Sex on the desk

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-- Tu es de quel signe du Zodiaque ?

On pourrait qualifier Cho Gao de restaurant asiatique généraliste. On y servait les standards de chaque région, de la soupe Miso au poulet Tikka Masala, du Pad Thai au plat national indonésien dont j’ai oublié le nom.

Il y manquait cependant des classiques comme le porc au caramel, charia oblige. D’après Jane, cependant, l’on pouvait manger du cochon au Wursthaus, la brasserie bavaroise du Beach Rotana, le seul endroit de la terre où déguster une choucroute assis sous les cocotiers, au bord de l’eau, par trente-cinq degrés. Quelques restaurants asiatiques servaient l’animal impur dans une semi-clandestinité, comme ce coréen dont je ne révèlerai pas l’emplacement, afin de leur éviter des ennuis, et sur la carte duquel les plats honnis étaient désignés de leur appellation vernaculaire, sans autre explication, tout comme leur alcool de riz servi dans des petites bouteilles d’eau minérale en plastique.

Le porc était plus haram que l’alcool, la prostitution, le rock and roll ou les tenues légères des touristes blanches, mais moins tout de même, allez savoir pourquoi, que les jeux de hasard, l’érotisme (sans même parler de pornographie), universellement banni, la drogue, introuvable et qui valait à ses possesseurs de longues années de prison avant une expulsion définitive, ou quoi que ce soit ayant trait à « l’entité sioniste ».

A côté de ça, nulle difficulté pour les Rihanna, les Miley Cyrus et autres putains du même acabit pour organiser leurs grand-messes obscènes dans des arenas construites avec les deniers de cheikhs complaisants. Le Coran n’avait pas prévu Rihanna. Les oulémas ne s’étaient peut-être pas prononcés sur son compte. A moins que la chanteuse n’eût figuré sur une liste confidentielle de ce que l’on devait nécessairement tolérer, faute de quoi la paix sociale eût été menacée.

Si, du fait de la censure, il était impossible de visionner un film porno, on pouvait tout de même s’adresser à Kamila pour en vivre l’équivalent, avec soi-même dans le rôle-titre. Ces interdits ne témoignaient-ils pas d’une peur panique, irraisonnée de l’image ? Image qui en Occident se substituait de plus en plus à la chose.

L’Occident, effrayé par la substance, s’enlisait dans le virtuel. L’Orient, terrorisé par l’image, devenait un monde clandestin, cachant ses bacchanales derrière tchadors et moucharabiehs, couvrant de calligraphies abstraites un monde de chair et de moiteurs. L’occidental, titillé dans son désir jusqu’à plus soif, se desséchait irrémédiablement : en proliférant, les images concupiscentes abolissaient ce qu’elles représentaient. Car, d’une part, la chose, noyée dans sa représentation, ne passait plus désormais que pour une copie supplémentaire d’elle-même, et, d’autre part, l’homme poussé au dernier degré de l’énervement par l’ubiquité des stimuli ne cherchait plus qu’à s’en abriter.

Plaisant, intime, le Cho Gao était l’un des rares restaurants d’Abu Dhabi à ne pas donner cette impression d’espace trop vaste, d’ouverture sur l’extérieur, que les anciens bédouins affectionnaient sans doute parce qu’il leur rappelait les bivouacs de leurs caravanes. J’avais commandé un succulent « hammour » au gingembre. La chair blanche, avec ses reflets nacrés, en était particulièrement moelleuse. Nappé d’une sauce à base de lait de coco, où l’on décelait des arômes de citronnelle et de zeste de citron vert, le poisson fondait délicieusement sur la langue.

-- Sagittaire.

-- Le Sagittaire est lunatique, timide et pourtant tourné vers autrui. Obstiné mais renonçant parfois sur un coup de tête. Fidèle à ses principes, parfois charismatique, en amour il cherche avant tout la coopération. Il se révèle un excellent père de famille, ingénieux, responsable, à condition d’être épaulé par une âme sœur, un significant other, de préférence Bélier ou Vierge, ou encore Taureau du dernier décan. Les Gémeaux, les Scorpion, s’entendent moins bien avec le Sagittaire. Leurs relations font bien souvent des étincelles, se terminant parfois en thérapie, voire chez le sexologue. Ce qui ne me concerne pas, étant moi-même Bélier…

-- Et d’autant moins que je ne suis pour toi qu’un ami de passage…

-- Ce qui n’interdit pas de se distraire en pratiquant la psychologie de magazine. Voire plus…

-- Tu t’intéresses à la psychologie ?

