une femme, même une femme qui a vécu et accumulé les réussites professionnelles. Une étude récente de Psychologies Magazine établit, sans aucune ambigüité, que, de façon cohérente, dans tous les sondages, les célébrités masculines les plus attirantes ont passé la cinquantaine…

Je la préférais en mode alcoolique désespérée plutôt qu’en diplômée qui pontifiait sur sa réussite. Nous nous approchâmes du groupe qui orbitait autour de Loïc Peyron. Celui-ci dissertait avec passion sur des points nautiques de la plus haute technicité, tandis que ses admiratrices feignaient un vif intérêt.

-- Six cent soixante sept mètres carrés de voilure au portant, disait-il. Voilà ce que la structure carbone-nomex de nos trimarans contemporains nous permet d’atteindre.

-- Ce n’est plus un bateau, c’est un avion, s’esclaffa une gourde en prenant bien soin de faire balloter sa poitrine afin d’offrir au skipper une vue plongeante sur le clivage de ses mamelles.

-- Vous ne croyez pas si bien dire. Il m’arrive de ne plus toucher l’eau sur plusieurs dizaines de mètres.

-- Le monocoque n’est-il pas plus romantique ? demanda une rousse trop maquillée en le regardant d’un air équivoque.

-- C’est au niveau de l’architecture nautique que se situe la différence, répliqua doctement Peyron, insensible au langage corporel de la demoiselle. La structure des contraintes mécaniques auxquelles est soumise la coque n’est pas du tout la même. Nous avons affaire à un tout autre concept. Grâce aux progrès de l’informatique, le calcul des structures par la méthode des éléments finis a pris son envol. Les chantiers nautiques spécialisés dans la course au large se disputent désormais les jeunes ingénieurs spécialistes du tenseur des contraintes de Cauchy…

-- Comme il parle bien, me dit Jane. Qu’est-ce donc que le tenseur des contraintes ?

-- Je ne me souviens plus, lui répondis-je. Une histoire de maillage de la matière…

-- Je me verrais bien maillée par un tenseur, avant que Peyron ne me soumette à la contrainte…

-- Je vois que l’alcool te donne de l’humour.

-- Les hommes m’ont toujours préférée bourrée…

Elle se rapprocha de moi et glissa son doigt derrière mon pantalon, à hauteur de la ceinture, caressant doucement le haut de mes reins. A défaut de Loïc Peyron, un détective raté, déjà essayé, ferait l’affaire. Sous ces latitudes, il ne fallait pas être difficile.

-- Le foc à enrouleur, reprenait Peyron impavide, n’est pas sans inconvénient. Afin d’économiser du poids, on a opté pour des profilés alu peu robustes. Certes, avec un point d’amure tournant et un tambour démontable, l’utilisation en étai creux est possible. Mais j’en connais plus d’un qui ont cassé, payant ainsi leur fascination excessive pour les gadgets techniques…

-- Etre utilisée en étai creux n’est pas sans charme, disait-elle, ne dédaignant pas un peu de lourdeur gauloise.

Je laissai Jane contempler son idole et me dirigeai vers le cercle des groupies de Kermadec. Le Voyageur se tenait en retrait, observant la conversation d’un air narquois. Il avait sans doute bu deux fois plus que Jane, mais tenait bien mieux l’alcool.

Mac Cormack était aux prises avec un petit homme noiraud, vêtu d’un costume sombre au pantalon trop court, et d’une chemise blafarde de mauvaise qualité. Il se nommait Suraj Visvanathan, et représentait un certain prince Abdul Karim. Il parlait très vite, avec un fort accent indien, mais dans un anglais impeccable, et semblait très animé.

-- Le prince Abdul Karim, disait-il, est particulièrement désireux de contribuer à la course que vous organisez. C’est un immense admirateur de Loïc Peyron. Il apprécie vos talents et se montrerait très généreux si vous convainquiez M. de Kermadec de participer.

