Splendeur et misère des courtisanes

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Le lendemain matin, j’étais crevé ; certes non à cause de nos ébats protozoaires, mais parce que j’avais gambergé toute la nuit. D’expérience, je savais que c’était bon signe. Mais il fallait lutter contre les battements de cœur qui m’explosaient les tempes, car chez moi, l’insomnie ressemble à une mauvaise cuite.

Une nouvelle pièce venait d’apparaître sur l’échiquier : le prince Abdul Karim, sorte de pendant saoudien d’Esfahani, quoique bien plus considérable. A eux deux, ils formaient les deux plateaux d’une balance qui reposait sur un couteau triangulaire dont les sommets s’appelaient David Mac Cormack, Jean-Louis de Kermadec et Amara Kamalova.

Si, comme je le croyais, la boîte de Mac Cormack servait de conduit financier, alors le versement du prince pouvait constituer en réalité un pot-de-vin, du moins en partie. A quelle fin ? On savait que les Saoud faisaient dans leur culotte avec les programmes d’armement iraniens. Les informations glanées par Amara auprès d’Esfahani étaient précieuses pour le Prince. Encore eût-il fallu que David les laissât filer, trahissant ainsi ses chefs. Peut-être jouait-il double jeu ; peut-être, au contraire, les services anglais l’y avaient encouragé, y trouvant leur compte ; peut-être, enfin, n’agissait-il que comme prestataire auprès de divers clients, sans loyauté aucune. Quoiqu’il en soit, si Amara avait été indiscrète, Esfahani aurait pu l’éliminer, ayant compris qu’elle roulait aussi pour le Prince. Ou bien Mac Cormack, pour se débarrasser de cette employée peu fiable, et qui en savait trop. Ou encore le Prince lui-même, pour avoir grillé l’affaire. On l’imagine alors joignant l’utile à l’agréable, selon ses goûts sadiques…

Avec le Prince, on avait affaire à un érotomane. Comme Kermadec, version brutale. Et qui devait s’alimenter en putains, en chair fraîche renouvelée ; tout en se rendant régulièrement à Abu Dhabi afin d’y régler ses affaires sportives. Or, où trouver des putains à Abu Dhabi, si ce n’est au 49er ? … Où il avait pu rencontrer indûment Amala, ce qui eût tout fait basculer. Où il y avait peut-être cinq ou six filles, déjà entrevues à travers la brume diaphane de fumée de tabac, qui pourraient m’apprendre quelque chose sur Abdul Karim…

Comme le bombyx, l’homme ne demande qu’à s’envelopper d’un cocon ouaté. Et le 49er, avec ses grues étourdies par leur propre tabagie, était le plus doux des cocons. Vissé à sa place habituelle, son incontournable pinte de Kilkenny dans la main droite, deux Tartares gluantes agrippées au bras gauche, le Voyageur pérorait avec deux anglais qui ne l’écoutaient que distraitement. Le volume sonore de l’orchestre ne facilitait pas l’écoute de son discours, par ailleurs légèrement incohérent et ponctué de borborygmes alcooliques.

La tabagie frisait l’insupportable. Des larmes coulaient de mes yeux rougis. Le groupe avait abandonné la scène, les haut-parleurs crachaient des éructations tonitruantes, dans une langue inconnue. Une sorte de naine chinoise, particulièrement laide, s’était approchée de moi. Elle m’enfourna dans le bec un nugget brûlant et insipide, aux relents de mauvaise purée. Elle empoigna ma main d’un geste autoritaire, me forçant à palper la peau grumeleuse de ses cuisses, parsemée de scories. Je n’entendais rien de ce qu’elle me disait à l’oreille, la musique et son accent oblitérant toute possibilité d’intelligence.