-- Cela me passionne. A titre personnel, je suis d’ailleurs extrêmement psychologue. Je me souviens avoir eu d’excellentes notes au cours de psychologie analytique, pendant mon master.

-- Les signes du Zodiaque, c’est de la psychologie analytique ?

-- Les directions des ressources humaines prennent de plus en plus en compte le thème astral des candidats pour établir leur profil. On sait que les approches heuristiques ont fait leur preuve dans bien des domaines du management. A l’inverse, les méthodes cartésiennes comme la recherche opérationnelle ont été discréditées, car elles promeuvent un mode de pensée trop linéaire, fondé sur un déséquilibre au profit de l’hémisphère droit du cerveau, et sur des schémas essentiellement masculins. Vous êtes complètement obsolètes, mes braves petits choux ! Mais on vous adore quand même.

-- T’arrives-t-il de mettre tes connaissances en pratique ?

-- Les négociations que je dois mener pour David sont hélas très terre à terre. Ce milieu du financement sportif n’est pas remarquable par sa finesse. Et ce n’est pas Esfahani qui va relever le niveau. Mais je n’ai pas mon pareil pour cataloguer les gens, prévoir leurs réactions, comprendre leurs motivations, démasquer leurs pièges, cerner leurs travers…

-- Ainsi, là, maintenant, tu es en train de me disséquer ?

-- Une sorte de hobby. Si je ne craignais de t’ennuyer, je pourrais te dresser un profil complet de tous les gens que je côtoie : David, Esfahani, Jean-Louis, bien que je ne le connaisse que depuis peu…

-- Amara ?

Le mail de Dave avait précipité les choses. On venait d’arrêter aux Etats-Unis un membre des services iraniens nommé Esfahani. C’était lui, en réalité, qui achetait des armes pour son gouvernement. Nos vaillants spécialistes l’avaient confondu avec un homonyme, un magnat basé aux Emirats et passionné de sport. La personne d’Amara, aiguillée sur une fausse piste, sans qu’aucun de ces ronds-de-cuir ne se fût chargé des vérifications les plus élémentaires, pensant sans doute que cela n’entrait pas dans ses attributions, perdait soudain toute importance à leurs yeux.

L’entreprise de Mac Cormack n’était pas une couverture. Je pouvais leur tirer les vers du nez sans craindre de commettre un faux-pas, m’exposant au pire à ce qu’on me priât de me mêler de mes affaires. Car j’avais décidé, Dieu sait pourquoi, de mener cette enquête à son terme, à mes frais. Ayant traqué l’Ouzbek pendant un mois, je nourrissais un désir irrépressible de la voir en chair et en os.

J’ai une sainte horreur de l’inachevé. Abandonner un projet en cours de route me rend littéralement malade. Je ne désirais qu’une chose : savoir ce qu’Amara était devenue.

C’était plutôt coton ; il aurait fallu aller traîner ses bottes du côté de La Mecque. Mais en Saoudie, terre du Prophète, et à La Mecque, ville sainte, le roumi n’entre pas, sauf muni d’un contrat de travail en bonne et due forme.

Une autre question, sans rapport, bizarre, métaphysique, me taraudait : pour quoi Jean-Louis de Kermadec, le Voyageur, vivait-il ?

-- Je la connais peu. Quand j’ai commencé à travailler avec David, j’ai repris le dossier Esfahani. Nous n’avons parlé que lorsqu’elle me l’a transmis.

-- Il venait de la virer ?

-- Non. C’était six, sept semaines avant qu’il la mette à la porte. Il la branchait sur une autre affaire.

-- Laquelle ?

-- Je n’en sais rien.

-- Cela se situait vers quelle époque ?

-- Mi-février, peut-être.

-- Et après cela ? Quels étaient vos rapports ?

-- Après cela, je ne l’ai plus revue.

-- Comment as-tu appris son licenciement ?

-- C’est David qui me l’a confié. A vrai dire, voilà une semaine qu’on ne la voyait plus.

-- Cela ne te semblait pas étrange ?

-- David envoie souvent ses collaborateurs dans des missions extérieures. C’est pour ça que je lui ai tapé dans l’œil, avec mon expérience internationale et mes language skills. Il travaille beaucoup avec l’Asie du Sud-Est. Singapour, Hong Kong, Macao…

-- Et dans la région ?

