Chp 9 - Śimrod
— Tiens, lui dit Daeluin au détour d’un couloir en lui tendant une pièce de mithrine gravée. Va te vider les couilles.
Śimrod, qui regardait la pièce d’un air curieux – elle représentait une elleth nue – releva vivement le regard sur le capitaine de la garde lorsqu’il entendit sa dernière phrase.
— Quoi ?
— Ordre de la reine. Estime-toi heureux : normalement, les orcs qui servent au palais sont castrés. Mais dans tous les cas, on ne laisse pas un mâle à jeun rôder dans les couloirs à l’approche de la Lune de Sang. Va au Nimfeach, dans le quartier bas : c’est la seule maison de passe qui accepte les orcs. Les filles sont pas mal, mais tu n’auras droit qu’aux humaines.
Śimrod ne sut pas quoi répondre. Lorsqu’il eut enfin une réplique bien sentie à rétorquer à cet elfe arrogant, Daeluin avait déjà tourné les talons.
Sale con, grogna Śimrod entre ses dents.
Un ordre de la reine… elle n’était pas au palais ce jour-là, mais au temple de Naeheicnë pour présider les rites de la Nouvelle Lune de Sang avec son consort. Śimrod avait entendu des murmures, dans le palais : elle y resterait tout le temps où durerait la lunaison, pour empêcher l’As Sidhe de s’unir avec d’autres femelles. L’As Sidhe exigeait peut-être de sa reine une certaine forme d’exclusivité, mais elle le lui rendait au centuple !
Śimrod jeta un nouveau regard sur la pièce. À Urdaban, il passait cette période dans l’arène, à affronter un adversaire après l’autre. Et le soir, il rejoignait Ardaxe à la taverne… parfois, il s’unissait brièvement à une guerrière orc dans une alcôve. Mais ici, c’était différent. Les règles d’appariement étaient sévères et devaient respecter le strict système des castes. Aucune elfe dans ce palais n’accepterait de partager un peu de plaisir avec lui la nuit de la fête de Nineath, même pas la plus humble des servantes… et il n’avait vu aucune femelle orc depuis son arrivée à Ælda.
Restaient les humaines. Śimrod n’avait jamais couché avec ces créatures fragiles. Il préférait s’en tenir loin : leur existence si éphémère était trop différente de celles des ædhil.
Mais la reine – celle dont sa vie dépendait désormais – avait donné un ordre. Śimrod n’avait pas d’autre choix que d’obéir. Après tout… il n’était pas obligé de dépenser cette pièce.
Et cela me permettra d’explorer la ville, pensa-t-il.
*
Śimrod attendit que la nuit eût pleinement refermé ses doigts sur la cité pour descendre dans bas-fonds de Tyr-as-lyn.
La capuche de son shynawil rabattue sur la tête, il se fondait parfaitement dans les ruelles étroites où la lumière elfique peinait à s’attarder. Ici, les pierres étaient plus sombres, plus anciennes, rongées par l’humidité et les déchets. Les racines des arbres n’étaient plus des ornements maîtrisés, mais des excroissances sauvages qui soulevaient les pavés et brisaient les murs. L’air sentait la moisissure, la graisse rance, le sang mal lavé.
La capitale lumineuse avait laissé place à son envers.
Ils étaient nombreux, ceux que la haute ville refusait de voir. Orcs, dos voûtés et épaules larges, parlant bas. Sluaghs, silhouettes maigres aux yeux trop vifs, aux doigts toujours prêts à saisir ou à voler. Des castes inférieures, tolérées tant qu’elles restaient ici, sous la surface.
Śimrod avançait sans hâte, attentif. Malgré la capuche, il sentait les regards peser sur lui : évaluateurs, calculateurs. Une proie ? Un client ? Une menace ?
Une petite forme surgit à sa hauteur.
— Hé… voyageur…
Un sluagh. Petit, presque chétif, la peau grisâtre tendue sur des os trop visibles. Son sourire était une grimace affamée.
— J’ai quelque chose pour toi, murmura-t-il en désignant une ruelle encore plus sombre. Viande fraîche. Humaine… Pas encore froide.
Śimrod s’arrêta net.
— Non.
Un grognement sourd, profond, qui vibra sous la capuche. Le sluagh ricana, croyant sentir la peur.
— Allez… j’te fais un prix. Tu verras, tendre comme…
Śimrod se pencha légèrement vers lui. Il rabattit la capuche.
Un instant. Pas plus.
La peau sombre, les traits taillés à la serpe, les crocs visibles, les yeux durs et rouges comme la pierre d’arène. Le sluagh blêmit. Il recula aussitôt, trébucha presque.
— P-pardon… seigneur… je… je savais pas…
Il disparut dans l’ombre sans demander son reste. Śimrod remit la capuche en place et reprit sa route.
Il connaissait cet effet. À Urdaban aussi, parfois, certains adversaires perdaient leur courage avant même que le combat ne commence. Son apparence faisait le travail avant la lame. Une bénédiction et une malédiction mêlées. Être craint, jamais accepté.
Au fond d’une impasse étroite, étouffée par des murs suintants, il trouva enfin ce qu’il cherchait.
La maison Nimfeach. Comme le stipulait le panneau, qui représentait une fleur de lune entrelacée dans un glyphe. La porte était presque invisible, dissimulée sous une glycine sauvage dont les fleurs pâles retombaient en rideau silencieux.
Śimrod s’approcha.
Une meurtrière s’ouvrit dans un claquement sec. Une voix sèche, méfiante :
— On ne prend plus de clients orcs aujourd’hui.
