Histoire d'A
-- Sea, sex and sun, que demander de plus ? énonça-t-elle sentencieusement après s’être étalée de toute la vulgarité de son corps sur la chaise longue, et méticuleusement enduite de crème à bronzer.
Mollement, par désoeuvrement, j’avais accepté ce risible séjour « en couple » dans un resort au sud de Mascate : l’indifférence est mère de toutes les calamités.
L’endroit était presque vide ; on avait trop investi dans l’infrastructure touristique, on n’avait pas prêté attention aux coûts, à la concurrence, au marché… L’ambiance était plutôt surréaliste, on se sentait comme des squatteurs incrustés pendant la fermeture annuelle. Les serveuses birmanes, craignant de perdre leur emploi et par conséquent leur visa à tout instant, si par hasard les propriétaires des lieux avaient la mauvaise idée de mettre leur nez dans les comptes, redoublaient de courbettes et de sourires mielleux.
David avait été mis au parfum, pour le cambriolage. Jane, virée, et sans états d’âme, forte de ses diplômes et de ses language skills, en avait profité pour s’octroyer une semaine de vacances. Les lieux de drague type club Med n’abondant pas dans la péninsule, et sachant qu’on n’est jamais à l’abri du regard d’un mouchard, qu’un soupçon d’impureté pèse sur toute femme qui se déplace seule, que les interdits religieux fluctuent au gré de l’humeur des représentants de l’autorité -- du cheikh au petit chef local de la police, de l’imam du coin au délateur de quartier -- il lui fallait un boyfriend. Malgré ses légendaires compétences sociales, elle n’avait que peu de relations ; travailleur indépendant, je n’avais pas de contrainte de planning. D’où l’émergence d’une opportunité, comme on dit sur les powerpoints. Ce n’était pas trop fatigant : il suffisait d’approuver les déclarations dont elle ponctuait la lecture de son tabloïd.
-- Peyron vient de se retirer, dit-elle. Pauvre David. La Volvo ne fera pas escale à Abu Dhabi.
-- Ses deux arguments publicitaires l’ont lâché.
-- Avec ce qu’on sait, Jean-Louis lui aurait vraiment joué un sale tour s’il avait accepté.
-- Incroyable qu’il t’ait envoyé cette confession.
-- Une bouteille jetée à la mer ; un témoignage pour les générations à venir.
-- Mais pourquoi toi ?
-- Il ne connaissait pas grand-monde. Et je ne suis qu’une exécutrice testamentaire. Je mettrai ça sur le web, en attendant de trouver un éditeur. Au pire, ça atterrira chez Kindle Direct Publishing.
-- Un crime passionnel. Un simple crime passionnel.
Une rareté, de nos jours. Sauf bien sûr si l’on compte tous les types qui pètent les plombs et massacrent leur famille avant de se faire sauter la cervelle. Eux, on ne saura jamais pourquoi. La rage, sans doute. Qu’on tue par amour, dans ma carrière de détective, je ne l’ai jamais vu. La fadeur de notre existence ne le permet simplement pas. Tout comme les plats sont moins corsés qu’avant, les loisirs sans risque, les entreprises sans enjeu, et les conflits sans victime, l’amour n’est plus qu’une vague mise en commun des expériences, une manière agréable d’échanger des informations, un arrangement domestique prisé pour son aspect pratique. Le « couple » indolent et désœuvré que nous formions, Jane et moi, valait bien tous les autres, et c’était bien ça qui m’inquiétait.
-- Il y avait plus que cela, reprit-elle. Il s’était mis en tête de la sauver. Au sens religieux du terme.
-- Pourquoi elle, entre toutes les filles du 49er ?
-- Parce qu’elle n’avait pas le profil de la maison. Parce qu’il s’est dit, à tort, qu’elle y avait échoué par erreur. Parce que, si une seule fille du 49er devait être sauvée, ce ne pouvait être qu’Amara.
« Je n’aurais jamais cru, écrit-il, qu’on puisse trouver la gaîté au 49er. De plus en plus, je n’y retournais qu’afin de l’entendre rire. En couchant avec elle, je croyais l’avoir démystifiée, ravalée au rang des autres. Il n’en était rien. Au contraire : la question charnelle ayant été réglée, elle se livrait pleinement. Elle racontait ses lectures, les films qu’elle avait vus, parlait de cuisine, s’esclaffait à mes blagues imbéciles, me dévoilait les mensonges et les petits secrets des autres filles… »
-- Une fille normale, dis-je. Comme celle qu’il aurait pu rencontrer dans n’importe quel club de vacances.