-- Doha, parfois…

-- Oman ? Bahrain ? Arabie Saoudite ?

-- David y allait de temps en temps ; il y avait déniché quelques sponsors.

-- Comment peut-il y entrer ?

-- Il suffit d’être parrainé par un Saoudien. Je suppose que les sponsors en question se chargent de lui obtenir un visa. Il a envisagé de se convertir, pour éviter, ou du moins assouplir, ce genre de tracas. Mais il a renoncé, quand il a vu les inconvénients que ça comportait, les tours que cela pourrait lui jouer s’il se faisait pincer chez Spinney’s ou au 49er. La Guinness, c’est le sommet de son échelle de valeurs.

-- Te souviens-tu de la date à laquelle il t’a annoncé son licenciement ?

-- Vaguement. Fin mars, peut-être…

La Mecque, c’est la ville sainte de l’islam.

Djeddah, c’est le port de La Mecque.

A Djeddah, comme dans tous les ports, se trouve une marina. Où sont mouillés des yachts. Dont certains appartiennent à des princes.

Abdul Karim, c’est un prince. Comme certains princes, il possède un yacht. Et son yacht est mouillé à Djeddah, port de La Mecque, ville sainte de l’Islam.

Comme bien des riches arabes, Abdul Karim, le prince, est passionné de sport. Avide de dépenser son argent, il cherche à financer des compétitions. En tant que yachtman, la course au large l’intéresse particulièrement.

David Mac Cormack est courtier en mécénat sportif. Il sillonne l’océan Indien et la voile est sa spécialité. Le prince Abdul Karim entre en contact avec David Mac Cormack, afin de contribuer à la prochaine Volvo Ocean Race.

Amara Kamalova, une femme séduisante et de petite vertu, avec son visage poupin de Russe ou apparentée, travaille pour David Mac Cormack. Celui-ci l’envoie négocier avec le prince Abdul Karim, qui, délaissant pour un temps sa villa de Beverly Hills (et pour cause), se trouve sur son yacht. Mouillé. A Djeddah. Près de La Mecque, Arabie Saoudite.

C’est pourquoi Amara Kamalova, la pétillante Ouzbek, s’envole le 18 mars à destination de La Mecque, Arabie Saoudite, la capitale, avec un billet de retour daté du 25 mars. L’affaire est dans le sac. Le Prince va cracher son pognon. David empochera une confortable commission. Si le Prince hésite, Amara est là pour le convaincre. Mais le Prince n’hésite pas. Amara n’est qu’un cadeau promotionnel.

Cependant, le 25 mars, Amara ne revient pas. Et le 28 mars, le scandale éclate.

J’ai passé une partie de la nuit à recueillir des coupures de la presse people, sur internet, afin d’établir une chronologie des faits. C’est bien le 28 mars que l’affaire Abdul Karim est révélée au grand public. Date à laquelle Amara se trouvait encore, on peut le supposer, à Djeddah, sur le yacht du Saoudien.

Hypothèse : Pour sauver la réputation de sa firme, David coupe alors tout lien avec Abdul Karim, profitant de l’absence d’Amara pour la mettre à la porte, effaçant autant que possible les traces de la Tartare, faisant révoquer son visa afin de l’empêcher de revenir. Car Dieu sait ce qu’Abdul Karim a fait d’Amara, et David veut à tout prix éviter qu’on l’implique. Les enquêteurs pourraient l’accuser, par exemple, de complicité avec le Prince. Ils pourraient se l’imaginer organisant ses parties fines, lui fournissant des filles, dans le but de stimuler son enthousiasme pour le mécénat. Ils pourraient se l’imaginer, surtout, refourguant Amara dans le lot, en pleine connaissance de cause. Amara qui n’était pas rentrée depuis dix jours, en dépit de son billet de retour. Dix jours passés avec un prédateur sexuel, dont on apprenait que certaines victimes n’avaient jamais réapparu…

Ces accusations pourraient d’ailleurs se révéler parfaitement fondées. Pour David, la disparition d’Amara n’était peut-être pas un dangereux contretemps, mais une mesure à prendre. D’urgence.

Les indiscrétions d’une femme peuvent coûter cher. Une fille qui n’a rien à perdre, au point de traîner ses bottes au 49er, n’hésitera pas à monnayer son silence.

