Chp 7 - Śimrod

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Après s’être rhabillé et avoir pris possession de ses quartiers, Śimrod fut conduit à la salle des gardes pour son repas.

La pièce était vaste, soutenue par des poutres sombres sculptées de motifs anciens. Une longue table de bois poli occupait le centre, éclairée par des globes de lumière douce suspendus trop haut pour réchauffer vraiment l’atmosphère. Des armes de cérémonie ornaient les murs, plus décoratives que fonctionnelles. Il mangea seul, assis à l’une des extrémités, tandis que quelques elfes en faction murmuraient entre eux, leurs regards glissant vers lui avec une méfiance mal dissimulée.

Il venait à peine de terminer qu’un elfe en armure s’approcha. Daeluin, le capitaine de la garde.

— Venez, dit-il simplement. Votre service commence.

Ils traversèrent les couloirs silencieux du palais. En chemin, Daeluin parla à voix basse :

— La reine reçoit un sidhe du temple ce soir. Vous devrez être plus discret que jamais… mais prêt à agir au moindre signe.

Śimrod fronça les sourcils.

— Un sidhe ? Un consacré au sældar de la guerre ?

Daeluin ne répondit pas. Il se contenta d’ouvrir une porte dissimulée dans le mur, invisible sans savoir où regarder, et le guida à travers un passage étroit.

— Attendez dans l’alcôve, murmura-t-il enfin. La main sur la garde de votre sabre.

Śimrod entra.

La chambre de la reine était vide, baignée d’une lumière chaude. Un feu flambait dans l’âtre, projetant des ombres mouvantes sur les murs drapés de tentures sombres. Une table basse avait été dressée : gwidth rubis, fruits éclatants, vaisselle délicate. Le lit, large et bas, était couvert de draps clairs, parsemés de fleurs dont le parfum flottait lourdement dans l’air.

Depuis le balcon attenant, la nuit s’ouvrait sur Tyr-as-lyn. Les lumières de la ville scintillaient en contrebas comme un ciel inversé, et plus loin encore se dessinaient les montagnes, sombres et immobiles.

Śimrod distingua alors la silhouette de la reine sur un sofa. Elle riait, détendue, en compagnie de quelqu’un qu’il ne voyait pas encore. Puis une haute forme se leva près d’elle.

Ses muscles se tendirent aussitôt.

Mais rien ne se produisit. Les voix restèrent légères, presque intimes. Lorsqu’ils revinrent vers la chambre, la lumière révéla le sidhe.

Śimrod retint un souffle qu’il n’avait pas conscience d’avoir pris.

Le guerrier n’était presque pas vêtu : un simple pagne de soie blanche entourait ses hanches, maintenu par des bracelets d’or qui soulignaient la puissance de son corps. Sa peau bronzée captait la lumière du feu, ses longs cheveux roux coulaient librement le long de ses épaules. Il n’était pas armé.

En passant, l’elfe lança à Śimrod un regard bref, calculé - ni défiant, ni soumis. Juste conscient.

La reine, elle, ne prêta aucune attention au garde dissimulé dans l’alcôve. D’un geste languide, elle fit signe au sidhe.

— Défait cela… et rejoins-moi.

Par réflexe, Śimrod fit un pas en arrière, prêt à quitter la pièce, le regard déjà détourné.

— Tu restes.

Sa voix était calme… mais impérieuse.

Śimrod s’immobilisa. Dans la pénombre de l’alcôve, la main crispée sur la garde de son sabre, il comprit que servir la reine Tintannya ne signifiait pas seulement protéger sa vie, mais également être témoin de tout ce qu’elle jugeait bon de ne pas cacher.


*


Enfin, la voix languide de plaisir de la reine résonna.

— Tu peux partir. J’en ai eu assez.

Le sidhe se releva d’entre les genoux pâles de la reine, s’essuyant la bouche discrètement du revers de la main. Śimrod essaya de garder les yeux loin de lui, mais il ne put échapper à la vue du sexe tendu et encore avide de l’elfe alors qu’il passait devant lui. Mais, Anwë soit loué, cette scène gênante était enfin terminée.

La porte de la chambre se referma sans un bruit. Tintannya se leva, et se servit une coupe de gwidth.