-- Dans un club de vacances, il ne l’aurait jamais remarquée. Elle lui est montée à la tête, justement parce que c’était une pute.
« Je ne retournais au club que pour goûter sa candeur. Les filles qui s’agrippaient à mon bras, je les repoussais brutalement. De plus en plus, je frémissais lorsqu’Amara partait avec un client. Je n’avais d’autre issue que de m’accrocher à mon grand chelem, que je construisais de la façon la plus méthodique possible, notant les noms, nationalités, mensurations et performances de toutes les filles qui y passaient sur un calepin, espérant trouver dans cet acharnement clinique la dose d’indifférence qui me permettrait de tenir…
« Beauty is in the eyes of the beholder. Elle me faisait l’effet d’une fille plutôt ordinaire. Classe, chic, mais sans plus. Elle n’avait pas ce regard de pute, ce mélange de défi et d’indifférence, cette hargne froide… Mais ça ne veut rien dire.
-- Ce qu’il n’a pas toléré chez elle, c’est justement ceci : l’amour.
L’amour auquel seule Amara, au 49er, n’a pas renoncé. L’amour auquel le Voyageur espère s’abreuver, en la sauvant de la spirale de la putasserie. Car cette rare qualité, inévitablement, s’étiolera, plus lentement que chez les autres, mais comme chez les autres. De tout cœur, il veut l’arracher au club avant qu’il ne soit trop tard.
-- Il n’avait pas compris qu’elle était différente des autres filles. Les autres, plus elles couchaient, moins elles aimaient. Amara, c’était l’inverse. Une sorte de nymphomane. Toujours sincère, dans l’instant. Fidèle à ses sentiments. J’avais une amie comme ça, à l’université. Elle rencontrait l’homme de sa vie chaque semaine. Incapable de prendre des distances par rapport à elle-même.
-- Mais Amara se faisait payer…
-- Peut-être pas pour la même raison que les autres. Au second chapitre, il explique que le prix exigé n’était à ses yeux que la mesure de la qualité de sa relation. Lorsqu’elle était euphorique, elle couchait gratuitement, ce qui fut le cas plusieurs fois avec Jean-Louis, et bien d’autres. Lorsqu’elle se sentait trahie, abusée, elle facturait le prix fort.
«Je l’agaçais, à vouloir rester près d’elle, sous les regards narquois de ses voisines de bar. Cela faisait fuir le client. En compensation, il fallait constamment lui offrir à boire. Jusqu’au moment où elle me demandait de m’éloigner, ou bien de l’emmener avec moi. Lorsqu’un client s’approchait, je mettais sa tête à prix : celui en-deçà duquel je tenais pour un affront qu’elle partît avec lui. Avec les beaux gosses, je n’étais pas trop ambitieux. Lorsqu’elle revenait au 49er après avoir exécuté sa passe, ce qui était presque toujours le cas, je lui demandais le tarif. Un jour – je me souviens que la veille elle m’avait facturé le prix fort -- elle est partie avec un Indien rabougri pour presque rien. Elle voulait me faire souffrir. Elle a peut-être menti. Je ne le saurai jamais… »
On sent, au fil de la lecture, la progression de sa souffrance. Ça commence comme un jeu : « Et si je tentais de la tirer d’affaire ? » Moins ennuyeux que la baise mécanique du grand chelem, auquel il attribuera pourtant, mais bien plus tard, une vertu providentielle. Car Amara, il ne l’aurait jamais « essayée », ou alors seulement par le plus grand des hasards, n’eût été ce pari de carabin qu’il fît avec lui-même.
-- Le grand chelem, reprit Jane, m’apparaissait désormais comme une bravade désespérée, un cri de détresse à l’attention d’un Dieu absent. Le plus étrange, c’est que ce cri a été entendu. Pour mieux me punir.