Le témoignage d’une femme valait la moitié de celui d’un homme – alors celui d’une Ouzbek, d’une immigrée, d’une rien du tout demi-mondaine ? Cependant, si David ne risquait rien sur le plan légal, elle avait de quoi ruiner sa réputation auprès des mécènes.

Une expulsion, une révocation de visa, cela ne suffisait peut-être pas. Un témoin gênant doit parfois être éliminé physiquement. Un maître-chanteur, a fortiori.

-- David ?

-- David apprécie la routine. Il a ses petites habitudes. Le golf du samedi. Le brunch du vendredi. L’Irlandaise légitime pour les enfants et la respectabilité. Alena pour se divertir. Sa vie privée doit être stable, prévisible, peu encombrante. Avant tout, il veut se consacrer à ses montages sportifs.

-- Tu ne lui connais pas de vice particulier ?

-- Seulement la bigamie, péché véniel… du moins par ici.

-- Avant Alena, il y en a eu d’autres ?

-- Nous nous sommes « vus » pendant quinze jours… Avant, je ne sais pas.

-- Et ses tractations avec Abdul Karim, il t’en parlait ?

-- David avait un principe strict : aucune associée n’était informée des autres projets. Un mot malheureux pouvait faire capoter une affaire. Certains sponsors ne voulaient pas qu’on les associe à telle entreprise, tel mécène. David trouvait plus sûr de se charger de ces situations délicates lui-même, et pour s’en assurer il ne nous donnait qu’un minimum d’informations. Je n’ai appris que David connaissait le Prince qu’à la soirée Peyron. J’avais entendu parler du scandale par le Daily Mail.

-- Tu m’as dit que David avait découvert qu’Amara fréquentait le 49er…

-- Oui, c’est pour cela qu’il l’a licenciée.

-- Comment le sais-tu ?

-- Je lui ai posé la question, tout simplement. Mais pourquoi t’intéresses-tu à tout cela ? Tu es journaliste ? Je te croyais ici pour affaires.

-- Précisément. On m’a chargé de contacter Amara. Et elle se révèle introuvable.

Sachant désormais l’innocuité politique de ce qui tourne autour de Mac Cormack, je peux ciseler mes mensonges, à coups de légers décalages du réel.

-- Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? Pourquoi ne t’es-tu pas adressé directement à David ?

-- Telle était mon intention. Mais je savais qu’Amara négociait avec Esfahani, et quand je t’ai vue, fortuitement, déjeuner avec lui à l’Intercontinental, je me suis méfié. Je croyais l’homme dangereux, et trouvai l’absence d’Amara anormale. J’ai préféré rester discret. En réalité, j’avais pris Esfahani pour un autre…

-- Pourquoi ne vas-tu pas la chercher en Ouzbékistan, puisque David l’a fait expulser ?

-- J’ai des raisons de penser qu’elle n’y est jamais retournée…

Je ne sais pas ce qui me poussait à me confier à cette fille. Elle pouvait mentir. Elle pouvait être l’âme damnée de David, lui rapporter tous mes soupçons. Elle pouvait avoir trempé dans cette histoire, servi de gibier au Prince, en dépit des sarcasmes de Kermadec. Je les trouvais même assortis, lui la bête brune pileuse, elle avec sa chair rousse, gélatineuse et estampillée.

Mais j’en avais assez de tourner en rond ; je n’avais aucun contact ici, hormis Mac Cormack dont je me méfiais, le Voyageur dont je n’attendais rien qu’une logorrhée éthylo-sociologique, et Jane. Je décidai de m’en faire une alliée, au risque de torpiller mon affaire. Je lui fis part de tous mes soupçons, de toutes mes hypothèses.

-- Mais c’est pas-sion-nant ! s’esclaffa-t-elle. Lovely. Un vrai roman de Mary Higgins Clark ! J’ai lu tous ses livres, du temps où je prenais les transports en commun. Raté pas mal de correspondances à cause du suspense. Ainsi, David, mon employeur, mon « ex », serait un dangereux criminel ?

-- « L’ex » d’Amara, également.

-- Sans blague ?

-- Je le tiens d’une fille du 49er…

-- Parce que Monsieur va s’offrir des sucreries ? Je ne te suffis pas, peut-être ?

-- Il faut bien que mon enquête avance…

-- Rassure-toi, si j’étais jalouse, je ne vivrais pas ici… Le paradis des cochons… Les hommes sont tous les mêmes…

-- Je compte sur toi pour en apprendre plus sur le compte de David.

