Chp 2 - Eivar

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Eivar descendit du knörr d’un seul bond, savourant la morsure glacée de l’eau du Northland sur ses chausses. La terre du nord – sa terre – lui avait manqué. Elle était heureuse de revenir, même si c’était le cœur lourd. Presqu’un an d’expédition sous la bannière de Lothar-le-preux, d’innombrables tempêtes, et de lourdes pertes… elle avait bien cru qu’elle ne reverrait plus le fjörd qui l’avait vu naître. Mais elle faisait partie des élus d’Odin, ceux qui avaient la chance d’être revenus. Sans or, cela dit. Et surtout, sans le chef d’expédition.

— Skjaldmö ! beugla Hakon en marchant à grands pas vers elle, sa hache de guerre dans la main. Comment oses-tu revenir sans mon père ?

Eivar baissa la tête.

— Il est là, Hakon, répondit-elle de sa voix douce et grave. Nous l’avons ramené.

— Il est mort ! Tu n’as pas su le protéger.

La jeune femme ne répondit rien à cela. Hakon avait raison. Elle avait échoué à protéger Lothar, l’homme qui l’avait recueilli et élevée.

Son fils se pencha sur elle, les yeux réduits à deux fentes bleues.

— Je vais parler de ton cas ce soir à l’Althing… et faire en sorte que tu sois punie, cette fois. Bannie, au minimum. De toute façon, tu n’as rien à faire chez nous. Je l’ai toujours dit !

Hakon cracha à ses pieds, puis lui tourna le dos. Eivar fut traversée par l’envie subite de lui planter sa hache dans le dos. Mais elle sut se retenir… comme toujours. Hakon s’éloigna sur les travées, pestant lorsque son pied glissa sur la neige boueuse.

Il l’avait toujours détestée. Jalousée. Parce que son père l’avait trouvée sur un bout de planche dans la mer… « fille d’Ægir » : c’était ainsi qu’il l’avait qualifiée. Mais pour Hakon, elle avait toujours été une « trollesse ».

Eivar frotta son nez gelé, puis remonta vers le village, le cœur lourd.


*


— Tu es revenue.

Cette voix basse et veloutée, si familière… Eivar se retourna, le cœur battant. Ælbeorth… il était là, devant elle. Dans sa modeste hutte. Et sa présence irradiait, chassant les ténèbres et la poussière de cette maisonnette abandonnée depuis un an.

— Je ne savais pas que tu serais au village ! souffla-t-elle, émue.

— J’ai vu les navires depuis la crète, répondit Ælfbeorth avec un sourire. Et je t’ai vu, toi, sur le pont… je savais que tu reviendrais. Je me devais de t’accueillir.

Eivar baissa la tête.

— Lothar, mon père adoptif, est mort. Il a pris une flèche dans l’épaule lors de l’assaut contre les forces northumbriennes, et sa blessure s’est infectée… je n’ai rien pu faire. Si toi, tu avais été là… tu aurais pu le sauver. Si les vikings n’avaient pas refusé ta présence…

Ælfbeorth posa une main réconfortante sur l’épaule d’Eivar. La jeune femme ferma les yeux, revigorée par ce contact. Ælfbeorth avait ce pouvoir. En plus de celui de guérir les êtres.

— Le Tout-Puissant avait décidé qu’il était l’heure pour lui de partir, murmura-t-il d’une voix habitée. C’était son heure.

Eivar hocha la tête. Elle ne savait pas trop à quel dieu Ælfbeorth faisait allusion, mais ce n’était sûrement pas Odin, et il ne parlait sans doute pas du valhalla. Ælfbeorth s’était converti à une autre religion, venue du Sud, et c’est pour cela qu’il vivait hors du village, comme un ermite. Cela, et son sang elfique…

La jeune femme releva les yeux sur lui, contemplant timidement sa lumineuse et surnaturelle beauté. Un an auparavant, c’était l’amour irrépressible qu’elle avait pour le jeune homme qu’il l’avait poussée à partir. Elle lui avait déclaré sa flemme, comme une fille stupide… et il l’avait éconduite. Ælfbeorth avait voué sa vie à son dieu, et dans sa religion, les prêtres ne se mariaient pas. De toute façon, comme il le lui avait rappelé, l’Althing n’aurait jamais accepté de célébrer leur mariage. Il était à moitié elfe, et elle, entièrement humaine. Ces unions étaient contre-nature, interdites.

