Post coitum
Une femme, débarrassée de ses atours, c’était au fond peu de chose. Ça n’attirait pas trop le regard. Kamila nue, sans ses talons et ses paillettes dans les cheveux, avec son mètre cinquante-quatre, ses jambes épaisses, sa peau mate et la pesanteur de ses hanches qui la rapprochaient du sol, redevenait une solide bergère des rivages du lac Aïdourkoul, taillée pour le labeur et la maternité, pas pour l’amour. Ce qui n’enlevait rien à ses qualités charnelles, dont j’avais pu à nouveau mesurer l’étendue.
« Les filles qui ne payent pas de mine, les petits boudins bas sur pattes, avait un jour décrété Kermadec vissé à sa table du 49er, ont le meilleur comportement au lit. Cela se comprend parfaitement : peu séduisantes pour l’homme, ce n’est que par leur goût du plaisir qu’elles ont pu se reproduire et transmettre leurs gènes orgasmiques. Ne nous en plaignons pas. Je dédie ce toast à toutes les dindes ! »
Toujours ces rituels : la douche, les textos, la clope. Elle était accroupie sur le sofa, sans pudeur, les jambes croisées, sans prêter attention à sa vulve offerte, la tenant pour un simple outil de travail qu’on aurait laissé traîner pendant la relâche.
-- Tu sais quoi ? dit-elle, ce rouge à lèvres, je crois bien que c’était celui de Brenda. Les autres filles, c’était un poste sur lequel elles faisaient des économies.
-- Impossible, dis-je. Il ne sait même pas qui elle est, bien que l’ayant déjà baisée.
-- Oui, impossible… Et le rouge est encore « frais », alors qu’elle n’a pas mis les pieds au 49er depuis deux mois.
Elle se recoiffa adroitement, disposant les épingles de son chignon d’une main tout en continuant d’envoyer des textos de l’autre.
-- Evidemment, reprit-elle, pas besoin de passer par le 49er pour se lever des filles. Un message suffit. Jean-Louis se tape peut-être une skank prétentieuse d’Illusions, malgré tout le mal qu’il dit de ce club…
Je ne pus m’empêcher de m’approcher d’elle. Je commençai à lui mordiller la nuque, passant ma main entre ses cuisses pour caresser sa chatte.
-- Arrête, dit-elle. J’ai un peu trop bossé aujourd’hui. Et cette pommade m’irrite, je devrais en changer. Certaines filles m’ont dit qu’elle faisait parfois des grumeaux, mélangée au spermicide. Pas terrible pour le client, d’autant que les lécheurs de minou, ça ne manque pas. Et inefficace, au point qu’il y en a une qui s’est retrouvée en cloque…
-- Elle baisait sans capote ?
-- Tu parles ! La capote ça ne marche pas si bien. Parfois, elle s’éventre. La moitié des clients sont incapables de les dérouler dans le bon sens. Beaucoup débandent, au moment les enfiler : la pression du latex sur le gland réduit l’afflux sanguin ; je suce nature, mais avant de me faire baiser je la leur enfile toujours avec ma bouche, ça évite les débandades. Quand elle est trop épaisse, c’est pendant l’acte que ça finit par foirer. A chaque aller-retour, ça devient un peu plus mou : le type ne ressent rien. Trop fine, elle peut se fendre sans qu’on s’en rende compte – comme si je me préoccupais de l’état de ce machin quand je prends mon pied ! Ou bien le type éjacule prématurément dans le caoutchouc, et continue sa petite affaire sans rien te dire, tant que la tension le permet encore, au risque de laisser ce sac de sperme au fond de ton vagin ; et même si ça n’est pas le cas, il y a toujours des écoulements.
Elle aurait voulu me convaincre de renoncer au sexe, elle ne s’y serait pas prise autrement.
-- La capote, poursuivit-elle, tout le monde en revient. Les européens me font rire, avec leurs campagnes de prévention. Spermicide, stérilet, il n’y a que ça. On ne se fait plus chier avec des dizaines de capotes par jour… Un de mes clients avait développé une phobie ; il n’en pouvait plus de cette membrane qui empêchait tout contact entre les muqueuses ; il tonnait contre les alarmistes qui le privaient de l’essentiel. Mais comme il ne couchait qu’avec des putes, il était bien obligé d’en mettre. Bien qu’on trouve ici pas mal de filles qui acceptent de faire la chose au naturel…
-- Elles n’ont pas peur des maladies ?