-- Je suis totalement on board ! So exciting ! Mais il n’y a pas grand-chose à dire de David. Il a horreur des problèmes. Il veut une vie sans histoire, une routine bien réglée, et pour le reste, il suit les impulsions de son zizi.

-- Il a pourtant menti, en prétendant virer Amara à cause du 49er.

-- Qu’il ne veuille pas révéler le vrai motif, n’implique pas un lien avec Abdul Karim.

-- Sauf lorsqu’on se rappelle son séjour à La Mecque…

-- Je pourrais interroger David, l’amener discrètement à cracher le morceau. Lorsqu’il a bu, on en fait ce qu’on veut.

-- Excellente suggestion. D’autre part, lui connais-tu des amis ? Assez proches, assez de longue date, pour avoir observé ses relations avec Amara ?

-- Il y a bien Alena, sa femme, mais c’est une carpe. Et David est le genre à compartimenter sa vie. Ses intimes ne savent de ses activités professionnelles que le strict minimum. Un typique Capricorne du deuxième décan. Je serais curieuse de voir ce que donnerait sur lui le test de Kübler-Rothstein.

Sans doute, une ingénieuse fumisterie de quelque psychologue, avide de profiter de l’engouement des entreprises pour les « profils ».

-- Quand vous vous « voyiez », tu avais néanmoins accès à sa vie privée ? Qui fréquentait-il ?

-- Nos relations étaient très sporadiques. Il voyageait tout le temps. Il m’envoyait en mission. Je le soupçonne parfois de m’avoir « essayée » par simple conscience professionnelle…

-- Il ne t’a jamais présenté personne ?

-- Personne hormis des relations de travail.

-- Il me faudrait établir qu’Amara ait été chargée du dossier Abdul Karim.

-- J’ai une idée. Follement amusante. Et dangereuse…

-- Je t’écoute.

-- Nous n’avons qu’à perquisitionner ses bureaux. Je peux discrètement subtiliser les clés pendant la journée. En faire des copies. Et, le soir, on s’y pointe pour éplucher ses archives.

-- A supposer qu’il n’ait pas détruit tout ce qui concernait Amara et le Prince. Et qu’on ne se fasse pas pincer par les multiples gardiens, mouchards, et caméras de sécurité. Je n’ai nulle envie de tâter des prisons émiraties.

-- Comme Vince Accors et Michelle Palmer. Une merveilleuse fin romantique…

-- Comment ?

-- Tu devrais définitivement te connecter sur le Daily Mail. Sex on the beach… Deux compatriotes londoniens qui se croyaient encore à l’île de Wight. Après un brunch sérieusement arrosé au champagne, ils se sont offert une petite partie de pattes en l’air by night, sur la plage de Dubaï. Un riverain grincheux a prévenu la police, et les voilà sous les verrous pour trois mois. Ivresse publique. Outrage aux mœurs. Fornication – ce dernier chef d’accusation justifiant la sentence. Ce n’est pas cher payé au regard des préceptes de la Charia. D’autres, pour moins que ça, ont dû dormir sur le ventre pendant des semaines, le dos lézardé par les brûlures du fouet.

Jane finit par me convaincre de cambrioler les locaux de Mac Cormack – la plus grosse connerie de mon existence, j’en étais certain. Le hall et les couloirs de l’immeuble – un édifice d’une vingtaine d’étages, à la surface carrelée de couleur crème, aux vitres teintées de vert, et qui donnait sur Hamdan Street, non loin du centre commercial – étaient quadrillés par des personnels de sécurité. Mais Jane m’avait assuré qu’il nous suffisait de déambuler d’un air dégagé, sûrs de notre propos, pour que ces pauvres bougres recrutés au fond des vallées du Punjab nous laissent en paix. Quant aux caméras de sécurité, nous les neutralisions par le sésame de l’incognito : l’abaya islamique. On ne saura jamais combien de trahisons, d’adultères et de complots se sont tramés derrière ce carcan de la pudeur. Les Iraniennes, paraît-il, aiment à se promener dans les rues de Téhéran, à moitié nues sous leur tchador, parées de lingerie occidentale aussi provocante que vulgaire. Cette révolution de la concupiscence furtive, de Riyadh à Islamabad, de Doha à Koweït City, sapait le pouvoir hypocrite des religieux ; leur édifice puritain reposait sur une boue mouvante de promiscuité, d’apostasie et d’alcoolisme ; la façade pouvait tenir encore mille ans, ils n’avaient plus aucune prise sur la chair et les muscles de la société.