— Ce n’est pas l’avis de mon demi-frère, répondit tristement Eivar. Il a menacé de me bannir… et c’est lui le chef du village, désormais. Lothar ne peut plus me protéger de sa haine.

Ælfbeorth croisa les bras, penchant la tête d’un air concerné.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Partir. Je n’ai pas d’autre choix… si je reste, Hakon ne me laissera jamais en paix. Il ne me pardonnera pas.

Le semi-elfe fit quelques pas vers la cheminée, tournant son visage parfait vers les flammes du foyer. Eivar en profita pour l’observer en coin, contemplant la façon dont les flammes dansaient dans sa chevelure, transformant les longues mèches en coulées d’or pur. Elle avait oublié sa beauté… et elle était encore plus poignante que dans son souvenir.

— Pour aller où ? Tu sais bien que les parias n’ont pas de répit, ici, dit-il d’une voix bizarrement neutre. J’en sais quelque chose, et mon statut de demi-humain me protège… les gens ont trop peur de s’attaquer à un elfe. Mais toi… ils te traqueront comme un animal, Eivar.

La skjaldmö haussa les épaules.

— Tu as une autre idée ?

— Peut-être. Mais je ne sais pas si elle te plaira.

— Dis toujours.

Ælfbeorth se retourna pour lui faire face. Ses yeux verts d’eau se posèrent sur ceux de la jeune femme, et elle sentit son cœur se serrer.

Comment ai-je pu croire que j’allais l’oublier. C’était impossible…

— J’ai besoin d’une personne de confiance, commença-t-il alors, pour une mission très dangereuse. Une tâche que personne, ou presque, ne peut accomplir.

— Quel genre de tâche ?

Le regard cristallin d’Ælfbeorth se figea.

— Un assassinat.

Eivar frissonna.

— Je croyais que ton dieu réprouvait le meurtre…

— Cela dépend. Quand les hommes ont péché, à Sodome et Gomorre, il a envoyé Ses émissaires pour les punir, et détruire ces deux villes entièrement. Il a également envoyé Ses armées contre Ses serviteurs révoltés, leurs propres frères… dans certains cas, le meurtre est nécessaire. Surtout quand la cible n’est pas un homme doté d’une âme, mais une démone vouée à l’Enfer !

— Une femme ? souffla Eivar. C’est une femme dont tu veux la mort ?

— La Haute Reine d’Ælfheim, asséna-t-il.

Un grand froid saisit alors Eivar. La reine des elfes… autant lui demander de ramener une pomme du jardin d’Idunn !

— Pourquoi ? demanda-t-elle alors.

— Si Ælfheim tombe, alors, nous serons délivrés du joug des elfes. Et le règne du vrai Dieu pourra enfin arriver ici, au Northland. Nos frères abandonneront enfin les pratiques impies que nous imposent les álfar, les rituels sanglants, les sacrifices.

Eivar comprenait ce que voulait dire Ælfbeorth. Le village lui-même était soumis au blót, le sacrifice annuel aux álfar, à qui on offrait les plus beaux jeunes gens, les plus belles têtes de bétail. De par son statut de skjaldmö, et aussi son origine particulière – elle ne faisait pas vraiment partie du village, après tout -, elle avait pu y échapper. Mais sa meilleure amie, Sigrid, avait été emmenée à Ælfheim alors qu’elles venaient toutes deux d’atteindre l’âge de femme. Ælfbeorth avait su lui donner du réconfort, alors, en lui expliquant que de par sa beauté, Sigrid ne serait pas mangée, et qu’elle allait sans doute servir au palais de quelque noble dame. C’était à partir de ce moment qu’elle s’était rendue compte qu’elle l’aimait, et ses prêches sur le nouveau dieu avait trouvé une oreille plus attentive chez elle. Maintenant, il la choisissait, elle, pour changer le monde…

— Pourquoi moi ? demanda alors Eivar.

— Parce qu’il n’y a que toi qui puisse accomplir cette quête. Il faut quelqu’un qui paraisse insoupçonnable aux yeux de la reine : elle est étroitement gardée, protégée par les meilleurs guerriers de son royaume. Seule une humaine – une femme, qui plus est – pourra s’approcher d’elle sans éveiller sa méfiance.

