Chp 13 - Simrod

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Śimrod guida la fille loin des quartiers vivants de Tyr-as-lyn, au-delà des dernières maisons, là où les passants se faisaient plus rares. Il lui fit traverser un pont enjambant une eau noire, qui menait à une île de sinistre réputation.

La Cité des Oubliés : la face sombre de Tyr-as-lyn.

Un bosquet de cyprès hauts et maigres y dressait ses silhouettes funéraires, leurs branches sifflant doucement sous le vent. Entre eux s’alignaient des mausolées de pierre claire et fissurés, parfois éventrés. Le sol quant à lui était couvert de poussière pâle, mêlée d’ossements blanchis. Çà et là, des corps d’elfes desséchés reposaient à même la terre : peaux parcheminées, traits figés dans une attente éternelle. Des morts sans famille. Des oubliés venus ici d’eux-mêmes… ou simplement jetés là.

Śimrod n’y prêta pas attention. Il marchait droit, sans ralentir, comme s’il traversait un terrain d’entraînement ordinaire. La mort n’avait rien de sacré à ses yeux. Les os étaient des os. La chair, de la chair.

Il finit par s’arrêter dans un recoin dégagé, à l’écart des tombes, où le sol était plat et nu, battu par le vent.

Alors seulement, il se retourna.

— Attaque-moi, dit-il simplement.

L’humaine cligna des yeux, prise de court.

— Quoi… maintenant ?

Elle jeta un regard aux deux sabres qu’il lui avait fait porter tout le long du chemin, déjà lourds sur ses épaules. Elle les avait portés sans se plaindre. Elle avait de la force, pour une simple humaine.

— Et… j’en fais quoi ? lâcha-t-elle, la voix un peu rauque.

Śimrod haussa les épaules.

— Comme tu veux. Tu peux les utiliser… ou pas.

La fille hésita à peine, et un éclat déterminé passa dans son regard. D’un mouvement sec, elle saisit l’un des sabres et le lança.

Intéressant, pensa Śimrod, esquivant l’attaque sans effort.

La lame fila dans l’air et alla se planter profondément dans le tronc d’un if derrière lui, encore vibrante d’énergie. Le geste était net. Puissant. Précis. Śimrod nota mentalement : bon lancer.

Qu’allait-elle faire ensuite ?

Il se mit à tourner autour d’elle, lentement, sans sortir les griffes ou récupérer son sabre. L’humaine saisit le second, le brandit à deux mains.

— Il n’est pas trop lourd ? demanda-t-il.

— Non, répondit-elle entre deux respirations, la sueur déjà perlante sur ses tempes.

Elle mentait. Il le voyait.

Soudain, il chargea.

La fille frappa avec tout ce qu’elle avait. Śimrod esquiva encore, se glissa à l’intérieur de sa garde. La lame le heurta avec un bruit sec - mais glissa sur le cuir de wyrm qui couvrait ses avant-bras. D’un geste brutal, il lui arracha le sabre des mains et la repoussa d’une bourrade courte, violente.

Elle tomba lourdement. Śimrod vit son visage se plisser de douleur, et il en ressentit une forme de contrariété.

Mais déjà, elle revenait à l’attaque, la dague en main. Śimrod bloqua son bras, referma ses doigts autour de son poignet et la souleva sans effort jusqu’à sa hauteur. Leurs regards se croisèrent.

Alors elle fit quelque chose qu’il n’attendait pas : elle se servit de son bras libre pour lui jeter une poignée de sable au visage !

Śimrod lâcha prise en grondant, réprimant son premier réflexe meurtrier. Encore un peu, et il l’éventrait sur place... L’humaine retomba au sol, roula, se redressa tant bien que mal.

Endurante.

Il ne la poursuivit pas. Il attendit son prochain mouvement.

La fille ramassa sa dague. Cette fois, elle ne visa pas sa poitrine, ni sa gorge. Elle pointa droit vers son entrejambe - la seule faiblesse évidente.

La garce, songea Śimrod avec un demi sourire incrédule, sans chercher à esquiver.

La lame de la fille rencontra le cuir de son thorax où elle des coinça, et ses abdominaux contractés en-dessous. Emportée par l’élan, sa main finit sa course plus bas, butant sur son entrejambe dure. L’humaine releva sur lui des yeux aussi apeurés qu’étonnés, et Śimrod lui attrapa le poignet.

— C’est pas mal, concéda-t-il. Pour une humaine.

Elle verrouilla ses yeux ambrés sur lui, et Śimrod desserra sa prise, troublé. Il baissa légèrement la tête pour la regarder.

— J’aurais pu te tuer mille fois. Mais tu te défends bien. T’es combative.

L’humaine avait l’air épuisée. Sa respiration était courte, hachée, et ses bras tremblaient déjà.

— Tu as la capacité de changer ta peau en pierre ? maugréa-t-elle. Tes muscles sont aussi durs que l’acier ! Je ne parle même pas de…

Elle ne finit pas sa phrase. Śimrod ramassa le sabre tombé à terre et le lui tendit.