-- A moins que, comme moi, tu ne projettes de cocher toutes les cases, je te déconseille cette Chinoise, me dit le Voyageur. Elle est autant faite pour ce métier que moi pour être courtier en assurances. Au fil du temps, j’ai d’ailleurs catalogué les putains selon leur ethnicité, et bien qu’il ne fasse pas bon véhiculer les stéréotypes, ceux-ci se sont avérés, à ma surprise, remarquablement exacts. Et mon petit doigt me souffle que la femme dite « honnête », dans son comportement au lit, diffère fort peu de sa congénère professionnelle, bien qu’en matière de femmes honnêtes mon expérience reste fort limitée – à vrai dire elles m’assomment. Avec elles, j’ai toujours l’impression de passer un examen…

Comment amener la conversation sur Abdul Karim ?

--… dont il m’incombe de deviner le règlement, après une course d’obstacles énigmatique faite de lapins posés, de questions laissées sans réponses, de moues dont on ne saura jamais la cause, de messages envoyés dans le vide, de regards équivoques, d’hypocrites promesses… Pouah ! Fi donc ! Plus jamais ça ! Alors qu’ici il suffit d’un échange de regards pour entendre un rassurant do you want to fuck me… Nos aïeux avaient su neutraliser cet épuisant gymkhana par une remarquable invention : le mariage arrangé…

-- Comme chez les Arabes ?

-- Comme chez les Arabes, et comme partout, durant des millénaires. Si j’avais connu cette bénédiction, je n’aurais sans doute jamais pu développer ma connaissance approfondie de ce pôle quintessentiel de la féminité que représente la prostituée ; connaissance perdue pour l’humanité, à moins que je ne me décide à rédiger une sorte de Que sais-je ou de guide Marabout de la fille publique.

Le Voyageur ne désirait parler que de lui-même. Il fallait le laisser filer. Après tout, j’apprendrais peut-être quelque chose – car, enjeu de la prochaine étape de la course organisée par Mac Cormack, qu’il connaissait bien ainsi que le Prince, il se trouvait au cœur de l’intrigue. Et puis, comme il était question de putes, j’aurais peut-être l’occasion de lui reglisser une allusion au Prince.

-- La Chinoise, reprit-il, même naine, même laide, est une bonne professionnelle. Là est d’ailleurs tout le problème. Elle ne baise pas, elle fait son taf. Son zèle stakhanoviste, encore infecté de propagande marxiste-léniniste, n’a d’égal que son manque de plaisir. Avec elle, on a exactement ce pour quoi on a payé. Rien de plus, rien de moins. Ajoutons qu’elle éprouve une répugnance instinctive pour l’homme blanc, due peut-être à une incompatibilité d’odeurs corporelles. Lorsque celui-ci s’avère velu, elle se raidit – non que sa répugnance augmente, mais elle pense avoir affaire à une anomalie de la nature. La Chinoise préfère baiser en duo ; ainsi, elle trompe son ennui par une conversation futile avec sa partenaire, véloce et impénétrable pour le client. Impénétrable, voilà l’épithète qui résume toute la pute chinoise. Sa chatte peut bien être béante, la Chinoise ne sera jamais pénétrée.

-- Il vous en reste beaucoup à …

-- Regarde autour de toi ! ça grouille ! On en trouve dans tous les coins. Je suis loin du compte, et pourtant je n’ai plus rien à attendre. Mais l’impératif du Grand Chelem est catégorique.

-- Tous les clients ne partagent pas votre opinion…

-- La Chinoise cible de gros balourds anglo-saxons, plutôt âgés. Elle présente bien, elle leur vend l’illusion d’avoir dégoté une trophy wife, pour une heure. Ils baisent peu, souvent bourrés quand ils l’amènent dans leur hôtel. Chacun y trouve son compte.

-- Elles sont nombreuses, ça donnerait envie d’en prendre plusieurs à la fois, dis-je maladroitement.

-- Ça arrive. Mais ça ne concerne que ceux de la haute, qui peuvent aligner l’oseille. Car elles ne font pas de prix de gros…

-- Ils viennent se servir ici, « ceux de la haute » ?

