Chp 3 - Śimrod
Śimrod n’avait jamais apprécié le quartier elfique d’Urdaban, avec ses ruelles biscornues, sombres et délabrées. Bien que semi-elfe lui-même, il se méfiait des elfes en haillons et au regard affamé qui vivaient là : pour la plupart des parias, des criminels bannis de leurs Cours respectives. Beaucoup d’entre eux provenaient du côté sombre des Vingt et Un Royaumes, comme la ville souterraine de Kharë ou encore la Cité Noire d’Ymmaril. Mais c’était en ces lieux qu’Ardaxe vivait, plus à son aise ici que dans les zones typiquement orcneas de la ville. Et Śimrod se devait de prévenir son ami d’enfance de son départ.
Ardaxe, évidemment, ne se trouvait pas chez lui à cette heure-ci. Mais Śimrod savait où le trouver. Résigné, il poussa donc la porte de la taverne qui servait de lieu de réunion à son ami et à sa bande, la guilde d’assassins qu’il nommait l’Aleanseelith.
Le lieu était officiellement réservé aux elfes, mais le portier le connaissait, et il le laissa passer tout en coulant un regard torve sur les lames neuves accrochées dans son dos. En silence, il lui désigna l’alcôve la plus éloignée de la porte. Śimrod traversa la salle enfumée d’un pas rapide en ignorant les œillades outrées qu’on lui lançait, et se dirigea droit vers la petite salle que son ami avait privatisée.
Telassil, le nouvel amant d’Ardaxe, se trouvait assis juste devant l’ouverture. Il bloqua le chemin de Śimrod avec sa jambe, qu’il appuya sur le linteau opposé de l’alcôve.
— Mot de passe ? grinça-t-il avec mauvaise foi.
— Tire-toi de là, lui répondit Śimrod.
Les yeux brillants de Telassil se plissèrent. Śimrod comprit tout de suite que l’elfe avait fumé trop d’ayesh. Mais cette fois, il se montrerait moins indulgent.
— Si tu ne dégages pas ton foutu pied immédiatement, je te le coupe, le prévint-il.
Telassil le fixa encore pendant quelques secondes, puis il rangea sa jambe. Śimrod le dépassa sans lui jeter un regard.
Ardaxe était affalé sur un sofa miteux, une longue pipe fine entre les dents, la tête rousse de Leyana, sa meilleure tueuse, sur les genoux.
— Ah ! Śimrod, s’exclama-t-il en le voyant. Tu t’es décidé à passer la soirée en ma compagnie ? Viens t’asseoir.
Śimrod resta debout.
— Je suis juste venu te dire quelque chose, dit-il en jetant un coup d’œil aux visages narquois et défiants des elfes affalés un peu partout dans l’alcôve, à tous les stades de l’ébriété. Je peux te voir en privé ?
Ardaxe perdit son sourire, et il se leva, repoussant Leyana qui jeta un regard haineux à Śimrod.
— Suis moi, murmura-t-il en l’entraînant hors de la pièce.
Telassil ouvrit la bouche en les voyant partir tous les deux vers l’étage, mais Ardaxe le fit taire d’un geste. L’elfe noir se dirigea vers un escalier, dans lequel Śimrod lui emboita le pas. Il y avait plusieurs chambres à l’étage, que Śimrod connaissait bien. L’une d’elles était celle d’Ardaxe. Son ami l’ouvrit en passant sa main sur le linteau, invita Śimrod à entrer, puis la referma, avant de se diriger vers le grand lit. Śimrod resta près de la porte.
Ardaxe se retourna, les deux mains appuyées sur le montant du lit.
— Qu’est-ce que tu as de si important à me dire ? Est-ce que tu as enfin réfléchi à ma proposition ?
Śimrod verrouilla ses yeux dans ceux d’Ardaxe.
— Je m’en vais, Ardaxe.
— Comment ça ?
— Je quitte Urdaban à l’aube.
Le visage de statue d’Ardaxe ne montra rien.
— Et ton contrat avec Kurgath ?
— Je suis passé aux arènes tout à l’heure. Tout sera payé… si je monte dans ce navire tout à l’heure.
— Pour aller où ?
— La Haute Cour d’Ælda.
Ardaxe se tut enfin, baissant les yeux sur le tapis déchiré de la chambre.
— Tu me laisses ici, alors, finit-il par murmurer.
— Rien ne t’empêche de quitter ce lieu, toi aussi.
— Non, rien, soupira Ardaxe en croisant les bras. Si ce n’est que c’est ici que j’ai monté mon affaire, que j’ai développé mes contacts… difficile de faire fortune comme assassin à Tyr-as-lyn, avec les sidhes qui patrouillent partout, et les lois stupides d’Ælda !
— Rien ne t’empêche de faire autre chose, murmura Śimrod.
Ardaxe releva son regard écarlate sur lui.
— Pour faire quoi, Śimrod ? Je suis un paria khari, un orphelin sans famille ni soutien, qui a grandi dans le caniveau. Comme toi, je te signale… les hauts elfes méprisent les gens comme nous. Comment tu vas vivre, là-bas ? Quel genre de reconnaissance crois-tu que tu vas obtenir ? Les orcs ne sont que de la chair bonne à sacrifier, qui amusent les nobles dans l’attente de l’arrivée des vrais champions, ces sidhes musclés et huilés à la crinière dorée qui font sensation dans l’arène. Voilà ce que tu seras, Śimrod. Ils seront incapables d’apprécier tes talents à leur juste valeur !
