La route de la soie

23 minutes de lecture

-- Monsieur Zhang est l’homme le plus ennuyeux de la terre. Son patronyme est d’ailleurs porté par cent millions d’individus, presque interchangeables, du moins aux yeux de l’occidental ethnocentré et imbibé que je suis. Mais Monsieur Zhang est néanmoins un convive parfaitement convenable, même s’il tolère mal l’atmosphère trépidante du 49er.

Le Voyageur nous avait entraîné, Kamila, ce Chinois rencontré par hasard, et moi-même, au Trap, le bar musical du premier étage de l’hôtel Dana.

-- Ici c’est l’Afrique, avait dit Kermadec lorsque nous entrâmes dans les lieux. En Afrique, il y a du gibier. Et le gibier, c’est nous. L’homme seul ne ressort pas d’ici vivant. Mais nous sommes quatre. Nous saurons nous défendre contre leurs assauts. Kamila sortira ses griffes ; elles n’oseront pas approcher.

-- Black ladies annoying, ponctua l’Ouzbek.

Sous des dehors compassés, avec trois médiocres chanteuses russes qui s’accompagnaient au synthétiseur, l’endroit était un terrain de chasse. Le Blanc qui entrait au Trap se faisait d’emblée happer par une gazelle -- Nigériane, Ghanéenne, Ethiopienne, Ougandaise -- et s’il désirait battre en retraite il fallait s’enfuir fissa, faute de quoi il en serait quitte pour quelques centaines de dirhams ; un Anglo-Saxon plutôt bourgeois, atterri là par erreur, avait même allongé deux billets de cent pour qu’on le laissât tranquille. Mais le code voulait qu’on épargnât les clients qui sortaient en groupe ; un petit coup de fil à la réception suffisait pour blackbouler celle qui aurait enfreint cette règle – elle finissait alors sur le trottoir, aux abords du Mercure ou du Méridien, le talon souillé par la poussière, harponnant le passant égaré entre les blocs de béton du no man’s land qui bordait le tourist club historique, un chantier permanent, un rond-point qui n’en finissait pas de se construire, alors qu’on bouclait en six mois des palaces de quatre-vingt étages.

Kamila fêtait son départ imminent pour Tachkent. Cette fois-ci c’était la bonne, elle ferait tout pour trouver un travail, même peu payé ; elle se caserait avec un brave gars, même pauvre ; elle n’avait pris un aller-retour qu’au cas où, et puis parce que ça coûtait moins cher. Cette fois-ci ce ne serait pas comme la dernière fois, quand elle avait passé un mois vautrée sur son sofa, à regarder des clips, à papoter au téléphone avec ses anciennes copines, à se chamailler avec sa mère, à tripoter la verroterie et les colifichets dans les souks miteux, avant de regagner, de guerre lasse, Abu Dhabi et ses lupanars. Ici, c’était tout de même plus reluisant que là-bas. Ici, elle se livrait à une activité mal considérée mais, pour parler comme les pédiatres, « structurante ». Si la valeur existentielle d’une structure dépend évidemment de son contenu, là-bas, elle avait pu constater l’inanité du manque de structure. Mais ce coup-ci, promis, juré, elle allait se prendre en main, elle survolerait le golfe Persique pour la dernière fois, et ça méritait une petite cérémonie d’adieu :

-- Ce soir je ne te laisse pas sortir vivant, m’avait-elle dit lorsque je la rencontrai au 49er. Tu seras couvert de morsures. Tu ne pourras plus marcher droit, tu seras pâle comme un poireau, tes doigts, tes paupières, trembleront de fatigue. Tu auras les reins brisés, le gland tout rouge, les bourses douloureuses d’avoir été trop vidées. La langue râpeuse, usée, corrodée par mes substances. Ton cœur mettra une heure à retrouver son rythme. Et moi, j’espère emmener suffisamment de bleus à Tachkent pour m’en souvenir encore longtemps. Mon client d’hier soir tenait du mollasson. Je compte sur toi pour me ratatiner.

-- Tout cela uniquement pour le plaisir ?

-- Tout cela gratuitement. C’est-à-dire pour sept cents dirhams seulement, plus le taxi.

Kermadec, vissé à son emplacement habituel, avait jeté son dévolu sur Zhang, un homme d’affaires modeste qui dormait au Dana. Entre les deux, c’était un concours de boisson, mais Zhang ne supportant pas la fumée, ils décidèrent de poursuivre l’épreuve au Trap. Une présence féminine, ça valait mieux pour écarter les sangsues : il convainquit Kamila de l’accompagner, tous frais payés, et celle-ci m’entraîna dans son sillage.

