Première partie

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I

 Les Carrelet serraient leur petit bonheur contre leur poitrine, de peur qu’il ne s’envolât ou ne se refroidît. Ce n’était pas un de ces bonheurs tristement sublimes chantés par nos poètes, et qui dégénèrent en passions criminelles. Nuls transports, mais une somme de petits plaisirs matériels et de petites satisfactions personnelles grâce auxquels ils affrontaient la vie avec confiance et sérénité. On faisait son petit trou dans l’existence, on mettait un peu d’argent de côté pour s’offrir quelques douceurs, on avait la conviction de s’être fait une niche dans la société, une situation respectable ; et quand le soir, blottis l’un contre l’autre devant le téléviseur, installés dans les coussins beiges de leur convertible en sapin, ils se laissaient happer par l’image complaisante de la misère, la sécurité de leur petit cocon les faisait frémir d’aise. Bien sûr, l’injustice, la torture, le despotisme et la faim les affligeaient. Mais qu’y pouvaient-ils ? Ils compatissaient sincèrement avec ces malheureux, avaient signé des pétitions, participé à des rassemblements pour la démocratie. La pêche à la baleine les indignait, de même que l’exclusion sociale et l’abandon des animaux domestiques. Ils désapprouvaient le commerce des armes, la pornographie, la pollution ; ils étaient pour l’égalité des sexes et contre la dictature. Ils auraient voulu un monde meilleur, avec moins de guerres, plus d’hôpitaux, plus de culture et d’éducation. L’inceste les révoltait, ainsi que le génocide. Ils avaient des amis juifs, arabes même. L’humanité ne cessait de progresser ; le suffrage universel atteignait les régions les plus reculées ; tout le monde devenait bon, même les Russes. Les Carrelet aussi étaient bons, d’une bonté toute laïque et civique ; ils s’exprimaient en souriant et votaient pour des politiciens avenants et modérés. Le Mal, effrayé des progrès des Droits de l’Homme et du Libre Échange, s’était recroquevillé au fond de la télévision, parmi les diodes et les cathodes, dans le labyrinthe sinueux des circuits imprimés. Il hasardait parfois une sortie, tâchant de savoir si les temps étaient meilleurs, et l’on voyait alors poindre son nez à travers l’écran, sous la forme de meurtres en série et de diverses atrocités. Le petit couple Carrelet n’en était que plus satisfait de se trouver de l’autre côté de l’écran, sous le règne du Bien, qu’ils approuvaient pleinement.

Ils travaillaient tous deux pour les laboratoires Formol. Frédéric s’occupait de cosmétiques, Josiane d’embryons congelés. Employés modèles, ils travaillaient de longues heures ; on les citait en exemple à leurs collègues ; leurs chefs se félicitaient de ce petit couple si totalement voué au succès commercial de la maison. On les avait autorisés à emmener au travail leur nourrisson, le jeune Constantin Athanasie, pour lui faire admirer son avenir. Il jetait un regard émerveillé sur les extincteurs, les papiers mécanographiques et l’acier rouge de la machinerie complexe qui encombrait les salles d’expérience. Il deviendrait, on n’en doutait pas, un ingénieur motivé comme ses parents. En échange de cette faveur, Josiane avait noblement accepté d’écourter son congé de maternité pour réintégrer au plus vite cette équipe stimulante.

Les laboratoires Formol étaient le fleuron du Polygone de Développement Régional Zoroastre, non loin d’une fameuse cité de la banlieue parisienne. Le coût des terrains avait dissuadé les autres entreprises, et le bâtiment des laboratoires, élégant bloc de granit à la ligne basse et sobre, qui ressemblait un peu à un tombeau, trônait seul dans ce terrain vague, parmi les vieux pneus et les grillages rouillés. Un remblai vaguement goudronné servait de parking ; un ancien panneau du ministère de l’Équipement, que la pluie avait rendu illisible, annonçait la création du P.D.R. à grands renforts de millions.

Malgré ses murs gris souillés de traînées de crasse, le bunker leur offrait, comme on dit, un emploi « valorisant et bien rémunéré ». Derrière les mines ravagées par la soif de connaître, derrière les silhouettes cagneuses qui se profilaient sous les blouses tâchées, derrière l’épaisse poussière accumulée sur les vitrages, on poursuivait des buts obscurs, informes, mais aux enjeux immenses. Pendant que le monde s’adonnait à la frivolité, dans ces corridors étroits aux parois rongées par les substances, sous la lugubre clarté des ampoules, la Science était en marche, et quelque nouveauté inonderait un jour les vitrines de pharmacie, dont la masse insouciante ignorerait la genèse. Cette obscurité, loin de les décourager, conférait un caractère sacré à leurs recherches. En outre, un salaire confortable compensait la difficulté du travail ; et, après avoir eu la fierté d’œuvrer pour le bien public, l’on était promis à une carrière exemplaire, car le bunker offrait le meilleur accès aux instances suprêmes de la firme.

Il régnait au sous-sol une cordialité monacale : absorbés par leurs expériences, ils concentraient dans leurs brèves conversations toute l’humanité dont ils étaient capables. Ainsi de longs intervalles de silence, où chacun se livrait à la méditation spéculative, délayaient cette camaraderie latente.

Le supermarché Apollon, où ils se fournissaient, débordait de soldes voluptueuses et de promotions troublantes et tantalisatrices. Josiane ne se lassait pas d’inventorier les surgelés, observant finement les détails de leur fabrication. Elle déchiffrait sans peine le dialecte fibresque et vitaminé qui, au verso de l’emballage, détaillait légalement le contenu chimique de la préparation. Elle essayait toutes les nouveautés : desserts lactés, boissons pétillantes et perfectionnements de sacs-poubelles. Le système complexe des prix unitaires et des conditionnements n’avait aucun secret pour elle ; elle savait quelle marque de céréales acheter selon que l’on désirait gagner une automobile ou un voyage dans quelque île du Pacifique ; elle connaissait toutes les caissières, leurs tics, leurs tares et leurs manies, et, le chariot plein, zigzaguait entre les rombières et les déchargeurs pour venir se coller, aux caisses, sur la queue la plus courte. Pour Frédéric également le grand supermarché était un temple fascinant. Les étalages s’harmonisaient en une palette de taches rectangulaires aux couleurs vives que la crudité des halogènes noyait d’une lumière abstraite. Il se trouvait dans un univers étrange, autonome et cohérent, qui obéissait à des lois immuables, pareil aux molécules qu’ils manipulaient tous les jours. Un modèle statistique rigoureux eût pu décrire les flux d’entrée et de sortie des clients et la vitesse à laquelle les rayons se désemplissaient ; des lois précises régissaient la relève des caissières, le nombre de guichets ouverts selon l’heure de la journée, l’ordre dans lequel se succédaient les musiques, la proportion de consommateurs achetant un produit donné, le taux de chapardage, le taux de déchet, etc. L’agencement des rayons, renouvelé arbitrairement tous les six mois, semblait seul échapper à cette mécanique.

Le supermarché Apollon occupait le deuxième niveau du Centre Commercial Xénophon, réputé pour sa climatisation, ses mezzanines et ses escalators. On conseillait de ne pas y traîner après la fermeture des boutiques, et de nombreux stands avaient été laissés vacants par les commerçants déçus dans leurs espoirs de fortune rapide. Ce n’en était pas moins un modèle de conception aérée, fonctionnelle et moderne. La municipalité se félicitait particulièrement de la fontaine en polyester de l’artiste coréen Sung-Jun, malgré l’insolence des emballages de frites qui, le soir, en égayaient le bassin.

Les emplettes terminées, vite fait bien fait, le petit couple entassait les victuailles dans le coffre, arrimait Constantin Athanasie au siège arrière, et rejoignait son nid de la tour Oméga pour une nouvelle soirée intime. Un simple coup d’œil sur le trois pièces des Carrelet, et l’on comprenait que l’on avait affaire à un petit couple sympathique, moderne et sans préjugés. La télévision trônait dans le salon comme autrefois les dieux lares dans l’atrium. Spots et luminaires industriels éclairaient les murs immaculés, que seuls perturbaient une reproduction d’œuvre célèbre de la Renaissance, ou une vue de la métropole d’outre-Atlantique qui les avait enthousiasmés lors d’un précédent voyage. Rien d’offusquant dans cette table basse en verre, cette bibliothèque en bois blanc, ce canapé à consonance scandinave. Tout ça sentait la simplicité et le bon goût des gens bien dans leur peau. Une cuisine américaine, impeccable et pourvue des gadgets dernier cri, donnait sur la magnifique table en formica du coin salle-à-manger.

Dans la bibliothèque en kit, une vingtaine de livres : entre autres, un pavé sur l’impressionnisme, une encyclopédie illustrée, l’album des jeux olympiques et le catalogue d’hiver de Bouchardon.

La résidence des Gentianes comptait quatre autres tours. Les jeunes couples qui, comme les Carrelet, « démarraient dans la vie » habitaient la tour Oméga, pourvue de petits appartements et de la laverie Ulysse. Les grands trois-pièces de la tour Sardanapale logeaient des ménages plus conséquents ; l’on changeait de tour au fur et à mesure que l’on vieillissait : quatre et cinq pièces de la tour Ophélie, luxueux deux-pièces de la tour Aladin pour couples quinquagénaires, studios et chambres de la tour Salomé pour cadres divorcés et vieillards solitaires. Entre les immeubles, pelouses entretenues, bacs à sable et courts de tennis. À l’extrémité du parc, dans une ormeraie aux sentiers gravillonnés où l’on venait se rafraîchir des après-midi d’été, le cimetière de la résidence, un crématorium massif dont les compartiments s’entassaient dans une rigoureuse géométrie.