-- Nous prenons acte du vif intérêt du prince, mais nous ne voulons pas diluer notre mécénat.

-- Le prince est tout à fait disposé à contribuer au financement de la course sans que son nom soit mentionné.

-- Je vous remercie, M. Visvanathan. Mais je crains que si le grand public apprenait sa participation, à la suite de quelque indiscrétion, notre image de marque…

-- L’attaché de presse de son Altesse a opposé un démenti formel aux accusations qui…

-- J’entends bien…

-- La partie adverse n’a pu produire la moindre preuve, et l’ambassadeur du Royaume d’Arabie Saoudite a protesté officiellement, demandant la mise à pied du district attorney.… Les avocats du Prince ont poursuivi tous les organes médiatiques, je devrais dire tous les torchons, tous les rebuts de caniveau, qui se sont permis de colporter ces ignobles rumeurs… Et dans le monde arabe, le petit peuple y voit la main des sionistes, toujours prompts à salir la terre du Prophète. Votre collaboration nous aiderait à désamorcer la situation.

-- Vous comprendrez, Suraj, que mon entreprise ne peut prendre un pareil risque. Une question d’image de marque.

-- Le Prince pensait que vous éprouviez pour lui une réelle amitié et comptait sur vous pour l’aider à laver cet affront…

-- J’ai un infini respect pour son Altesse et je crois l’avoir suffisamment prouvé. Mais il s’agit d’un événement sensible sur le plan médiatique, et je ne peux prendre aucun risque. Je comprends que le prince en soit choqué et meurtri, mais si nous acceptions votre offre, les autres sponsors se retireraient et la course ne pourrait avoir lieu. Je n’ai pas la moindre prise sur ce genre de choses.

-- Vous n’ignorez pas que le prince détient des participations financières stratégiques dans bien des multinationales, et notamment de nombreux groupes de presse. Il peut s’assurer de leur discrétion. A l’inverse, il serait regrettable que sous l’emprise du dépit, il fasse usage de ses leviers pour vous nuire. Comprenez-moi. Je ne suis nullement en train de vous menacer. Je ne formule cette remarque qu’à titre personnel. Mais vous savez comme moi que le prince est un impulsif. Nos accusateurs tablent d’ailleurs là-dessus.

Tout avait commencé lorsque les flics de Beverly Hills avaient récupéré une fille couverte de plaies, à moitié nue, qui sanglotait accroupie sur le trottoir de Santa Monica Boulevard. Cette Ukrainienne avait été recrutée comme domestique par le prince Abdul Karim, qui avait loué une villa de trente-sept millions de dollars pour y organiser des parties fines pendant un mois. La pauvre n’avait pas compris le concept de bonniche selon le Prince, qui implique une totale appartenance sexuelle. Elle avait subi, en quelque sorte, un choc de culture. Le Prince envoyait des rabatteurs, qui lui ramenaient chaque soir des dizaines de putains. D’après la déposition de l’Ukrainienne, il l’avait attachée avec des menottes à un radiateur, pour la forcer à le regarder sodomiser l’un de ses maîtres d’hôtel. Elle avait dû endurer, ainsi que deux autres domestiques, ses goûts bizarres. Il appréciait les flatulences féminines, et avait insisté pour qu’elles se vautrent nues au fond de sa baignoire vide afin qu’il puisse uriner sur elles. Il voulait qu’elles se relayent pour lui lécher l’anus. Abdul Karim carburait à la cocaïne, renouvelant ses lignes dès qu’il « redescendait ». Sous l’emprise de cette substance, il ne tolérait pas qu’on lui résiste. Coups et menaces de mort attendaient celle qui lui disait non.

-- Tu n’es pas une femme. Tu n’es rien, leur disait-il, avec son regard fiévreux aux pupilles dilatées.

Ce qu’il voulait dire, évidemment, c’était plutôt : « Tu es une femme, donc rien ».

