Chp 14 - Eivar
Eivar referma la porte en soufflant. Elle avait eu chaud, avec l’orc… Śimrod. Visiblement, certains sujets n’étaient pas bons à aborder, avec lui.
Mais toutes ces questions, bien qu’imprudentes, s’étaient avérées nécessaires. La prochaine fois, elle lui poserait des questions sur le palais, la reine. C’était important de lui montrer qu’elle ne savait rien de ce monde, et s’intéressait à tout. Elle aurait besoin de ces information, le moment venu.
Quant à l’entrainement qu’il lui avait fait subir… Eivar avait eu l’impression de se battre contre une statue mouvante. Il était massif, mais également rapide. C’était à peine si elle pouvait lire ses mouvements. Et lorsqu’elle entrait en contact avec son corps… un mur de granit. Même son…
Eivar chassa ces pensées de son esprit. Elle devait rester concentrée, ne pas laisser la peur l’envahir, si elle voulait un jour l’emporter contre ces créatures. Les orcs étaient redoutés, dans son monde, mais ils semblaient l’être également chez les elfes. Ceux qui allaient l’attaquer – ainsi que le pensait Simrod – seraient sans doute moins rapides, moins puissants que lui, qui était un combattant professionnel. Du moins, c’était à espérer. Car sinon… elle avait peu de chances de rester en vie, et encore moins de réussir la mission qu’Ælfbeorth lui avait donnée.
Ælfbeorth… que faisait-il, en ce moment ? Quasiment une lune qu’elle était là, sans aucune nouvelle de lui. Il n’allait sans doute plus tarder à la contacter. Eivar n’avait plus aussi hâte qu’il le fasse, même si réussir la mission était sa seule chance de pouvoir rentrer chez elle avant la fin du terme du blót. Et elle connaissait les rumeurs. D’anciens sacrifiés revenus dans leur village, où ils ne connaissaient plus personne… combien de temps s’était-il écoulé, de l’autre côté du Voile ?
Qu’importe. Je n’ai plus aucune attache là-bas, de toute façon, songea la jeune femme.
Si elle n’en avait jamais eu.
Le combat, puis la bière orque lui avait donné faim. Eivar se dirigea vers la cuisine, vide et éteinte à cette heure. On avait néanmoins laissé une assiette pour elle, avec du fromage, des légumes grillés et une galette d’avoine. Elle s’attabla, et Taryn entra.
— Alors ? Comment était le semi-orc ?
C’est alors qu’elle sembla remarquer l’état général d’Eivar. Ses vêtements plus ou moins déchirés, sa tresse hirsute, et l’hématome qu’elle arborait sur la pommette.
— Que t’a-t-il fait, par Narda… souffla la perædhelleth, choquée.
Eivar s’empressa de la rassurer.
— Rien du tout. Il s’est montré plutôt… modéré, par rapport à ce qu’on m’avait dit.
— Modéré ? siffla Taryn. Mais regarde ta tête ! Et pourquoi t’a-t-il emmenée à l’extérieur ? Que voulait-il ?
— Il voulait faire un tour, puis boire un coup dans une taverne qui servait de la nourriture orque.
Taryn écarquilla ses grands yeux bleus.
— Anwë Tout-Puissant… t’a-t-il livrée à ses compagnons ? Les orcs font souvent ça, il paraît ! C’est une marque d’amitié, de tout partager…
Śimrod n’a pas de compagnons, songea Eivar.
— Non. Il s’est juste… jeté sur moi, et voilà. On a combattu. Enfin, il m’a rapidement maîtrisée.
Taryn mit sa main devant sa bouche, mimant une grimace horrifiée. Mais ses pupilles brillaient.
— Est-ce que tu as vu ses deux…
Eivar verrouilla son regard sur Taryn.
— Ses deux quoi ?
— Ses deux… épées, enfin ! s’échauffa Taryn, les joues écarlates. Les orcs en ont deux. Tout le monde le sait.
Eivar songea aux deux sabres de Śimrod. Deux armes impressionnantes, mais elle avait réussi à en manier une.
— Oui, il me les a fait utiliser. Je ne suis parvenue à en prendre qu’un, cela dit. Deux, c’est trop lourd et encombrant pour mon gabarit.
— Tu m’étonnes ! s’écria Taryn. Ça devait être énorme.
— C’est proportionnel à sa taille, c’est tout, répliqua Eivar en mordant dans un bout de pain. Mais je vais finir par m’habituer.
— Tu vas recommencer ? murmura Taryn, les yeux exorbités.
— Il revient dans deux jours.
La semi-elfe laissa échapper un petit cri.
— Ma pauvre…
— Non, c’était plutôt agréable, s’empressa de la rassurer Eivar. J’étais contente de me défouler avec lui. Ça m’avait manqué, une vraie séance d’entrainement, en plein air.
Taryn regarda son amie, la tête penchée sur le côté. Eivar, qui avait fini de manger, repoussa le banc et se leva pour mettre son assiette dans le baquet, où une brosse frottait sans cesse la vaisselle, animée par la magie des sluaghs.
