Chp 8 - Eivar

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C’était le dernier de la journée. Et c’était beaucoup trop.

Eivar ferma les yeux lorsque la fille se coucha sur le drap et plaça ses mains sous ses genoux, écartant les cuisses comme on lui avait appris à le faire. Elle avait déjà remarqué que, si l’on s’offrait ainsi, cela allait souvent plus vite. Parfois non. Les clients étaient capricieux : certains ne venaient que pour calmer le désir impie qui les dévoraient, d’autres voulaient passer plus de temps. Voilà ce qu’étaient les elfes, en réalité. De simples animaux en rut, dotés de parole et de magie. Leurs palais raffinés, leur apparence merveilleuse et l’abondance de leurs châteaux n’étaient qu’une illusion trompeuse.

Mais il lui fallait regarder. Elle était là pour protéger ces filles, rappeler les règles avec le plus de délicatesse possible si jamais un client s’emportait trop. Ils étaient avides, affamés, et aimaient mordre pendant l’acte.

Ce qu’Eivar détestait par-dessus tout, c’était leur odeur, épicée et musquée. Elle aurait aimé la vomir, mais elle était douloureusement plaisante. Surtout, elle rendait les filles dociles. Ælfbeorth l’avait mise en garde contre les parfums, les vins et les douceurs qu’elle verrait en abondance une fois de l’autre côté… tous étaient des poisons, comme le fruit de la Connaissance qui avait perdu Adam et Eve. La plus dangereuse de toutes ces magies était le luith, qui rendait les filles dépendantes et dont les sluaghs, leurs gardiens, faisaient commerces.

Préférant ignorer les grognements rauques et les gémissements faibles qui montaient du lit, Eivar laissa glisser ses yeux sur le bâton d’encens dont la fumée s’élevait mollement dans l’air tiède.

— C’est fini, annonça-t-elle d’un ton autoritaire en abaissant sa hallebarde de fer.

Le client lui jeta un regard mécontent. Il avait gardé sa capuche pendant tout l’acte, pressé de se soulager. Mais elle vit deux yeux ambrés et une tresse de couleur impossible, éclatante comme l’or luisant au soleil, glisser de la capuche. L’instant d’après, il avait disparu.

Eivar reposa son arme contre le mur et s’approcha de la fille. Hedda, si elle se souvenait bien de son nom.

— Ça va ? lui demanda-t-elle en lui tendant un verre d’eau.

Hedda but avidement. Elle était arrivée hier… c’était sa première journée.

— Merci, coassa-t-elle en reposant le verre.

Eivar ne dit rien. Elle ne lui dit pas à quel point elle était désolée d’avoir eu à rester silencieuse alors qu’elle endurait ça, ni qu’elle regrettait de ne pas avoir transpercé ce monstre de sa lance. La skjaldmö était envahie de cette pulsion meurtrière tous les jours… mais elle avait une mission, et si elle la réussissait, toutes ces horreurs s’arrêteraient.

— On ferme boutique, annonça une femme au regard dur en entrant dans la pièce tout en agitant une petite clé d’or.

C’était Nela, la maquerelle humaine de cette maison de passe pour elfes, le Nimfeach. Elle se pencha rapidement et, en un tournemain, ouvrit le cadenas qui retenait le collier de Hedda. La lourde chaine qui la retenait attachée au mur tomba sur la dalle avec un bruit lourd : Evaïa prit une grande goulée d’air. Elle se massa la mâchoire, tandis que Nela inspectait son drap taché de sang.

— Une morsure ?

— Un peu aux oreilles, grinça-t-elle. Ce matin. Mais Eivar est intervenue.

Nela jeta un rapide regard à la skjaldmö, qui la regardait sans sourire.

— Ah... ils sont pénibles avec ça. Les oreilles rondes, ça les rend fous. Allez, va vite voir Ranil. Elle va t’arranger ça.

Hedda ramassa son drap sale, le jeta dans le panier au pied de la table de marbre puis fila sans demander son reste.

— Ta journée est finie, à toi aussi, lui annonça Nela. Tu es libre pour ce soir. Si tu sors, n’oublie pas de revenir avant la nuit. Les rues ne sont pas sûres, une fois l’astre couché. Même pour toi.

Eivar acquiesça en silence. Mais au moment où elle allait sortir, Nela ajouta :

— À partir de demain, tu assureras la sécurité de Taryn. Tu as fait du bon travail, ces derniers jours, on a décidé de t’affecter à sa protection.

