Chp 4 - Eivar

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Le capuchon de son manteau blanc de tribut rabattu sur son crâne, Eivar longeait les murs du Höll, comme si elle voulait se fondre dans les ombres. Le contact avec le bois et la pierre régulièrement arrosés de sang, avec son odeur ferrugineuse, la rebutait. Mais elle devait garder le silence si elle voulait réussir à passer inaperçue.

Cela ne faisait que trois jours que la skjaldmö avait intégré le grand Höll d’Uppsal. De tous les temples dédiés au culte des elfes, on disait qu’il était le plus prestigieux. Considéré comme un lieu splendide, sinistre et étrange, le temple aux soupentes ornées d’or, entouré d’une immense chaîne et cerné d’arbres importés de la forêt sacrée d’Ælda elle-même, était celui qui prenait le plus de tributs. Le blót, la cérémonie de l’échange, se tenait trois fois par an solaire, à chaque équinoxe excepté celle d’hiver.

Pour obtenir la clémence de l’Althing qui s’apprêtait à la condamner, Eivar avait dû mentir au prêtre recruteur. Les convertis à la nouvelle religion n’étaient pas acceptés parmi les candidats au blót : pour convenir aux Seigneurs, il fallait des gens entièrement dévoués à leur cause, ce que ne permettait pas la foi en un Dieu unique. Heureusement, elle n’avait jamais été mise en présence de Steinvör, la gardienne du temple. Cette dernière était une perædhelleth : avec ses pouvoirs magiques, elle aurait décelé ses mensonges. On disait que son seidr était puissant, qu’elle avait la capacité de « voir » à travers le crâne des gens.

La jeune femme faillit trébucher sur les restes d’offrande que des pèlerins en provenance de Oseberg avaient amenés plus tôt dans la journée. Un os de renne rebondit sur les dalles froides, mais heureusement si enduites de sang et de miel qu’il n’émit aucun bruit. Elle se faufila sous les immenses statues à l’image de la Grande Reine, de son époux l’As Sidhe et de la Haute Prêtresse d’Ælda. En dépit de leur facture virtuose et de leur corps d’or pur, Eivar avait toujours trouvé ces statues sinistres. La Grande Reine était plus effrayante que belle, avec ses yeux vides et son sourire de loup. La Haute Prêtresse arborait une paire d’ailes, une queue de serpent et des serres à la place des pieds. Quant au seul individu mâle de la triade, le Gardien d’Æriban, il était tout simplement horrible, avec son pénis démesuré, sa peau noire, ses yeux rouges et ses quatre bras. Eivar ne parvenait pas à comprendre comment les gens pouvaient être émerveillés par ces êtres abominables qui n’étaient ni humains ni animaux. À l’instar de tous les convertis à la Vraie Religion, elle savait ce qu’ils étaient réellement : des démons.

Après la glorieuse triade du pouvoir d’Ælda, venait le Hall du Souvenir. Ces effigies alignées derrière les trois dieux étaient tout ce qui restait des trente-trois tributs humains qui partaient chaque année dans le cadre du blót. Les prêtres disaient que les dieux leur conféraient l’immortalité. Le fait est que personne ne les avait jamais revus vivants : même la völva ignorait où ils étaient. « Quelque part entre les mondes, en Ælfheim, disait-elle. Là où la mort n’a aucune prise sur eux. »

Ælfbeorth, lui, disait autre chose. De par son origine semi-divine, il savait ce qu’il y avait derrière le voile, au-delà du portail de pierre du temple. « Les elfes font des tributs leurs esclaves. Ils leur confèrent une demi-vie, une immortalité maudite, faisant d’eux des parias cachés à jamais du regard de Dieu. En leur faisant boire le nectar de l’immortalité et la pomme de la discorde, celle de l’Arbre du Péché, qu’ils ont volé au Créateur à l’occasion de leur exil d’Eden, ils transforment les volontaires à la damnation en esclaves heureux de leur sort, aptes à supporter les pires sévices, et à apprécier les plus odieux péchés. Mais toi, tu échapperas à ce sort funeste, car tes yeux seront ouverts, et que le Tout-Puissant te protège. »

Eivar était parvenue au bout de la grande salle. Par la porte de bois massif à demi-ouverte, l’air frais de l’automne parvint jusqu’à elle, chargé du parfum douceâtre des offrandes de chair. Si les tributs étaient volontaires, d’autres l’étaient moins : c’était les criminels, les parias et les étrangers que l’on éventrait et suspendait aux arbres sacrés afin de ravir les Seigneurs en visite. Eivar avait entendu dire que l’un d’eux devait bientôt venir chercher les tributs, apportant son chaudron débordant de bienfaits en échange. C’était en préparation de ce jour que les tributs avaient été formés, et les victimes pendues aux arbres.