— Je vais me coucher. Il m’a épuisée !
— Ça, je n’en doute pas, murmura Taryn.
Eivar s’engagea dans l’escalier étroit menant à la tour, la semi-elfe sur ses talons. À mi-chemin, elle se figea net.
Quelque chose n’allait pas.
Un frisson lui remonta l’échine, brutal, instinctif. Il y avait quelqu’un là-haut. Elle pouvait le sentir jusque dans ses os. Une certitude froide, forgée par des années de combats et de survie.
— Que se passe-t-il ? murmura Taryn, alertée par la soudaine immobilité de son amie.
La main d’Eivar se plaqua sur la bouche de la semi-elfe. Taryn se tut aussitôt, les yeux écarquillés. Elle avait compris.
Très lentement, Eivar tira sa dague. Elle regretta un instant le sabre de Śimrod, qui, quoique lourd, lui aurait donné une plus grande portée… mais au moins, elle était armée.
Les deux femmes gravirent les dernières marches sans un bruit.
La porte de la chambre était entrouverte. La seule lumière qui filtrait était celle de la lune, énorme et ronde, qui dardait ses rayons rougeâtres sur les dalles. Une légère bise faisait voleter le rideau de gaze transparente accroché au-dessus de l’ouverture. Au sol, Eivar discerna des tiges éparses de lilas, que Taryn avait mis dans un vase translucide un peu plus tôt dans la journée. Était-ce le vent qui l’avait renversé ?
Lentement, une silhouette se détacha de l’ombre.
Le cœur d’Eivar se figea en reconnaissant dans la forme longiligne et anguleuse de l’elfe celle du propriétaire de la dague. Ce visage taillé à la serpe, ces oreilles longues et effilées… elle les connaissait. Mais lorsque les yeux de l’intrus se posèrent sur elles, Eivar sentit son sang se glacer : ils étaient entièrement noirs, sans iris, sans éclat. Rien de tout cela n’avait été visible la dernière fois, alors qu’il était dissimulé sous le shynawil. La capuche avait caché son regard dément, inhumain.
— Un elfe de la Cour de Nuit, souffla Taryn, la voix tremblante. C’est un elfe noir, que tu as offensé… !
Comme pour illustrer ses dires, la porte claqua dans leur dos, se refermant d’elle-même dans un souffle magique. Eivar se plaça aussitôt devant son amie, prête à la défendre.
L’elfe sourit.
Un rictus lent, malsain, dévoilant des crocs plus longs et plus effilés que ceux des autres elfes. Il les détailla comme on jauge du bétail.
— Je vais vous dire mon nom, dit-il de sa voix basse et rauque, puisque de toute façon, vous allez mourir cette nuit.
Il posa une main aux longs ongles, taillés comme des griffes, contre sa poitrine, inclinant légèrement la tête, dans une parodie de séduction.
— Amahael Niśven, de la famille royale de Dorśa. J’espère que vous êtes honorées de savoir que c’est sous mes crocs, que vous allez périr…
À ces mots, Taryn pâlit encore davantage. Ses jambes faillirent céder.
— Oui, ta peur montre que tu connais ce nom, petite perædhelleth, sourit cruellement l’elfe. J’imagine que vous vous repentez amèrement d’avoir permis à un vulgaire orc de me faire perdre la face devant mes serviteurs… Car vous savez sans doute ce pour quoi ma famille est réputée, non ? Leur art raffiné de la torture. Et je peux vous promettre une chose : vous allez souffrir. Toutes les deux. Je vais peut-être m’amuser un peu avec la semi-elfe avant de la tuer, afin qu’elle expérimente un peu la jouissance que seuls ceux de mon sang savent donner à leurs proies. Mais toi, l’humaine, je vais me contenter de te saigner comme une bête… puisque tu préfères les caresses plus barbares !
Puis il attaqua.
Sans prévenir.
Il était plus rapide que la première fois. Mais pas autant que Śimrod… Eivar réagit par pur instinct. Elle roula sous sa garde, sentit l’air se fendre au-dessus d’elle, et frappa de toutes ses forces avec sa lame. Une fois. Deux fois. Des coups vicieux, dans les côtes.
Amahael grogna… et un sourire dégoulinant de férocité déforma ses traits.
Il laissa Eivar passer dans son dos, puis attrapa brusquement Taryn et la plaqua contre lui. Ses longues griffes noires se refermèrent comme un étau sur la gorge de la semi-elfe. Le sang perla aussitôt.
— Laisse-là ! cria Eivar.
Dans un cri de rage et de désespoir, elle lança sa dague droit sur le visage cruel de l’elfe. Mais il l’esquiva avec une aisance méprisante.
— Tu crois vraiment que je vais me faire avoir deux fois par tes gesticulations ridicules ? La dernière fois, j’étais diminué. Nous autres, elfes de Dorśa, n’aimons guère la lumière du jour. C’est pour ça que tu as réussi à rester vivante. Et s’il n’y avait pas eu ce foutu orc… je t’aurais eue sur le champ. Au fait, tu as aimé te faire défoncer par ses deux queues, ou tu as pleuré et regretté de l’avoir laissé t’aider ? Car j’imagine qu’il a exigé un paiement !