C’est donc en travelo, mais en travelo islamique dont on ne voyait que les yeux, grimés par Jane qui, au cours de ses multiples expériences enrichissantes d’étudiante, avait fait un stage de maquilleuse, que je pénétrai dans ces lieux, au côté de ma nouvelle partenaire, dont on pouvait jurer, de par son port et sa démarche, ainsi que la disposition adroite de son foulard, qu’elle était née quelque part du côté d’Aden ou Port-Saïd.

Une fois dans les bureaux de David, où les caméras étaient absentes, nous pouvions nous mettre à l’aise et compulser les dossiers de l’entreprise. Cela a pris un peu plus de temps que prévu, car Jane, ne perdant pas une occasion de pimenter son « terriblement excitant » roman policier, insista pour réaliser un fantasme. Le souvenir de l’affaire Sex on the beach l’avait émoustillée, et elle profita de l’insolite de la situation pour s’offrir un trip Sex at the office, allongée sur son bureau, les jambes bien écartées, la tête renversée, la nuque coincée entre un presse-papier en forme de Burj Khalifa et une énorme agrafeuse jaune. Je m’exécutai docilement, ne pouvant détacher ma pensée d’Amara, imaginant tous les sévices que lui avait infligés le Prince. Au moins, dans cette position, je ne voyais pas le tatouage Harley de Jane, envers lequel je commençais à développer une authentique phobie.

Une fois ce souvenir de vacances accompli, nous nous attelâmes au dépouillement des papiers de David. La plupart ne présentaient aucun intérêt : factures, certificats de conformité rédigés en arabe, coupures de presse du National ou de Gulf News. Il faudrait, croyions-nous, quadriller son disque dur pour y trouver une correspondance qui présentât quelque utilité. C’était sans compter avec la répugnance du Prince pour la technologie : du tas de courrier empilé sous le presse-papier, avait glissé sur le sol, pendant nos ébats, une enveloppe à l’effigie du roi Salmane qui contenait une lettre manuscrite.

Très cher et excellent ami,

C’est avec une émotion sans ambages que je vous écris pour vous renouveler ma confiance à propos de l’organisation de la prochaine Volvo Ocean Race. Comme je vous l’avais indiqué lors de nos échanges de vues à l’hôtel Rosewood Jeddah, nous sommes particulièrement disposés à contribuer financièrement à l’organisation de l’escale de ladite course à Abu Dhabi. Nous fûmes charmés du déroulement des pourparlers, et avons apprécié les qualités de négociatrice de votre employée, Mlle Amara Kamalova. Nous vous félicitons pour sa collaboration et vous faisons part de notre admiration quant à votre talent dans le choix des compétences. Nous désirons finaliser le contrat de mécénat sportif entre la Maison du prince et la firme Mac Cormack Global Events Limited. Nous considérons évidemment Mlle Kamalova comme l’interlocutrice idéale pour mener à bien la signature de ce contrat, pour lequel nous ressentons un vif intérêt. Nous vous sommes très obligés de bien vouloir dépêcher Mlle Kamalova en notre ville de Djeddah, à votre première convenance, afin de sceller ce partenariat qui, nous n’en doutons pas, fera date dans les annales de la course au large.

Très sincèrement vôtre,

S.A. Abdul Karim Al-Saoud

P.S.—Vous remercierez très chaleureusement de notre part votre ami Abu Liwa pour ses qualités de facilitateur en cette affaire.

-- Voilà. Nous sommes fixés, exultait Jane.

-- Abu Liwa, tu connais ?

-- Je ne vois pas ce qu’il fait ici. Un compatriote à toi, son vrai nom est Xavier Lemarchand. Il tient une petite boutique d’accastillage, près du marché au poisson. Il connaît tout le monde ici, et surtout les autorités, ce qui est fort utile. Il a aidé David dans l’organisation d’une course de voiliers arabes traditionnels, il lui rend toutes sortes de services, son talent est d’arrondir les angles… Mais qu’on l’associe aux tractations avec le Prince, cela me dépasse. La spécialité d’Abu Liwa c’est plutôt la plomberie, ce qu’on ne veut pas trop montrer au sponsor : passe-droits, pots de vins, détails logistiques sordides…

-- Un espoir de lui tirer les vers du nez ?

-- Il va bien falloir essayer. Je nous vois mal débarquer à Djeddah pour y interroger les passants sur ce qu’ils savent d’Amara.

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