-- A force de hurler au loup, plus personne ne les croit… On espère que les pommades tuent les microbes… On se dit que si l’on n’était pas un peu immunisé, on y serait déjà passé. Certaines attrapent une saloperie à chaque fois : rhume, diarrhée, verrue… Elles ne font pas long feu dans la profession. Les survivantes ont la dent dure.
« Mais mon client n’osait pas se passer de latex. Sa femme se refusait à lui depuis dix ans. La drague, ça n’était pas son truc, il avait horreur de ça. Quant aux clubs libertins, il racontait qu’au total ça revenait bien plus cher, et qu’on se retrouvait à baiser une vieille devant son mari qui n’en avait plus rien à foutre, et qui te regardait faire pour mieux se détacher d’un corps qu’il ne désirait plus. Bien souvent, ces femmes avaient joué les princesses dans leur jeunesse et attendaient la flétrissure pour s’offrir à tout un chacun – mon client vivait ça comme une insulte de plus, au 49er il se dénichait des filles plus fraîches, plus sympathiques, et plus douées pour la chose. Mais le prix à payer c’était cette cochonnerie de capote. Le contact, il n’avait plus que ce mot à la bouche. Il accusait l’Etat, les médias, la société, d’avoir détruit le contact… Il disait qu’en Europe, le gouvernement fait des campagnes pour encourager les jeunes à baiser depuis le plus jeune âge, à multiplier les partenaires et les expériences… qu’on distribue gratuitement capotes et contraceptifs dans les collèges, que les filles peuvent se faire avorter dans les hôpitaux publics en cachette de leurs parents…
-- Peut-être… Je connais mal ces choses, n’ayant pas d’enfants et cherchant plutôt à éviter les jeunes générations…
-- Il racontait que la pédérastie est à la mode, qu’elle est même enseignée dans les écoles, célébrée par de grands défilés carnavalesques. Chez nous, tout cela serait impossible, entre les restes de rigueur prolétarienne et l’Islam, tu penses ! Evidemment, avec les clips qu’on voit à la télé, on peut tout de même se faire une petite idée de l’état de la société occidentale…
-- Et alors ? Ton diagnostic ?
-- Ça me rappelle cette blague à propos de Yeltsine : « En un mot, comment décririez-vous l’état de la Russie – Good ! – Et en deux mots ? – Not. Good. »
Je ris poliment. Trop ingénieux pour être drôle. Le comique requiert une bonne dose de connerie, comme un gâteau de la farine, du sucre, et autres horreurs proscrites par la faculté.
Là-dessus, Kamila m’exposa une théorie fumeuse que le Voyageur avait élucubré, un soir de 49er particulièrement arrosé : la libération sexuelle cachait un complot puritain, qui visait à abolir le sexe.
Les muqueuses de l’homme et de la femme ont été créées par Dieu, disait Kermadec, pour se toucher. Mais la capote proscrit ce contact. Et la promiscuité implique l’hygiène, donc la capote. Voilà pourquoi le sexe est partout : pour s’assurer que les gens baignent dans la promiscuité, ce qui rend les capotes indispensables. Les gens croient renverser les barrières, alors qu’ils se conforment aux injonctions de leurs maîtres. Ils pensent forniquer comme des satyres, alors que leurs organes sont emprisonnés dans une camisole.
-- Après quoi, conclut Kamila, Jean-Louis te raconte toutes les substances mêlées et autres choses dégueulasses qu’on peut se permettre, au lit, lorsqu’on pratique une stricte monogamie ! Pour lui, le mariage traditionnel, c’est l’apothéose du sexe ! Nos pêcheurs ouzbeks ont un vieux proverbe : Il y a toujours plus de saumons sur l’autre rive.
Elle tira longuement sur sa cigarette, rejetant la fumée par les narines, dont les tourbillons furent vite dissipés par la bouche du climatiseur.
-- Mais l’histoire risque de lui donner tort. Un jour, au 49er, j’ai rencontré un homme d’affaires japonais. Je les évite en général, question de taille du sexe, encore que le sien n’était pas ridicule, ce qui tenait peut-être à son appétit pour la viande rouge, rare chez ses compatriotes.
Selon lui, le sexe, devait évoluer en un hobby high-tech et psychédélique, mobilisant un matériel de précision coûteux, fabriqué au Japon, une sorte de yoga cyberpunk qui relèguerait leurs pauvres vagins désormais superflus au rang des reliques de la préhistoire. Cette révolution ne concernait pas les femmes, qui préféraient se consacrer à la décoration d’intérieur ou aux bavardages.
