Chp 15 - Śimrod 

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Lorsque le premier rayon de l’aube apparut à travers les glycines, Śimrod sut qu’il pouvait enfin fermer les yeux. Les deux filles, elles, dormaient depuis longtemps, emmitouflées dans le même lit. Śimrod bougea légèrement sur l’autre grabat, et remonta sa capuche. Il pouvait s’octroyer une petite heure de sommeil, avant de repartir vers le palais.

— Réveillez-vous.

La voix froide de Taryn lui fit ouvrir un œil.

— Avez-vous dormi ainsi toute la nuit ? lui demanda-t-elle durement, plantée devant le lit.

Śimrod balaya les alentours : aucune trace d’Eivar. Il se redressa.

— À ton avis ? Si t’es encore en vie, et qu’on n’a pas retrouvé ta peau dans le caniveau, c’est que j’ai pas dormi, cette nuit. Où est l’humaine ?

Taryn ne répondit rien. Elle promena son regard de glace sur le corps de Śimrod, s’attardant sur son entrejambe.

— Je ne veux plus que vous touchiez à Eivar, asséna-t-elle enfin, les yeux baissés et droite comme une planche. Si l’une d’entre nous doit rembourser sa dette en assouvissant vos désirs bestiaux, cela doit être moi ! C’est pour me défendre qu’elle s’est mis ce Niśven à dos.

Śimrod baissa un regard interloqué sur la semi-elfe.

— Je n’ai rien fait à Eivar.

— Elle est revenue dans un état lamentable, hier… lui reprocha Taryn en relevant ses yeux bleus sur lui. Vous l’avez forcé à manier votre… équipement !

Śimrod éclata de rire, plus amusé que vexé face au visage écarlate de la jeune femme.

— Je lui ai appris quelques bottes pour se défendre avec cette dague, c’est tout ! Je ne suis pas intéressé par les humaines.

— L’êtes-vous plus par les semi-elfes ? demanda Taryn, rougissant de plus belle.

— Pour moi, tu es une humaine, répliqua Śimrod avec un demi-sourire narquois.

— Je suis à moitié elfe ! s’indigna Taryn.

— Tout comme moi. Et pourtant, tu me considères comme un orc.

Śimrod ne lui laissa pas le temps de répondre. Il sauta du lit, ceignit ses deux sabres dans son dos, et quitta la pièce.

En bas, les filles du Nimfeach prenaient leur petit déjeuner autour d’une grande table dressée dans le patio. Elles hurlèrent en voyant débarquer Śimrod, et s’éparpillèrent comme une nuée de papillons. Seule resta Eivar.

— Je m’en vais, la prévint Śimrod. L’elfe noir ne viendra pas tant qu’il fait jour. Mais n’oublie pas de dire à la maquerelle de vous mettre dans une chambre sans fenêtre donnant sur l’extérieur. Si tu lui dis que cet elfe était un dorśari, elle s’empressera de vous changer d’endroit, et peut-être même qu’elle embauchera un garde orc.

Eivar hocha la tête.

— Tu reviens quand ? Même si elle embauche un garde, j’ai besoin que tu m’apprennes à combattre ces elfes.

— Je te l’ai dit hier : dans 2 jours. Si tu remarques quelque chose de bizarre ou de menaçant d’ici là… envoie un sluagh me prévenir au palais.

— Au palais ? murmura Eivar.

— C’est là-bas que je suis employé.

— Tu es un garde royal…

— On peut dire ça comme ça. À plus tard, dit Śimrod avant de prendre le chemin de la sortie.

*

Une certaine effervescence régnait au palais lorsque Śimrod y arriva. Daeluin, notamment, se précipita vers lui, les sourcils froncés. Il portait son armure complète.

— On est en guerre ? s’enquit Śimrod en mâchant un quignon de pain.

— Orc imbécile ! T’étais encore au bordel, hein ? Je savais que tu y prendrais goût. Sauf que Sa Majesté vient de revenir, et elle a requis ta présence. L’As Sidhe est avec elle !

— Si le gardien d’Æriban est avec elle, alors, elle n’a pas besoin de mes services, répondit Śimrod.