Kermadec et Zhang carburaient au whisky. Ils n’avaient pas de temps à perdre : c’était à qui saoûlerait l’autre en premier.

-- Je suis honoré de boire en compagnie d’un Français. Des liens profonds unissent nos deux civilisations : le goût pour la gastronomie, le sens de la finesse et de la subtilité, qui n’est pas incompatible avec un esprit grivois, et qu’on relève dans la richesse de la langue, bien que la complexité de la vôtre se retrouve dans la grammaire et l’orthographe, tandis que nous privilégions une calligraphie recherchée…

-- Nous vous devons même, enchérit de Kermadec, notre système de recrutement des hauts fonctionnaires.

Je voyais mal en quoi on pouvait s’en réjouir, mais la remarque du Voyageur tenait de la stricte politesse.

-- Le mandarinat, importé par les jésuites au dix-huitième siècle, existait depuis des millénaires. Le français comme le Chinois, sachant que la nature humaine est corruptible, veut organiser la société de manière anonyme, explicite, équitable et concurrentielle, afin d’éviter toute tentation de népotisme ou de prévarication, se fiant à la structure administrative plutôt qu’à la loyauté des hommes. Savez-vous que dès le troisième siècle après Jésus-Christ – époque où, soit dit en passant, nos rues étaient déjà éclairées au gaz -- l’empereur payait des fonctionnaires pour recopier à la main les épreuves du concours, afin d’éviter que le correcteur ne reconnût l’écriture d’un proche ou d’un client ?

-- Mon cher Monsieur Zhang, le sérieux de votre conversation n’a d’égal que la frivolité de ces lieux.

-- Mon cœur s’attriste à la vue de tant de jeunes compatriotes réduites au statut de courtisanes…

-- …et qui se font en deux heures, dans une suite « fumeur » du Dana, autant qu’un mois de salaire, à Shen Zen, Guang Zhou, ou Wu Han.

-- Comment expliquer que le simple fait de se coucher soit autant rémunéré, alors que des heures de labeur honnête…

-- Comment expliquer en effet qu’un trou, un simple trou parmi trois milliards et demi de trous virtuellement identiques, se loue à l’heure au prix d’un repas dans un très grand restaurant, ou d’une consultation chez un spécialiste de renom ? Faut-il incriminer la concupiscence de l’homme, la différence abyssale entre sa libido et celle de la femme, c’est-à-dire un simple déséquilibre entre l’offre et la demande ? Comment comprendre que des salopes du calibre d’Amira, de Kamila, se fassent payer pour jouir ?

-- Si je baissais mes tarifs, dit cette dernière, j’aurais l’impression de faire quelque chose de sale, de me livrer au dernier des clochards…

-- Mais tu peux refuser un client. Et tu ne t’en prives pas. L’Indien ne vaut que pour les cas désespérés. Si, dans la presse, les romans, les chansons, on nous montre des femmes aimant le sexe autant que les hommes, pourquoi des centaines de millions de caissières, d’ouvrières, de secrétaires, se contentent-elles de leur existence de prolétaire, au lieu de joindre le lucratif à l’agréable ?

-- Toutes mes copines de fac, à Tachkent, gardaient cette option en réserve, quelque part dans un coin de leur tête, au cas où les choses tourneraient mal. Une fille sait qu’elle s’en sortira toujours, du moment qu’elle est prête à monnayer ses charmes. Boutiquer son cul, disait ma mère.

-- Et pour toi, les choses ont mal tourné ?

-- Pas vraiment, si ce n’est que je me suis retrouvée avec un môme sur les bras. Mais mon plaisir transcende le simple agrément. Et j’ai besoin d’argent pour mon projet professionnel. Enfin, le matérialisme dialectique que m’ont inculqué mes parents a eu raison de mes scrupules.