Pour le blót, les volontaires avaient dû venir au temple nus comme au jour de la Création. Ils avaient été soigneusement examinés, lavés et purifiés, nettoyés de toute trace de leur ancienne vie. Les Seigneurs étaient sensibles aux odeurs humaines, et ils détestaient particulièrement celles du feu et du fer. Comme les autres, Eivar n’avait rien pu emporter de chez elle : aucune arme, aucun bouclier. Elle passerait la porte du Sidr sans rien d’autre que son enveloppe corporelle. Cette obligation l’inquiétait, mais là encore, Ælfbeorth avait su la rassurer : « Mon contact te donnera des armes de l’autre côté. »

Mais il lui faudrait alors survivre sans manger ni boire rien de ce que les elfes lui offriraient. Pour cela, l’ingénieux Ælfbeorth avait mis au point une médecine secrète. Lors de ses années d’esclavage en Ælfheim, il avait découvert, au prix d’innombrables et dangereuses expériences, une formule à l’alchimie subtile. Celle-ci conférait à qui la buvait la capacité miraculeuse de survivre dans l’autre monde sans manger ni boire.

Cette médecine devait être apportée à Eivar ce soir même. C’était pour cela qu’elle avait quitté le dortoir des tributs et longeait les murs en silence.

Dehors, les arbres bruissaient doucement sous le vent, menaçants. À leurs branches pendaient des ossements, des restes humains ou des cadavres de chiens. Toutes ces macabres décorations cliquetaient, comme mues par un reliquat de vie. Eivar frissonna.

— La nuit est fraîche.

La haute silhouette d’Ælfbeorth émergea entre les arbres. Sous la lune, ses cheveux de blé blond paraissaient presque blancs.

— Beorth, souffla Eivar, tentant de cacher son trouble.

Ælfbeorth posa son doigt sur ses lèvres pâles, lui intimant de garder le silence.

— Tu ne dois plus parler. S’ils t’entendent, ils te couperont la langue. Les esclaves ne parlent pas.

— Les esclaves…

— Tu devras faire semblant d’en être une. N’oublie pas. Dieu tout puissant, l’Unique, t’aime. Il t’a choisie. Comme Notre Seigneur Jésus, mort pour nous sur la croix, tu devras boire le calice jusqu’à la lie.

Un rayon de lune, dévoilé par un nuage chassé par le vent, fit miroiter les pupilles surnaturelles d’Ælbeorth. Il avait des yeux de loup. Il se pencha sur elle, et lui tendit une petite bourse de cuir.

— La médecine dont je t’ai parlé se trouve là-dedans. Ne la perds surtout pas. J’y ai adjoint un morceau de racine d’hellébore : si, une fois ta mission terminée, tu es découverte, prends-là. Cela t’évitera des souffrances inutiles.

Eivar écarquilla les yeux.

— Je croyais qu’il nous fallait endurer le martyre, quoiqu’il arrive…

Ælfbeorth posa sa grande main sur son épaule.

— Crois-moi, mieux vaut éviter d’être martyrisée de l’autre côté. Ils ne te tueront pas. Mais ils te tortureront jusqu’à l’éternité. Face à de tels ennemis, tu peux mettre fin à tes jours. De toute façon, ce sera une demi-vie impie, sacrilège. Tu es absoute.

— Et toi ? Que vas-tu faire ?

— Je porterai ma croix ici, sur Ælba. Chacun doit tenir son rôle.

— Est-ce que je te reverrais ?

Ælfbeorth tendit la main vers elle. Lorsque sa paume fraîche se posa sur sa joue, Eivar ferma les yeux.