Contrairement à Kamila, qui, par définition, ne fréquentait que des hommes en manque, je savais que ce désintérêt touchait aussi les hommes. Une mère inquiète pour son rejeton, craignant de le voir perverti par de mauvaises fréquentations, m’avait jadis employé pour gagner sa confiance afin d’en savoir plus. J’avais repéré un projet de séjour avec quelques copains à Port-la-Nouvelle, et j’avais habilement loué un emplacement dans le même camping, contigu à leur tente. Au prix de quelques courbatures et autres piqûres d’aoûtats, j’avais pu noter leurs conversations.
Le gamin avait essayé le sexe, comme on essaye le tennis ou le parapente. C’était par un après-midi pluvieux, alors que sa mère était partie pour faire des courses, le laissant seul à la maison, désoeuvré. Il avait donné rendez-vous à une copine, une petite boulotte de quinze ans. Ensemble, ils avaient « exploré la question », dans une ambiance maussade.
Bien que la chose ne fût pas désagréable, elle le rebutait. Il y avait d’abord cet aspect scolaire. On les avait bassinés avec ça, à l’école, au point que forniquer (en se conformant aux instructions hygiénistes des profs), c’était comme un devoir de maths à rendre. Après le renversement des barrières morales, c’était un divertissement comme un autre, pauvre en sensations comparé aux autres passe-temps; jeux vidéo, séries télévisées cinéma d’action, Facebook… Pourquoi laisser tout cela, ne serait-ce qu’une heure, pour un va et vient monotone, une turgescence de vaisseaux sanguins, animale, antique, conclus par l’éjection d’une cuillérée à soupe d’un liquide gluant ?
Kamila grimaça, s’allongea péniblement.
-- J’ai du béton dans les lombaires. Je baise trop.
-- Il serait temps d’arrêter ?
-- J’ai pensé à ce type toute la nuit. Zhang. Je ne peux pas accepter son offre. Elle vient trop tôt. Je dois encore arrondir mon magot. Et cette sensation de vide entre les jambes, ce besoin de se faire remplir, ce besoin qui ne me quitte pas, même après une journée comme celle-ci… Je ne tiendrais jamais le coup… Dans six mois, peut-être, en espérant avoir pris un petit coup de vieux… A moins de refaire un môme ; et ce n’est pas à Kuala Lumpur que je vais trouver un père qui convient.
-- Une telle occasion ne se reproduira pas…
-- Inch’Allah.
Deux tintements, presque simultanés. Un texto pour chacun.
-- C’est Jean-Louis, dit Kamila. Il me propose une petite soirée dans sa jonque, demain soir. Il offre un prix plus que correct. Avec lui, ça n’est jamais désagréable. On perd un peu de temps, mais c’est pour boire du champagne. Au diable le stakhanovisme !
Jane m’informait qu’Esfahani avait enfin accepté – selon ses termes – de « cracher son oseille ». A la condition expresse que le Voyageur s’engageât, par écrit et en présence d’une brochette d’avocats, à participer à la « Volvo ». Bien entendu, aucune occasion de foirer sa course ne devait être négligée, pourvu qu’elle contribuât au mélodrame. Cela, Mac Cormack le croyait acquis. On allait fêter cette victoire par une soirée bien arrosée, dans un salon du Sofitel. Jane m’y conviait, elle comptait y recueillir des informations sur Amara, en dépit de mon renoncement déclaré à cette affaire et de mon départ imminent – sans doute un prétexte pour échanger adresses et numéros de téléphone, dans l’illusion de consolider ce médiocre embryon de couple sur lequel elle commençait à se monter la tête. Après quoi, Kermadec pourrait noyer le remords d’avoir cédé à Mac Cormack par une nuit d’amour avec Kamila, du moins de cette variante inférieure de l’amour accessible à tout un chacun, dans sa cale convertie en lupanar humide et grinçant, dont il n’avait pas pu éradiquer tous les cafards et autres charançons, pour la frayeur des unes et l’excitation perverse des autres, au nombre desquelles on pouvait sûrement compter la vicieuse Ouzbek. Il l’avait convoquée précisément le soir même du cocktail qui scellerait son retour dans le monde fabriqué des médias, un péché infiniment douloureux, infiniment plus répréhensible, malgré ce qu’en professe l’Eglise à laquelle il faisait mine d’adhérer, que les formes diverses de la copulation qu’il avait déclinées avec les filles du 49er. Seule la fille la plus professionnelle, la plus performante, la plus improbable et la plus sincère dans les ébats, la plus brutalement pute aussi, seule Kamila convenait pour le sacrifice final de sa dignité sur l’autel du toc, du buzz, et de la lose chic. Je ne pouvais que spéculer sur les raisons de son abandon : sans doute une démarche de mortification, de vigilance envers l’orgueil qu’il soupçonnait d’infecter tous nos actes, une volonté charitable de le mater en endossant l’habit du ridicule que tout le monde réclamait. Car, au-delà du renoncement aux richesses, au-delà du martyre, que pouvait-on concevoir de plus chrétien que l’acceptation de perdre la face, afin d’apporter une parcelle de joie à des spectateurs anonymes ?