— Je suis à moitié orc, et je porte un plastron en cuir de wyrm, lui expliqua-t-il. Les elfes ont la peau plus tendre, et ils porteront sans doute de simples vêtements de ville, quand ils t’attaqueront. Ce serait déshonorant pour eux d’affronter une pauvre humaine avec une armure complète. Si tu les attaques là où tu as essayé de le faire avec moi, tu leur feras mal, c’est certain !

— Mais toi, ça ne te fait rien, observa Eivar en le regardant de côté.

— Il faudra que tu trouves un autre point faible, confirma-t-il. Remets-toi en garde.

L’humaine hésita. Autour d’eux, les cyprès murmuraient.

— Tu ne sortiras pas de ce cimetière, ajouta-t-il, tant que tu ne m’auras pas fais saigner au moins une fois.

Une lueur de désespoir intense passa sur le visage de la fille. Mais la seconde d’après, ses traits se resserrèrent, et son regard retrouva la lueur combattive qu’il lui avait vue.

Déterminée, observa-t-il. Mais cela n’allait sans doute pas suffire.

*


Lorsque le soleil commença à décliner, Śimrod décida de mettre fin à cette première session. Des ombres furtives se levaient déjà entre les arbres, et il savait qu’il ne faisait pas bon traîner ici la nuit.

L’humaine gisait à terre, couverture de sang et de bleus. Elle avait pris cher, mais elle avait tenu.

Śimrod la regarda.

— Relève-toi. On en a fini pour aujourd’hui.

La fille se releva sans une plainte.

— Je ne t’ai pas fait saigner, observa-t-elle sombrement.

— Si ça peut te rassurer, peu de gens y arrivent, la rassura Śimrod.

— Un jour, j’y arriverai, répliqua l’humaine en le regardant dans les yeux.

Il émit un petit rire. Ça, elle en voulait !

— Comment tu t’appelles ? lui demanda-t-il.

— Eivar. Et toi ?

Śimrod hésita un instant. Mais de toute façon, personne ne pouvait le lier avec la magie, puisqu’il était sous contrat. Et que pouvait faire une simple humaine de son nom ? Rien du tout.

— Śimrod, lâcha-t-il alors.

Ils quittèrent ensemble la Cité des Oubliés, laissant derrière eux les tombes et les morts silencieux. En contrebas, Eivar ralentit près d’une fontaine de pierre, où une coupe d’argent recueillait l’eau claire.

— Attends, dit-elle en tendant le bras.

Śimrod posa aussitôt la main sur la sienne, la faisant totalement disparaître dans sa grande paume.

— Non. Pas ici.

Eivar fronça les sourcils, mais n’insista pas. Il lui fit retraverser le pont, puis la guida plus loin, à travers un enchevêtrement de ruelles jusqu’à une taverne basse aux volets sombres : La Lance-Fendue. Sur le panneau, quelqu’un avait gravé une rune orghul, ce qui signifiait que le lieu servait aussi les orcs.

À l’intérieur, l’air était épais de fumée et d’odeurs fortes : bois brûlé, alcool âcre, sueur. Des lanternes jetaient une lumière orangée sur des tables usées, et les conversations se faisaient basses, prudentes. Un lieu sombre, mais étrangement intime.

Śimrod et Eivar s’assirent face à face sans un mot. Le silence tomba aussitôt entre eux. Śimrod ne savait jamais quoi dire après un combat. Surtout à une humaine, à qu’il avait fait cette proposition étrange. Il ne parvenait même pas à comprendre pourquoi exactement il avait voulu l’aider avec les elfes. Un genre d’impulsion, que, sur le moment, il regretta.

Un serveur s’approcha, un homme maigre aux yeux cernés.

— Qu’est-ce que vous désirez boire ? Est-ce que je dois amener de l’eau pour votre aslith ?

Śimrod releva la tête, les traits soudain durs.

— Ce n’est pas mon aslith. Elle ne m’appartient pas !

Le serveur pâlit légèrement.

— Mes excuses, seigneur.

— Donne-nous du kvar, coupa Śimrod. Deux coupes.

Lorsqu’il partit, le silence retomba.

— Pourquoi l’as-tu corrigé ? demanda Eivar. Il avait raison, techniquement. Tu as payé pour moi.

— Si tu m’appartenais réellement, grogna Śimrod, tu porterais un collier, peut-être même une chaîne. C’est comme ça que les orcs et les elfes des Cours Sombres traitent leurs aslith. Ensuite, tu n’es là que pour quelques temps, si j’ai bien compris ? Et on t’a chargé de protéger les filles du Nimfeach, pas d’écarter les jambes devant un maître. Aslith, c’est autre chose.

— Tu en as déjà eu ? osa s’enquérir Eivar.