C’était à la laverie Ulysse, sous le soleil des néons, dans le vacarme des tambours et des souffleries et la vapeur suffocante des détergents, que les Carrelet goûtaient la fière exaltation d’appartenir à une génération montante. Tous les jeunes couples s’y retrouvaient les vendredis soirs ; on échangeait potins, tuyaux et bonnes adresses. On avait les mêmes soucis, les mêmes opinions, les mêmes goûts – on avait lu les mêmes livres, on écoutait la même musique, on gagnait à peu près pareil, on avait des enfants du même âge. On échangeait, au cénacle de la laverie Ulysse, des informations utiles sur les couches-culottes, le prix de l’immobilier et les vacances au rabais. On se faisait des relations. Chacun se fignolait un amour de vie pratique, aussi réglée qu’un mécanisme d’horloge, et sans une minute oisive. Un souffle d’anxiété ou de recul existentiel eût tout mis par terre, mais ils étaient imperméables aux états d’âme.

II

Georges Gobidart eut le haut-le-cœur. Une citation décadente, un pied de nez à cinquante ans de révolutions. Rien n’y manquait : le clair-obscur, la croupe rebondie, les mamelles généreuses, l’œil académique, le drapé contourné. Au premier plan, près d’une flaque d’eau, un chien rongeait un os. Au fond, les lignes anachroniques de la composition se perdaient dans une clairière surannée, où un galant compassé débitait des fadaises à un décolleté. Peindre ainsi, après Hiroshima, Mai Soixante-Huit, et le Structuralisme ! C’était choquant, outrageant, presque immoral.

La galerie Schmöck, autrefois quartier général de l’avant-garde la plus scandaleuse, où l’on avait célébré tant d’orgies et de sabbats, se commettait dans une peinture bourgeoise et repue, digne de sa nouvelle clientèle de cadres pressés et de magistrats bedonnants.

Dans notre société permissive, pensait Georges qui ne répugnait pas aux idées générales, tout est récupérable. Cette bienveillance des pères de famille les plus ordinaires pour les dégueulis les plus brutaux ! « C’est décoratif », « ça irait bien dans la salle de bain », « tu ne trouves pas que les couleurs sont jolies ? ». Il n’y a plus de conformisme, plus personne à choquer. Certains béotiens vont même, dans leur impudence, jusqu’à se renseigner ; et ils arpentent les musées, munis de tel critique…

… freudien, pour faire profiter leur petite amie, à voix haute et à contre-sens, des derniers développements de l’exégèse picturale.

Cubisme, minimalisme, relativisme, verticalisme. Conceptualisme, nihilisme, néantisme, zéroïsme. Croûtisme, purulisme, schismatisme, excrémentisme.

Tout a été digéré, inscrit au répertoire officiel des bien-pensants. On ne s’étonne de rien, on encense n’importe quoi, on s’extasie devant tout ; au carcan de l’académisme a succédé une permissivité attendrie, rassasiée de sa propre décadence. Le génie du capitalisme moderne, c’est d’avoir érigé la transgression au rang de valeur suprême. Toute révolte devient objet marchand puisqu’elle est frappée du sceau du désir, et la seule révolte reste le silence. Georges croyait savoir distinguer le vrai talent du trucage et de la fallacieuse audace. Mais l’édifice de ses critères se décomposait devant le succès, même auprès d’élites averties, de ces tentatives rétrogrades. L’Histoire, en bifurquant, brisait la dialectique de l’Art : on refusait l’idée de progrès, les mouvements ne portaient plus le germe de leur dépassement. Des rubénistes, des caravagesques arrogants inondaient les galeries. La civilisation européenne se recroquevillait, comme si, un démon effroyable dressé devant elle, elle tentait d’inverser le cours du temps. On ne composait plus que du grégorien, on construisait des tramways, on ne pouvait plus ouvrir un journal sans lire quelque chose sur la Serbie ou l’empire des Habsbourg.

Schmöck l’aîné, authentique anarchiste qui avait combattu pendant quarante ans les idées mercantiles, n’était plus qu’un vieillard à la barbe mitée. Son fils, un requin ignare et ventripotent, se contentait d’exploiter la médiocrité ambiante. Le père, assis dans l’arrière-boutique sur un rocking-chair, marmonnait dans ses chicots des imprécations inintelligibles. Le fils passait sa journée au téléphone à négocier des transactions, enfoncé dans un boudin en skaï.

Deux étudiants entrèrent dans la galerie et, devant les volutes pâteuses qui avaient écœuré Gobidart, eurent une conversation inspirée où Georges reconnut le jargon caractéristique du critique S.X. À entendre ces donzelles singer la prose de ce grand homme, Georges eut la conscience agréable de sa supériorité. Un frisson de contentement de soi lui fit frémir l’échine ; il ronronnait sous les caresses de sa propre vanité. Si elles soupçonnaient la profondeur de mon jugement, se disait-il. Certes, il avait conscience de la bassesse d’un tel sentiment et du peu de mérite que l’on pouvait avoir à se comparer favorablement à ces gamines. Mais chaque fois que s’en présentait l’évidence, Georges Gobidart ne pouvait réprimer sa joie d’être de ces happy few qui détiennent les vraies clés de la jouissance esthétique.

III

Si le bunker de Zoroastre rassemblait les activités scientifiques des laboratoires Formol, les départements financiers et la direction générale occupaient les derniers étages de la tour Alpha. Les corridors du bunker fourmillaient de nains agités qui couraient dans tous les sens, se bousculaient, oubliaient leurs affaires et, dans leur fièvre, répandaient leurs substances sur le linoléum. À l’inverse, les confortables salons du siège, que le soleil illuminait à travers les baies vitrées, étaient peuplés de messieurs austères dont les costumes de flanelle et les cravates grises se fondaient admirablement dans le laqué fonctionnel du mobilier, parmi les imposantes tentures ornées d’œuvres verticalistes de chez Schmöck. Dans ce décor puissant, on sentait qu’une plaisanterie déplacée pouvait ruiner une carrière. On ne se départait pas d’une gravité feutrée, presque douloureuse, depuis le planton, funèbre comme un fossoyeur de cour, jusqu’aux mythiques directeurs généraux, géants avares de paroles, au teint resplendissant, aux dents étincelantes, que l’on voyait parfois se hâter à travers le hall, dans le balancement pendulaire et confidentiel de leur porte-documents. Quant au Grand Manitou – c’était ainsi que l’on surnommait le patron –, on ne le voyait jamais, et certains doutaient même de son existence. D’autres l’imaginaient moribond, vissé sur un fauteuil roulant, toujours entre deux piqûres, au milieu d’un nuage de médecins ; la seule rage de dominer le maintenait en vie.

Les laboratoires avaient poussé sur les cendres d’une petite affaire familiale, fruit de l’imagination de deux frères, dont le capital se réduisait à quelques réchauds et alambics. Aucun employé n’ignorait le mythe fondateur. Lazare avait mis au point un cosmétique aux vertus rares, une combinaison de tussilage, d’aubépine blanche et d’autres essences. Par jalousie ou cupidité, Jacob, ayant acheté de faux témoignages aux membres de la famille, l’avait fait enfermer dans un asile. Puis il s’était emparé du fonds de commerce qui, grâce à la crème inventée par son frère, prospéra rapidement. Il légua à ses enfants un établissement de trente employés appelé à devenir ce que l’on sait. Mais certains prétendaient qu’il ne s’agissait, en effet, que d’un mythe. D’après eux, les laboratoires, antérieurs à l’entreprise des deux frères, avaient fait pression sur ceux-ci pour qu’ils leur cédassent le brevet. Devant leur refus, Formol les harcela jusqu’à ce que Lazare eût sombré dans la folie. De guerre lasse, Jacob accepta l’offre et finit ses jours comme petit employé des laboratoires, alors que la crème avait décuplé leurs profits.

Les archives ne permettaient pas de trancher entre ces deux versions. Certains documents se référaient bien aux deux frères, mais ils étaient muets sur l’origine de l’entreprise. Peut-être les deux frères ne furent-ils que de simples fournisseurs, sur lesquels on s’était plu à bâtir une légende.

Souple, tonique, les épaules larges, la mâchoire décidée, le fameux cadre Philippe Champarnaud valait deux millions. Ses embardées d’étalon, ses raisonnements implacables, son ton souvent cassant l’avaient rendu irrésistible. On n’osait guère le contredire ; ses chefs le désavouaient rarement, et par des voies détournées. Malgré ses états de service, sa situation enviable et ses chances de parvenir au sommet, il émanait du personnage une certaine fragilité – et ce n’était pas le moindre de ses charmes – comme si l’assurance du loup blanc cachait un abîme d’incertitudes.