Daeluin se pencha dangereusement vers lui.

— Elle t’a convoqué, susurra-t-il. Tout de suite.

— Où ça ? répliqua Śimrod sans se laisser impressionner.

— Aux bains royaux. Dépêche-toi d’y aller. Et passe un coup de peigne dans cette tignasse hirsute, par Narda… tu es encore plus laid que d’habitude !

Śimrod ne releva pas l’insulte. Il avait souvent songé à couper sa longue chevelure, par praticité – beaucoup de gladiateurs ou d’assassins orcs se rasant la tête pour être plus efficaces. Mais on lui avait coupé son panache très jeune, et par défi, il avait laissé ses cheveux pousser comme un remplacement de la queue de fourrure blanche qu’on lui avait ôtée de force. Le problème, c’est qu’ils s’emmêlaient souvent. Mais il ne comptait pas se brosser les cheveux pour la reine. Il était là pour la protéger, pas pour faire joli.

Tintannya se délassait dans les thermes attenants à sa chambre, et réservés à son seul usage. L’or qui sertissait les murs, le cristaux dans la pierre et les lampes en verre soufflé fabriqués par les meilleurs artisans de Kharë ne suffisaient pas à dissiper l’épaisse buée, mais les bruits qui s’élevaient du grand bassin indiquèrent à Śimrod que la reine – et son amant, l’As Sidhe – se trouvaient bien là. Il s’adossa contre un mur, bras croisés, et attendit que le couple royal ait terminé ses ébats. Et il dut patienter un certain temps.

Finalement, le guerrier le plus vénéré des 21 Royaumes émergea du nuage de vapeur.

Śimrod ne bougea pas. Il garda la même position détendue, et laissa ses yeux mi-clos glisser le long du corps puissant de l’As Sidhe. Pour un elfe, il était particulièrement musclé. Large d’épaules, plus grand que la moyenne. Son épaisse crinière, teinte du rouge sanguin des fidèles du Père de la Guerre, cascadait le long de son dos athlétique. Śimrod jeta un coup d’œil à la cicatrice qui marquait le bas de sa colonne, à l’emplacement de son panache, qu’il avait sûrement offert à une noble dame d’Ælda en échange de sa première nuit d’amour. Telle était la tradition, pour les guerriers elfes qui avaient les faveurs des ellith.

L’As Sidhe se secoua d’un coup de tête sauvage, répandant des gouttelettes froides sur Śimrod, puis il se planta devant lui, un sourire féroce sur son beau visage viril.

— C’est donc toi, le tueur orcanide que ma reine a fait venir d’Urdaban…

Śimrod garda un silence prudent. Les sidhes – et à fortiori, le premier d’entre eux – possédaient un sang plus chaud que celui de la moyenne des mâles. Le moindre regard pouvait être pris pour une provocation, chez ces elfes dont l’existence entière était tournée vers le combat et la reproduction.

Tintannya sortit de l’eau à ce moment-là. Voir le corps nu de la reine, essorant sa longue chevelure dorée d’un geste délicat, acheva d’exciter le sidhe, qui se pencha sur Śimrod :

— Ne t’avises pas de la souiller avec tes sales pattes, l’orc, murmura-t-il dans un éclat de crocs. Même tes deux matraques ne pourront lui donner ce que je lui offre, moi. Et baisse les yeux lorsqu’elle est nue devant toi. Tintannya est ma femelle, et je ne tolérerai pas qu’un autre mâle le regarde, fut-il un esclave orcanide !

Śimrod détourna la tête. Mais Tintannya vint les rejoindre, sans avoir pris la peine de couvrir sa nudité. L’As Sidhe l’attira immédiatement à lui, avant de se pencher pour embrasser son cou d’un air possessif.

— Tu ne connaissais pas Śimrod, lui annonça la reine entre deux gloussements. C’est mon nouveau garde du corps. Celui que j’ai pris pour toutes ces nuits où tu n’es pas là, et que je suis seule dans mon lit, vulnérable.

— Tu n’avais pas besoin de ramener cet orc, ma reine, répondit l’As Sidhe dans un grognement. Je ne te suffis donc plus, pour que tu aies besoin des services d’un de ces barbares à deux verges ?