Au cours de l’enquête, d’autres détails sordides avaient émergé. Le cadavre d’un serviteur soudanais, violé à plusieurs reprises, avait été retrouvé dans le vide-ordures d’un hôtel de Londres. Plusieurs des call-girls que le prince avait convoquées n’ont jamais été revues. On l’accusait aussi d’avoir, par sa morgue, causé une bousculade au Hajj, laquelle avait tué plus de deux mille pèlerins. Sa suite, composée de pas moins de deux cent barbouzes et cent cinquante courtisans, avait forcé une horde de pauvres gens venus des quatre coins de la Oumma à se fondre dans la foule déjà compacte qui se pressait autour de la Kaaba, ce qui avait déclenché le désastre.

Dès le début du procès, après avoir payé sa caution, le Prince s’était enfui dans son jet privé en Arabie Saoudite (évitant de commettre la même erreur que Dominique Strauss-Kahn qui avait, lui, voulu emprunter un avion de ligne). Il avait mobilisé une armée d’avocats pour sa défense et niait tout en bloc.

Mac Cormack avait bien fait les choses, affrétant une limousine qui nous ramenait, Jane, Kermadec et moi, dans nos pénates de la capitale. Le long de Sheikh Zayed Road défilaient les gratte-ciels stratosphériques, échevelés, lumineux, qu’on aurait dits conçus pour une nouvelle élite extra-terrestre, venue d’une planète démesurée et qui, contrairement à nous autres humains, ne survivait que dans cette grandiose apesanteur minérale.

Jo proposa de prendre un dernier mocktail dans un bar select de Dubaï Marina. C’était une longue darse artificielle peuplée de yachts luxueux et bordée de promenades piétonnières, au pied de tours interminables aux architectures élégantes et audacieuses. Le quartier, à vingt kilomètres du centre, était une ville à part entière.

Pendant que je sirotais un mélange de jus de grenade, mangue et citron, Jane interrogeait Kermadec.

-- Ce prince Abdul Karim, est-ce celui dont les tabloïds ont parlé ?

-- Lui-même. Un homme comme on n’en fait plus. Un vrai seigneur. Un aristocrate étranger à notre époque mesquine, avec son souci futile des inférieurs. Un homme de tempérament, une sorte de croisement entre Des Esseintes et Gengis Khan. Un homme qui, lorsque la dope se raréfie, contraint de redescendre sur terre, s’avère le plus exquis des camarades. Un homme qui nourrit une authentique passion pour l’art délicat de la voile, un admirateur de Jean-Louis de Kermadec de Quéméven, ici présent et qui se demande ce qu’il fout dans ce bar sans licence avec ses jus de fruits insipides pour bonnes femmes, alors que le 49er ne ferme que dans deux heures…

-- David négociait avec lui ?

-- Dès que le Prince apprit que David organisait une étape de la Volvo, il lui a offert son soutien. Il l’a invité sur son bateau, une élégante goélette mouillée à Djeddah, il lui a fait visiter son palais féérique, où n’entrent que ses intimes et quelques courtisanes. Il l’a invité à des parties de chasse au faucon. Tout cela pour l’amour de la voile et pour l’admiration de Jean-Louis de Kermadec de Quéméven de Locmaria. C’était l’argent le plus facile que David eût jamais engrangé. Les dossiers étaient prêts, il ne manquait que quelques signatures, qu’on fêterait dignement, sur une île louée par le prince aux Bahamas, le champagne coulerait à flot, il y aurait de la coke dans les tiroirs et des filles en maillot de bain dans toutes les penderies, et voilà qu’éclate ce risible scandale. Alors David comprend qu’il ne peut plus accepter l’argent du Prince. Il se tourne vers d’autres mécènes, comme cet Esfahani que vous avez peut-être croisé à cette soirée. Il tente de ménager la susceptibilité d’Abdul Karim, avec ses modestes moyens d’Irlandais un peu obtus, il trouve des trésors d’euphémisme et de diplomatie. Mais le Prince ne comprend rien. Comment des filles tabassées pour le plaisir, comment des rien du tout qu’il n’a fait qu’enculer, pourraient-ils altérer la sincère amitié qui le lie à David, et faire échouer ce merveilleux projet sportif ? Le Prince pense que le monde est devenu fou. Il y a tout juste deux générations, ses ancêtres faisaient décapiter les gueux qui leur déplaisaient. C’était parfaitement normal et ça donnait tout son sel à la vie. Depuis, pendant qu’il avait le dos tourné, des ligues de vertu soupçonneuses ont pris le parti des esclaves ; ces nullités ont désormais des droits, au nom desquels on l’empêche de s’amuser.