— Nous nous retrouverons dans le Royaume de Dieu. Et là, si telle est Sa volonté, nous serons enfin mari et femme, absous de tout péché.

Eivar n’était pas certaine de croire au paradis dont lui parlait sans cesse Ælfbeorth. Mais son regard couleur de mer déchainée… elle y croyait. Ses yeux étaient comme deux miroirs, lui faisant entrevoir la beauté et la vérité. Et depuis le jour où elle avait vu le beau Ælfboerth prêcher, en dépit de ses frusques et de ses cheveux emmêlés, Eivar avait senti son cœur s’emplir d’amour pour le Dieu nouveau qu’il représentait. Le prêtre mendiant s’identifiait à Jésus, lui-même mi-humain, mi-divin. Ainsi, Eivar avait imaginé à son tour cet étranger mort sur la croix dans un lointain pays du sud à sa ressemblance. Lorsqu’elle était rentrée chez elle, les rituels quotidiens devant le seidhjhallr, le temple villageois, lui avaient paru fades, morbides et aberrants. Ce soir-là, justement, cela avait été son tour de nourrir le vieux dieu qui veillait sur leur hameau. Evaïa s’était rendue au temple à reculons. Une fois dans la forêt sacrée, face à l’arbre qu’il habitait, elle avait considéré avec dégoût les offrandes qui pendaient.

Dans l’arbre, le dieu attendait, affamé. Une fois l’an, on lui offrait une jeune fille, parfois, un jeune garçon. Lorsqu’ils revenaient le lendemain matin, les cuisses maculées de sang, les malheureux s’avéraient incapables de parler. On leur faisait rapidement quitter le village.

Lorsqu’elle était de service, Evaïa essayait de ne pas regarder. Le dieu sortait péniblement de son arbre, et s’avançait vers elle. Il l’enlaçait et collait sa bouche contre son cou. La douleur était fulgurante, mais brève. On tombait ensuite dans une sorte de torpeur, dont on s’éveillait, dans un état un peu brumeux, quelques temps après. Plus jeune, elle devait se contenir pour ne pas hurler de terreur. Puis elle s’était habituée à ne pas regarder, à oublier. Ce soir-là, pourtant, Eivar avait laissé traîner son regard sur la chose immense qui marchait à quatre pattes vers elle. Comment une créature aussi repoussante pouvait rivaliser avec un Dieu à l’image d’Ælfbeorth ? Eivar avait compris immédiatement dans quel chemin de perdition elle se fourvoyait. Alors, au moment où le démon s’était penché pour coller son horrible bouche pleine de crocs sur sa gorge, elle l’avait violemment repoussé, des deux mains. L’ylfe était vieux, isolé du monde qui lui conférait son pouvoir. C’était pour cela qu’il vivait ici, parmi les hommes. Il n’avait plus la force d’user du seidr pour se transformer ou traverser le Voile.

Le lendemain, Eivar était allée trouver Ælfbeorth, sous le chêne où il prêchait. Lorsqu’il avait tendu la coupe, emplie de son sang, elle s’était agenouillée. « Ceci est mon sang », avait-il dit, et elle avait communié. Elle s’était convertie à la religion du Christ, reniant pour toujours les anciens dieux. Ælfbeorth l’avait acceptée parmi ses disciples, les Enfants de Mannu. Mais il avait refusé de faire d’elle sa femme. Alors, elle était partie.

Mais il lui faisait encore confiance. Il lui avait pardonné… et il comptait sur elle. Alors, malgré sa peur, et la certitude qu’elle ne reverrait jamais dans le Northland, Eivar avait accepté. Qu’avait-elle à perdre ? Rien. Pour son village, désormais dirigé par Hakon qui la haïssait, elle n’existait plus. Et en tant que tribut, elle n’était qu’une morte en sursis.

Une morte, peut-être… mais qui allait accomplir un dernier exploit. Elle allait franchir le Voile et faire semblant de servir les elfes. Là, elle briserait le pont qui reliait Ælfheim et Mannheim, leur monde. Uppsal, Osberge, son village… tout le Northland serait délivré des faux dieux. Et pendant ce temps, Ælfbeorth pourrait répandre la foi en un vrai Dieu.

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