Lentement, Śimrod tendit la pièce que lui avait donnée Daeluin, et la glissa dans la lumière maigre. Le métal brilla un instant, porteur d’un sceau que même les bas-fonds respectaient.
— Je viens sur recommandation du capitaine de la garde royale.
Un silence. Puis le bruit sourd d’un verrou.
La porte s’ouvrit.
L’intérieur du lupanar frappa Śimrod par son excès : trop de couleurs, trop de parfums, trop de lumière. Les murs disparaissaient sous des tentures pourpres et turquoise brodées de fils dorés, les lampes diffusaient une clarté chaude teintée de rose, et des coussins innombrables s’empilaient sur des sofas aux formes généreuses. Des statues à demi dénudées - elfes, humaines, créatures aux traits idéalisés - occupaient les recoins, parfois de bon goût, parfois outrageusement suggestives. Le luxe était criard, presque vulgaire… mais étrangement vivant, chaleureux. Rien à voir avec la froide perfection du palais.
Un sluagh au crâne rasé et aux doigts constellés de bagues le guida dans un couloir étroit.
— Attends là, grogna-t-il. Une fille viendra te chercher.
Śimrod s’assit sur un sofa trop mou, qui s’enfonça sous son poids. Peu après, on lui servit du vin sombre dans une coupe ouvragée, accompagné de fruits brillants, coupés avec soin. Il n’y toucha presque pas, l’esprit en alerte.
Des éclats de voix lui parvinrent soudain, étouffés mais chargés de colère. Un coursier sluagh passa en trombe devant l’antichambre, le visage pâle. Quelqu’un lui murmura vivement :
— Va chercher la garde !
Śimrod reposa la coupe. Il se leva.
Il suivit le bruit jusqu’à une pièce plus large, à demi dissimulée par des tentures arrachées. Là, la scène se dévoila.
Trois elfes, richement vêtus mais visiblement ivres, encerclaient une jeune perædhelleth plaquée contre un mur. Elle saignait à la lèvre, les yeux écarquillés de peur. Devant elle se tenait une autre femme - humaine, plus âgée peut-être - les pieds fermement ancrés au sol, une hallebarde en fer brandie à deux mains.
Elle tremblait. Mais elle ne reculait pas. Śimrod l’étudia avec curiosité. Cette fille avait la peau presqu’aussi sombre que lui. Et ses yeux brûlants de rage étaient ambrés, comme si les flammes dansaient dedans.
Śimrod sentit une pointe de respect. Elle savait que son arme, bien que de fer, n’était pas faite pour ce lieu. Que sa force était insuffisante. Elle n’avait aucune chance… Et pourtant, elle tenait sa position, sans laisser voir sa peur.
Les elfes ricanaient. L’un d’eux leva une main, murmura quelques mots anciens. La hallebarde vibra, puis fut arrachée des mains de l’humaine comme si elle n’avait jamais pesé. L’arme heurta le sol dans un fracas sec.
Les rires redoublèrent.
— Regarde-la… souffla l’un d’eux. Elle fait moins la fière, sans son jouet !
Ils s’avancèrent. L’un leva la main pour frapper, une dague dans la main.
Une poigne de fer se referma sur son bras.
— Ça suffit, maintenant.
La voix de Śimrod était basse. Tranchante.
— Dégagez.
L’elfe se figea. Il tourna la tête, croisa le regard sombre sous la capuche à demi relevée. Les traits massifs. La carrure. La certitude tranquille de la violence contenue.
— Et toi, t’es qui… commença-t-il.
— Laisse tomber, souffla l’un de ses compagnons en tirant sur sa manche. On s’en va.
Dans son regard, Śimrod vit qu’il avait déjà compris.
Les trois elfes reculèrent, un instant encore bravaches, puis cédèrent. En quelques secondes, ils avaient disparu dans le dédale de couloirs, emportant avec eux leur arrogance brisée.
Le silence retomba.
Śimrod fit tourner la dague qu’il avait arrachée à l’elfe et présenta la garde à l’humaine.
— Tiens. Ça te sera sans doute plus utile que cette hallebarde rouillée. C’est vrai que les ædhil détestent le fer… mais une bonne lame en mithrine sera plus efficace, si tu veux vraiment en blesser un. Et le mithrine reste insensible à la magie. C’est pour ça qu’il vaut aussi cher.
L’humaine ne répondit rien. Le comprenait-elle seulement ? Elle le fixait, haletante et
immobile, les yeux agrandis comme un animal pris au piège. Śimrod pouvait sentir la tension qui animait son corps athlétique. Tenir tête à des elfes mâles mal intentionnés, qui faisaient déjà deux fois sa taille, était téméraire. Mais faire face à un orc…
Elle avait peur de lui. Et c’était normal.
Śimrod passa la dague dans sa ceinture. Tant pis.
— Par Anwë ! s’écria une voix mélodieuse. Eivar ! Tu n’as rien ?
La semi-elfe se précipita devant l’humaine, cherchant sur elle des blessures invisibles. Puis, suivant la direction de son regard, elle aperçut enfin Śimrod, dont la capuche était retombée, et laissa échapper un hurlement.
Śimrod cacha à nouveau son visage. D’ailleurs, le coursier revenait déjà :
— La garde ! Ils arrivent !
Il était temps de partir.
— Pour le gwidth, murmura-t-il en laissant la pièce sur la table.
Et il sortit, juste au moment où la garde elfique tournait au coin de la ruelle, faisant résonner leur armure sur les pavés.

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