Chp 12 - Eivar

7 minutes de lecture

Depuis deux jours, Eivar n’arrivait pas à se le sortir de l’esprit. Elle allait combattre avec un orc… la créature la plus crainte par son peuple, dont on ne parlait qu’en murmurant au coin du feu. C’était risqué, bien sûr : les histoires parlant de la faim perpétuelle de ces créatures, de leur brutalité et de leur luxure, ne manquait pas. Mais celui-là avait l’air différent des monstres avec lesquels on dissuadait les enfants de s’aventurer en forêt l’hiver. Après tout, les elfes étaient décrits comme des êtres angéliques, alors qu’ils étaient tout le contraire… et Eivar avait besoin de son savoir pour mener à bien sa mission. Elle attendait la venue du contact d’Ælfbeorth avant d’agir, certes, mais le moment fatidique arriverait, tôt ou tard. Et elle devrait être prête.

L’idée seule lui nouait l’estomac – un mélange de hâte fébrile et d’appréhension sourde, comme avant une bataille dont on ignore l’issue. Pour occuper ses mains, elle s’était portée volontaire pour la corvée de lessive, agenouillée près du bassin de pierre abrité au cœur du patio. L’eau était fraîche, presque mordante, et elle frottait les étoffes avec application, laissant le rythme du geste calmer ses pensées.

Dans un recoin du mur, là où l’ombre ne quittait jamais la pierre, une silhouette immobile l’observait.

— C’est vrai, ce qu’on raconte ? murmura Ymenyn, le bonnet rouge tiré bas sur son crâne. Qu’il y a eu une bagarre au Nimfeach, avant-hier soir ?

Eivar ne leva pas la tête.

— Trois elfes ivres, répondit-elle. Ils voulaient prendre Taryn alors qu’un seul avait payé.

Ses doigts se crispèrent sur le linge mouillé.

— Je suis intervenue. Ils m’ont désarmée avec leur magie.

Elle n’ajouta pas à voix haute ce qu’elle savait déjà : même sans sortilège, elle aurait eu du mal à en venir à bout. Ils étaient trop nombreux. Trop sûrs de leur impunité.

Ymenyn inclina légèrement la tête.

— Et comment t’en es-tu sortie, alors ?

Eivar hésita, puis soupira.

— Un autre client est intervenu. Un orc.

— Semi-orc, corrigea aussitôt Ymenyn.

Elle releva la tête, lui lança un regard rapide. Ainsi, il était au courant… les nouvelles circulaient vite, chez les sluaghs.

— Oui. Semi-orc, acquiesça-t-elle en se remémorant les traits réguliers, presque beaux, du guerrier qui l’avait secourue.

Eivar laissa passer un silence, puis elle ajouta d’une voix faussement neutre, comme si elle cachait un secret honteux :

— Il va revenir aujourd’hui. Il n’a pas pu consommer la dernière fois.

Le sluagh ne répondit pas. Ses yeux brillaient dans l’ombre, attentifs.

Avant qu’Eivar ne puisse ajouter quoi que ce soit, Nela apparut à l’entrée du patio.

— Eivar, dépêche-toi de finir. On a besoin de toi à l’intérieur. On ouvre bientôt, et les premiers clients sont déjà derrière la porte, à taper le pavé.

Eivar essora une dernière étoffe, le cœur battant plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. Les premiers clients… le semi-orc était-il parmi eux ?

— J’arrive, répondit-elle.

Lorsqu’elle se retourna vers le mur, le recoin était vide. Ymenyn avait disparu, comme avalé par la pierre.


*


Mais Eivar attendit toute la journée, en vain. Les clients défilaient dans la chambre de Taryn. Eivar les regardaient s’accoupler les yeux dans le vague, la main sur la poignée de sa dague. En fin d’après-midi, alors que la cloche du temple de Nineath non loin retentit et que la lumière tournait sur les feuilles pâles de la glycine, Nela décida que Taryn avait reçu assez de clients pour la journée. On la préservait.