— Tu dois penser qu’il est à plaindre, dit-elle alors de sa voix grave. La première elleth d’Ælda nue devant lui, sans pouvoir obtenir d’elle la moindre satisfaction… mais c’est ainsi. Le Gardien d’Æriban ne supporterait pas que mon temple soit souillé par un autre que lui. Il est jaloux, comme la plupart des mâles. Et comme je tiens à lui… je dois le ménager.

Śimrod laissa ses yeux revenir sur la reine. Elle était toujours nue, ses longs cheveux d’or coulant librement sur son corps parfait.

— Tu peux parler, ajouta-t-elle en levant sa coupe vers lui. Désires-tu boire ?

— Non, ma reine.

— Tu as raison. Tu es mon garde du corps, après tout : il ne faudrait pas que tu perdes tes moyens… quoiqu’on prétende que les orcs tiennent très bien le gwidth.

Śimrod ne répondit rien à cela. Il savait qu’il allait souvent entendre des remarques sur les orcs, et qu’il valait toujours mieux les ignorer.

— Les marques sur tes bras… observa soudain Tintannya. As-tu été sidhe ?

— Non, ma reine. Les orcs, même demi-sang, ne peuvent servir au temple.

— Alors pourquoi portes-tu les runes des consacrés ?

— Ma mère m’a offert au temple de Naeheicnë alors que j’étais encore un hënnel. J’ai passé les premières années de ma vie à servir là, comme balayeur et orc à tout faire.

La reine émit un léger rire.

— « Orc à tout faire »… comme c’est bien dit ! Et comment es-tu passé du statut d’esclave à celui de gladiateur ? Normalement, les deux castes sont bien séparées.

— Un jour, en voulant la nettoyer avec un autre elfe de mon âge qui servait au temple, j’ai abimé la statue du Père de la Guerre. Pour nous punir de ce sacrilège, on nous a jeté dans l’arène face à une manticore. Mais nous avons survécu, et c’est comme ça que ma carrière de gladiateur a commencé.

Tintannya but une gorgée pensive.

— Mmh, tu as tué une manticore alors que tu étais adolescent… bel accomplissement, en effet. Tu avais quel âge ?

— Six lunes pleines, ma reine, répondit Śimrod.

La reine leva un sourcil. Six lunes… Śimrod savait ce qu’elle pensait : il n’aurait pas dû survivre. À cet âge-là, bon nombre de hënnil étaient encore suspendus aux mamelles de leur mère… mais pas lui.

— Pourquoi ta mère t’a-t-elle offert au temple ? demanda alors Tintannya.

— Elle voulait demander l’exécution d’une vengeance au Père de la Guerre, et lui a offert ma vie en échange de la réussite de son projet.

— Je vois. Mais toutes ces marques que tu portes sur ton corps ne sont pas les runes de Naeheicnë… comment les as-tu obtenues ?

Śimrod se rassombrit.

— Peu après l’épisode que je viens de vous raconter, le maître de l’arène du Père de la Guerre nous a revendu, mon compagnon et moi, au temple d’Arawn. Il n’aimait pas l’idée que deux anciens esclaves échappent à son autorité, et encore moins qu’on combatte ensemble.

Śimrod discerna très bien le frisson quasi-imperceptible qui avait hérissé les cheveux de la reine à ce nom.

— Arawn… le Père du Néant. Un culte bien sombre… mais qui ne possède pas d’arène. Qu’ont-ils fait de vous ?

— Ils voulaient nous offrir au Chaudron. Heureusement, leur projet n’a pas abouti, répondit Śimrod d’un air sibyllin.

Cette fois, la reine n’enchaîna pas sur une autre question. La mention du Chaudron, plus encore que celle d’Arawn, faisait souvent cet effet-là.

— Je vais dormir, lâcha-t-elle enfin. Veille bien sur mon sommeil, Śimrod. Et n’oublie pas que Daeluin se trouve juste derrière cette porte. S’il te prenait certaines envies pendant la nuit…

— Aucun risque, ma reine. De toute façon, le contrat m’empêche de vous faire quoi que ce soit. C’est comme si j’avais une chaîne au cou.

Tintannya lui jeta un regard froid. Puis elle se glissa dans ses draps de soie.

Śimrod laissa son regard errer sur les montagnes lointaines.

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