Sa froide énergie, sa cruauté tranquille lui avaient valu de prompts succès. Mais les compromis, les vilenies au moyen desquelles on accédait à l’échelon supérieur (la direction générale), un esprit médiocre et courtisan savait mieux les déployer qu’un homme comme lui, habitué à compter sur son seul mérite. Philippe en ressentait une rage secrète, comme si les hauts faits de son curriculum n’eussent trouvé leur sens que couronnés par le suprême échelon. Sinon, trente ans d’agitation risquaient d’apparaître comme une démonstration inachevée, une locomotive qui avait tourné à vide. Mais il avait ses chances. N’avait-on pas recruté trois des directeurs généraux parmi les cadres les plus performants ?

Il n’avait vécu que pour Formol. Il possédait tout ce qu’exigeait le train de vie d’un homme tel que lui : immobilier, automobiles, placements, etc. Mais, trop pris par son travail, il avait à peine l’usage de cet arsenal symbolique. Il profitait de son temps libre pour consolider sa stratégie de carrière.

Il avait également les obligations de tout quadragénaire qui a un peu réussi sa vie : entretien du conseil juridique, facture mensuelle des médecins, et bien sûr la pension pour Odette et les enfants.

Odette… Odette avait été une étrangère pour lui dès le premier jour. Il n’avait pas le temps d’être marié, il ne pouvait s’occuper d’un foyer, cela aurait compromis ses perspectives et fait baisser sa valeur de marché. Mais, obtuse dans son orgueil de jeune fille, ne percevant rien de ses réticences, elle s’était agrippée à lui. Il lui avait fait quelques enfants, il ne se souvenait plus comment, et ils avaient perturbé sa carrière pendant quelques années jusqu’au moment où il avait trouvé le temps de mettre un terme à ce malentendu. Le jour de son divorce, sa valeur de marché fit un bond de dix-huit pour cent et Cipriani, son mentor, ne lui cacha pas son soulagement : il avait craint l’effet néfaste de la vie de famille sur sa productivité. Il lui avait laissé le pavillon et avait loué à prix d’or, dans un quartier central, un studio qu’il avait rapidement meublé d’une table basse laquée, d’un sofa norvégien et d’étagères en sapin. Grâce à un accord entre son avocat et l’avocate d’Odette, il avait pu récupérer la chaîne et l’appareil photo.

IV

Il avait fallu le divorce pour qu’Odette découvrît la vie. Pendant vingt ans on l’avait confinée dans un rôle de faire-valoir, on lui avait demandé de vivre par procuration, de ne rien éprouver qu’à travers son mari et ses enfants, et elle s’était conformée à ce modèle, étouffant les velléités de révolte qui grondaient parfois en elle, se contentant des miettes d’un mi-temps qui, bien qu’assommant, lui garantissait deux minutes d’intérêt simulé dans les conversations.

Mais aux premiers signes de vieillesse qui avaient maculé son corps, aux premières flétrissures des fesses, l’homme l’avait jetée comme un radis fané, comme une carcasse de poulet, et elle avait compris la gigantesque imposture du mariage.

Toutes ses conceptions avaient croulé, ne laissant que la panique de l’animal apeuré, et elle s’était perdue dans la vague errance d’une épave. Pendant des mois elle n’avait plus cru à rien, déchiffrait les mensonges des mines composées des passants, ne voyait que manipulations occultes derrière les titres des journaux, persuadée d’être volée par tous : femme de ménage, gaz, électricité, propriétaire ; la sollicitude amère de sa famille était une conspiration visant à la détruire, la cantine de l’école tentait d’empoisonner les enfants ; elle ne mangeait plus rien, pour exhiber à Philippe et au monde son corps ratatiné, comme le stigmate de leur ignominie.

On l’avait envoyée chez un psychiatre qui, sans résultat, avait stoïquement supporté une diarrhée d’insultes : elle répétait toujours la même chose, se complaisait dans une incantation morbide, un crescendo de griefs, rabâchés dans une alternance immuable, âprement déformés par le ressentiment ; Philippe, le psychiatre, les hommes, tous complices ; tous méritaient le châtiment, qui ne saurait être trop grand ; victime parmi les victimes, tout, amour, succès, amitié, lui avait été refusé. On lui parlait du Liban, du Bangladesh, des camps de la mort, d’Oreste, d’Andromaque, ce n’étaient qu’aimables contrariétés au regard de l’abîme de douleur qui la consumait.

Mais elle s’était tout de même rétablie, et dès le début de sa convalescence elle avait constaté, avec une rage coupable, qu’elle s’accommodait de son absence. Les vieux désirs revenaient, qu’elle avait enfouis dans les tiroirs de son âme, par crainte d’être rabrouée, et, fruits délicieux si longtemps interdits, embellissaient les rêveries de sa solitude. Elle aurait préféré cependant que son martyre eût culminé en une destruction totale, pour qu’il finît ses jours torturé par la maladie de la honte. Mais le souffle premier, l’étincelle insignifiante ne l’avaient pas permis, qui s’étaient maintenus en elle aux plus noirs moments ; en outre, morte, elle n’aurait pu s’assurer de la souffrance de Philippe, dont elle était peu sûre.

Ainsi la fière conscience d’avoir mûri, vécu, compris, succéda à l’impuissant dépit. Elle était libre ! Elle pouvait s’enfermer toute une journée dans un cinéma, s’acheter d’ineptes babioles, s’esclaffer avec ses amies, se saouler jusqu’au sang, dire n’importe quoi, coucher avec un diplomate ou le premier venu, partir brusquement pour une île ; c’en était fini du rabat-joie, du bélître de fesse-mathieu pleurnichard qui l’avait abasourdie de gémissements égoïstes et de doctes explications sur les alinéas de son bulletin de salaire, la déductibilité fiscale de ses placements, les petits jeux de crocs-en-jambe qui occupaient sa carrière, enfin ce monceau écœurant d’obligations qui avaient érodé sa jeunesse.

Mais il fallait faire vite. D’ici vingt ans, peut-être moins, elle serait une de ces petites vieilles de quartier, contrepoint amusant du décor de marronniers, de plaques d’égout et de crottes de chien.

Comme il y a loin du fantasme à la réalisation, et qu’au fond la débauche l’effrayait, elle se mit en quête de distractions honnêtes, prit un abonnement de concerts, des cours de tennis, fréquenta un thé linguistique, s’inscrivit à un atelier de poterie, hanta les conférences du musée de l’Homme et essaya quelques pizzerias avec ses amies. Là, elles épiloguaient sentencieusement sur leurs déboires. Elles s’enflammaient parfois et couvraient d’ordures la perfidie ignoble des mâles, la fatuité ridicule qu’ils tirent du bout de viande si piteusement flasque qui leur pend entre les jambes. Les pauvres ne soupçonnaient pas leur infériorité, qui n’avaient jamais senti la vie croître en leur sein, qui n’avaient jamais vécu le mystère de cet autre corps qui nous habite, de cet autre cœur qui bat avec le nôtre, ni la communion voluptueuse avec cet être chétif, qui, incapable de nous survivre, n’est que le prolongement de nous-mêmes.

Et d’ailleurs, les hommes ne sont-ils pas faits pour crever ? Ne sont-ce pas eux que l’on envoie à la guerre ? Que l’on évacue en dernier dans les naufrages ? Ne vivent-ils pas moins longtemps que les femmes ? La mante religieuse ne dévore-t-elle pas son compagnon ? Les coqs, les taureaux ne s’entretuent-ils pas pour une femelle ? L’essence de la vie est féminine. Nous n’avons besoin que de la semence anonyme de ces créatures, nuisibles pour le reste.

V

Philippe Champarnaud gara sa voiture à l’emplacement habituel. La journée serait terne et sans surprise. Signer des papiers, quelques coups de fil, deux réunions de routine, déjeuner avec un client… Il salua le concierge de ce coup de menton qu’il perfectionnait sans cesse, et qui signifiait clairement à l’inférieur le peu de temps qu’il pouvait lui consacrer. Puis ce fut la ronde des serrements de mains et la mélopée chuchotante des formules rituelles. Enfin, le « bonjour Mademoiselle » protecteur qu’il réservait à sa secrétaire, qui levait sur lui de grands yeux éperdus de reconnaissance.

Les bureaux étaient arrangés de manière « panoramique » ; de grandes baies vitrées permettaient, malgré les hypocrites plantes vertes, d’observer les manigances de chaque employé. Il fallait à tout prix se trouver une occupation sérieuse, faire semblant de s’absorber dans un dossier, se composer une mine sourcilleuse et volontaire, se retenir de feuilleter les prospectus de vacances, de préparer le tiercé du lendemain, oublier le souvenir d’une journée agréable, interdire à son visage de s’épanouir en une suspecte rêverie. On racontait que l’étage était truffé de mouchards, de faux cadres recrutés dans des entreprises de surveillance, nommés à des postes fictifs et chargés de tout rapporter au Grand Manitou.

On tombait en disgrâce pour expier d’imperceptibles maladresses, des doutes fugitifs, des embryons de pensées réfractaires qui avaient agacé le maître omniscient ou l’un de ses espions jaloux. La victime s’apercevait un jour qu’on ne lui disait plus rien, que son nom disparaissait des minutes de réunions et que les mémorandums ne lui parvenaient plus. Ses subordonnés cessaient de lui obéir et, de lui-même, comme un vieil étalon vaincu par un rival et que le troupeau veut écarter, l’homme allait s’éteindre dans une morne pré-retraite ou dans l’ennui d’un poste routinier. Certains, comme Philippe Champarnaud, tout acquis à l’esprit de la maison, se fichaient superbement de ces menaces et n’en étaient que plus productifs.

