Chp 10 - Eivar

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Eivar prit un moment pour recomposer son souffle.

C’était donc ça, un orc… c’était la première fois qu’elle en voyait un. Il faisait bien le double, en hauteur et en largeur, des elfes qu’elle voyait ici ! Et ses yeux rouge sang, dépourvus de toute humanité… sans parler de ses griffes, de ses crocs dignes de ceux d’un ours polaire, avec qui partageait d’ailleurs la blanche livrée. Ses longs cheveux, plus ou moins emmêlés, étaient argentés comme les rayons de lune sur la neige, et une fourrure de la même couleur, tachée ci et là de vieilles traces de sang, bordait sa capuche. Eivar le regarda franchir tranquillement la porte de la maison close. Est-ce qu’il avait consommé ? Probablement pas. Et il avait voulu lui offrir une dague… celle qu’il avait prise à l’elfe.

— Quel monstre terrifiant, gémit Taryn. J’espère qu’il ne reviendra pas ! Tu t’imagines, s’il avait voulu une fille ? Narda soit louée, on ne me donne jamais aux orcs ! Je ne pourrais pas supporter un client pareil. Il sentait le sang. Et les orcs ont deux…

— Attends-moi là, la coupa Eivar avant de se précipiter dans le couloir.

— Mais… où tu vas ?

Eivar ne répondit pas. Elle suivit l’orc à distance dans les ruelles humides des bas-fonds, le pas léger malgré la fatigue qui raidissait encore ses muscles. Grâce à ses échappées nocturnes avec Ymenyn, elle commençait à bien connaître les environs, savait où poser le pied sans bruit, éviter les recoins où l’ombre avalait les silhouettes. L’orc, lui, prenait moins de précautions. Il avançait sans se cacher vraiment, impressionnant même sous sa capuche, et les malandrins l’évitaient, comme si la nuit elle-même s’écartait à son passage.

— Hé… murmura-t-elle enfin.

L’orc s’arrêta net. Il se retourna sans brusquerie, mais Eivar recula instinctivement. Il était si grand, si massif… Ses yeux effilés, aussi rouges et brillants que des rubis taillés, se verrouillèrent sur elle. Puis il sembla la reconnaître, et elle se détendit.

— Toi… Qu’est-ce que tu veux ?

Eivar prit une grande inspiration.

— La dague. Celle que tu as prise aux elfes. J’en ai besoin.

Il l’observa un instant, intrigué.

— Pourquoi ? Et… qu’est-ce que tu fais ici, exactement ? C’est la première fois que je vois une humaine avec des armes. Es-tu une guerrière ?

Elle hésita, puis se lança.

— Une skjaldmö : c’est comme ça qu’on appelle les femmes comme moi, de l’autre côté, répondit Eivar. Mon père adoptif a dédié ma vie à Baldr, le dieu de la guerre. Mais je n’ai pas su le protéger lors d’une expédition, alors pour me punir, on a décidé que je servirais. Des années. Autant que le temple l’exigera.

Un rictus amer passa sur son visage.

— On m’a assignée ici… À la protection des filles de plaisir. D’autres esclaves, comme moi.

L’orc fronça les sourcils.

— J’ignorais que les adannath devaient des années de service aux elfes !

— Et toi ? demanda-t-elle, relevant le menton. Tu n’as pas l’air libre non plus… j’ai vu le glyphe sur ton front. Je connais cette rune, nos völva les utilisent pour subjuguer les trolls des montagnes… Tu es sous le coup d’un sort de soumission, non ?

L’orc eut un rire bref, sans joie.

— Pareil que toi. Je sers tant que celui ou celle qui détient mon contrat le souhaite. Le jour où on me libérera…

Il haussa les épaules.

— Si ce jour arrive.

— Tu crois que ça arrivera ? demanda-t-elle doucement.

L’orc sourit, un sourire fatigué qui fit briller ses crocs.

— Non. Il y aura toujours quelqu’un qui aura besoin de mes services. Les elfes sont vindicatifs, et les complots, nombreux.

— Quels sont donc ces « services » pour lesquels on t’emploie ?

Il la regarda droit dans les yeux.

— Comme toi. Protéger… et tuer. Surtout tuer.

Eivar se tut. Son regard glissa sur le corps de l’orc : la carrure impressionnante, les muscles lourds sous le cuir rêche de son plastron, les cicatrices racontant des combats d’une brutalité qu’elle n’osait imaginer. Elle s’attendait à ressentir de la crainte. Il n’y en eut pas. Pire encore, une pensée la surprit - son visage n’était pas menaçant. Presque… beau, d’une beauté rude, étrangère.

L’orc rompit le silence.

— Je peux t’apprendre à te servir de cette dague, à viser les points faibles des elfes. Et des orcs aussi, au passage. Vous en avez, dans vos clients ?