Eivar garda le silence un instant. Les meilleurs guerriers elfiques… une race d’immortels, proche des dieux, aux capacités surhumaines. Et il y avait un autre problème.

— Comment gagner ce royaume ? De nombreux hommes ont cherché la terre des immortels, en vain. On ne les a jamais revus, observa-t-elle.

— Il y a un moyen. Le Voile qui sépare les mondes ne s’entrouvre qu’à dates fixes, quatre fois par an. L’une de ces ouvertures est prévue bientôt, justement.

— Le blót, murmura Eivar avec un frisson. Le grand sacrifice annuel aux elfes.

Ælfbeorth hocha la tête.

— Tu m’as dit que ton frère adoptif voulait te faire bannir… il te veut du mal, cela, au moins, est certain. Nous pourrions suggérer à l’Althing de trouver une punition plus adéquate, qui satisfera tout le monde et ramènera de l’honneur au village… tu sais à quel ils ont du mal, chaque année, à choisir les tributs. Si on leur en fournit un…

— Moi, termina Eivar, la voix rauque. Tu veux que je me propose comme tribut…

— Ils ne pourront pas dire non. Et Hakon ne pourra plus rien contre toi. Une offrande aux elfes est intouchable, jusqu’à ce qu’on la conduise au grand höll d’Uppsal.

Eivar releva la tête.

— Qu’arrive-t-il aux tributs ? On m’a dit qu’ils étaient égorgés, puis suspendus au grand arbre du bosquet sacré.

— Pas tous. C’est la grande prêtresse Steinvör qui décide de la répartition des offrandes. Ma demi-sœur… En général, les femmes jeunes sont envoyées pour servir de l’autre côté, à Ælda. Je pourrais lui souffler de t’y envoyer, directement au palais de la reine.

Traverser le Voile jusqu’au royaume merveilleux des elfes… c’était une occasion unique dans la vie d’une mortelle, qui la mettrait encore plus à part. Même si c’était pour tuer une reine.

— Quelles sont mes chances de revenir vivante ?

— Faibles, mais pas moins que lors de ces expéditions auxquelles tu as participé jusqu’ici. Tu es toujours revenue, non ? Je te donnerai le nom d’un contact sur place, qui t’aidera. Il appartient à la même guilde que moi, des elfes qui veulent renverser le pouvoir en place et mettre fin au joug des immortels sur les humains. Il t’aidera à sortir d’Ælda lorsque tu auras tué la reine, et fermé le grand portail qui relie son monde au nôtre.

— Le grand portail ?

— Qui communique avec celui du Höll d’Uppsal, précisa Ælfbeorth en passant une mèche platine derrière son oreille délicatement pointue. C’est pour cela qu’on a besoin de tuer la reine. Dans son cœur se trouve la clé du portail. On ne pourra rien faire sans.

Eivar prit quelques secondes pour réfléchir.

— Cela me paraît infaisable… je crains la haine de Hakon, mais je crains encore plus celui des immortels !

Ælfbeorth hocha la tête.

— Je comprends, soupira-t-il. Je cherchais une élue choisie entre toutes, une femme différentes des autres, forte et vraiment déterminée, prête à risquer sa vie pour notre cause, une sœur de lutte… j’ai cru que tu étais cette femme. Je me suis trompé.

Il la regarda une dernière fois, puis tourna le dos pour s’en aller. Eivar l’arrêta d’une main sur sa cape grise.

— Attends… Beorth.

Le semi-elfe se figea. Il attendit la suite, sans se retourner.

— Je… je n’ai pas dit que je ne t’aiderai pas, souffla Eivar en sentant ses joues chauffer.

Cette fois, il se retourna. Et la vision renouvelée de son visage angélique frappa la jeune femme aussi durement qu’une flèche reçue en plein cœur.

— Si tu nous aides… murmura-t-il en baissant ses longs cils. Je te serais reconnaissant à jamais.

Eivar se mordit la lèvre. Il était si beau… et sa voix douce plus convaincante que le chant d’appel à la guerre de Lothar n’avait jamais pu être.

— Je le fais aussi pour moi, dit-elle. Pour tous les mortels. Tu as raison : ces sacrifices ne peuvent plus continuer.

Ælfbeorth sourit lentement.

— Fais en sorte qu’ils s’arrêtent, alors. Et ton nom sera chanté dans toutes les sagas.

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