Le scandale de l’amour. Il ne tolère pas cet enthousiasme, cette adhésion à la promiscuité. Amara invalide toutes ses théories, elle la seule fille qu’on ne peut sauver, la seule femme sur terre à aimer le mâle en général, plutôt qu’un homme en particulier, la seule dont le fait d’en tirer profit rend cet amour encore plus fort, la seule pour qui la condition de fille publique conduit à l’extase. La seule qui n’est pas sauvable, et pourtant, hélas, la seule parmi toutes ces filles qu’un homme comme lui peut avoir envie de sauver.
-- Vous êtes tous les mêmes, opina Jane. Vous rêvez d’une bimbo avec le feu aux fesses, et vous la voulez pour vous tout seul. Vous ne supportez pas qu’elle couche avec d’autres, même pour en tirer profit, alors qu’elle est faite pour ça. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle vos espoirs ne sont pas vains.
Kermadec supporte de moins en moins les frasques d’Amara, d’autant qu’elle en parle crûment, et que chacune d’elle la rend plus euphorique, plus désirable. Il décrit son incompréhension, quand elle le rejoint dans sa jonque après une partie fine avec trois Indonésiens, qui a frôlé le scato. Sur son visage, nulle honte, nulle détresse, nulle fatigue d’avoir été labourée pendant deux heures, aspergée de sperme. Au contraire, elle resplendit, le regard plus candide que jamais, la peau encore plus lisse, encore plus fraîche, les hanches dessinées, la poitrine ferme et généreuse. Une madone…
Après ces orgies, écrit-il, elle irradiait d’une lumière qui ne pouvait être que celle du démon. Et pourtant, cette lumière ne différait en rien de la lumière divine, éclairant d’un jour sardonique la parcelle d’espérance en l’homme qui en moi se refusait à mourir.
Il ne peut s’empêcher de penser à ce qu’elle vient de faire, alors qu’elle commence à le masturber, à lui mordiller l’oreille, toute pleine de gentillesse et de sensualité.
Un jour, je pris conscience que le principal obstacle à mon projet résidait dans mon désir possessif. Chaque fois que je la prenais, pour des sommes qui variaient selon son humeur, je renforçais son panthéisme, m’inscrivant comme une touche de couleur dans la fresque sauvage et naturelle qu’elle composait au fil de ses coucheries, éloignant un peu plus d’elle une promesse conjugale qui, seule, pouvait la sauver, mais qu’elle ne concevait pas d’accomplir avec moi. D’ailleurs, sous cette hypothèse improbable, elle perdrait cette ambivalence, ce miracle de la putain heureuse, source de ma fascination. Que ferait-elle dans cette jonque, à détailler mon rictus amer, mon regard fixé sur la ligne de l’horizon, perdu dans le bruit solitaire des embruns ? Pour elle, étais-je prêt à renoncer à mon existence, la seule qui, d’un point de vue philosophique, fût raisonnable, afin d’endosser l’habit étriqué du père de famille besogneux, installé dans une monarchie petite bourgeoise, quelque part en Asie ?
Il conclut qu’il n’est pas l’homme qu’il lui faut. Amara est peut-être sauvable. Mais pas par lui. Sa culpabilité grandit. Il pense qu’il doit se sacrifier, qu’il n’a fait que prolonger le scandale. De possessif, il devient désintéressé. Une sorte de saint.
Par une étrange alchimie, ce besoin d’exclusivité charnelle, qui se cachait derrière ma prétention ambigüe à l’arracher au 49er, se métamorphose en un sentiment plus fort, plus paternel, et qui doit me mener au sacrifice. Je n’existais plus ; seul son sort m’importait ; ma vie valait ce que valait mon plan de l’arracher au second cercle de l’Enfer.
Il rêve pour elle d’un père de famille fiable, bien établi. Il commence même à lui prospecter un mari, parmi les clients du 49er. Mais la plupart ne sont guère reluisants. Alors il fréquente les bars des grands hôtels, à son corps défendant, en quête d’un type convenable. Mais ils se méfient de lui, et lui ne les trouve jamais assez bien pour elle… Il tente de bonne foi de lui en faire essayer quelques-uns, et se retrouve dans le rôle détestable du maquereau, du rabatteur à michetons. Et ça ne fait qu’exciter Amara de plus belle, l’enlisant dans la perversité, comme si toute l’énergie consacrée à dévier sa trajectoire du trou noir qui l’attirait, ne faisait qu’accroître la masse gravitationnelle de ce dernier.