-- Si, un matin, les hommes se réveillaient dans un univers parallèle où les lois de la nature eussent changé, s’ils pouvaient gagner leur existence en vendant leur sexe aux femmes, comme celles-ci peuvent en décider à tout instant, alors la civilisation disparaîtrait. La construction cesserait, les égouts se boucheraient, les ordures ne seraient plus ramassées. Il n’y aurait plus d’explorateur, d’entrepreneur, ni d’inventeur. Car le nerf de la civilisation est fait de tous les risques, de tous les efforts, de toutes les compromissions même, que l’homme doit consentir pour qu’on lui ouvre à nouveau le tabernacle dont il est sorti. Le rêve le plus haut de l’homme, c’est de soustraire la chair aux lois de la rareté. Même le dragueur le plus doué doit payer de sa personne, essuyant râteaux, gifles et lapins, devant avaler des couleuvres et se plier à toutes sortes de jeux pervers. C’est pourquoi l’homme ne comprend pas la réticence des femmes à se jeter à corps perdu dans la prostitution, ce qu’elles feraient si elles pensaient comme des hommes. Car si l’homme n’achète qu’un trou, la fille publique, elle, vend bien plus que cela.

-- Que vend-elle donc ? demanda Kamila interloquée par ce sermon.

-- Son propre renoncement à l’amour.

-- Je n’ai pas renoncé à l’amour, protesta-t-elle faiblement.

-- Il n’est pas possible à l’homme d’aimer la fille qui couche avec tout le monde – il en va de sa progéniture. Il est impossible à la putain d’aimer son client – il en va de son gagne-pain. Ainsi, l’amour tarifé ne peut sortir de ses limites étroitement définies, et toute tentative de les repousser se fracassera contre le mur de la réalité.

-- Nous autres Chinois comprenons mal cette sacralisation occidentale de l’amour, dit Zhang. Votre culte de la femme pollue jusqu’à votre religion. Une religion ne doit-elle pas prêcher, avant tout, le détachement des pulsions humaines ? Je fus impressionné, lors d’un voyage touristique avec mon épouse, par la basilique de la Sainte Baume… Qu’une religion canonise une prostituée, dont l’attraction pour votre fils de Dieu frisait le charnel, cela m’effare. Bien que navré par tant d’inconséquence, j’avoue cependant éprouver une stupéfaction admirative.

-- Marie de Magdala n’était nullement une prostituée, rétorqua le Voyageur. Pas une ligne des évangiles n’étaye cette légende, inventée au sixième siècle par Grégoire le Grand. D’ailleurs, Paul VI l’invalide avec Vatican II – ce concile qui a plus affaibli le catholicisme que toutes les hérésies réunies, mais en l’occurrence c’était une question d’honnêteté. Marie de Magdala, fuyant les persécutions, vécut pendant trente ans dans la grotte de la Sainte-Baume, à partir de laquelle elle évangélisa la Provence. Comme pécheresse, on trouve mieux ; c’était sans doute une sémite au corps sec, obstinée, plus proche d’Edith Stein que de Thérèse d’Avila. Quant à ceux qui projettent leurs fantasmes dans la sainte, les Kazantzakis, Moltmann et autres Dan Brown, ce ne sont que de nouveaux avatars des marchands du temple.

-- Le renoncement à l’amour… reprit Kamila, ça me rappelle quelques cours vaseux de littérature romantique que j’ai endurés en première année de fac, au titre de la transversalité…

-- Je vais donc t’expliquer les choses dans une langue que tu peux comprendre : celle du matérialisme historique. Connais-tu Angelina, ta collègue kazakh ?

-- Kirghize.

-- Kazakh.

-- Il n’y a pas de Kazakh au 49er.

-- Et pourquoi donc ?

-- Parce que c’est ainsi.

-- Mais alors…

-- Ces filles se disent kazakhs parce que c’est plus facile à prononcer, pour le client. Et puis kazakh, elles rêveraient de l’être. Le Kazakhstan est pourri de fric et de pétrole. Astana c’est comme Dubaï, sauf que les filles ont encore le droit à la minijupe. Aucune Kazakh ne se prostitue. Une Kazakh, c’est comme une princesse émirienne : bagouzes, perlouzes, sacs Gucci, maquillage flash, talons qui scintillent…

-- Pourquoi se prétendre Kazakh ? Un fantasme ? Une couverture ?

Je notai in petto qu’Amara, en tant que Brenda, aurait pu, elle aussi, arborer une nationalité factice.

-- On ne peut enchaîner les clients qu’en s’inventant une autre identité. Autrement, ce serait trop difficile. On change de nom, de pays, vous abreuvant de bobards pendant ces interminables conversations préliminaires. La petite blonde aux yeux violets qui se prétend pétersbourgeoise, et qui fut élevée dans le souk de Samarcande… Il faut dire que ça vaut la peine de se faire passer pour russe, au 49er. On vous laisse entrer gratuitement, même pour leurs soirées pourries de la saint Valentin ou du nouvel an chinois. Celles où ils doublent leur tarif, en échange d’un cocktail insipide.