-- Que oui ! D’abord parce que le bas de gamme est bien plus bandant qu’une catin sophistiquée qui joue les grandes dames, alors qu’elle n’a même pas de conversation ; ensuite parce que pour se monter une orgie improvisée, sur le coup de minuit, rien de mieux que le 49er… Mais que vois-je ? Comment se porte ma gazelle préférée ?

Une Africaine flamboyante, pleine de défi dans son regard, en robe courte, portée par deux jambes lustrées comme une carrosserie de Jaguar, venait de s’inviter au bar. Une Nigériane qu’il avait visiblement sautée. Elle ne cherchait qu’à se faire payer un verre. Ne m’ayant rien appris, elle nous quitta, une fois atteint son but. Elle avait saboté mon laborieux effort pour faire dévier la conversation :

-- Quelle adorable fille ! Quelle bonne camarade ! On l’emmènerait presque à la plage ! Dommage qu’au lit… La Négresse est une sorte de pendant à la Chinoise : humour acéré, racolage agressif, plaisir médiocre. Si la Chinoise s’emploie en bonne ouvrière, au lit l’Africaine donne l’impression de s’en foutre complètement, ce qui est rafraîchissant. Si la Chinoise est action : massage, va-et-vient remuant, fellation marathonienne, ce qui devient vite fastidieux, la Négresse n’est que chair. On ne peut que louer la perfection animale des formes, pour autant que son derrière ne soit pas trop proéminent. On sent que, là-bas, la civilisation n’a pas encore opéré son travail de sape, que la différenciation des sexes n’a pas été abolie, que la séduction opère encore selon des mécanismes instinctifs, stimuli visuels, phéromones, qu’elle n’a besoin ni de mise en scène factice, ni de cérébralité perverse…

Kermadec se plaignait de ces prostituées frigides ; pourtant, avec son approche clinique de la débauche, il ne cherchait pas le plaisir. Les femmes étaient des spécimens de papillons, à épingler correctement sur leur tableau. Leur volupté ne le concernait que comme élément de cette classification, au même titre que leur ethnicité dont il faisait tant de cas, ou que leurs tarifs et leurs pratiques.

-- Sans mon grand chelem, je ne prendrais que des Latinas ou des filles de l’Est. Elles ont une vraie technicité pornographique. Elles peuvent être drôles, affectueuses, tendres, dans la mesure permise par ces relations tarifées. Je ne parle pas bien entendu de celles qui ont un grain, les nymphomanes, celles qui tombent amoureuses de tous les hommes.

-- Ça existe ?

-- La plupart des filles font ce métier par choix. Il n’y a pas que la vénalité. Il y a aussi le goût. Les bien-pensants ne voient qu’exploitation, domination, trafics ; il y a aussi de la camaraderie, du plaisir partagé, une communion dans la détresse. Mais celles qui aiment ça, sont les plus exposées aux réseaux criminels et aux psychopathes.

-- Tu en connais ?

-- J’ai vu bien des filles d’ici disparaître sans prévenir. On ne saura jamais comment elles ont fini.

-- D’autant qu’on trouve dans la région de puissants prédateurs, jamais inquiétés ? Comme ce Prince…

-- Abdul Karim ? Un innocent. Il n’a jamais forcé personne. Les filles vont chez lui en pleine connaissance de cause. Un excellent ami, un as du polo, un bel handicap au golf… Les vrais tordus, c’est en Europe qu’on les trouve, protégés par des réseaux de procureurs, abrités derrière leurs associations humanitaires, leur aide à la petite enfance, leurs centres pour handicapés…

Il ne fallait pas lâcher le poisson :

-- Abdul Karim, il venait se servir ici, interrompis-je ?

-- Possible. Mais risqué. C’est dans les dictatures qu’on voit le moins de flics parce qu’ils sont tous en civil. Tous les clubs sont infiltrés, tout comme la moitié des chauffeurs de taxi pakistanais sont des indics. Pénalement, il ne risque rien, mais moins il se montre, moins il s’expose aux tartuffes. Or, comme moults tartuffes ont du fric, voire de l’influence, mieux vaut se les concilier. En plus, même s’il était venu, les filles ne diraient rien. Secret professionnel.