Il s’assit, arborant l’air cabotin d’un homme qui, bien que flatté du pouvoir de sa signature, prétend se désoler d’une corvée paperassière. Au fil des années, il avait acquis une souplesse du poignet qui lui permettait d’imprimer au stylo tantôt le rythme d’une valse, tantôt celui des naturelles d’un torero. De la main gauche, il faisait glisser adroitement les feuillets d’un tas sur l’autre. Il pouvait ainsi signer une épaisse pile de documents, confiant, bercé par le froufrou des notes de service et leur volètement arrondi qui apaisait son front d’une brise discrète.

Ensuite, les coups de téléphone. Il avait mis quelque temps à fignoler ce ton désinvolte de l’homme prêt à rompre ; l’autre, en situation de quémandeur, bégayait, perdait pied et, à moins qu’il ne fût un esprit fort, offrait un compromis avantageux.

Ce fut en se rendant à la réunion qu’il croisa le directeur général Pignerol. Ils échangèrent quelques mots, et par la suite il ne prit conscience que très progressivement de l’altération qui s’était produite.

Sur le moment, tout avait paru normal, mais pendant la réunion l’idée le tourmenta que Pignerol avait terriblement vieilli. Sa chevelure, autrefois d’un gris argenté et si soignée, avait blanchi et présentait le désordre d’une tourbière en friche. Ses rides, d’habitudes gommées par des soins habiles, ressemblaient à de profondes crevasses. Il avait cru lire une insondable détresse dans ses yeux baignés d’un liquide purulent ; des caillettes vertes aux coins de ses paupières montraient à quel point il négligeait son apparence. Son teint, surtout, rappelait un martyr de Zurbarán ou de Ribera ; ses joues blafardes et squelettiques contrastaient avec l’aspect jovial et rondelet d’il y avait à peine trois mois.

Au cours du déjeuner, tourmenté par cette vision, il écouta à peine les explications de son interlocuteur (un cloporte du bunker). Il était question d’une ligne de produits que les laboratoires s’apprêtaient à lancer. Il employait un vocabulaire bâtard, où des termes médicaux sophistiqués – « osmo-actif », « micro-circulation » – se mêlaient à une évocation quasi ronsardienne de la nature – « marrons d’Inde », « aubépine blanche ». Philippe n’entendait qu’un bouillon insipide, d’où n’émergeait que ce vocable poétique. Il ne pouvait fixer son attention, obsédé par la vision de Pignerol décomposé, l’âme prisonnière des abstractions glaciales de quelque purgatoire. Le cloporte ne cherchait d’ailleurs qu’à se hausser, et avait pris rendez-vous dans le seul but de voir à quoi ressemblait Philippe Champarnaud. Ainsi se flattait-il déjà d’être harcelé par les médiocres, à l’égal des vedettes de cinéma ou des sportifs de renom.

Les corps se rebiffant contre un excès d’activité, un directeur général s’effondrait parfois, foudroyé par quelque brutale maladie. Et la chute du colosse, dans son fracas, frappait de terreur le personnel. Peut-être Pignerol n’avait-il qu’un ulcère. Mais si la mine cadavérique annonçait une fin rapide ? Le poste de Pignerol était le plus proche du grand manitou ; Cipriani allait sans doute le remplacer, et désignerait lui-même son successeur. Or, Champarnaud était le dauphin de Cipriani.

La réunion de l’après-midi confirma ses espérances. On écoutait ses interventions avec patience et approbation, on se retenait de l’interrompre. Il crut noter un air de connivence chez Cipriani lorsque celui-ci prit la parole.

— Vous n’ignorez pas que l’entreprise est l’entité culturelle de demain. C’est pourquoi la création du Fonds Formol pour l’Éveil Artistique est d’une importance stratégique.

Il s’arrêta, cherchant un signe approbateur dans les yeux de Champarnaud. Il resservait pendant trois mois ses mots-fétiches, avant de les jeter comme un filtre à café usagé. « Entité » et « stratégique » étaient ses favoris du moment, mais les secrétaires, toujours à l’affût de la dernière trouvaille, avaient remarqué l’usage croissant de « raout ». Ce tic lui avait joué de mauvais tours. Ainsi, les relents proustiens de « suréminent », réservé aux intimes, lâché distraitement au milieu d’une pompeuse récollection, qui lui avait valu un moment la méfiance ignare de ses collègues.

— Le Fonds, reprit-il, se propose de solliciter la collaboration de M. Georges Gobidart. Vous n’ignorez pas que M. Georges Gobidart est un critique fameux, et ses conceptions éclairées guideront nos choix avec la sûreté propre à un homme de goût. Ceux d’entre nous qui fréquentent la galerie Schmöck n’ignorent pas le rôle stratégique de ses jugements dans l’évolution du marché de l’art.

Après cette réunion, où on l’avait gratifié d’une considération inhabituelle, il voulut en savoir plus sur la santé de Pignerol. C’était l’heure où Ramon, aux commandes d’un volumineux chariot, passait dans les bureaux, silencieux comme un esprit de la forêt, pour y recueillir les bordereaux du mois précédent. Ramon, mémoire vivante des laboratoires, unique employé de la Direction des Archives. On ignorait son âge, il avait été embauché avant tout le monde et trônait là-bas dans une mansarde exigüe envahie de vieux papiers, régnant sur deux étages d’archives où s’entassaient les dossiers que personne ne compulsait, et où nul autre ne savait s’orienter. Il connaissait non seulement par cœur l’histoire de la firme, lisant tout ce qui lui tombait sous la main, mais des sources obscures – secrétaires, plantons ? – lui révélaient également le fin mot des dernières intrigues.

Il se promena dans les couloirs, dans l’espoir de l’y croiser, faisant mine de se rendre aux toilettes ou à la machine à café. Ses chaussures grinçaient, malgré l’acoustique moelleuse de la moquette. Et Ramon vint, comme un génie malin et dévoué qu’une simple pensée fait apparaître. Un sourire illumina le visage du petit être râblé, découvrant une dentition sinistrée. Philippe, ne sachant comment aborder la chose, s’enquit de ses petites affaires.

Ramon, malgré son ancienneté, s’entêtait à parler mal français, y mettait même du plaisir et plaçait ses incorrections de manière à embellir sa parole et à la rendre plus musicale. Les phrases eussent été boiteuses, les tirades sans respirations, les sonorités plus quelconques, si l’on avait retiré les « que » malvenus, les imparfaits du subjonctif, et les séquences incongrues de pronoms personnels qui ornaient son discours. Et la langue de Ramon, si personnelle, était plus pure, plus antique et plus proche du cri primitif que les anglicismes et néologismes bâtards des dirigeants du siège.

Il s’étendit immodérément sur l’excès de travail et la fatigue dont il souffrait. Philippe s’efforçait vainement de cacher son impatience et de paraître compatissant. Plus il se décomposait d’ennui, plus Ramon s’égayait. Enfin, jugeant qu’il l’avait assez fait souffrir, il mit la conversation sur Pignerol. Car, bien entendu, il avait deviné la raison de cette conversation.

— Toute pourrie, qu’ils le disent, les docteurs, que la sang du monsieur Pignerol. Homme ! Qu’il aura payé cher pour sa vie, et qu’il n’aura pas été heureux ! Pas même un mois, Monsieur Champarnaud, pas même un mois, ce qu’on lui donne. L’ami à moi chaque matin il se lui quitte le manteau, et le manteau chaque matin il sent la mort. Regarde, que je lui dis au fils, que nous autres tous nous finissons ainsi. Clair que la sang du monsieur Pignerol elle est pourrie, et clair que pourris tous nous retournerons…

VI

À dix heures du matin, Félix Frelon se réveilla en proie à un violent mal de tête. Il payait la chaude soirée de la veille. On ne se remettait pas facilement, à quarante-neuf ans, d’une telle orgie. Mais il connaissait une recette infaillible contre la gueule de bois : une aspirine, un café corsé et un grand verre de cognac. Puis un bain chaud et parfumé. Sa rubrique attendrait l’après-midi.

Chaque semaine il fustigeait les institutions poussiéreuses de son pays, la méfiance paysanne de ses compatriotes et leur réticence à se convertir aux valeurs de demain. Que de périodes de désespoir avait-il traversées ! Combien de fois avait-il cru que jamais la France ne relèverait le challenge ? Mais les trends devenaient favorables, et il se flattait d’y avoir contribué par sa modeste prose. On ne pouvait se prétendre top-manager sans avoir eu la consécration de « l’Homme du Mois », la rubrique qu’il tenait dans Business Challenge, qui ouvrait aux cadres besogneux les portes de la renommée.

Il se glissa dans le bain délicieux, parfumé d’un cocktail de cannelle, de santal et de verveine. Il aimait à faire clapoter l’eau avec ses orteils et le bruit subtil de la mousse qui partait en eau lorsqu’il refermait son poignet sur elle. Il s’amusait à faire des vagues qui devaient se briser le plus haut possible sur la paroi de la baignoire, sans en déborder.