-- La violence faite aux femmes est une cause qui m’est chère. Larry se montrait d’une cruauté mentale inouïe lorsqu’il contrôlait mes relevés de carte de crédit. Mais j’avoue être fascinée par les grands prédateurs. Si Peyron brave le danger, le Prince est le danger.

-- Un peu de sincérité ne fait pas de mal ! Bien que ce ne soit pas ton fort…

-- Comment cela ?

-- La « violence faite aux femmes »…

-- Tu ne trouves pas cela révoltant ? Tu ne penses pas que les Nations Unies, les ONG, devraient sensibiliser l’opinion publique mondiale sur cette question ?

-- Bien entendu ; la violence faite aux femmes m’a toujours révolté ; mais je ne suis pas certain qu’elle révolte les femmes autant que moi…

-- Comment oses-tu proférer de telles horreurs ? Toujours de la provocation et du sarcasme !

-- Pas tout à fait... Lorsque l’on voit la littérature érotique écrite par les femmes, et celle qu’elles lisent, ça laisse songeur.

-- Et vous donc, qui rêvez d’objets sexuels… de domination… de sévices… comme ce prince…

-- Nous rêvons de la même chose que vous, mais nous nous voyons en bourreaux plutôt qu’en victimes.

-- Tu es un loser, il n’y a plus que les putes qui veulent de toi, alors tu débloques. Tu vois le monde à travers les lentilles déformantes de la putasserie dans laquelle tu baignes.

-- Peut-être. Il y a dix ans, les élèves d’une école de commerce m’avaient invité à donner une conférence sur le leadership. J’avais accepté, ne sachant trop ce que j’allais leur dire, car je n’avais rien d’un meneur d’hommes. Mais on disait le cocktail somptueux. La conférence avait lieu dans un de ces énormes hôtels, qui abritent sept ou huit colloques tous les week-ends. Je m’étais trompé de salle, et entrai dans une réunion féministe. L’intervenante était petite, brune, frisée, cagneuse et livide avec ses lunettes épaisses. L’amour charnel lui faisait horreur. Elle n’y voyait que femmes soumises, souillées, maculées, fendues et labourées dans des positions humiliantes par des mâles bestiaux et sadiques. Tout cela la révoltait d’autant plus qu’il y en avait qui acquiesçaient, qui y trouvaient leur plénitude… Pour ces féministes, l’hétérosexualité était un scandale permanent. Elles rêvaient d’un monde sans hommes, peuplé de poupées diaphanes et consciencieuses, animées par la conformité de leur routine professionnelle. Mais le scandale de la possession, c’était celui de la vie même ; les vrais pervers, ce sont ceux que scandalise la vie. On ne les trouve que chez les peuples en phase terminale…

-- Tu vas finir par m’expliquer que cet Abdul Karim est un type complètement normal.

-- Tu as beau en mourir d’envie, David ne t’enverra jamais négocier avec lui.

-- J’aurais trop peur… Je n’oserais pas…

-- Les liens sont rompus. Il n’y aura plus d’affaire avec Abdul Karim. Même dans dix ans. Même s’il est complètement blanchi. Et je ne t’apprendrai rien si je te dis que tu es un peu trop ordinaire pour un pareil seigneur.