Taryn glissa un regard de côté à son amie, qui blessa Eivar. Sous le choc de la malveillance qui suintait de ses propos, elle échoua à anticiper le mouvement suivant de l’elfe, qui lâcha soudain Taryn pour fondre sur elle.
Tout cela n’était qu’une diversion !
Eivar sentit une poigne de fer lui saisir l’épaule, alors que les pointes brûlantes de ses griffes s’enfonçaient dans son bras. Elle poussa un cri rauque, qui suscita le ricanement sombre de l’elfe.
— Je vais prendre plaisir à faire de toi mon esclave soumise, murmura-t-il, le souffle brûlant. Quand tu seras devenue mon pantin et me suppliera de te torturer encore, je te tuerai. Lentement.
Il ouvrit grand la bouche, ses crocs luisant dans la pénombre.
— Ne le laisse pas te mordre ! hurla Taryn.
Il allait faire comme le dieu-dans-l’arbre, ce lointain soir d’été. Boire son sang, et la plonger dans un monde de formes étranges et de plaisir vénéneux, impies. La souiller encore…
Eivar se débattit avec toute la force du désespoir. Mais il était trop fort…
— Laisse-toi faire, ronronna-t-il. Dans cinq secondes, tu auras tout oublié, et ne souhaitera plus qu’une seule chose : me faire plaisir, encore et encore.
Son haleine douceâtre lui parvint, alors qu’il se penchait sur sa gorge. Elle sentit la caresse de ses crocs, lorsqu’ils se posèrent doucement sur sa jugulaire, et pendant un affreux moment, elle souhaita…
Un choc brutal la tira de sa sidération. Amahael fut projeté contre le mur dans un fracas sourd.
Śimrod venait de surgir par la fenêtre, tel un bélier de chair et de colère.
L’elfe noir se redressa aussitôt. En voyant la silhouette massive du semi-orc, il recula, les yeux brillants de haine… avant de se détourner et de se jeter à son tour par la croisée. Son corps se dissipa dans l’ombre de la rue comme la brume.
Śimrod grogna.
— Par les couilles d’airain de Naeheicnë… Il s’est évaporé !
— Le pouvoir démoniaque des Niśven, balbutia Taryn. Ils pratiquent la magie des ombres, et celle du sang.
Śimrod se tourna vers elle.
— Qu’est-ce que c’est, les Niśven ?
— Les elfes noirs les plus craints des Vingt-et-Un Royaumes. La famille royale de Dorśa…
— Pourquoi un membre du clan régnant d’une cour elfique viendrait se fourvoyer dans ce bordel de bas-étage ? grinça Śimrod. Les nobles peuvent prétendre à bien mieux !
— Depuis le Schisme, les Niśven sont exclus d’Ælda, répondit Taryn en jetant un regard à la fois blessé et furieux à Śimrod. Et ils ne supportent pas la lumière d’Anwë. Ici, dans le bas-quartier, il y a plus d’ombre, et c’est plus facile pour les parias des Cours Sombres de s’amuser incognito. Vous êtes le premier à le savoir…
Śimrod ne releva pas le sarcasme dans la réponse de Taryn. Il continua d’inspecter la rue en contrebas, penché sur la fenêtre.
— Foutu elfe. Il aurait fallu l’éliminer ce soir… enfin.
Eivar inspira difficilement, encore tremblante.
— Comment tu as su qu’il allait nous attaquer ? demanda-t-elle en se tournant à son tour vers le semi-orc.
Taryn plissa les yeux, suspicieuse. Elle pensait probablement que Śimrod était resté rôder là pour obtenir quelque chose…
Le gladiateur gratta sa chevelure argentée.
— Sur le chemin du retour, j’ai croisé un elfe à l’aspect louche dissimulé sous un shynawil. Je l’ai suivi… Je l’ai vu tourner autour du Nimfeach, guetter, puis grimper le long du mur. Alors je me suis posté sur un toit en face, pour voir ce qu’il allait faire.
Eivar eut un sourire amer.
— Tu as attendu que j’échoue pour intervenir… remarqua-t-elle.
Le semi-orc ne chercha même pas à nier. Eivar ne poussa pas plus loin, encore troublée par ce que lui avait dit Amahael Niśven, l’elfe noir. Selon lui, les orcs ne faisaient rien sans « paiement ». Et effectivement, aux yeux de tout le Nimfeach – Taryn y compris -, Śimrod louait son corps…
— J’aurais voulu le tuer moi-même, ajouta-t-elle avant de murmurer un timide « merci ».
Śimrod hocha la tête.
— Tu auras l’occasion de le tuer plus tard, répliqua-t-il. Il va revenir, sois-en sûre !
Il balaya la pièce du regard.
— Demandez à la tenancière de vous changer de chambre, dès demain. En attendant, je monte la garde ici.
Eivar et Taryn échangèrent un regard lourd de fatigue et d’appréhension. Mais ni l’une ni l’autre ne refusa la présence du gladiateur orc cette nuit.

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