Oui, la France relevait la tête. Les jeunes ne se laissaient plus aller à la mélancolie ; ils avaient abandonné les sombres idéologies qui avaient perverti leurs aînés. Ils ne désiraient plus qu’améliorer leurs perspectives de carrière et leur valeur de marché pour affronter fièrement les challenges de demain.

On adoptait dans l’enthousiasme les méthodes efficientes d’alimentation. Il y avait en face de chez Frelon une cantine insalubre, rescapée d’un crapoteux avant-guerre, tenue par une mégère obèse qui mijotait une cuisine indigeste. Ce bouge était fréquenté, hormis les vieillards du quartier, par une clique de snobs dégénérés abrutis par le culte de la ringardise et de l’obsolescence. Cette clientèle bruyante buvait immodérément, dans une atmosphère si enfumée qu’on ne percevait pas l’odeur des plats. Tant mieux, car elle était forte.

Il haïssait d’autant plus cette cantine qu’elle était son péché honteux. Il s’y glissait subrepticement, le feutre enfoncé sur le nez, craignant d’être reconnu par un collègue. Il s’asseyait dans un coin, seul, caché derrière un quotidien sportif. Il rougissait en voyant la serveuse, sale et grasse, prête à s’offrir, ficelée comme un rôti dans son tablier aux dentelles auréolées de graisse.

Il s’abreuvait de la pistrouille locale, immonde, qu’il commandait en larges pichets. Il s’empiffrait de harengs – de frites molles qui lubrifiaient ses lèvres – et il s’imaginait plongeant ses frites dans le creux mystérieux et profond de sa poitrine, et il voyait ses lèvres pleines d’huile courir sur la peau, ronde et blonde, dorée et maculée, de la Normande – de croutons imbibés de crème et de saumure – il gardait longtemps dans sa bouche la panure du pied de cochon et le goût salé de sa gélatine – et il pensait à la gélatine ballottante de la fille et au goût salé de ses pieds et de ses épaules – puis le blanc des œufs à la neige fondait sur sa langue dans un bruissement exquis, et la crème anglaise l’inondait d’une liqueur régénératrice – et il voyait la serveuse couverte et rassasiée de sa propre liqueur. Après ces sensations innommables, il tremblait, et il fallait, autour d’un cigare dressé entre ses doigts, la ronde des digestifs pour qu’il pût se reprendre et quitter le lieu de son vice, toujours honteux, mais sans tituber.

Il fut le premier à applaudir quand la vieille alla mourir à l’hospice et qu’un fast-burger rutilant vint s’installer à la place de la gargotte. L’endroit inondé de lumière blanche et peint de couleurs vives respirait la santé. La jeunesse active et propre y mastiquait des vitamines dans une musique gymnique et tonitruante. Une nourriture pour tous, saine et sans goût excessif ; des produits contrôlés scientifiquement par une maison sérieuse (les laboratoires Formol, sans doute). Des écrans vidéo vous informaient du contenu bactériologique et calorifique des fast-burgers. Un menu simple et sans variété inutile ; pas de ces ustensiles – couteaux, fourchettes – dont on avait perdu l’usage et que les récentes épidémies avaient discrédités ; interdiction de fumer, bien entendu. Vieillards et snobs dégénérés avaient cédé la place à une petite bourgeoisie laborieuse et soignée, à des troupeaux de marmousets repus de la sollicitude intermittente de leurs géniteurs qui, dans un esprit de sacrifice, leur octroyaient un festin hebdomadaire de frites sèches et de viande hachée parmi les monticules de sucreries et de babioles infantiles.

Le chantre de la modernité fit couler un peu d’eau chaude et alluma un cigare. Il faisait des ronds de fumée, regardait tantôt le plafond où taches et boursouflures signalaient une ancienne inondation, tantôt l’image de ses cuisses réfractée par la surface de l’eau. De la fenêtre au rebord jonché de miettes dont les pigeons ne voulaient plus, on apercevait le Champ de Mars baigné de vapeurs humides, d’où les silhouettes des petites vieilles se détachaient, pareilles à des insectes sournois.

Le temps libre, jadis gâché par une coupable indolence, était désormais un investissement. Un infâme bistrot où des accordéoneux hirsutes faisaient couiner leurs instruments devant une faune alanguie par la lascivité des rumbas, avait fait place à un bar-discothèque décoré par Sung-Jun. Un écran géant diffusait des clips, où l’on apprenait tout des surfemmes et des surhommes (top-models, athlètes, etc.). Des jeux électroniques permettaient utilement de mesurer ses facultés nerveuses.

Le sexe même devenait plus sain, plus tonique. Finis les raffinements décadents de jadis, qui ruinaient notre compétitivité. On faisait l’amour sur avis médical, par hygiène, pour maintenir la forme. Un ancien du Tonkin tenait un bordel où des beautés plus ou moins orientales, plus ou moins vérolées, ayant pas mal bourlingué, impliquées dans divers trafics, prodiguaient des plaisirs experts à des clients en mal d’exotisme. Les associations de quartier avaient obtenu la destruction de la bâtisse décrépie dont les moulures rococo s’effritaient, comme les charmes du personnel trop peu renouvelé. On avait construit un centre érotique présentant toutes les garanties de sûreté et de propreté, avec sex-shop modulable, salon de massage et club de rencontres. Seules officiaient des prostituées agréées, aux cuisses jeunes et fermes comme des boudins de canots pneumatiques, contrôlées par le ministère de la Santé et couvertes par la Sécurité sociale.

Ce fut sur ces considérations rassurantes, sur la conviction renouvelée d’avoir contribué au redressement de la Patrie, que Félix Frelon, sur le coup de midi, paré, pomponné, brossé et cravaté, descendit prendre son déjeuner à la brasserie huppée qu’affectionnaient les parlementaires.

VII

Un enterrement de province, familial et gastronomique. Un cortège de parapluies s’étiole derrière une fourgonnette-corbillard, dans un ronron d’hydrocarbure qui se perd dans la bruine. Ils ont laissé leurs véhicules sur la place de l’église – les limousines noires de ceux de chez Formol, les 9 CV blanches des cousins de Bordeaux, la trois-portes du neveu qui revient du service – pour accompagner Pignerol jusqu’à l’adieu suprême où les zélés y vont de leur pelletée, heureux d’en avoir fini, et les modestes se contentent d’une timide poignée de terre.

Après la messe, où le curé avait voulu refiler sa camelote en parlant de Paul, Pierre, Jacques et les autres, Untel, de la direction des opérations, qui médit du défunt pendant trente-cinq ans, avait déclamé un panégyrique touchant aux envolées bien placées. L’abnégation, l’énergie, le dévouement de Pignerol avaient eu des conséquences incalculables sur les profits des laboratoires Formol pour les siècles des siècles. Untel détaillait complaisamment ses premières promotions, ses premières missions, ses premiers rapports qui suscitèrent l’admiration de ses supérieurs. Puis ce fut l’ascension : sous-directeur du personnel, chargé de mission au redéveloppement national, directeur adjoint de la stratégie, directeur des ventes Nord-Pas-de-Calais. Enfin, la consécration : un article de Félix Frelon l’avait hissé à la direction générale.

Alors, la voix d’Untel se cassa. Il ne put réprimer quelques sanglots. Et ce furent des accents pathétiques qu’il trouva pour décrire la lutte tragique de cet homme contre la maladie et rendre hommage à son courage digne des héros, car il surmonta le désespoir pour se consacrer jusqu’au dernier instant à la gloire de la société Formol.

Le cortège, rompu par l’émotion, se dirigea vers le cimetière où les marbres modernisants des parvenus en imposaient aux petits terrains vagues couverts de bibelots en plastique, de couronnes rouillées et de faux chrysanthèmes.

Le caveau des Pignerol, d’un granit richement incrusté que couvraient de lourds ex-votos et des colombes en bronze, dominait les autres, comme une fière citadelle. Des plaques de marbre, parfois accompagnées d’une photo, nous renseignaient sur le passé des pensionnaires. Verdun avait fauché ce moustachu à l’œil mélancolique ; celui-ci, bardé de présidences et plusieurs fois décoré, honoris causa d’un peu partout, avait dû finir dans son lit ; en voilà une qui, veuve avant l’âge, avait dû rouler sa minable existence dans la grisaille étriquée d’un appartement, où elle s’était desséchée doucement, vivotant d’un viager, dévote, résignée aux progrès insensibles de la mort qui, bonne fille, avait mis cinquante ans à l’emporter, se contentant chaque jour d’un petit rien, d’une parcelle de vie qui ne servait plus guère, pour s’emparer enfin des restes rabougris qui respiraient à peine et que n’animait plus que des instincts élémentaires. Les proches, hormis l’inévitable boute-en-train de funérailles, gardaient un visage décent et sobre, sauf certains tempéraments pathétiques qui s’abîmaient dans la douleur.