— Journée terminée pour vous deux, annonça-t-elle.

Taryn s’étira en baillant.

— Je vais aux bains publics. Tu viens ?

Eivar jeta un regard rapide vers le patio. Il était vide : les derniers clients de la journée étant dans les chambres avec les filles. Ceux de la nuit ne viendraient que dans quelques heures. Et de nouveau, il lui faudrait garder Taryn…

— D’accord, murmura-t-elle en rengainant sa dague dans sa ceinture. Laisse-moi prendre mes affaires de toilette.

Mais au moment où les deux filles quittaient leur chambre, Nela vint les voir d’un air ennuyé.

— Un client te demande, chuchota-t-elle avec un soupçon de panique dans la voix.

— Moi ? s’écria Taryn. Mais je viens de terminer !

— Pas toi… il veut l’humaine à la peau sombre, répondit Nela en regardant Eivar. C’est l’orc de la dernière fois… le grand avec les cheveux blancs et les yeux rouges.

Taryn tourna vers son amie d’un air horrifié.

— Anwë miséricordieux… je t’avais dit de ne pas attirer son attention !

Eivar ne releva pas. Que Taryn pense ce qu’elle veuille.

— Je le prends, annonça-t-elle calmement. Dans ma chambre, là-haut. Taryn, ça ne te dérange pas d’aller aux bains toute seule ?

— Mais… c’est un orc ! Et tu n’as même jamais pris de client… dis-toi que les orcs sont bien pires que tout ce que tu as pu voir jusqu’ici !

Nela jeta à Eivar un regard contrit.

— Elle a raison. Même si tu étais habituée à nos clients ordinaires, les orcs possèdent une particularité anatomique qui les rend difficiles à gérer, y compris pour une elfe… je vais te donner notre meilleur luith, et un peu d’ayesh. Ainsi, tu sentiras moins la douleur.

Eivar acquiesça en silence. Cela lui ferait plus de produits à échanger avec Ymenyn.

Elle remonta dans sa chambre, s’engageant dans l’escalier en colimaçon sous le regard silencieux des deux femmes. Une assistante arriva pour déposer la boîte de luith et le paquet d’ayesh, puis lui proposa de se changer.

— Ça ira, répondit Eivar. J’ai juste besoin que tu m’aides à repousser ce lit contre le mur.

La jeune servante eut l’air surprise, mais elle s’exécuta, et le lit fut repoussé, laissant un espace assez grand au milieu de la pièce. Eivar espérait que cela serait suffisant.

Des pas lourds résonnèrent alors dans l’escalier. La jeune servante jeta à Eivar un regard paniqué. Lorsque la haute silhouette du semi-orc apparut dans l’encadrement de la porte, elle s’inclina, quasiment face contre les dalles. Eivar resta immobile, le regard posé sur le visage de l’orc, l’épaisse fourrure blanche qui bordait sa cape et son plastron, formant un saisissant contraste avec sa peau anthracite et ses intenses yeux rouges. Elle croisa son regard un instant, puis la voix grave de l’orc résonna :

— Laisse-nous.

La servante releva la tête juste à temps pour le voir dégrafer son shynawil et jeter sur le lit de Taryn les deux sabres imposants qu’il portait sur le dos. Elle jeta un dernier regard à Eivar, puis fila sans demander son reste.

L’orc referma la porte, tourna la grosse clé dans la serrure. Eivar déglutit, prise d’un affreux doute : et sa proposition n’avait été qu’une ruse, pour la leurrer ici, seule avec lui ?

Non : il aurait pu demander à m’avoir de toute façon. Nela n’aurait rien pu faire.

L’orc lui jeta un regard en biais.

— Ton odeur a changé, observa-t-il de sa grosse voix. Tu as peur.

Ce n’était pas une question. Eivar jugea qu’il était inutile de lui mentir.