Eivar cligna des yeux, surprise.

— Tu es le premier que je vois… mais il paraît qu’ils viennent, aussi.

Il acquiesça.

— Je reviendrai au Nimfeach dans deux jours. Je dirai que je suis client, et louerai Taryn. Et pendant cette heure, je te donnerai une leçon. J’ai instruit pas mal de jeunes combattants, à Urdaban. La plupart ont survécu plus longtemps, grâce à ce que je leur ai appris.

Eivar baissa légèrement la tête.

— Taryn est à moitié elfe… étant orc, tu n’as pas le droit de la louer.

L’orc vissa son regard rouge dans celui d’Eivar.

— Et si je te demande, toi ?

Le cœur d’Eivar fit un bond. Jusqu’ici, aucun client ne l’avait demandée. Dieu merci. Mais que se passerait-il si, effectivement, cet orc la demandait ?

— Je…

— Je te jure sur mon honneur que je ne te toucherai pas, dit-il aussitôt. Le sexe avec des filles non consentantes ne m’intéresse pas, et je ne suis pas attiré par les humaines.

Elle baissa les yeux, troublée par la simplicité – et la brutale honnêteté - de la déclaration.

— Dans deux jours, répéta-t-il.

Puis il se détourna et s’éloigna, englouti par la pénombre.

Eivar resta seule quelques instants, le cœur battant plus vite qu’il ne l’aurait voulu.
Et si cet orc - cet étranger lié par des chaînes invisibles semblables aux siennes - pouvait, contre toute attente, devenir un allié ? Ælfbeorth lui avait parlé d'un contact, qui devait lui fournir des armes en temps voulu... c'était peut-être lui. Dans deux jours, elle en saurait plus. Il lui suffisait d'attendre qu'il revienne.

*

Eivar referma la porte derrière elle à peine eut-elle franchi le seuil.

Nela ne lui laissa pas le temps de parler. Elle tira le battant avec force, fit glisser les verrous l’un après l’autre, puis posa son front contre le bois comme pour s’assurer que la maison restait bien close au monde extérieur.

— C’est l’apex de la Lune Rouge cette nuit, grommela-t-elle. Après ce qui s’est passé tout à l’heure, j’ai fermé boutique. Les mâles sont trop excités. Et avec d’autres orcs qui rôdent…

Elle claqua la langue, nerveuse.

— On a déjà eu de la chance que celui-là s’en aille sans consommer. Qu’il aille se faire plaisir ailleurs que chez nous !

Eivar ne répondit pas. Elle hocha simplement la tête et monta l’escalier en colimaçon menant à la petite chambre qu’elle partageait avec Taryn, tout en haut de la tour. Là-haut, l’air était plus frais, chargé du parfum sucré de la glycine qui s’enroulait autour de la pierre.

Elle s’assit sur le lit, souleva l’oreiller et glissa la dague dessous, avec un soin presque cérémonieux.

— C’est quoi, ça ?

Taryn la fixait, assise en tailleur sur son propre lit, les sourcils froncés.

— L’orc de tout à l’heure me l’a donnée, répondit Eivar sans détour.

Les yeux de Taryn s’écarquillèrent.

— Tu devrais te méfier. Comme avec les sluaghs. Ce sont des créatures viles, sauvages. Ils ne donnent jamais rien sans arrière-pensée.

— Il nous a aidées, répliqua Eivar calmement.

Le silence tomba. Taryn ouvrit la bouche, la referma. Elle se renfrogna, ses oreilles pointues se repliant légèrement contre son crâne.

— Je déteste les orcs, marmonna-t-elle. J’espère qu’il ne reviendra pas !

Elle attrapa son doudou – un morceau de tissu usé qui avait appartenu à l’As Sidhe - qu’elle badigeonna machinalement de luith, avant de se tourner sur le côté. Quelques minutes plus tard, sa respiration se fit régulière.

Eivar, elle, resta debout.

La chambre était percée d’une fenêtre divisée par une colonne de pierre, autour de laquelle la glycine formait une grappe dense. Elle écarta légèrement les fleurs pour regarder dehors.

La Lune Rouge emplissait le ciel. Immense. Lourde. Sa lumière sanglante baignait les toits des bas-fonds, faisait luire les pierres humides, réveillait les instincts et les peurs. Eivar sentit son poids jusque dans sa poitrine.

Elle se surprit à penser une nouvelle fois à l’orc. À sa voix grave. À son rire sans illusion. À la manière dont il s’était tenu entre elle et les elfes, sans hésiter. Elle, une simple humaine…

Que faisait-il, en cet instant, sous cette même lune ?

La question resta suspendue, sans réponse, tandis que la lumière rouge s’infiltrait dans la chambre comme un présage de sang.

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