-- Ordinaire ? Avec mon master ? Mes médailles d’arts martiaux ? Mes language skills ?

-- Cela peut sans doute impressionner tes petits copains anglais, mais un homme tel que le Prince exige d’une femme d’autres qualités.

-- Qu’est-ce qui te prouve que je ne les ai pas, ces « autres » qualités ?

-- Janice, la femme totale ! s’esclaffa le Voyageur.

-- Et pourquoi pas ?

Je commençais presque à ressentir de la sympathie pour elle, à mesure que se craquelait son vernis exaspérant de career woman anglo-saxonne. Au fond, lorsqu’elle remballait ses attitudes stéréotypées, se révélait une sorte de personnage, pas aussi flambloyant que Kermadec, mais incisif, drôle et sophistiqué ; que ce personnage fût enfermé dans cette chair laiteuse, dans ces rotondités vulgaires, qu’il s’exprimât au travers de ce visage commun, si fréquent parmi les caissières de supermarché, à Southampton ou Norwich, ne faisait qu’ajouter à son étrangeté.

Je n’ai pas réussi à lui dire non, lorsqu’elle m’a demandé de venir dormir chez moi. Nous avions tous les deux trop bu et notre étreinte nous conduisit aux frontières du lesbianisme ; mon sexe irrémédiablement mou se contentait de titiller sa vulve, assez élargie cependant par sa longue expérience pour autoriser un embryon de pénétration. Nous nous abandonnions à des caresses indolentes et tendres, autant que dénuées d’ambition ; c’était comme une couveuse stérile, cela pouvait durer une vie entière tout en la privant de son contenu ; une soupe amniotique qui ravalait l’homme à sa condition de fœtus, ou plutôt le décomposait en une agglomération visqueuse de cellules vaguement érotisées, que ne reliait entre elles qu’un flux nerveux de basse intensité.

-- J’aime quand c’est petit et mou, décréta-t-elle au sortir de la douche. On a l’impression d’être avec un bébé ; je m’imaginais mettre de la crème sur tes fesses lisses avant de t’enfiler une couche-culotte. Comme tu frottais ta verge au repos, tantôt contre le seuil de ma chatte, tantôt contre mon clitoris, te prenant pour mon bébé, je sentais un plaisir tendre irradier tout mon corps à partir du bas-ventre. Je le sentais se diffuser lentement, très lentement. D’abord le haut des cuisses, avec des légers spasmes. Puis l’abdomen, avec une délicieuse impression de peur. Ensuite mes tétons, qui se dressaient vers le ciel ; les pieds qui me piquaient ; la gorge et les tempes qui frémissaient ; les images de chairs roses et douces frottées, entremêlées, pareilles à des pétales de fleurs, se bousculaient dans ma tête… Et cette impression de sécurité, ce sentiment d’avoir apprivoisé l’homme pour n’en conserver que le côté protecteur. Il y a chez vous un côté chien à l’affût, toujours prêt à sortir sa queue, à nous coincer sur un divan, à nous palper là où il ne faut pas avec vos mains trop chaudes. Tout à l’heure, j’ai pu baisser ma garde, m’abandonner complètement.

Pendant qu’elle se rhabillait, je consultai mes mails. Il y avait un océan de spam, et je faillis détruire le message de Dave. Celui-ci m’expliquait en substance que le Quai des Orfèvres avait décortiqué les listes de passagers sur tous les vols à destination de l’Ouzbékistan, à partir d’une date où la présence d’Amara aux Emirats était encore certaine.

Elle n’avait pris aucun de ces vols.

Amara Kamalova n’avait pas quitté Abu Dhabi.

A moins qu’elle n’ait eu l’intention de rentrer à Boukhara à pied, à cheval, en voiture… ou en bateau à voile.

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