Pourtant, Amara évolue dans le bon sens. Elle développe des liaisons de quelques mois avec les clients, va vivre chez eux ; sa présence au 49er se raréfie. Elle tombe amoureuse pour de vrai, du moins comme une fille normale, dans la mesure du possible…
Entre deux liaisons, elle retourne dans la jonque. Elle se ressource auprès du Voyageur, elle lui fait des prix d’amis. Il souffre, mais il espère qu’une de ces liaisons se cristallisera, et que l’heureux élu, aisé, sérieux, l’emmènera au bout du monde… jusqu’au jour où débarque le Prince.
Le Prince Abdul Karim mouille son yacht à Yas Marina et s’installe à l’hôtel Vice Roy pour assister au grand prix de formule 1. Il est la pièce maîtresse du schéma financier de Mac Cormack, qui confie naturellement son dossier à Amara. Kermadec, ignorant tout du Prince, accroché désespérément à sa vision trompeuse d’Amara, ne voit pas venir le danger. Abdul Karim ne vit que pour la débauche. Pour lui, les êtres sont là pour qu’on les utilise, leur corps réduit à un monceau de chair indifférencié. Pour lui, la vie est un voyage dont le but est d’extirper l’humain de ceux qui croisent sa route. Abolir le sens au profit des sens, c’est-à-dire du bouillonnement informe du plaisir et de la douleur, voilà la nouvelle drogue d’Amara. On ne la voit plus trop au 49er, elle squatte la chambre du Prince ; fouettée, saucissonnée, écartelée, introduite de partout, elle gémit du plaisir d’avoir perdu, avec le peu de frontière ténue qui séparait son moi du monde extérieur, toute intégrité, toute individualité, toute unité organique; grâce au Prince, elle appartenait désormais au monde, comme le cadavre qui pourrit dans le sol, recyclé en engrais, organismes et sucs divers, appartient à la terre. Un cadavre vivant, un pantin mû par la volonté d’un autre, une chair esclave qui ne vaut que le plaisir qu’elle donne, voilà ce qu’elle avait toujours voulu être, voilà ce dont toutes les passes qu’elle avait prodiguées n’étaient que les prémices, comme les petits bonheurs terrestres ne sont que l’avant-goût de la joie céleste.
Elle ne revoit le Voyageur que pour lui prodiguer les détails, dans un lumineux et inconscient enthousiasme : sa vulve sciée par les lanières, sa gorge serrée par un collier clouté, son anus perclus d’hématomes à force de sodomie ; avec le Prince, elle quittait ce monde pour entrer dans une dimension supérieure de la perception ; elle allait d’ailleurs être promue co-organisatrice de partouzes de plus en plus compliquées à mesure qu’augmenterait le nombre de participants, car toutes pratiques s’affadissaient rapidement ; il fallait constamment abattre de nouvelles barrières, briser de nouveaux tabous, ce qui exigeait toujours plus de monde, d’énergie, de logistique et d’argent.
J’avais compris à mi-course de mon grand chelem que la débauche tue la débauche. En réduisant l’autre au statut d’objet inanimé, elle transforme la fornication en masturbation. Le Prince, par sa surenchère dans la transgression, niait cette évidence. En vérité, le sexe sans amour n’a plus rien de sexuel. Mais à chacun son déni, et, quant à moi, je refusais d’admettre que chez Amara l’un et l’autre resteraient irrémédiablement liés, ainsi que le caractère diffus et indistinct de son sentiment qui ne se portait jamais que passagèrement sur un être particulier, comme une instance spécifique de sa philanthropie charnelle. Car si dans le contre-monde lascif qu’incarnaient des lieux comme le 49er l’amour n’est plus possible pour celui qui prend, celle qu’on prend, lorsqu’il s’agit d’un être hors du commun comme Amara, y connait un décuplement de la perception – comme peut en produire la grossesse ou certains âges de l’enfance. Le plan supérieur de la conscience auquel je prétendais l’élever, elle le trouvait dans la fange à laquelle je voulais l’arracher.