Eivar réprima le sourire qui venait de lui monter sur les lèvres. Taryn était son amie. Mais elle souffrait énormément, et avait besoin d’une protection accrue. Comme elle possédait du sang ædhel, les clients en étaient fous et ne cessaient de la demander.

— Qu’est-il arrivé à sa gardienne ? osa-t-elle tout de même demander.

— Un orc l’a tuée, lâcha Nela sans la regarder. Mais ne t’inquiète pas : on en voit plus trop dans le quartier, ces derniers temps.

Un orc. Un troll des montagnes, comme le monstre Grendel… il y en avait donc aussi ici, dans la Cité Blanche des elfes.

Eivar sortit sans un mot.

Elle cligna des yeux en débouchant dans le patio, éclairé sans cesse par l’étrange lueur poudrée qui tenait lieu de soleil. Un soleil qui ne se couchait jamais, mais ne changeait pas non plus l’axe de ses rayons. Après cette longue journée de service, elle était assoiffée. Elle se dirigea vers la fontaine sculptée au centre, s’empara de l’un des gobelets d’argent sur le rebord et se servit une grande lampée d’eau fraiche. Nulle eau au monde n’avait ce goût. Elle ferma les yeux, bercée par le bruissement léger de la cascade et les pépiements des oiseaux. Le lourd parfum de l’encens et du luith ne parvenait pas à cacher celui, plus subtil, des arbres et autres essences qui s’épanouissaient librement dans la maison des plaisirs. Cet endroit, comme tout ce qu’elle avait pu voir de la haute capitale des elfes depuis qu’elle y avait été emmenée, était d’une grande beauté. Mais cette magnificence était un leurre... Eivar le savait depuis le début, et elle en avait la preuve tous les jours, en voyant ces esclaves dédiés au plaisir des Maîtres gémir sous leur joug, enchainés à des dalles de marbre. Pour un humain, le décor était superbe, mais pour un elfe, il était fruste. On l’avait envoyée accomplir son service dans une maison de plaisir de qualité moyenne, ce qui n’était sans doute pas un mal. Elle avait entendu de telles histoires... certains aslith étaient envoyés dans de hautes tours, destinés à des elfes de la plus grande noblesse. C’était, parait-il, les plus cruels, parce qu’ils ne pouvaient se satisfaire des femelles de leur race. Les elfes de basse caste étaient plus faciles à satisfaire. Quant à ceux des Cours Sombres... mieux valait ne pas y penser.

Dans la cour principale, on avait dressé une table somptueuse, qui croulait sous les provisions. Elle les ignora. Manger quelque chose ici, c’était s’exposer à une captivité éternelle. Les fruits, particulièrement, étaient dangereux. De toute façon, de l’autre côté du Voile, le temps, ni aucune des contingences habituelles n’avait de prise sur elle. L’eau de la fontaine suffisait. Elle laissa donc les denrées somptueuses qui trônaient sur la table et s’installa dans une courette qu’elle appréciait, au calme, sous une immense glycine rose et parfumée. Des abeilles dorées bourdonnaient doucement. Ici, c’était toujours l’été.

— Pssst !

Eivar fit semblant de ne pas entendre. Qui savait qui l’espionnait ? Et si son petit commerce se découvrait...

Sous les feuillages se cachait Ymenyn, le sluagh qui la fournissait en tabac. La jeune femme avait découvert le tabac en arrivant à la maison des plaisirs. Contre un peu de luith, elle obtenait la poudre de feuilles odorantes concassée qui servait à bourrer la petite pipe en or lui servant à fumer.

Les petits yeux jaunes d’Ymenyn la scrutaient, attendant qu’elle lui donne le paiement contre sa marchandise. Au début, Evaïa redoutait les sluagh, ces petits gobelins aux grandes dents et aux yeux malveillants. Ils se situaient tout en bas de la hiérarchie elfique, à peine plus haut que les humains, et étaient chargés de toutes les taches commerciales et domestiques. Certains étaient très riches, mais la plupart peinaient à joindre les deux bouts et luttaient pour se nourrir. Le petit commerce avec les aslith permettait à ceux qui s’occupaient du ménage de la maison de plaisir de garnir un peu leur panier à provisions. Evaïa savait que ce qu’elle lui échangeait serait revendu le double de ce qu’Ymenyn lui donnait, mais les aslith n’avaient aucun moyen de se rendre au marché.