Philippe Champarnaud était habité par une joie profonde et calme, car cette leucémie participait à l’accomplissement nécessaire de son destin. Dans quelques semaines il serait chef, il pourrait donner la pleine mesure de son tempérament. Où avait-il lu que la mort assurait le renouvellement indispensable qui garantissait aux meilleurs la place qu’ils méritaient ? Seule une société effarouchée par le déclin peut vouloir la contrarier. Il ne valait rien dans les emplois subalternes ; la domination était son état naturel : la santé de Formol n’exigeait-elle pas que les gérontes fussent balayés ? Il était subjugué par la sève irrésistible, par le chant millénaire qui montaient en lui. La force jaillirait de la fermentation des cadavres pour accomplir à nouveau le cycle sacré. Il s’en irait à son tour, après avoir fièrement contemplé sa destinée. Une vie, c’est un monument ; on peut aimer le charme de la ruine ou de l’inachevé, mais Champarnaud avait le goût hiératique de la finition.

Sur le chemin du retour, bercé par le balancement monotone des essuie-glaces, il comprit que depuis toujours il n’avait fait qu’attendre.

VIII

Par le hublot, on entrevoyait l’accouplement des loriots et l’éclosion des bourgeons. C’était la première journée du printemps, et un concert d’hirondelles l’avait réveillé à cinq heures (il en avait profité pour aller travailler plus tôt).

Depuis six mois, le rythme de son travail s’était accru. Il restait enfermé de longues heures, avec Rabet et Michardon, pour boucler un projet. On l’envoyait en mission ; il prenait le train en première, se faisait rembourser ses déjeuners. Les réunions se multipliaient, le téléphone ne cessait de sonner. Plusieurs fois, il avait fallu retourner au Bunker le dimanche matin, pour achever un rapport ou ramener un dossier qu’il compulsait, après le journal télévisé, sous la lampe télescopique de son bureau. Formol le bousculait, le vidait de lui-même, et il aimait ce lien tyrannique qui l’empêchait de penser – comme une maîtresse, ou un parti politique – l’arrachait à sa vie privée, le rappelait sans cesse pour l’engloutir. Il s’immolait au collectif, atome dans la molécule, cellule dans l’organisme, figurant anonyme du ballet de blouses blanches qui se célébrait au Bunker. Josiane était également happée ; ils se voyaient entre deux portes. Le peu de temps qu’ils passaient ensemble, ils l’employaient à des questions domestiques. D’où des échanges hargneux, chacun reprochant à l’autre de n’en pas faire assez. Puis, surenchère ; à qui serait le plus pris par son travail, à qui rentrerait le plus tard, à qui partirait le plus tôt, à qui, le samedi, y retournerait. Certes, ce n’était qu’un passage difficile ; car, comme le répétait la presse féminine, les couples modernes ont tant à surmonter ! Mais au passage difficile en succéderaient d’autres ; et il en craignait les séquelles. N’avait-il pas noté, lors d’un marathon de courses, d’un raid à la laverie, tel trait mesquin, tel manque d’humour chez Josiane ? Et, dans sa colère, les plis de sa bouche se tordaient, la rendaient laide et méconnaissable, suggéraient une kyrielle de sentiments bas. Une fois, sur un problème anodin, elle avait émis une opinion qui lui déplaisait, et ils en avaient débattu froidement, chacun sourd aux arguments de l’autre. Puis, pendant deux heures, ils ne s’étaient pas parlés, comme si cette divergence eût hypothéqué leur vie commune.

Parfois il sentait le trop-plein de ses testicules et lorsqu’il savait que Josiane ne serait pas disponible avant le samedi, que lors même il faudrait dénicher un créneau entre la frénésie des achats et les exigences impérieuses de Constantin Athanasie, il allait se soulager dans les toilettes, où les cotons maculés emplissaient la poubelle. Il en sortait un liquide jaunâtre, coagulé par l’abstinence, qu’il essuyait avec le papier rugueux – on disait qu’au siège il était doux comme la soie et parfumé à la lavande. Il s’était surpris à désirer cette laborantine, une fausse blonde frisée au maquillage épais, de qui émanaient des odeurs de déodorant bon marché et de culotte trop portée.

Aujourd’hui, alors que partout la nature ressuscitait, il souffrait d’une indifférence générale. Sans doute un problème de digestion, des séquelles de la crise d’hémorroïdes de la semaine précédente. Mais cette mélancolie l’inquiétait. Il ne parvenait à chasser des pensées coupables. Il considérait avec méfiance la crypte qui depuis cinq ans abritait sa quête. Il lorgnait sa machine avec suspicion. Ses collègues, dont il avait toujours admiré la science profonde, lui semblaient des pygmées impuissants, qui, par manque d’imagination, avaient enterré leur jeunesse à la poursuite de chimères. Cela ne leur avait valu que la ruine des yeux, l’atrophie des sens et la vaine reconnaissance de leurs pairs. Il observait rêveusement les papillons dont les arabesques ne lui parvenaient qu’à travers la fenêtre exsangue et poussiéreuse du soupirail.

Il en voulait à son foie – à moins que ce ne fût quelque autre glande – de l’avoir réduit à cette humeur si maussade. Seule la crainte du ridicule l’empêchait d’émettre des geignements séniles. Il voulait continuer à croire que les laboratoires Formol œuvraient pour le bien-être collectif, qu’il ne cesserait d’aimer la tendre transparence et la simplicité pragmatique de sa femme, qu’on enverrait un jour Constantin Athanasie dans les meilleurs endroits pour en faire un démocrate éduqué, sincèrement ému par les espèces en péril, mais une lumière de fiel voilait toute son âme.

Un matin, à quatre heures, après avoir changé Constantin Athanasie, Frédéric ne put se rendormir. Une pensée étrange le torturait. Il avait beau compter, tenter de faire le vide dans son esprit, ou se chanter l’un de ces refrains idiots dont on ne peut se défaire, rien n’y faisait : le souvenir de la mort de Coco le harcelait, comme le vol d’un de ces bourdons noirs que la fin de l’été amène dans les prairies berrichonnes – chargés, au dire des paysans, de présages funestes.

Coco était le ridicule cochon d’Inde de son collègue Maillard. « Il mange de tout » répétait-on. En effet, combien de saletés avait-il accumulé dans ses bajoues difformes, avant de les ronger consciencieusement et de les expédier au fond de son estomac pollué de mille déchets ?

C’était la mascotte du Bunker. On le disait increvable, on le traitait de poubelle. Épluchures, tickets de métro, fonds de burettes, porte-clés ou tubes de rouge, Coco avalait tout. Un jour, avec un sourire narquois, Maillard plongea son doigt dans un pot de crème qui traînait sur la paillasse de Carrelet (« laisse ça », avait vainement protesté Frédéric) et l’enfourna dans la gueule de l’animal. Trois mois après, Coco était mort.

Les jeunes potaches de Zoroastre – c’est ainsi qu’on surnommait les diplômés fraîchement embauchés – lui avaient mitonné un enterrement tragi-comique, un carnaval bouffon où l’on parodiait des pleureuses dans une cacophonie de trompettes. Frédéric, bien que parfois sensible aux facéties des potaches, avait peu apprécié cette mascarade.

Le souvenir de ce stupide animal lui volait son sommeil ! Quoi de plus naturel que la mort de Coco ? C’était un vieux rat décatis au pelage clairsemé. Il avait tant mâchonné de cochonneries que son estomac avait succombé à quelque hémorragie. Ce n’était pourtant pas Frédéric Carrelet qui l’avait tué, cette bête insignifiante !

Depuis deux ans les profits des laboratoires Formol diminuaient. Les actionnaires s’impatientaient, réclamaient la création d’un Groupe de Travail. Des concurrents hardis avaient taillé dans la part de marché. Les pommades miracles proliféraient, claironnées par un charabia scientifique. Formol paraissait désuet, engoncé dans sa rhétorique hydratante et le design suranné de ses tubes. Un jour, un gourou appelé à grands frais avait proféré cet inquiétant verdict :

— L’ascension de la femme est le phénomène socio-économique le plus marquant de cette deuxième moitié du vingtième siècle. Tandis que les mâles dégénèrent dans la paresse et l’alcool, Vénus étend sa gracieuse hégémonie sur la nouvelle planète globale. Messieurs, le sexe opposé a pris en main sa destinée cosmique. La Super-Femme est tout : meneuse d’hommes, conductrice de choc, amazone sensuelle, mère énergique. Elle a trente, quarante ou cinquante ans, vivipare ou vitripare ; elle est libre, altière et décidée, et son existence effrénée la mène aux quatre coins de l’univers. Affranchie de la pesante tutelle du mâle, elle s’ouvre avec bonheur à toutes les expériences et vit la plénitude de son corps plastique qu’elle balance au rythme fou de la modernité. Mais surtout, messieurs, la super-femme est éternellement jeune. On ne voit que gymnases, clubs de massages, centres de musclage. On abolit les bourrelets, on se trémousse pour faire tomber la graisse, on sculpte, on polit, on fignole ses hanches et sa poitrine. En vérité, plus que jamais, le corps de la Femme est un chef-d’œuvre. Ce chef-d’œuvre, messieurs, le laisserez-vous dépérir ? Ne vous inspirent-elles pas un respect timide, les épaisseurs de crème, les années d’efforts et de sueurs que coûte la maintenance de cette pulpe fraîche et désirable ? Messieurs, je vous l’affirme : l’entreprise pharmaceutique de demain sera celle qui saura vendre aux femmes la jeunesse éternelle !