Le Prince insiste auprès de Mac Cormack pour qu’elle le rejoigne quinze jours à Djeddah, soi-disant afin de sceller le contrat de financement de la course, en fait pour inaugurer sa nouvelle vie de mère maquerelle, de concubine en chef, de complice consentante des viols et sévices croissants qui seuls donnaient encore à Abdul Karim sa dose indispensable d’adrénaline. On ne saura jamais si Amara avait l’intention d’utiliser son vol de retour, car le Voyageur mit sous le nez de l’Irlandais un ultimatum, lui jurant qu’il ne participerait pas à la Volvo, ni à aucune autre course, et même qu’il ferait tout pour lui pourrir la vie, prêt à le moucharder auprès des autorités pour la moindre irrégularité, s’il la laissait ainsi partir.
Alors Mac Cormack fait annuler le voyage, propose d’autres filles au Prince. Celui-ci se montre accommodant ; il en a vu d’autres, et seule compte la course ; mais Amara insiste pour le rejoindre, elle est prête à passer outre, car il y va de sa vocation : atteindre la limite du stupre…
Elle s’envole donc pour l’Arabie ; David, faute de mieux, la licencie et, lorsque le scandale commence à éclater, peu de temps après le départ d’Amara, il révoque son visa et fait effacer toutes traces de leur collaboration, détruisant fichiers, archives et mails.
Mais Kermadec ne peut se résoudre à la laisser se perdre ainsi. Désespéré, il tente une opération de la dernière chance :
Je ne saurai jamais pourquoi Pasquier a accepté de m’aider. Il risquait la cour martiale, avec au minimum la radiation définitive, et sans doute quelques années en prison. A moins que cette équipée n’ait été un service commandé. Qui sait ? Qu’Abdul Karim se livrât à quelques trafics susceptibles d’intéresser notre Etat-Major n’aurait rien eu d’étonnant. De son bâtiment, Pasquier repérait en temps réel la position du yacht d’Abdul Karim. Nous avons lancé notre raid dès que celui-ci fut assez loin des eaux territoriales saoudiennes. Le voyage en hélicoptère fut plutôt chaotique, et nous dûmes essuyer des tirs de 32 mm avant d’amerrir, car le navire du prince était armé.
Récupérer Amara ne fut pas difficile. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international, Abdul Karim ne voulait pas ajouter au scandale. Il nous laissa monter à bord, où des dizaines de jeunes filles, séquestrées, victimes d’on ne sait quels rapts, étaient ligotées, nues, dans des positions diverses, leurs corps maculés par les bleus et les plaies. Nous lui promîmes de ne rien révéler à la presse s’il nous livrait Amara – la seule, peut-être, qui se trouvait là de son plein gré, et pour son plus grand bonheur ! Mais la tournure rocambolesque des événements l’excitant follement, elle nous laissa l’emmener, pour mon fatal aveuglement, car je prenais sa curiosité infantile pour un renoncement. Elle s’imaginait dans un film de James Bond, avec la ferme intention, lorsque la séance serait terminée, de reprendre une existence gouvernée par ses spasmes ovulaires.
J’écris tout cela froidement, apaisé par la catharsis d’avoir commis le crime que l’on sait ; mais lorsqu’elle montait à bord de notre hélicoptère, je vivais une apothéose, convaincu d’avoir atteint mon but, de l’avoir sortie de la boue où elle croupissait, afin de l’élever à la forme supérieure de l’amour qu’elle méritait. Peut-être une morale petite bourgeoise m’aveuglait-elle, peut-être ce don universel de son corps, en transcendant toute notion d’intégrité, en montrant que respecter un organisme physique, c’était lui faire trop d’honneur, confinait-il au sublime, ce qui expliquait l’aura qui l’enveloppait à chaque retour de bacchanale ; mais moi je voyais une pauvre fille qui s’abîmait l’âme, promise au cynisme, à la solitude, et à l’incapacité d’éprouver quoi que ce soit ; elle dilapidait son capital affectif dans une spirale du vice, elle n’en avait plus pour longtemps avant ce moment critique où ne lui resterait que l’âcreté maussade des sexes indifférenciés qui s’étaient succédés dans ses orifices.
-- Je ne comprends pas ce type, interrompit Jane. Il se vautre dans la débauche, il se tape toutes les filles du 49er, et il prétend imposer une morale puritaine à la plus pute d’entre elles, qui ne lui demande rien !