-- Inutile de les interroger ?

« Tu es vraiment le roi des cons », me dis-je.

-- Pour quoi faire ? Tu es de la police ?

« Et voilà ! » Je n’espérais plus qu’une chose : qu’il fût assez bourré pour oublier notre conversation, dès le lendemain.

-- Après tout, je n’en ai rien à branler. Abdul Karim est assez grand pour se défendre tout seul. Avec ce qu’il a sur le dos, ce n’est pas du menu fretin comme toi qui va l’impressionner. Et si une fille revient ici après s’être fait troncher par lui, c’est qu’elle n’a rien à lui reprocher. Et, si c’était le cas, elle parlerait encore moins.

Je balbutiais quelques excuses stupides, m’inventant un poste absurde dans le marketing, dans lequel, par zèle, afin de mieux « cerner le marché », à savoir les expats esseulés qui hantaient les bars du Golfe, je ne négligeai aucune information.

-- Il y aurait peut-être cette fille… une bavarde… Une bonne baiseuse, mais, après, il faut qu’elle déballe son sac. C’est plus fort qu’elle.

Il me désigna du menton une Tartare assise au bar, vêtue d’une robe sombre ; elle avait un port de danseuse, elle dévisageait les hommes d’un air soupçonneux, leur faisant bien comprendre qu’elle n’allait pas avec n’importe qui.

-- Marina. Une Tadjik. Divorcée. Quatre enfants. Un jour, elle s’est entichée d’un client au point d’en devenir jalouse. Elle ne tolérait pas qu’il aille avec d’autres filles. Elle avait décidé, sans lui demander son avis, que lorsqu’il couchait avec une autre fille, c’était un affront, tandis que pour elle, sucer la dixième bite de la journée, ne relevait que de la conscience professionnelle. En somme, elle ne pouvait faire autrement, tandis qu’en en choisissant d’autres, il l’insultait délibérément. Elle l’autorisait uniquement à honorer sa légitime ; cette alternance la mettait symboliquement sur le même plan. Elle ne pouvait comprendre qu’un homme pût rechercher la compagnie d’une pute, l’estimant plus que toutes les autres femmes, sans jamais envisager de faire sa vie avec elle. Après leurs réconciliations, elle lui faisait de grosses ristournes. Je les ai vus se battre, un soir, quand elle avait un peu trop abusé de la piquette australienne du 49er. Elle l’avait griffé avec ses ongles acérés, enduits de laque noire. Il saignait de partout. C’était un robuste gaillard, il avait mis son point d’honneur à ne pas riposter, craignant de ne pas contrôler sa force. Elle avait déchiré sa chemise et couvert son torse de morsures. Elle lui aurait arraché les yeux. Elle n’avait pas supporté qu’il aille à la Chinese room avec Amira. Parce que coucher avec Amira, Amira la moche qui voulait qu’on lui lèche la chatte, Amira qui faisait ça pour le plaisir, c’était le comble de la trahison. Si encore il s’était levé une lolita pour lui décharger son foutre rapidement, par derrière, dans l’indifférence, elle aurait compris, mais Amira…

Il lui fit signe. Les filles ne refusaient jamais un verre. Ça rapportait au bar, qui les laissait entrer gratis, pas comme les clients. Elle commanda un piccolo, soft-drink insipide au vague arôme de violette, servi dans une flûte étriquée. Toutes les filles en buvaient. Il faut rester sobre, quand on travaille. Abdul Karim ? Elle ne le connaissait que par la presse. Elle avait bien fait des saloperies avec une sorte de pervers arabe barbu, qui avait embarqué une quinzaine de filles du 49er, il y a six mois. Ça s’était terminé dans une suite du Emirates Palace Hotel. Elle n’aurait su dire s’il s’agissait du Prince. Elle n’y était allée que pour se venger de son type, après une scène très pénible.

-- Désolé, mon pauvre Henri. Je ne vois plus trop qui…

Assez imbibé, il avait pris à cœur ma quête. Trouver une fille qui avait fricoté avec le Barbe Bleue du Hijaz.