Puis, les dirigeants des laboratoires entendirent que leur « démarche était obsolète » car « non fondée sur une approche globale ». Après ce discours, le Comité Spécial décréta l’état de guerre. Le Bunker, bien entendu, était en première ligne. Au bout de mois d’acharnement, on mit au point une gamme complète. Les hommes du Marketing y introduisirent, à l’aide d’essences de houx, de marrons d’Inde, d’aubépine blanche et de tussilage, une nuance fraîche et écologique ; et l’on demanda aux plus grands artistes, dont Sung-Jun, de créer pour Morbastan une séduisante ligne de flacons.

Les neuf crèmes souffraient cependant d’un défaut : en moins de six mois, elles dégénéraient en une émulsion nauséabonde qui, quoiqu’inoffensive, évoquait la putrescence du cadavre plutôt que la fraîcheur de la chair lisse. Et Ramon marmonnait des imprécations du fond de son antre, car son âme primaire voyait en l’instabilité des neuf produits le germe de la chute.

À cette époque, les hautes instances exigeaient des employés un stage dans un autre service. Un misérable gratte-papier, dont le chef avait lâché la bride, avait joué un mauvais tour à Frédéric en l’affectant à la direction des archives. Mais ce stage devait se révéler salutaire. Par hasard – ou Ramon avait-il attiré son attention dessus ? Ou cet inquiétant personnage, extérieur aux laboratoires, qui rôdait dans ces locaux et semblait avoir gagné l’amitié du gnome ? – il avait trouvé des minutes d’expériences anciennes sur des produits presque identiques ; et elles avaient réussi !

Pendant des mois, il avait mis au point, dans le plus grand secret, un procédé qui s’inspirait de cette méthode. Et, avec l’assentiment d’Hubert de Berneuil, Directeur du Bunker, celui-ci avait été incorporé aux crèmes que l’on s’apprêtait à commercialiser. Une telle invention lui vaudrait un bureau panoramique à la tour Alpha, une belle augmentation, et sa valeur de marché serait cotée, comme celle de Philippe Champarnaud, des requins du siège et des vedettes de Business Challenge. Et Frédéric rêvait déjà de baies vitrées et de fauteuils capitonnés, il se voyait distingué par Frelon et convié aux vernissages de chez Schmöck. Il ne craignait qu’une chose : que Berneuil ne confisquât la paternité de l’invention pour être nommé Directeur Général. Mais de tels postes ne se libéraient que rarement, et pour la succession de Pignerol on ne parlait que de Champarnaud.

Mais un jour Coco mourut et depuis il ne pouvait chasser l’image obsédante du cochon d’Inde têtant sur le doigt de Maillard, la crème n°6 modifiée selon la méthode Carrelet. Il ne parvenait pas à se raisonner. Il rêvait de génies pervers, qui combinaient ses molécules en substances empoisonnées, d’une hécatombe de femmes lisses et proportionnées, fauchées dans la fleur de leur chair, de factionnaires haineux lui passant les menottes ; il était jugé par d’énormes cochons d’Inde bouffis et ricanants, auréolés de poudre, enrubannés de dentelle comme des magistrats d’opérette ; il était conspué par des parties civiles imbibées de douleur, reliquats de familles heureuses aux destins brisés, la presse régionale appelait au lynchage… Il se réveillait tremblant de fièvre et de frissons humides, paralysé par le sifflet du sommeil de Josiane.

IX

Dans les semaines qui suivirent l’enterrement, Philippe Champarnaud acquit le statut d’homme important. Son courrier, de volumineux, devint imposant. Les sollicitations se multiplièrent. On l’invitait aux symposiums les plus huppés. Sur les sujets les plus célestes : la normalisation des emballages, l’harmonisation des comptabilités, ou la réglementation des contrats d’apprentissage. On ne le faisait plus payer pour participer aux forums luxueux où ministres, présidents de directoires et économistes de classe internationale échangeaient leurs vues pénétrantes. Et de nombreux colloques de moindre envergure le suppliaient de venir prendre la parole. On le convia à l’inauguration d’une photocopieuse, avec feu d’artifice et fête sur l’eau.

Il recevait gratuitement V.I.P., le magazine de l’homme pressé ; tailleurs et boutiques de luxe lui offraient leurs bons offices ; son plafond de carte de crédit disparut d’office ; son banquier le harcelait de placements aux sigles enchanteurs ; les dépliants de compagnies aériennes, d’établissements thermaux et de sociétés de gardiennage s’entassaient sur son bureau. Pourchassé par la multitude de parasites que la fortune traîne dans son sillage, il en fut d’abord secrètement flatté, feignant de les mépriser mais se gardant d’en faire disparaître les signes évidents, puis s’en lassa et relégua les flamboyantes brochures au fond d’un tiroir, quand il n’en donnait pas à sa secrétaire pour qu’elle épate ses enfants.

Les anciens collègues désireux de déjeuner pour « garder le contact » se firent plus pressants. Il devint vital que les trois lignes que lui consacraient l’annuaire des anciens élèves fussent mises à jour – et en devinssent dix. Divers clubs – le Navy, le Colonial, le Rallye – jugèrent bon de lui rappeler leur existence. Le Who’s who lui demanda une notice biographique. Plusieurs chaînes hôtelières lui accordèrent spontanément des réductions. Les cadeaux de fournisseurs se multipliaient.

Comme prévu, les chasseurs de tête le harcelaient. Il pouvait déjà doubler son salaire ; il n’avait qu’à brandir leurs lettres sous le nez de Cipriani. Comme par un phénomène d’osmose, sa secrétaire avait absorbé une partie de sa gloire et rayonnait d’importance, toisant ses copines et ne mangeant plus avec elles.

Les directeurs généraux ne lui parlaient plus que d’un ton entendu : il avait rejoint le petit cercle. On ne lui laissait plus entendre qu’une partie de l’information lui échappait. On ne mentionnait plus de réunions auxquelles il n’avait pas participé.

À son approche, on s’écartait dans les couloirs, on le saluait en balbutiant avec cérémonie ; il était l’élu, l’oiseau rare, le loup blanc ; on aurait voulu le toucher, lui demander l’imposition des mains ; les plus exubérants devenaient ternes, éclipsés par sa lueur nouvelle. On était prêt à lui baiser les pieds au premier signe. Il ne se ferait pas faute, une fois nommé, de tâter du plaisir d’infliger quelques humiliations à ces inférieurs. On devait en être tôt déçu, mais, d’un naturel curieux, il se pourléchait d’avance des espiègleries que le pouvoir autorise.

Les laboratoires Formol avaient leurs codes, leur « culture », comme on dit. Quelle que soit sa place dans la hiérarchie, l’employé devait respecter certaines règles implicites. Ces obligations apparemment arbitraires augmentaient notamment la productivité (« en transformant l’entreprise en un véritable microcosme social où les besoins de l’individu sont satisfaits à tous les niveaux – y compris le niveau inconscient », Félix Frelon, Business Challenge, Mai 19..).

Il est de bon ton, pour un jeune chef de bureau, de venir travailler le dimanche même s’il n’a rien à faire. Les cadres d’embauche récente doivent porter un costume gris et des cravates de chez Blondel. Les chefs de service doivent s’abonner à la Lettre confidentielle. Les directeurs de branche emmener leur femme au ballet. Les chargés de mission pratiquer le jogging avec frénésie. Les sous-directeurs fument tous de fins cigares qu’on ne trouve que dans une civette du faubourg Saint-Martin. Enfin les directeurs généraux – eux seuls peuvent se le permettre – se targuent d’apprécier la peinture contemporaine et achètent des toiles chez Schmöck.

Comme par hasard, Champarnaud avait reçu un carton de vernissage le lendemain de l’enterrement, accompagné d’une lettre manuscrite de Gobidart qui lui offrait gracieusement ses conseils.

Ces menues considérations, cependant, le décevaient, sans mesure avec les années d’envie qu’il avait supportées. Mais il éprouva une grande joie lorsqu’un matin de mai le téléphone sonna pour lui apprendre que Félix Frelon lui consacrerait une prochaine rubrique. Ainsi il atteignait à la postérité. Son nom serait à jamais gravé au Panthéon des affaires, son exemple jeté en pâture à des millions de lecteurs avides. Il allait devenir une figure publique, un héros épique aux actions sanctifiées par l’écriture. Des gens qu’il n’avait jamais vus parleraient de Philippe Champarnaud, seraient pour ou contre Philippe Champarnaud, se demanderaient ce qu’ils auraient fait à la place de Philippe Champarnaud, se couvriraient de son nom pour justifier leurs actes. Il sentait déjà vivre en lui ce double rassurant, ce Champarnaud mythique à l’usage du public. Il s’était toujours efforcé de lui ressembler, mais il allait maintenant prendre son envol, mener une existence autonome. Celui-ci n’avait pas les petits défauts, les irrégularités de l’original. Il ne cafouillait pas, ne faisait jamais fausse route, réussissait du premier coup. Un Champarnaud d’acier trempé, imperméable au ridicule, insensible à la solitude, immortel, accepté de tous, et dont l’immanence excluait tout échec ! Comme à tout héros l’opinion d’autrui lui était indifférente ; il vivait hors des normes – il était la norme. Quand le texte imprimé aurait figé ce Champarnaud-là dans l’éternité, l’autre pourrait enfin se reposer. Collègues, subalternes, clients et secrétaires pourraient désormais utiliser la version écrite, si supérieure à celle de chair et de sang – tout l’effort de sa vie avait tendu vers cet accouchement libérateur.