Je ne répondis rien. Les incohérences de Kermadec m’échappaient autant qu’à elle. Depuis, cependant, j’ai eu le temps d’y réfléchir.
Son propre salut ne lui importait guère. Il s’était fixé pour but – pourquoi pas ? – de dénicher dans ce gynécée enfumé, celle qui méritait mieux que cela ; mais, emmurées dans leur propre vénalité, on ne pouvait se les gagner, ne serait-ce que superficiellement, qu’en endossant le rôle du client.
En dépit de ses diatribes phallocrates, Kermadec idéalisait les femmes. Voilà pourquoi il payait pour coucher : il n’y voyait, pour elles, que souillure, qui exigeait son juste dédommagement. Or Amara ne respirait que dans la « fange » ; pire, elle y trouvait sa pleine réalisation affective. Que sa vision du monde fût justement invalidée par celle qu’il avait élue pour l’accomplir, Jean-Louis ne pouvait le tolérer.
Bien que chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, chacun des rapports circonstanciés et enthousiastes qu’elle me faisait, sans une ombre de tact, me démentît, je refusais d’admettre sa nature. Pour moi, l’authentique Amara c’était une petite étincelle d’innocence enfermée dans un énorme cocon de stupre, et mon destin c’était de délivrer cette étincelle, en déchirant ce cocon ; et, vrai chevalier sauveur descendu d’hélicoptère, j’y étais parvenu au terme de mon opération-commando.
En réalité, je ne l’avais qu’épatée, comme une vulgaire collégienne ; avoir joué au despérado chatouillait ses muqueuses, au même titre que les perversions sadiques du Prince. L’éternel magnétisme du sociopathe. Je la laissai m’entraîner à trois jours d’ébats fougueux dans ma jonque, sans voir dans cette énième éruption fornicatrice la preuve même de mon erreur.
Après, une seule idée en tête : retourner au 49er. Elle se tortillait sur sa couche, tordue d’impatience, geignarde, et pour elle le 49er ne faisait sans doute que préluder à un retour chez le Prince ; et moi j’avais un plan stupide : l’épouser pour qu’elle devienne française, l’emmener quelque mois dans le manoir de ma cousine, au fin fond du Morbihan, et lui trouver un éleveur, un céréalier, en entrepreneur de travaux publics, un type qui la visserait à une tâche quotidienne humble et noble, tenir les comptes, tenir une maison… Plus l’évidence m’aveuglait, plus je m’inventais une Amara aux antipodes de ce parangon de fille publique que je ne savais que séquestrer ; j’avais gagné ma vie en perdant toutes mes courses, mais celle-ci je comptais bien la remporter, et pourtant, comble de masochisme suicidaire, comble d’ironie, à l’heure de renverser mon destin grimaçant, j’avais choisi le seul combat qui n’était pas gagnable.
Je pris les flirts prolongés avec quelques clients pour des premiers pas sur la voie de la sagesse, bien à tort ; elle était l’esclave de ses sensations et si le désir devait se consumer lentement, ainsi soit-il : cela n’impliquait nulle volonté de se construire une existence ; ses conceptions morales, réduites aux stimuli insignifiants de ses synapses, ne valaient pas mieux que celles d’un banc de coraux rose fuchsia, ballotté par les volutes aléatoires des eaux sous-marines.
Tôt ou tard, mon trop-plein de rage devait déborder. Je me jetai sur elle, la saisis par le cou et commençai à la secouer brutalement. Si, au début, j’agis sous l’emprise de la colère, je me calmai vite, et ce fut froidement, en pleine connaissance de cause que je me mis à la serrer un peu trop fort ; elle aimait ça, bien entendu, et peut-être avait-elle compris, et accepté, ce qui s’ensuivrait, peut-être voulait-elle qu’on la délivrât d’elle-même par la seule voie possible, mais cela je ne le saurai jamais, et je refuse de me payer d’illusions, ni de m’imaginer lui avoir acheté quelque rédemption dans un improbable au-delà : je n’ai fait que saisir ma seule possibilité de victoire.
-- Je savais qu’il était un peu dingue, mais tout de même… Ne m’as-tu pas dit qu’il avait embarqué une autre fille ?
-- Kamila.
-- Elle a dû subir le même sort… Pour le coup, on ne le saura jamais…

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