-- Il y aurait peut-être celle-ci… elle est tombée très bas… elle se fout de tout, alors elle pourrait parler.

Il me désigna du menton une fille empâtée, au maquillage particulièrement vulgaire.

-- Elle ? Avec le Prince ?

-- Oh, mais le Prince a des goûts éclectiques. N’as-tu pas lu la presse ? Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. En outre, il sait lire, dans les yeux d’une catin, l’histoire de sa Chute. Et c’est justement cela qui le fait bander, pas des mensurations et des looks dont il est revenu depuis longtemps. Il y a tout juste dix ans, cette Nastassia était encore une jeune femme en tailleur sombre, petite mallette à la main, qui vous regarde par-dessus ses lunettes en mordillant son stylo dans les conférences internationales.

Elle vint nous rejoindre au premier regard du Voyageur, s’agrippa à son bras. S’il avait voulu, il n’aurait pas payé. Ou rarement. Seulement voilà : il voulait payer.

Présentations. Platitudes d’usage. Small talk. Elle regardait ailleurs, n’écoutait rien, n’entendait rien quand le Voyageur me déroulait sa biographie. Ce n’était pas difficile, l’orchestre avait cessé de jouer, on allait endurer un vacarme technoïde jusqu’à la fermeture. Malheur à qui s’approchait des enceintes.

-- Née à Kiev. A vingt ans, le prototype de la « jeune femme ». Ses parents, riches, des proches de Iouchtchenko, des leaders de la révolution orange. Elle, Young leader. Young Professional Program. Master of Public Policy de l’université de Columbia. Pondant des notes pour la fondation Soros : la gouvernance, et toutes ces sortes de choses.

-- Henri est un ami, lui dit-il. L’affaire Abdul Karim le fascine. Je me disais que tu pourrais lui révéler quelques croquignolets détails… Ainsi, il s’ennuierait moins. Il vous trouve fade, les working girls… Tu aurais couché avec le Prince ?

-- Absolutely.

Elle s’exprimait dans un parfait anglais, élégant, éduqué, avec l’accent et le ton des journalistes de la BBC. Il lui offrit ce qu’il y avait de plus cher, un Chardonnay de chez Penfolds.

-- Merveilleux, ma chérie. Tu vas nous raconter ça.

Mais une autre fille passait par là, le temps de papoter un peu avec elle, Nastassia regardait ailleurs. La musique était encore plus insupportable. Le Voyageur, nullement pressé, repris son récit. Il devait presque me crier dans l’oreille. Nastassia sirotait son verre de vin signature, lentement, en connaisseuse.

-- C’est à Columbia que tout a commencé. Là-bas, très vite, elle pense américain, elle s’habille américain et, bien entendu, elle baise américain. Ce qui veut dire : pas du tout, ou n’importe comment. Elle fréquente les soirées des sororities. Elle commence à cocher les cases, enchaînant les boyfriends : Noirs, Latinos, riches, vieux, quarterbacks, nerds. Elle tâte du lesbianisme, du triolisme, comme les copines. N’est-ce pas que tu as tâté du triolisme, Nastassia ?

-- Of course, Jean-Louis. You know that !

-- Il en pense quoi, Abdul Karim, du triolisme ?

-- « Lol ». C’est bien trop soft pour lui.

-- Alors, tout ce qu’ont raconté les journaux, c’est la vérité ?

-- Je ne sais pas. Mais ce n’est en rien inconsistent avec mon expérience !

-- Il t’en a fait voir, le Prince ?

-- Je m’en suis tirée avec quelques bleus. Et pas mal de balafres. J’avais du mal à marcher et j’ai dû consulter un médecin, m’arrêter quinze jours. Surtout, c’était long. Trop long. Je croyais que cela ne finirait jamais…

-- Comme les tourments de l’enfer.

-- Un jour, je te raconterais.

-- Ça a duré dans les quarante-huit heures ? Tu as-tu te prendre des montagnes de bites, dans tous les trous… Ou alors, c’était plutôt dans le genre harem ?