— Oui, avoua-t-elle.

— C’est bien. Je cogne fort, même à l’entrainement. Mais je t’ai amené une potion de récupération faite par les prêtresse guérisseuses du temple de Narda… c’est pour ça que j’arrive aussi tard. Elles ne la fabriquent que sur commande.

Il lui lança un flacon, qu’Eivar eut le réflexe de rattraper de justesse.

— Merci, souffla-t-elle, avant de se rappeler trop tard que ce mot était banni chez les elfes.

Mais l’orc ne lui dit rien. Il leva la tête, inspecta les voûtes et la double fenêtre, puis l’espace libre entre eux.

— C’est trop petit, observa-t-il. Faut qu’on aille ailleurs.

— Je ne sais pas si les filles ont le droit de sortir pendant le service…

— C’est moi qui paye.

L’argument était imparable.

L’orc sembla renifler. Ses sourcils se froncèrent, et son visage prit un pli contrarié, qui, de nouveau, instilla une terreur ancestrale dans les veines d’Eivar.

— C’est quoi, cette odeur, encore ? gronda-t-il.

Eivar le vit à peine bouger. Il était déjà à côté d’elle, et l’écarta sans ménagement pour regarder ce qu’il y avait sur le lit derrière. Il souleva la boîte d’ayesh entre ses griffes et la regarda sous toutes les coutures, mécontent.

— Ils t’ont donné cette saleté…siffla-t-il entre ses crocs acérés. Je te déconseille de l’utiliser. C’est comme ça qu’ils contrôlent leurs esclaves !

— Je sais. Mais cela vaut beaucoup d’argent, sur le marché noir. Alors je la garde.

Eivar lui arracha la boîte des mains. L’orc lui jeta un regard surpris et légèrement courroucé, mais son attention fut détournée par le paquet d’ayesh.

— De la pâte à fumer… de première qualité. Pourquoi-t-ont-ils donné ça ? Ça coûte cher, ça aussi.

— Nela a estimé qu’il valait mieux que je sois un peu anesthésiée par l’ayesh, avant de vous recevoir, avoua Eivar sans détour.

L’orc vissa ses yeux rouges dans les siens.

— Pourquoi ? claqua-t-il, dangereusement penché sur elle.

Eivar hésita un instant à répondre. Si elle lui disait la vérité, allait-il se vexer ? Il était honnête avec elle : mieux valait l’être aussi.

— Elle pense que vous allez me faire mal.

— Elle a raison, répliqua brutalement l’orc. Mais un guerrier doit utiliser toutes ses facultés. Et endurer la douleur. Tu crois que ces elfes attendront que tu sois défoncée avant de t’attaquer ? Peut-être, remarque. La plupart préfèrent les coups dans le dos, bien tordus. Mais à mon avis, ces trois-là voudront te faire mal, et t’humilier en public.

Eivar frissonna. L’orc ne faisait pas dans la dentelle. Il disait les choses franchement, brutalement. Comme elle.

Il glissa l’ayesh dans sa poche et passa sa cape sur une épaule.

— Pour mon paiement, dit-il. Mieux vaut que les choses soient claires entre nous : j’ai accepté ce cadeau, et en échange, je t’apprends le moyen de tuer ces salopards quand ils reviendront. Prend mes deux sabres sur le lit. Et ta dague.

Eivar attrapa les deux lames. Elles étaient encombrantes et trop grandes pour elles, encore plus que les armes elfiques, mais elle pouvait tout de même les soulever. Elle s’empressa de suivre l’orc, qui avait déjà disparu dans l’escalier, sans l’attendre.

— Je la loue pour le reste de la journée, grogna l’orc en passant devant Nela et la servante qui attendaient en bas, l’inquiétude nettement visible sur leurs visages. Je la ramène ce soir.

Nela voulut ouvrir la bouche, mais Eivar passa devant elle sans rien dire. Sa protestation mourut dans sa gorge.

Annotations

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0