Śimrod nota son ton un peu étranglé, et la façon dont elle regardait droit devant elle.

Elle ne savait pas, devina-t-il. Elle a employé ce mot par erreur.

— Non, jamais. Je ne suis qu’un gladiateur semi-orc, je te rappelle. Nous autres, on n’a pas d’aslith.

— Tu viens de me dire que les orcs en avaient…

— Les chefs de clan, ceux qui vivent à Færung et ne se sont pas soumis à la Haute Cour. Ils organisent des raids et capturent régulièrement des humains et des elfes. Des femelles, surtout.

Eivar haussa un sourcil, déplaçant enfin son regard sur Śimrod.

— Færung ?

— Le royaume des glaces éternelles. C’est de l’autre côté de l’Autremer, accessible seulement en cair, ou à dos de wyrm.

L’humaine le regarda, franchement perplexe.

— Un cair, c’est un navire apte à naviguer sur l’Autremer, lui apprit Śimrod. Un wyrm, c’est une créature avec des ailes, des écailles et des cornes, capable de voler au-dessus.

— Un dragon, murmura Eivar.

— Si tu veux. Nous, on appelle ça un wyrm.

Les boissons arrivèrent, posées sans cérémonie sur la table. Śimrod s’empara de sa chope, et poussa celle d’Eivar devant elle. Mais elle resta immobile.

— Tu ne bois pas ?

— Je ne peux pas.

Śimrod arqua un sourcil.

— Pourquoi ?

— On m’a prévenue. Si je bois ou mange la nourriture des elfes… je ne pourrai plus jamais manger la nourriture humaine. Et ne pourrais plus repartir.

Il la fixa un instant, puis demanda :

— Alors comment tu te nourris, au Nimfeach ?

— On nous donne une nourriture à part. Spéciale, différente de celle des elfes.

Śimrod hocha lentement la tête. Puis il poussa à nouveau la coupe vers elle.

— Le kvar n’est pas elfique.

Elle leva les yeux vers lui.

— C’est orcneas, reprit-il. Tu peux boire sans crainte.

Un bref rictus passa sur son visage.

— Et crois-moi… jamais rien chez les orcs ne te fera regretter d’avoir quitté leur compagnie !

Eivar hésita encore une seconde, puis porta la coupe à ses lèvres.

— Ça fait longtemps que tu vis à Tyr-as-lyn ? finit-elle par demander.

Śimrod lui jeta un regard du coin de l’œil.

— Qu’est-ce qui te fais dire que je n’en suis pas originaire ?

— Tu l’as dit toi-même. Les orcs viennent de Færung.

Śimrod hocha la tête.

— C’est vrai. Mais moi, je viens d’Urdaban. Je n’ai aucun souvenir de Færung. Aucun.

Un silence pesant s’installa à nouveau entre eux. Śimrod essaya de chasser les pensées déplaisantes que l’évocation de Færung et des clans orcs qui y vivaient avait suscité chez lui.

— J’ai l’impression que les orcs et semi-orcs ne sont pas bien vus, ici, continua pourtant Eivar. Est-ce que ton peuple te manque ?

— Non, gronda Śimrod. Si ça ne tenait qu’à moi, je les éliminerais tous. C’est d’ailleurs ce que je faisais, à Urdaban. Je tuais au moins trois orcs par jour.

Il vida le fond de sa bière.

— C’était le bon temps !

Lorsqu’il se leva, Eivar se hâta de finir sa chopine. Dans ses petites mains, elle paraissait énorme.

Śimrod jeta un pièce sur le comptoir au passage, et Eivar lui emboîta le pas dans la ruelle, s’efforçant de courir pour se maintenir à sa hauteur.

— Pourquoi as-tu quitté Urdaban ? continua-t-elle à lui demander.

Śimrod baissa les yeux sur elle, une vague irritation titillant ses nerfs.

— On m’a donné un nouveau travail.

— Tu as dit que tu étais tenu par la magie, sous contrat comme moi. Qui t’emploie ?

Cette fois, il s’arrêta.

— Pourquoi tu me poses toutes ces questions ? grogna-t-il.

L’humaine eut un geste de recul. Néanmoins, elle soutint son regard.

— Je suis curieuse, c’est tout, répondit-elle prudemment. Je ne connais rien de ce monde.

— Fais attention. La plupart des gens n’aiment pas les curieux. Moi encore moins.

Elle hocha doucement la tête.

— D’accord. Je ferai attention.

Śimrod retint un nouveau grognement. La conversation lui avait mis les nerfs en pelote, et le simulacre de combat de tout à l’heure, qui n’avait abouti à aucune mise à mort, l’avait laissé fébrile. Sans parler du parfum charnel de cette humaine, qui, de manière insidieuse, lui était monté aux narines. Heureusement, le Nimfeach était tout près.

— Je reviendrais dans deux jours, précisa-t-il en lui montrant la porte de la maison des plaisirs. D’ici là, essaie de rester en vie.

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