-- Je te raconterais, te dis-je.

Elle alluma une cigarette, se détourna à nouveau, le regard lointain, fixé peut-être sur les lumières de Saadiyat qu’on apercevait au loin, émettant d’adroites volutes de fumée.

-- Où en étais-je ? Un jour, dans les toilettes d’une discothèque, elle se remaquille en compagnie d’une camarade. Ça papote. Comme Nastassia, l’autre coche les cases. Elles se sont sans doute fait les mêmes types. Mais l’autre a découvert un truc : qu’elle pouvait continuer ainsi en engrangeant trois cents dollars à chaque fois. Il suffisait d’une anodine petite annonce, sur un site fourre-tout nommé Craigslist, pour voir affluer les opportunités lucratives. C’était la même vie, la liberté en plus. Les clients n’étaient ni plus moches, ni plus cons, que leurs boyfriends. On pouvait d’ailleurs toujours refuser. Mais pourquoi ? Nastassia et sa copine s’étaient amplement habituées au corps de l’homme ; elles avaient reniflé toutes les odeurs, avaient sucé des bites de toutes les tailles, avaient tâté toutes les textures de peau; elles avaient de la technique, de l’expérience. A l’université, des conférences organisées par des féministes, par des associations homosexuelles, leur avaient appris à mépriser toute pudeur. Avec cinq mille dollars par semaine, on peut craquer pour une paire de chaussures, dans une vitrine de Madison Avenue. Tout planter là et s’offrir un caprice de trois semaines aux Bahamas. Hanter les bars huppés de Manhattan, où l’on peut même se lever des clients.

« Son master en poche, Nastassia contemple ses options. Comme ce cabinet d’avocats new-yorkais. En échange de revenus confortables, la firme exige une totale appartenance. Les journées de quatorze heures, le nez dans les dossiers, le gobelet Starbucks refroidissant sur la surface lisse du bureau, les interminables séances de brain-storming avec les collègues au nœud de cravate desserré, les voyages en équipe, rendez-vous à six heures à La Guardia, les appels du patron en pleine nuit, tout cela pour finir, à trente-cinq ans, partner… »

-- Je veux un refill.

-- Seulement si tu nous donnes quelques détails sur tes escapades avec Abdul Karim.

-- Tu n’es qu’un saligaud. N’importe lequel de ces imbéciles est prêt à m’offrir un verre.

-- Pour faire plaisir à mon ami Henri. Il y avait des gros ? des moches ? des poilus comme un bouc ?

-- Il n’y avait que cela, et ça n’a pas cessé. Mais je savais à quoi m’en tenir. J’avais signé.

-- Aucun qui n’ait tenté de transgresser.

-- Si. Et je dois reconnaître qu’Abdul Karim a été très correct.

-- Raconte.

-- Je ne peux pas. C’était immonde. Enfin, ç’aurait pu… Un sale type, que n’excitaient que les substances répugnantes, avait commencé à se déculotter… au-dessus de moi… Abdul Karim a tout de suite sifflé « stop », le type s’est proprement fait massacrer par ses gardes du corps. Depuis, il a quitté le pays.

-- Tu vois, Henri. Le Prince est un parfait gentleman.

-- Je n’ai pas dit ça, reprit l’Ukrainienne. Les filles qu’il embarquait ici, il les respectait. Il y avait un contrat moral.

-- Un dérapage aurait compromis les approvisionnements futurs, dis-je.

-- Exactement ! En revanche, ses domestiques m’ont révélé des choses…

Un Asiatique d’environ quarante ans s’approcha. Il nous observait depuis pas mal de temps, regardant sa montre avec impatience. Ils échangèrent quelques mots, très vite. Puis elle le prit par la main et l’emmena vers la sortie.

Le Voyageur commanda son premier whisky ; l’heure de la fermeture approchait ; il craignait de ne pas être assez ivre en rentrant dans sa jonque. Je me contentai d’une autre bière, voulant garder les idées nettes.