-- Pour en revenir à notre Kazakh, ou Kirghize, peu importe, on t’a sans doute raconté que, pendant l’amour, les secrétions vaginales d’Angelina sont particulièrement abondantes…

-- On le dit.

-- Qu’en pensent les clients ?

-- Mes conversations sur l’oreiller n’ont pas pour objet les collègues. Le sujet a été abordé, deux ou trois fois. Certains ont envie de vomir. D’autres bandent encore plus fort.

-- Eh bien, je parierais que ceux qui bandent encore plus fort, comme tu le dis si élégamment, ont quelques ancêtres descendus des steppes d’Asie centrale, tandis que ceux qui vomissent sont issus de Gaulois, Germains ou Ibères bon teint.

-- Affirmation gratuite.

-- L’attraction sexuelle est gouvernée par des phéromones, eux-mêmes produits par des protéines…

-- Ça recommence, glissa mélancoliquement Kamila qui semblait avoir déjà subi, sur l’oreiller, maintes élucubrations du Voyageur.

-- Ces protéines sont synthétisées par des gènes, encodés dans nos chromosomes, et transmis héréditairement. C’est par l’attraction sexuelle que nous trouvons des gènes complémentaires aux nôtres, fortifiant ainsi nos enfants. C’est par l’attraction sexuelle que perdurent les races, à tel point que les bien-pensants, dans leurs articles de la presse populaire, afin de dédouaner les Asiatiques de la petite taille de leur pénis, nous expliquent que ce dernier est adapté aux vagins de leurs partenaires. (Kamila se retint de pouffer de rire). Quod erat demonstrandum, quoiqu’après utilisation des Chinoises du dix-septième étage, je n’en sois pas si sûr ; mais on ne peut pas conclure grand-chose, sur ce point, de la fréquentation des professionnelles, ce serait comme fonder l’éthologie sur des promenades au zoo ; il est inévitable que ces demoiselles soient quelque peu élargies. Quoi qu’il en soit, une certaine dose d’exogamie est nécessaire. Mais si le métissage avait tout le mérite qu’on lui prête, sous l’effet des invasions de l’histoire, il y aurait une race unique depuis belle lurette.

-- Du temps de mes parents, les types comme toi finissaient au Goulag.

-- Du temps de tes parents, qui était aussi celui de Lyssenko… En réalité, Cavalli-Sforza, étudiant la fréquence d’allèles comme celles de l’hémoglobine, a dénombré plus de six cents races humaines…

-- Tu lis trop. Tu parles trop. Tu passes trop de temps sur Internet. Tu baises trop. Tu bois trop. Les gens comme toi, il faut les mettre au boulot. Notre président Karimov a bien raison, quand il prône le plein emploi pour tous !

-- Tais-toi et écoute. Un de mes amis se plaignait d’une vie amoureuse décevante. Ses relations se délitaient au bout de quelques mois, après des rapports raréfiés et ramollis, malgré une quête désespérée de « l’entente charnelle », à grands coups d’ouvrages de self-help et de thérapie de couple. Jusqu’au jour où il rencontre une Azérie – encore un bienfait de la chute du mur. Fini les coïts décevants. Fini les filles qui regardent le plafond en comptant les minutes, ou ne se préoccupent que de ne pas salir le canapé. Du jour au lendemain, notre héros devient un étalon, un lion, une sorte de croisement entre Siffredi et Clark Gable. Hélas, la vie les sépare. Ses études emportent la belle à Vancouver. Après quelques fiascos avec des filles de toutes origines, mon copain se trouve une Arménienne. Et le miracle se renouvelle.

« Un beau jour, découvrant des lettres compromettantes et espérant se faire rembourser une partie des pensions qu’il lui avait versées pendant des lustres, son père intente un procès à sa mère, exigeant un test de paternité. Celle-ci, sûre de son fait, acquiesce. Et voilà que mon ami découvre qu’il appartient à un haplogroupe fort peu commun en France : J-Z1842 ! »

-- C’est de l’hébreu, en plus d’être hors sujet, dit Kamila.

-- Pas du tout, et tu vas comprendre pourquoi. L’haplogroupe d’un homme, c’est la signature de son lignage paternel. Le chromosome Y ne se brise pas au cours de la reproduction. Il se transmet intact du père au fils, et j’ose dire que Dieu l’a créé pour ça. L’Y ne se modifie que par des mutations, qui sont rares. D’où son intérêt pour établir la paternité. Deux hommes appartenant au même haplogroupe partagent un ancêtre commun…

-- Pour faire clair, les ancêtres de ton ami venaient d’Iran, d’Arménie, ou quelque chose dans ce style.