— Tu en as ? demanda Ymenyn de sa petite voix grinçante.

Sans cesser de regarder le puits au centre de la courette, Eivar hocha la tête en silence.

— Montre-moi.

La jeune femme passa la main dans sa tunique et en sortit la boîte qu’elle avait réussi à subtiliser pendant la journée : Hedda n’avait pas tout utilisé. Le sluagh tendit ses petits doigts roses et, avec une dextérité de rongeur, tourna et retourna l’objet.

— Hum, grogna-t-il, pas de numéro.

— Mais il provient d’un gardien du temple. Je l’ai senti. Il est fort et puissant.

Le sluagh ouvrit la boîte. Le parfum du luith s’en échappa dans toute sa suavité. Eivar dissimula son trouble en changeant de position.

— Ce luith est étrange, mais il me parait excellent, statua Ymenyn d’un ton où sourdait une certaine satisfaction. Essaie d’en avoir d’autres... tiens, voilà ton tabac.

Eivar prit le paquet qu’il lui tendit. Lorsqu’elle se tourna enfin vers la glycine, le sluagh avait disparu.

Taryn était là, debout devant le puits, avec ses longs cheveux si blonds qu’ils en paraissaient blancs, parsemés de fleurs de jasmin. Sur son corps de sylphide, elle ne portait qu’un voile irisé qui dévoilait plus ses appâts qu’ils ne les cachaient.

En vérité, Eivar avait rarement vu une fille aussi belle. Pas étonnant que les clients se battent pour l’obtenir... mais Taryn en souffrait. Elle détestait ce qu’on lui imposait et pleurait à chaque fois, ce qui, malheureusement, ne faisait qu’exciter encore plus les clients. Les elfes étaient incapables de pleurer : seuls les humains, et les demi-sang comme Taryn le pouvaient.

— Tu ne devrais pas donner le luith aux sluaghs, la mit en garde la jeune fille. C’est précieux.

— Pourquoi pas ? Je n’en ai pas besoin.

— Viendra un jour où tu en auras besoin, fit Taryn durement. On en a toujours besoin.

Plutôt mourir, songea Eivar.

Taryn posa ses yeux d’opale sur elle. Son regard était minéral, presque surnaturel. À cette heure de la journée, dans cette lumière poudrée d’un crépuscule qui jamais ne venait, elle faisait plus ædhel qu’humaine.

— Tu penses toujours pouvoir rentrer chez toi un jour...

— Oui. Et j’y arriverai.

La jeune semi-elfe secoua sa jolie tête.

— Moi, je ne crois pas que j’y arriverai. Jamais ils ne me laisseront partir...

Eivar baissa les yeux. C’était sans doute vrai. Taryn était l’unique perædhelleth de la maison Nimfeach. À elle seule, elle attirait la moitié des clients.

— Qu’est-ce que les sluaghs font de ce luith ? s’enquit Eivar pour changer de sujet. Je doute qu’ils l’utilisent pour eux-mêmes…

Sa remarque amena un faible sourire sur les lèvres de Taryn.

— Ils le revendent à des femelles non nobles, qui n’ont pas accès aux sidhes du temple. Elles s’en enduisent le corps et couchent avec leur consort, s’imaginant être besognées par un guerrier musclé et monté comme un orc.

Eivar hocha la tête. Ici, les « gardiens d’Æriban » faisaient l’objet d’un véritable culte. Elle n’en avait jamais vu, mais se demandait comment des monstres perpétuellement en rut, et qui passaient leur temps à éviscérer leurs semblables, pouvaient faire l’objet d’une telle passion. Les ellith, les elfes nobles, en étaient folles. Et visiblement, elles n’étaient pas les seules.

— Je me demande comment ils le leur enlèvent...

— Mieux vaut ne pas savoir, grinça Taryn en venant s’asseoir à côté d’elle.

Eivar acquiesça. La perversité des elfes n’avait pas de limites. Pensivement, elle bourra sa pipe et se servit de la petite pierre à feu magique que lui avait fournie Ymenyn pour l’allumer.

— Où as-tu eu ça ?

— Ymenyn.

— Et tu ne devrais pas faire confiance à ce sluagh, la prévint Taryn. Un jour, il te trahira.