-- Elle demeura deux ans à Manhattan, postant des annonces sur tous les sites d’escort, se louant un coquet studio dans l’Upper West Side. Comme elle faisait bien son travail – la fameuse expérience de l’université ! – elle tournait avec une petite trentaine de clients. Ils y revenaient, trop heureux d’éviter les arnaques.

« Cela aurait pu durer dix ans, peut-être quinze. De quoi se constituer un petit magot, ouvrir une boutique vers Upper West Side ou, pourquoi pas, dans une rue chic de Moscou. Mais le plan A consistait évidemment à dénicher un imbécile prêt à l’épouser. Sauf que ce plan A, c’était celui de bien des filles, et pas seulement dans la « profession » – nombre d’aspirantes partner, prenant conscience un peu tard de leur boulette, hantaient les bars de Manhattan à la recherche de quelque sugar daddy présentable qui leur permettrait de ne conserver de leur réussite professionnelle que la façade, c’est-à-dire un emploi à mi-temps, ou alors une vague activité de pigiste, de consultante, assez présentable sur une carte de visite. Mais les célibataires éligibles, les imbéciles, les chevaliers blancs se raréfiaient. Bref, notre Nastassia se retrouve, comme c’est désagréable, du côté long du marché. L’imbécile ne se décroche qu’au prix d’une longue course à la pétasserie, à celle qui dénudera le plus ses jambes, à celle qui aura les talons les plus haut…

« Un jour, elle apprend par un client qu’il y a des contrées où existent encore des hommes. Jouant le tout pour le tout, elle fait ses valises et embarque pour le pays le plus masculin de la planète. Après quelques tentatives dans les lounge bars sélects, elle réalise que le gibier bourré de tunes n’est pas si abondant, et que la concurrence est vive. Alors, petit à petit, ses exigences descendent d’un cran et, n’ayant plus le courage d’envoyer des CV, et encore moins celui de reprendre sa vie d’escort new-yorkaise, elle finit happée par le 49er, cette prison dont on s’échappe rarement… »

Elle venait de réapparaître, comme par magie. Le Voyageur lui commanda un autre chardonnay.

-- Eh bien, fit-il d’un ton goguenard, ça n’a pas traîné.

-- Une petite pipe, vite fait, bien fait. Il était trop bourré pour faire plus. Il doit ronfler, à l’heure qu’il est.

-- C’est moins fatigant que de se taper Abdul Karim…

-- Et ça rapporte beaucoup moins.

-- Tu nous as laissés sur notre faim quand tu as déguerpi. Les confidences des domestiques…

-- Je suis fatiguée…

-- Fais le pour notre ami Henri. Et tu auras mérité ta pistrouille hors de prix…

-- Il n’y a pas grand-chose à en dire. Mais ils étaient catégoriques. Ils parlaient de bacchanales, qui se terminaient par des meurtres, sur des pauvres filles qu’Abdul Karim faisait disparaître un ou deux ans à l’avance. Il était même question de nécrophilie.

-- Avaient-ils été témoins de la chose, ou répétaient-ils les calomnies des tabloïds ?

-- Je ne sais même pas pourquoi je vous en parle. De toute façon, s’ils témoignent, ils sont morts.

La fumée devenait par trop irritante et l’ambiance tournait à la bousculade, sous l’effet d’une bande d’expatriés ivres qui dansaient au milieu de la foule ; je m’excusai et allai me réfugier dans le coin restaurant, la partie la plus calme, la moins toxique du club, d’où l’on pouvait contempler, depuis la baie vitrée, les néons des nombreux petits commerces du quartier. Désœuvré, j’allumai mon téléphone pour consulter mes mails. Il y avait des nouvelles de Dave :

La Kamalova s’est envolée pour La Mecque le 18 mars. Elle n’a jamais utilisé son billet de retour. Concernant Esfahani, tu as sans doute appris par la presse. Nous sommes navrés de ce quiproquo. Inutile de poursuivre l’enquête. Le sort de la fille ne nous intéresse plus.

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