— Je vais travailler au palais, comme garde du corps de la Reine. C’est une position plutôt enviable… et surtout, elle me permet d’échapper à l’esclavage.
— Pour un autre maître, encore plus irascible que Kurgath ! rugit Ardaxe. Tu sais quel genre de personne est la Haute Reine, Śimrod ? On la dit exceptionnellement cruelle. Elle jouera avec toi, te feras torturer et exécuter au moindre caprice.
— Je compte rester discret. La Reine, comme tu dis, possède de nombreux gardes du corps : les sidhes d’Æriban au grand complet. Quatre-vingt-dix-neuf guerriers d’élite dédiés uniquement à son service… ça l’amusera une lune ou deux d’avoir un semi-orc à son service, certes. Puis elle m’oubliera, et je serais riche, et libre.
— Que tu crois… quelle naïveté que la tienne parfois, Śimrod ! Dès qu’elle te verra, la reine aura d’autres idées, à mon avis.
— Pourquoi ? Comme tu l’as dit, je ne suis qu’un orc.
— Justement… ces idiotes d’Ælda fantasment sur les orcs ! Mais elles les trouvent trop laids pour réaliser leurs dépravations. Mais toi, Śimrod, avec ton beau visage et ton corps de guerrier… tu vas leur tourner la tête !
Śimrod éclata de rire. Jamais il n’avait « tourné la tête » d’aucune femelle, ici. Les gladiatrices orc ne faisaient pas attention à lui, justement parce qu’il était semi-elfe, donc considéré comme moins viril qu’un pur-sang. Quant aux filles de joies, des métisses elfiques, elles n’avaient jamais paru particulièrement contentes de le recevoir. Elles faisaient leur travail, point barre.
— Écoute, Ardaxe… Je suis très flatté que tu tiennes autant à moi. Mais je dois partir. Ça ne veut pas dire que je ne reviendrais pas. Un jour…
— Je savais que tu me quitterais, siffla Ardaxe. L’oracle me l’avait dit.
Śimrod leva les yeux au ciel. L’oracle… il n’y avait jamais cru.
— Elle avait dit que tu partirais, que c’était ton destin, continua Ardaxe.
— Tout va bien, alors, ironisa Śimrod. Si c’est le destin…
— Non ! Tu te rappelles la révélation qu’on a eu, tous les deux, avec le chaudron ? hurla Ardaxe. Tu es l’élu d’Arawn, celui qui doit détruire ce monde corrompu pour faire renaître un monde meilleur ! C’est pourquoi je voulais tant que tu rejoignes l’Aleanseelith, que j’ai créé pour toi, Śimrod !
Śimrod s’assombrit au souvenir qu’Ardaxe venait de lui rappeler. Le chaudron d’Arawn… un épisode de son enfance qu’il gardait enfoui très loin, dans les couches les plus profondes de sa mémoire.
— Désolé, grinça-t-il. Mais je n’ai jamais voulu être un assassin.
— Tu nous méprises en nous traitant d’assassins, répliqua Ardaxe, mais nous sommes des révolutionnaires ! L’Aleanseelith n’est pas qu’une simple de guilde de tueurs, Śimrod. C’est un groupe d’elfes déterminés à sauver le monde, au prix de leur vie même ! Et toi, en tant qu’incarnation d’Arawn, tu devais en faire partie. Les autres étaient prêts à mourir pour toi !
— Ces « autres » me détestent, lui rappela Śimrod. Ils ne croient pas à ces foutaises… et moi non plus, d’ailleurs. Arawn n’existe pas. Ce n’est qu’une invention de cette oracle intoxiquée à l’ayesh, et une croyance qui a fait beaucoup, beaucoup de mal. Combien de gosses innocents sont morts dans ce putain de chaudron, Ardaxe ? Combien ? On a eu de la chance, c’est tout.
Le son de leurs cris déchirants, alors que le chaudron les dissolvait, réveillait encore Śimrod la nuit. Tout comme la douleur qu’il avait ressentie, lui, lorsque le feu féérique avait attaqué ses chairs.
— Ils sont morts pour que tu puisses renaître, rétorqua Ardaxe. Ne l’oublie jamais ! C’est leur sacrifice, et le choix du sældar de te sauver toi, qui t’a rendu imbattable. Si tu repousses son élection, que tu te détournes du chemin qu’il a tracé pour toi… tu mourras, Śimrod !
— On meurt tous un jour. Et pour ta gouverne, c’est une stupide prophétie de ce genre qui m’a donné l’opportunité de quitter enfin ce semi-esclavage à Urdaban… une prêtresse maligne a dit à la reine qu’un assassin allait la tuer, alors elle a embauché le meilleur gladiateur en activité : moi. Et je compte bien profiter de sa crédulité pour échapper à cette vie de merde qui est la mienne ! C’est ma chance, Ardaxe.
Une lueur d’intérêt s’alluma dans les yeux d’Ardaxe, mais elle ne dura pas.
— Tu appelles ça de la chance, mais elle fera ton malheur, Śimrod… tu seras toujours un paria, comme moi, qui ne trouve sa place nulle part. Encore plus chez les elfes de sang pur.
— Je m’en fiche. Je veux tracer ma propre voie.
— Très bien, pars, fit Ardaxe en verrouillant son regard incandescent sur lui. Mais ne reviens jamais.
— Comme tu veux, soupira Śimrod en ouvrant la porte.
Ardaxe et lui n’avaient plus rien à se dire.

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