-- Exactement ! Car si J-Z1842 est presque introuvable en France, il est fréquent dans ces contrées. Et mon ami de faire le rapprochement entre son atavisme des hautes montagnes d’Asie mineure et ses performances auprès d’un certain type de fille.

-- Mais, si je n’ai pas trop oublié mes cours de master, l’ancêtre arménien de ton ami, qui remonte sans doute à des milliers d’années, ne représente qu’une infime partie de son patrimoine…

La conversation flottait sur un nuage surréaliste. Le stéréotype de la grue, de la fille pas très futée exploitée par son maquereau, volait en éclat. M. Zhang n’avait pas l’air surpris. Le Voyageur, emporté l’enthousiasme, engloutit une lampée de whisky.

-- Tu as vu, Henri ? Il y a du niveau, comme on dit ! Et ce n’est pas la seule. Il y en a une que j’ai cessé de fréquenter. A chaque fois, elle me bassine avec Rachmaninov, Dvorak, Scriabine… Tu as raison, Kamila.

-- Et pourquoi n’aurais-je pas raison ?

-- Le chromosome Y, fort peu codant, semble transmettre bien des comportements. « Tel père, tel fils » dit la sagesse des nations, reconnaissant le rôle essentiel du lignage paternel dans la civilisation.

-- Fort peu codant : tu le dis toi-même. Donc ne synthétisant aucune protéine. Donc ne jouant aucun rôle dans la production de tes chers phéromones. Tu pontifies sur des sujets dont tu ne connais pas le premier mot…

-- Comme si tes quelques cours sur le chromosome Y du vers à soie te conféraient une autorité sur le sujet

-- Le vers à soie n’a pas de chromosome Y, abruti. C’est un lépidoptère. Et quel rapport avec le « renoncement à l’amour ». ?

-- Comme toutes les femmes, tu manques d’imagination. Le renoncement à l’amour, compris selon les termes du matérialisme historique, c’est-à-dire comme phénomène purement biologique, c’est la nécessité pour la catin de faire taire ses phéromones ; pour parvenir à ce qu’il faut bien appeler une compétence professionnelle, son cerveau doit secréter des inhibiteurs de protéines ; et ce sont ces substances qui interdisent toute forme d’attachement sentimental. Elles suppriment d’un coup la répulsion et l’attraction, non seulement sexuelles, mais aussi psychologiques. On appelle ça jeter le bébé avec l’eau du bain.

-- Il m’arrive pourtant d’éprouver une réelle affection pour certains clients. Et, pendant quatre mois, j’ai eu un authentique boyfriend.

-- Tu es encore novice dans ce métier. Dans trois ou quatre ans, on ne te distinguera plus de ces filles assises sur leur tabouret de bar, enchaînant les clopes d’un air désabusé, les flétrissures de leur chair mal camouflées par une crème bon marché…

-- Dans trois ou quatre ans, je ne serais plus au 49er.

-- C’est tout ce que je te souhaite. Et j’irai même brûler un cierge pour toi, demain, à la cathédrale Saint-Joseph. On doit bien y trouver une petite statue de Marie-Madeleine…

-- Si ta théorie est exacte, comment expliques-tu l’attirance toute animale que j’éprouve pour Henri ? Je serais française ? Il est ouzbek ?

Je rougis comme un puceau, traversé par un fantasme de vie commune toute primitive, bestiale, paléolithique, avec cette femme imperméable aux conventions, et qui commençait à m’obnubiler. Elle me décocha un coup d’œil amusé.

Kermadec écarta l’objection d’un geste.

-- Qu’est-ce que l’Ouzbékistan, si ce n’est un carrefour de nomades ? Une steppe ouverte à tous les vents, où se sont croisés, au fil de l’histoire, les Scythes, les Parthes, les Sarmates, les Alains, les Huns, les Khazars, les Varègues, les Turcs et les Mongols ?

-- Quelle ignorance, s’indignait Kamila. En 1500, notre peuple s’est emparé de Samarcande, aux dépens des Timourides. Au seizième siècle, les khanats de Boukhara, de Khiva, comptaient parmi les états les plus puissants d’Asie centrale.

Elle en savait des choses, cette petite pute ouzbek. Fallait-il en créditer la rigueur soviétique qui imprégnait encore cette satrapie déguisée en république, ou bien l’insondable oisiveté inhérente à sa profession, qui lui offrait l’opportunité de s’enfiler des ouvrages savants à longueur de journée ?

