Chp 11 - Śimrod
La salle des gardes était noyée dans une lumière terne lorsque Śimrod s’y installa pour le repas du soir. Le bruit des couverts résonnait contre la pierre, mêlé aux conversations basses et aux rires étouffés. Les elfes mangeaient avec une aisance étudiée, leurs gestes précis, presque gracieux. Lui occupait son extrémité habituelle de la table, massif, silencieux.
— Alors ? lança Daeluin, sans même lever les yeux de son assiette. Les filles du Nimfeach étaient à ton goût ? Taryn est une beauté, hein ? Je crois me rappeler qu'ils laissent les orcs regarder pendant qu'elle prend un client, et qu'ils peuvent se faire une humaine pendant ce temps-là. C'est ce qu'on t'a proposé ?
Śimrod mâcha lentement le bout de viande trop cuit que la cuisinière avait jeté dans son assiette avant de répondre.
— Il y a eu une bagarre. Je n’ai pas consommé.
Le silence tomba comme un couperet. Daeluin releva la tête, son regard durci par une irritation à peine contenue.
— Tu n’as pas obéi à ta reine !
— Les filles étaient traumatisées, répondit Śimrod simplement. Je n’allais pas en tirer une dans une chambre alors qu’elles venaient d’avoir la trouille de leur vie… les clients étaient mauvais, ce soir. C’était pas le jour.
Daeluin ricana.
— Depuis quand un orc se préoccupe-t-il de ménager une pauvre femelle, humaine, de surcroit ? Ne me dis pas que tu joues les vertueux. Ou pire…
Il se pencha légèrement vers lui.
— Si tu penses t’élever dans la hiérarchie en devenant l’amant de la reine, change tout de suite d’idée !
Śimrod ne broncha pas.
— L’As Sidhe ne te laissera pas faire, poursuivit Daeluin, la voix plus basse. Il a appris que Sa Majesté s’était offert un nouveau garde du corps. Et ça ne lui plaît pas. Tu devrais te méfier. Tu étais peut-être le plus fort à Urdaban, mais ici…
— On verra bien, le coupa Śimrod.
Il avala sa dernière bouchée puis s’essuya d’un revers de main. Il se leva, repoussa son banc et quitta la salle sous les regards lourds des gardes.
Sa chambre l’attendait, étroite et austère. Lorsqu’il s’assit sur le grabat, le bois gémit dangereusement sous son poids. Il s’allongea malgré tout, les bras croisés derrière la tête, les yeux ouverts dans l’obscurité.
Le sommeil ne vint pas.
À la place, les souvenirs.
La chaleur suffocante d’Urdaban. Le sable brûlant. Le goût du sang dans la bouche. Il se revit enfant, trop grand, trop sombre, trop elfique pour les orcs, trop orc pour les elfes. Aucun maître ne voulait de lui.
Sauf un.
Le vieil orc s’appelait Gharok Brise-Os. Son corps était une carte de cicatrices, ses crocs ébréchées, un œil voilé à jamais. Il frappait dur, parlait peu. Et lorsqu’un jour Śimrod s’effondra dans le sable, incapable de se redresser, Gharok était resté debout au-dessus de lui.
— Relève-toi, avait-il grondé.
— À quoi bon… ? avait murmuré l’enfant. Personne n’attend mon retour de l’arène. Et chaque jour fait mal. Tout le temps.
Gharok était resté silencieux un long moment, puis s’était accroupi avec difficulté.
— C’est vrai, avait-il fini par dire. Pour nous, combattants, la vie n’est qu’une longue agonie jusqu’à la bataille finale, celle qui nous fera ployer le genou.
Śimrod avait levé vers lui des yeux pleins de rage.
— Alors pourquoi continuer ? Si je meurs ce soir, je n’aurais pas à combattre de nouveau le lendemain !
— Idiot ! avait grondé Gharok en lui donnant un coup sec sur le front. Ne dis jamais ça. N’appelle jamais Arawn de cette manière. Il pourrait répondre à ton invitation !
Śimrod avait baissé la tête.
— Qu’il vienne. Je n’ai plus envie de me battre.
Le visage sévère du vieil orc s’était radouci.
— Pourtant, tu as une longueur d’avance.
— Parce que je suis plus fort ? Plus grand ? avait demandé Śimrod d’une voix lasse.
On ne cessait de lui rappeler à quel point il pouvait remercier les étoiles de lui avoir donné le sang de Gulbaggor-le-Noir, et avec, le physique imposant du légendaire chef de guerre orc de Faerung. Mais pour Śimrod, cette ascendance n’était rien d’autre qu’une malédiction.
Gharok avait secoué la tête.
— Tu es fort, oui. Mais ça ne vaut rien. Il y aura toujours plus fort que toi.
Puis le vieux gladiateur avait désigné d’un geste brusque le jeune elfe maigre, recroquevillé à l’ombre d’un mur.
— Ton avantage, c’est lui. Le khari qu’on enchaîne à toi comme un point mort à chaque combat. Quelqu’un de plus faible à protéger ! Ça te donne un but, une raison de continuer.
Ardaxe. Trop fragile pour la chaleur. Trop petit pour les combats brutaux de l’arène, trop maigre pour les lourdes armes orques. Trop souvent battu, humilié. Śimrod luttait pour le garder en vie. S’il laissait tomber, Ardaxe mourrait, c’était certain. Alors, il s’était relevé, et avait repris l’entrainement.
Et pourtant… un jour, même Ardaxe n’avait plus eu besoin de protection.
Le souvenir se dissipa lentement.
Dans l’obscurité de la chambre du palais, les pensées de Śimrod dérivèrent vers la fille du Nimfeach. L’humaine au teint sombre et aux yeux d’ambre. Elle lui avait fait penser à ce qu’il était alors, au moment où Gharok l’avait pris sous son aile… Son regard, lorsqu’elle avait levé sa hallebarde. Sa peur, oui - mais aussi sa détermination farouche. Śimrod, comme le vieux maître à l’époque, savait reconnaître cela. Il savait aussi que les elfes ne s’arrêteraient pas là. Ils reviendraient. Pour se venger.
Mais si elle apprenait… si on lui montrait deux ou trois choses. Alors, elle survivrait un peu plus longtemps.
Śimrod ferma enfin les yeux.
Peut-être qu’elle avait, elle aussi, quelqu’un à protéger.

Annotations