— Bien sûr que si, Finraeth… mais depuis la prophétie, mon sommeil est capricieux, murmura Tintannya. Et tu n’es pas souvent disponible…

— Tu sais bien que ma vie est dédiée à Naeheicnë, le plus exigeant des sældarim. Mais mon cœur – et ma queue – n’appartiennent qu’à toi, Majesté, ronronna le sidhe.

— Ton cœur, peut-être… ta queue, je ne sais pas ! Ne l’as-tu pas plongée dans le fourreau étroit de cette perædhelleth, le mois dernier ?

— Ce n’était pas moi, mais Naeheicnë, qui déflorait Nineath, se défendit le sidhe. Mon esprit était ailleurs, et je n’ai rien senti.

— Pourtant, tu rugissais comme un taureau sur une génisse ! répliqua Tintannya, bougonne. Tes cris de jouissance couvraient ceux de cette fille.

— On m’avait empêché d’approcher une femelle pendant toute un cycle, en prévision de ce rite… c’est mon corps qui rugissait, pas mon cœur ni mon âme. À l’intérieur, je pleurais, ma reine, que ce ne soit pas toi, la femelle allongée sous moi !

Il est doué, songea Śimrod en réprimant son sourire.

D’ailleurs, Tintannya sembla satisfaite de ces explications. Elle se retourna, et laissa le sidhe l’embrasser passionnément. Quelques secondes plus tard, il la saisissait dans ses bras musculeux, et la prenait à nouveau.

Śimrod tenta de fermer ses oreilles aux cris d’amour de la reine. Comme tous les mâles en période de Lune Rouge, il était sensible aux hurlements femelles, et haïssait cela. Pourquoi Tintannya l’avait-elle convoqué ici, si c’était pour lui montrer une telle scène ?

Mais il savait d’expérience qu’il ne servait à rien de demander son congé. Le peu de nuits qu’il avait passé à monter la garde dans la chambre royale lui avait appris une chose : Tintannya tenait à ce qu’il assiste à ses scènes. Pour elle, c’était sans doute une manière d’affirmer son pouvoir, de lui montrer qu’aucun mâle, fut-il aussi puissant que l’As Sidhe d’Æriban, ne pouvait se soustraire à ses caprices. Tous n’étaient là que pour une chose : la vénérer. Elle voulait que Śimrod le comprenne, car il était moitié orc, et que son géniteur, Gulbaggor-le-Noir, avait longtemps défié le pouvoir d’Ælda, avant d’être finalement abattu par une guerrière elfe.

La reine finit par jouir, et l’As Sidhe dut s’arrêter de la pilonner. Ça aussi, Śimrod l’avait bien compris : le plaisir était optionnel, lorsqu’un mâle servait la reine. Seul comptait le sien.

— Retourne vite au temple, Finraeth, murmura Tintannya d’une voix langoureuse. Avant que je décide de défier Naeheicnë pour te garder près de moi !

— Ma reine, gronda le sidhe, la queue encore gonflée de désir non assouvi.

Śimrod lui jeta un petit regard ironique. Il était peut-être un esclave orc, un tueur asservi par la magie, méprisé par les elfes… au moins, d’une certaine manière, il gardait sa dignité.

Finraeth surprit son regard. Il le lui rendit, et montra les crocs.

— Un jour, l’orc… il se pourrait bien qu’il me prenne l’envie de tester tes talents de gladiateur !

— Seulement si elle me l’ordonne, répliqua Śimrod, ouvrant la bouche pour la première fois. Je ne me bats jamais gratuitement. Et comme tu l’as dit, je suis tenu par la magie. Mais si elle me demande de te tuer, je le ferai avec plaisir.

Finraeth poussa un grognement de rage.

— Souviens de toi de tes paroles, l’orc… car tu les regretteras, quand je t’enverrai dans les bras glacés d’Arawn !

J’y ai déjà été, faillit répondre Śimrod. Mais il garda le silence. Inutile d’exciter ce mâle en rut, frustré de ne pas avoir pu finir de vider ses bourses.

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