-- Peut-être, répliqua le Voyageur. Mais une étude de l’université d’Oxford…

-- Quelle prétention !

-- … fait de vous un mélange d’Iraniens et de Mongols. Quant à Henri, son visage m’évoque les Radhanites, ces marchands juifs qui opéraient le long de la route de la soie au neuvième siècle, et dont certains prétendent qu’ils ne seraient que des Khazars convertis, installés dans différentes villes d’Europe, entre le Rhin et les Carpathes, après le démantèlement de l’empire khazar par la Russie de Kiev. Alors, vous imaginer des ancêtres communs, ce n’est pas si difficile…

-- Je suis admiratif devant tant d’érudition, intervint Monsieur Zhang.

-- Mettons que je suis un lecteur compulsif, avec une bonne mémoire.

-- La plaque tournante des Radhanites, c’était Guang Zhou, où l’on a documenté quelques pogroms…

-- Ces marchands avaient une sulfureuse réputation. Le trafic d’esclaves était une de leurs spécialités. Et les califes abbassides, qui ne dédaignaient pas de recruter chez eux leurs hauts fonctionnaires, leur avaient confié la tâche délicate de l’émasculation des eunuques.

-- Ouch ! dit Kamila comme si elle venait de ressentir une vive douleur.

-- La Chine, reprit Monsieur Zhang, parmi d’autres bienfaits, a apporté la soie au monde. C’est pourquoi nous nourrissons une secrète tendresse pour ces anciennes voies de communications. Nous ne sommes sans doute pas les seuls : de Marco Polo à André Citroën, bien des Européens ont ressenti l’appel de la taïga. En tant que Chinois, je suis touché que l’on doive à ce textile délicat les affinités intenses entre Mademoiselle et Monsieur.

-- Nos professeurs, au lycée, insistaient sur le rôle crucial de l’Ouzbékistan, carrefour de la route de la soie, dans l’histoire universelle de l’humanité. Ce sont eux qui m’ont convaincu d’étudier la sériciculture et d’en faire ma profession.

-- Car nul n’ignore, ironisa Kermadec, que le 49er est en réalité un centre de recherche sur l’incubation des bombyx !

-- Tu feras moins le malin, quand dans moins de cinq ans, je t’enverrai un lien vers mon profil LinkedIn…

--…que je m’empresserai de mettre à la poubelle, car tu ne m’intéresseras plus du tout.

-- Mademoiselle est donc une spécialiste du ver à soie ?

-- Je suis titulaire d’un master en sériciculture de l’université de Tachkent.

-- Décidément, ponctua le Voyageur, il est impossible de rencontrer une jeune femme qui ne soit flanquée de son « master », même dans le dernier des bouges.

-- Quelle coïncidence ! répliqua le Chinois. Je représente l’un des principaux exportateurs de textile et nous venons d’ouvrir en Malaisie de nombreuses magnaneries. Nous recherchons des spécialistes.

-- Je vous souhaite beaucoup de succès, dit Kamila après un silence gêné.

-- Il est certain qu’après le primate, les insectes exhalent un parfum d’ennui, dit Kermadec.

-- Ma proposition est sérieuse, insista Zhang. Je serais enchanté d’examiner votre candidature. Nos problèmes agronomiques sont considérables. La question de l’amélioration des rendements reste entière. Si nous n’avons pas à nous plaindre du sérieux des magnanerelles malaises, la croissance économique de ce pays, le boom pétrolier, risquent d’augmenter nos coûts salariaux, rendant la mécanisation inéluctable. Enfin, nos éducations de mûriers sont décimées par la pébrine. Et le fait que nos cultures soient situées dans les plaines n’arrange rien. Nous avons privilégié la réduction des coûts de transports au détriment de la qualité de la plante…

A la table voisine, des Africaines avaient harponné quatre Australiens. Elles les enlaçaient, leur mordillant le cou et les oreilles. L’ambiance était hilare, elles se laissaient tripoter la croupe, mettre le nez entre leurs seins pulpeux ; l’argent circulait, l’alcool coulait, et Kamila regardait tout cela avec une infinie mélancolie.

-- Je ne peux pas me décider si rapidement, dit-elle. Votre offre représente un tel renoncement…

-- Monsieur Zhang, dit le Voyageur, je crains que ni vous ni moi ne puissions atteindre ce stade supérieur de l’ébriété que nous nous fixâmes comme but lors de notre rencontre.