Eivar hésita à lui dire que c’était exactement ce qu’on disait des elfes, et notamment des perædhil. Ici, tout le monde se méfiait de tout le monde.

— Tu crois ça ? Bien sûr, c’est un sluagh, mais il est plutôt gentil.

Taryn grimaça tant qu’Eivar put apercevoir ses canines pointues.

Gentil ? C’est un bonnet rouge. Sais-tu ce qu’est un bonnet rouge, Eivar ?

Eivar secoua la tête.

— Ce sont des sluagh qui suivent le culte du dieu de la destruction. Oui, celui-là même qui est vénéré à Æriban. Tu as déjà vu ces petits bonnets rigolos que portent les sluagh ? Oui ? Eh bien, à chaque lune rouge, ceux-là trempent le leur dans le sang... le sang d’une des victimes sacrifiées à Neaheicnë. C’est pour cela qu’on les appelle des bonnets rouges.

Eivar baissa la tête. Neaheicnë... à chaque nouveau cycle – qui se manifestait ici par une détestable lune rouge sang – un aslith était prélevé parmi les tributs du blót et sacrifié au temple. Pendant cette période, les mâles elfes subissaient une espèce de fièvre reproductrice qui les rendait incontrôlables, comme des animaux. Pour les filles du Nimfeach, le service devenait un véritable enfer.

Avant d’atterrir ici, Taryn avait été élue comme réincarnation de la déesse Nineath. On l’avait traitée comme une reine, installée dans un palais où elle avait même ses propres esclaves.

Puis il y avait eu le darsaman.

Ce jeu de massacre qui se déroulait sur un cratère naturel voyait s’affronter à mort les gardiens d’Æriban. Seulement ceux qui étaient assez puissants pour posséder un numéro... à la fin, il n’en restait plus qu’un, qui avait triomphé de tous les autres : c’était celui qu’on nommait As Sidhe. L’incarnation provisoire du légendaire Neaheicnë... pour récompenser sa bravoure et fêter son accession au titre, on l’autorisait à s’accoupler. On le conduisait au temple de Nineath, où il déflorait la prêtresse. C’était ce qui se s’était passé pour Taryn.

« C’était horrible, lui avait confié celle-ci. Tu ne sais pas ce qu’est un mâle tant que tu n’as pas été saillie par un sidhe. Les clients sont brutaux, et pourtant, ils s’accouplent comme ils le souhaitent, librement. Même si leurs femelles les refusent, ils ont toujours les esclaves pour se soulager. Les sidhes, eux, ne voient pas une seule femelle, jamais, sauf quand on les autorise à s’accoupler... et là encore, ils doivent se plier aux caprices de l’elleth qui les a demandés. Alors, imagine ce qu’ils nous font, lorsqu’ils se retrouvent avec une esclave entre les mains ! Le soleil se couche sur le temple de Nineath. Et le gardien d’Æriban m’a prise toute la nuit, sans répit. Il m’a déchirée, écartelée. Je n’ai jamais autant souffert de ma vie... et lorsqu’il est enfin parti, au petit matin, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, parce que j’étais devenue dépendante de son luith. »

Taryn dépensait en effet des sommes folles – n’étant pas un tribut du blót, elle pouvait garder ses gages – pour se fournir en luith. Il lui fallait absolument celui de l’As Sidhe, et aucun autre. Mais ce luith convoité par toutes s’échangeait contre du mithrine pur, et seules les plus grandes maisons pouvaient en obtenir. Tous ce que gagnait Taryn disparaissait dans cette addiction. Grâce à ce luith, elle pouvait subir les pires ignominies en y prenant un plaisir atroce et coupable. Taryn en pleurait de honte ensuite, mais lorsqu’elle n’arrivait pas à en obtenir, elle entrait dans des crises de rage folles et il fallait plusieurs sluaghs pour l’enchainer dans l’alcôve. Pour cette raison, elle les haïssait.

— Méfie-toi, en tout cas, finit par statuer Taryn en se relevant. De tout le monde, pas seulement des sluaghs. Des préparatrices aussi. Et garde toujours une boite de luith d’avance... on ne sait jamais sur quel client on peut tomber. Un orc, un Sombre, ou même l’avatar de Neaheicnë !

Eivar croisa les doigts pour conjurer le sort. Arriverait-elle à protéger sa seule amie contre un orc, ou l’incarnation vivante du Père de la Guerre ?

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