Je le connaissais mal.
Plutôt que de lui prêter ce sens christique de l’avilissement, j’aurais mieux fait de méditer ce sur rouge à lèvres.
Trente nuances de gris, toutes lugubres. Les architectes du Sofitel avaient dû convaincre les émirs que le bon goût post-mitterrandien (que le monde entier nous envie) passait par des textures homogènes autant que déprimantes. Lugubre, la soirée l’était aussi. Car le Voyageur se faisait attendre, et l’on sentait monter l’irritation d’Esfahani et de Mac Cormack, le visage du premier parcouru par des tics, le second qui tripotait sa chope d’une main tremblante.
-- Sans doute une dernière concession à son sens de la pureté, fulminait Mac Cormack. Les français et leur obsession de la grandeur. Pour vous, il n’y a que la théorie qui vaille.
-- Tu n’es pas charitable, intervint Jane. Notre ami Henri est en infériorité numérique.
-- Comme Napoléon à Austerlitz.
-- J’apprécierais votre humour si j’étais certain de la venue de Jean-Louis.
-- Un revirement est-il encore à craindre ? s’inquiéta Esfahani.
-- Dans ce cas, il se débrouillera avec mes avocats. Je sais qu’il est peu solvable, mais il peut dire adieu à son bateau.
-- Peut-être est-il en agréable compagnie ?
-- Il m’assomme avec ses filles. Encore une théorie. Cette prétention à l’exhaustivité, cette vanité, ce dandysme arrogant, ce dédain de la politesse la plus élémentaire, alors qu’on ne lui demandait que de passer deux heures avec son bienfaiteur ! Bloody bastard.
Deux bédouins, qui déambulaient parmi les tables hautes du salon, s’approchèrent de moi, détaillant ma coupe de champagne d’un air soupçonneux.
-- Are you Arabic ?
-- French…
-- May I have your ID?
Ils me saluèrent fort aimablement après que je leur eus montré mon passeport.
-- Les salons du Sofitel sont toujours aussi fliqués, dit Jane.
-- Ils traquent le musulman qui viendrait boire ici discrètement.
-- Absurde, dit Esfahani. Quand je pense aux quantités illimités de bubbly que je descends chaque vendredi !
-- Un Iranien, ce n’est pas pareil…
-- Notre chiisme les dérange bien plus que nos entorses à la tempérance.
-- Certains endroits sont surveillés, d’autres aucunement. Cela n’obéit à aucune logique.
-- Bloody bastard, dit Mac Cormack. Look !
Jane m’indiqua du doigt, derrière la baie panoramique, une lumière qui s’éloignait, dans la darse de Port Zayed.
-- Est-ce lui ?
-- Il appareille. On ne risque pas de le revoir de sitôt.
-- Quels enfantillages… Alors que je lui avais promis cent mille dollars cash, plus les frais… Les Français ne seront jamais que des petites mains, des chiens crevés au fil de l’eau…
-- Voyons, David, dit Jane. Notre ami Henri n’y est pour rien ! Et ce n’est peut-être qu’un coup de bluff, un petit tour dans l’eau pour te faire bisquer une dernière fois avant de sceller le pacte…
Mais David s’était réfugié dans un coin, livide de rage, tapotant son clavier tactile pour appeler ses avocats. Et moi je reçus un texto qui ne me rassura nullement : J’emmène Kamila, ne t’inquiète pas pour elle. Je repensai à ce bâton de rouge. Je n’eusse jamais cru que pareil objet anodin pût autant me terroriser.
Le lendemain, on retrouvera le corps gonflé d’une jeune femme à la surface de l’eau, devant la digue de Marina Mall, à quelques brassées du ponton d’amarrage des yachts. Peu probable qu’il eût échoué là après avoir passé le détroit d’Ormuz.

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