-- Le service est trop lent, et je les soupçonne de couper d’eau notre whisky.

-- Sans compter leurs satanés glaçons. Impossible d’y échapper. Toujours cette vulgarité, ce mauvais goût américain, qui ne débouche que sur la fadeur.

-- Proposez-vous donc que nous allions nous coucher ?

-- Vous n’y pensez pas. J’allais vous dire que je possédais, au fond de ma jonque, la solution de notre problème. Son nom est MacAllan Cask Strength. Des années en barriques de Xérès. Cinquante-huit degrés d’alcool. On conseille de le couper d’eau minérale, mais par égard pour cet émirat auquel ses désalinisateurs n’offrent que trois jours de réserves, nous en mettrons fort peu. Juste de quoi laisser les arômes s’exprimer entre les parois de nos verres…

J’avais fait une croix sur Amara. L’affaire ne m’intéressait plus. Le Prince ne l’avait pas violentée. Toutes les saloperies qu’il avait exigées d’elle, elle s’y était prêtée complaisamment. En lui, elle avait trouvé une occasion de donner libre cours à sa putasserie. Elle n’était pas rentrée de Djeddah parce que David l’avait prévenu qu’il la virait. Qu’elle fût restée avec Abdul Karim ou retournée chez elle, je ne désirais pas le savoir. Et Dave non plus, qui ne finançait plus ma petite expédition. Quant au vrai motif de Mac Cormack, aux raisons de ses mensonges, on pouvait n’y voir qu’une question de commodité administrative : ne pas impliquer le Prince, invoquer un motif plausible justifiant la révocation du visa…

Un dernier 49er avant le retour…

La nuit était douce dans le port aux dhows, où Jean-Louis avait mouillé sa jonque. Les chichas des bédouins, allongés sur le pont de leurs embarcations, exhalaient des parfums d’agrumes et de cardamone. On distinguait les silhouettes frêles des marins indiens, qui faisaient doucement clapoter l’eau en halant leurs haussières. Le bouchon phosphorescent d’une ligne de pêche se dandinait à la surface, qui reflétait les néons des gratte-ciels vides de Port Zayed, mordillé par des poissons hésitants. Au loin, un portrait lumineux du Sheikh, le père de la nation. D’une ribote d’un navire yankee en escale, parvenaient rires et conciliabules, tandis qu’au bord du quai, les mouettes se disputaient un cadavre de sole. Un cargo à la silhouette massive regagnait Shangaï, vidé de ses marchandises.

-- Quel bordel ! s’exclama Kamila lorsque nous descendions dans la cale : petites culottes, emballages de capotes, bas filés… Est-ce le musée de tes faits d’armes ? Tu ramènes des filles ici ?

-- Je n’y tiens pas particulièrement. Mais ça économise une chambre au Dana. Et ça en fait mouiller certaines. Avec un petit rabais à la clé.

-- Ce n’est donc pas ton refuge, ton havre de chasteté ?

-- Les avantages pratiques offerts par la conversion de ma jonque en garçonnière valent bien une entorse à la règle. D’autant qu’en interdisant aux levées de mon grand chelem d’entrer dans cette embarcation, je versais dans le gnosticisme. Ici, le reliquaire de la lumière originelle. Au 49er, la bacchanale de la chair, source du mal. En réalité, je balançais entre Simon le Mage et Bogomil, situés pourtant aux antipodes de l’hérésie dualiste. Monsieur Zhang évoquait tout à l’heure la figure de Marie-Madeleine, accusant improprement l’église romaine d’avoir canonisée une prostituée. C’est en réalité contre le simonisme que Monsieur Zhang devrait diriger ses pointes.

-- Je maîtrise mal les arcanes des premiers balbutiements du christianisme ; vous seriez également désemparé si je vous entretenais des raffinements de Kong Qiu[1].

-- La force du catholicisme, répondit le Voyageur, tient dans ce pari que la création est admirable ; et, si vous me permettez une digression, il n’y a pas de plus bel hymne à la création que le Criticon de Balthazar Gracian, que si notre Curie avait deux grammes de jugeote, elle déciderait d’ajouter à la Bible. Là, on vous explique comment l’air est transparent afin que l’homme puisse y voir à travers, et comment l’eau fut créée pour qu’on s’y désaltérât. Le Criticon est la plus belle expression de l’idéalisme catholique.

-- Ce Criticon est-il l’un de ces écrits apocryphes des premiers temps ?

