Prologue

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Il existe un moment, imperceptible, où l’on cesse d’avancer pour commencer à tourner autour de soi-même. Rien de spectaculaire. Aucun choc. Aucun signal clair. Seulement une légère inflexion dans la trajectoire, une hésitation presque invisible, et déjà le mouvement se transforme. On croit continuer, on croit progresser, mais quelque chose en nous a bifurqué sans prévenir.

On se met alors à regarder en arrière. Pas franchement. Pas totalement. Juste assez pour ralentir. Juste assez pour laisser le doute s’installer dans les interstices. Et le doute, lui, ne s’installe jamais seul. Il s’accompagne toujours de cette idée tenace, insidieuse, que quelque chose a été manqué, que quelque chose aurait pu être autrement, que quelque chose mérite d’être repris, corrigé, réparé.

Mais rien ne revient.

Le passé ne se corrige pas. Il se déforme à mesure qu’on le regarde, jusqu’à devenir une version acceptable de ce qu’on n’a pas su être. On s’y accroche pourtant, comme à une preuve, comme à une explication, comme à une excuse parfois. Et pendant ce temps, sans bruit, le présent se dérobe.

Être un homme, ce n’est pas ne jamais tomber. Ce n’est pas ne jamais douter. Ce n’est même pas être certain de ce que l’on fait. Être un homme, c’est autre chose. C’est refuser de se trahir dans l’incertitude. C’est avancer malgré le flou, malgré l’absence de garantie, malgré l’inconfort de ne pas savoir où l’on met les pieds.

C’est tenir une ligne que personne ne voit. Une ligne qui ne se dessine pas sur le sol, mais quelque part entre ce que l’on accepte et ce que l’on refuse. Une ligne que l’on déplace en permanence, sans jamais la perdre, même lorsque tout autour semble vouloir la dissoudre.

Il y a des mondes qui testent les hommes. Pas par la force. Pas par la violence. Mais par l’érosion. Par la lente disparition des repères. Par l’instabilité des choses simples. Là où rien ne tient vraiment, où tout peut basculer sans prévenir, il ne reste qu’une seule chose qui puisse encore servir d’appui.

L’axe.

On ne le voit pas. On ne peut pas le mesurer. Mais on sait lorsqu’on s’en éloigne. Une sensation discrète, presque physique, comme un déséquilibre intérieur. Et lorsque cet axe disparaît complètement, il ne reste plus rien à suivre. Ni chemin, ni direction. Seulement un mouvement vide, sans intention.

Alors certains s’arrêtent. D’autres reviennent en arrière. Et quelques-uns, plus rares, choisissent d’avancer quand même.

Pas parce qu’ils savent.

Mais parce qu’ils ont compris.

Compris que le doute ne disparaît pas en reculant. Qu’il ne se résout pas en répétant. Qu’il ne s’apaise pas en fuyant. Compris que la seule manière de ne pas se perdre… c’est de continuer à marcher, même lorsque le sol n’offre aucune certitude.

Ce livre ne raconte pas une chute.

Il raconte ce qui vient après.

Lorsque plus rien ne tient, lorsque plus rien ne rassure, lorsque tout devient mouvant… il ne reste qu’une question, simple, brutale, impossible à éviter.

Sauras-tu rester toi-même, là où tout t’invite à te perdre.

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