-- Nullement. L’auteur est un jésuite espagnol qui vivait au dix-septième siècle.

-- Avec ce respect excessif pour la chose, fût-elle animée, votre religion ne risque-t-elle pas de verser dans le matérialisme ? Est-ce un hasard si Staline était un prêtre défroqué ?

-- C’est une question intéressante. Et c’est ce reproche même que les gnostiques faisaient à l’Eglise. Pour eux, le Malin a sa part dans la création, et non la moindre. Le mal s’incarne dans la matière, qui emprisonne la lumière originelle, l’empêchant de jaillir. Le monde visible, palpable, est une illusion produite par Satan. Mais si les dualistes s’accordent sur ce point, les conclusions qu’ils en tirent sont fort différentes. Pour Bogomil et bien d’autres, si la matière est mauvaise, il faut s’en affranchir par l’ascèse, d’où ces légions d’anorexiques qui se précipitèrent avec enthousiasme dans le bûcher de Montségur ! Pour d’autres, en revanche, le dualiste doit exprimer son mépris pour la chair par toutes sortes de transgressions : ivrognerie, gloutonnerie, fornication, car c’est lui faire trop d’honneur que de l’enfermer dans des tabous. Quant à Simon le Magicien, il tenait le désir charnel pour la seule parcelle de lumière divine qui subsistât dans l’univers chaotique des sens. Car la lumière divine fut, au commencement du monde, enfermée dans un corps de femme par les anges jaloux. Et aucune femme n’incarne plus pleinement le désir, reliquat de la lumière originelle, que la prostituée. C’est pourquoi Simon le Mage est venu sur terre pour délivrer la lumière enfermée dans le corps d’Hélène, esclave et prostituée phénicienne, sa femme…

-- Et le Voyageur revient au 49er pour les délivrer toutes, de Lagos à Pékin en passant par Bichkek.

-- Je suis un catholique de stricte obédience. Ne voyez en mon grand chelem -- que je ne suis pas sûr de compléter un jour, car la chair est triste, hélas ! – aucune tentative de rédemption par le sexe ; je la laisse à nos beatniks contemporains, ces pâles copies de Simon, et à leurs clones, amateurs de John Lennon ou de films français. Et je ne nourris aucune haine de la sensualité. Mon grand chelem est empreint de charité, de tendresse…

-- Celle-ci a suivi ta « voie de la connaissance » au point d’en oublier son bâton de rouge. Tu dois leur faire perdre la tête.

-- L’appel de la mousson, des quarantièmes rugissants…

-- Mazette, Yves Saint-Laurent ! Un tube plaqué or. Certaines ne s’emmerdent pas, au 49er…

-- Ah ? Aucune idée de la fille qui a laissé ça.

-- Tu ne m’as jamais emmenée ici !

-- J’aurais trop peur que tu casses quelque chose. Avec toi, il vaut mieux privilégier un environnement capitonné…

-- Je le prends comme un compliment. Puis-je embarquer ce rouge à lèvres ?

-- Tu l’emporteras à Tachkent, en souvenir de moi.

-- On s’assoit où ?

-- On ne s’assoit pas, on se vautre sur les coussins.

Il vous brûlait le gosier, ce whisky, et malgré le parti-pris de Kermadec d’y adjoindre aussi peu d’eau que possible, ce qui constituait une hérésie eu égard au déploiement des arômes, on respirait quand même des parfums d’Andalousie, on imaginait une synthèse improbable entre la lande écossaise et les rues tranquilles du Barrio de Santa Cruz. C’était un whisky pour lord, l’antipode du whisky étriqué de cadre supérieur singeant James Bond que, dans les années soixante-dix, l’on buvait on the rocks dans un cylindre sans pieds. Un whisky dans lequel communiaient les vierges sculptées des pasos de Cadix avec les chants gallois, les tenues blanches des joueurs de pelote, ou les défilés solennels de bagads, en Léon ou Cornouaille.

La conversation s’était tue. Nous étions tous, y compris Kamila, le nez dans nos verres, à sniffer notre MacAllan.

-- Après cela, dit Kermadec, on peut mourir. Mais je propose quand même d’aller finir la soirée au 49er.

-- Vous voudrez bien m’excuser, dit Zhang, mais je ressens une lourdeur dans les jambes. Je crois que je vais aller me coucher.

-- Quant à moi, dit Kamila, je suis prise.

-- Moi aussi, je suppose, dis-je.

[1] Confucius.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire paulcharrier ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0