X

L’entrevue avec son chef, Hubert de Berneuil, fut un pas de plus vers l’abîme. Il avait accepté de lui parler entre deux réunions, et, visiblement préoccupé par d’autres pensées, avait écouté distraitement les explications de Frédéric. Pendant que celui-ci décrivait la mort de Coco et ses doutes sur Morbastan, le directeur du Bunker rangeait les piles de papiers qui jonchaient son bureau. La sonnerie du téléphone les interrompait sans cesse. L’homme faisait durer les conversations et jouissait de l’anxiété de Frédéric qui se tordait les doigts sur son tabouret. Quand Frédéric eut fini, il le sermonna d’un ton paternel. On connaissait cela. Tous les produits avaient des effets secondaires. Si l’on s’alarmait de tels détails, on ne ferait jamais rien. On avait mis du temps, et beaucoup de soins, à concevoir Morbastan. La campagne de lancement, concoctée par les meilleurs cabinets, était un chef-d’œuvre. On ne changerait rien au compte à rebours. Demain, les vitrines de pharmacies se peupleraient de femmes aux cuisses satinées, aux genoux saillants, un bandeau sur le front, deux haltères dans les mains, et leurs seins frais comme le marbre, leurs chevilles prêtes à bondir crieraient les mérites de Morbastan. Et, le jour même, dans les millions d’exemplaires de la presse féminine, on gratterait un rectangle dont l’effluve d’aubépine blanche baignerait de désir les innombrables appartements aux parois lisses et au sage mobilier. Et la multitude des corps, avides d’éternité, exploserait, gorgée de marrons d’Inde et d’essence de tussilage. Comment pouvait-on concevoir que la mort de l’inepte cochon d’Inde Coco pût s’opposer à ce déferlement ? Mais, puisque Frédéric insistait, Berneuil le déchargeait de sa responsabilité. En cas de pépin, nul ne saurait son rôle dans la mise au point des neuf produits. Enfin, H.D.B. lui énuméra les méfaits passés des laboratoires, à côté desquels semblaient bénignes les allergies que Morbastan créerait peut-être chez des sujets sensibles. En soixante-trois, des centaines de milliers de petites filles naquirent avec une malformation de l’utérus, parce que Dichostène avait traité la grossesse de leur mère. Retrait discret de Dichostène, sans un centime d’indemnisation. En soixante-sept, nombreux cas de cancer du sein, effet « secondaire » de Dermor, recommandé par l’Ordre des médecins. En soixante-quatorze, un succédané d’aspirine détruisait les intestins…

XI

— Le verticalisme n’est au fond que la remise en question du manifeste orthogonal de Mondrian. Comment les contemporains ont-ils ressenti cet assaut d’une impitoyable audace ? C’est ce que nous aimerions savoir. La première exposition est à peine mentionnée dans les revues de l’époque. Il semble que le choc ait été si puissant qu’il ait laissé les critiques sans voix.

La toile représentait un rectangle blanc traversé de deux lignes noires. Entre l’une d’elles et le bord du cadre, un triangle isocèle rouge.

— Il s’agit, reprit Gobidart, d’une interrogation fondamentale sur la place de l’homme dans l’univers.

À cette vérité première, le petit groupe d’acheteurs retint son souffle pendant au moins une minute.

— Combien ? demanda timidement le Japonais.

— Si vous le voulez bien nous en parlerons tout à l’heure.

Il les entraîna vers l’angle opposé de la boutique.

— Voici la deuxième œuvre sur laquelle j’aimerais attirer votre attention.

À travers la pâte épaisse d’une collision de giclures, on apercevait parfois la nudité de la toile rêche ; on aurait dit le fragment sanglant d’un accident, d’un écrabouillage plutôt, saisi par la toile à l’apogée cinétique des chairs explosées. Puis la matière avait vieilli, pourri, en une palette de bruns putrides encroûtée dans une sédimentation que le vernis avait figée. Le tout était d’un effet violent, pas vraiment regardable, mais un œil frondeur se serait vite accoutumé de cette agressivité de viscères, en aurait acquis une censure instinctive, s’en écartant comme d’un désagrément fortuit, comme l’on évite avec agacement un excrément sur le trottoir ou un réverbère incongru.

— Il s’agit d’une des premières créations de la période structuraliste de Sung-Jun.

Au nom du célèbre artiste, quelqu’un laissa échapper un murmure admiratif.

— Voyez comment le peintre parvient à transfigurer sa vision métaphysique de l’amour dans un art sans concession où la force vitale le dispute à la vigueur du mouvement. La fusion des cultures – le phénomène social le plus significatif du vingtième siècle – est remarquablement traduite par la pâte du maître.

— Ab-so-lu-ment gé-ni-al, ponctua un nabot vêtu d’un pet-en-l’air (de la poche duquel dépassaient deux billets d’opéra) et dont la moustache trop entretenue soulignait la calvitie naissante.

Une petite frisée au nez bourgeonneux surmonté d’épaisses lunettes, genre major à l’agrégation, renchérit :

— J’étais à l’inauguration de la fresque pour les victimes de …, c’était énorme.

Champarnaud jugea déplaisants ces universitaires qui, ne pouvant se payer le catalogue, se faufilaient chez Schmöck avec des airs entendus. Il désirait un tableau qui portât la griffe de Schmöck ; de surcroît un jeune peintre en quête de reconnaissance, mais à l’avenir assuré. On devait comprendre qu’il encourageait les talents naissants, mais il ne voulait pas miser sur un tocard : cela aurait été d’un effet déplorable, aurait sapé son autorité. Il s’agissait de montrer la finesse de son jugement, la sûreté de ses pronostics et sa familiarité avec le milieu intellectuel.

Il n’appréciait guère la peinture, préférant le tennis et le golf, et avait besoin du conseil d’un expert. Mais il fallait d’abord se débarrasser des poux – outre lui-même, seul le Japonais semblait sérieux – pour pouvoir parler à Gobidart. La sangsue agrégée ne lâchait pas le critique (peut-être voulait-elle se pousser) : elle lui posait des questions imbéciles à chaque nouvelle toile.

Dans le groupe s’était glissé sans bruit, venu d’on ne sait où, un homme maigre et sans âge, vêtu d’un pardessus démodé et poussiéreux. Il portait des lorgnons, une barbiche drue, trop soigneusement taillée. On ne le remarqua que quand il interrompit brutalement Gobidart :

— « L’art moderne », cette boursouflure…

Tous le dévisagèrent d’un air réprobateur, rouges de colère.

— Au nom d’un modernisme aliénant, continua l’homme, nous avons assassiné nos traditions…

On sourit.

— C’est un fou, glissa l’agrégée au pet-en-l’air, qui lui fit un clin d’œil.

— … des masses d’ouvriers, entassés dans leurs clapiers, abrutis d’images infectes imposées par l’étranger, hypnotisés par les paradis clinquants et artificiels de la « culture » – ô, de combien de guillemets devrait-on l’encadrer –, auxquelles la plutocratie internationale jette en pâture l’idéal frelaté du fric et de la gonflette…

— C’est sûrement un fasciste, chuchota le pet-en-l’air.

— Certes, approuva l’agrégée. Discours caractérisé… sans doute un autodidacte…

— … un bouillon de vulgarité cosmopolite, la voilà, l’Europe !

— Mais enfin, intervint Philippe, on ne peut pas imposer aux gens leur mode de vie, au nom de je ne sais quel élitisme condescendant…

Il s’en voulait. Mais la phrase avait jailli d’elle-même. (Peut-être l’avait-il lue dans un article de Frelon.)

L’homme poursuivit sans répondre. Il trépignait, submergé par le flux de sa révolte qui, brisée par la banalité des mots, se disloquait dans le carcan oppressif de la parole.

— La grandeur, la générosité, la force, le goût de l’effort, des valeurs disparues. On s’en gausse, on en ricane, les messieurs infimes de la presse et du spectacle, tout gonflés de leur orgueil de donner le ton, et leurs cliques et leurs claques, roulent impunément dans la fange ce que nos ancêtres nous ont légué de plus sacré, dans l’approbation femelle de ces masses anesthésiées par des spectacles médiocres et des idoles méprisables qui…

— Mais si ça leur plaît…

— Voilà ! Le mot est lâché : fais ce qui te plaît ! Comme les bêtes ! Trémoussons-nous, mangeons avec nos doigts, portons des slips en papier, saoulons-nous de bière et de jeux télévisés ! Et qu’est-ce qui passe à la trappe ? Toute une civilisation ! Musique, littérature, philosophie, humanisme, à jamais inaccessibles aux pourceaux, qui, au nom de leur petit plaisir, ont jeté au fumier les monuments de la… On écrit des livres en un mois, avec cinq cents mots de vocabulaire, on étale ses tares sur les plages, les phrases n’existent plus, on ne parle plus que par bribes – la déchéance de la langue, il y aurait long à en dire, ils me font rire avec leur francophonie ! Le cinéma – notez que je n’ai jamais trop apprécié cet art malsain – ce n’est plus qu’une exhibition, des cocottes qui montrent leur cul, la prétendue musique contemporaine, un fatras de grincements discordants – et quant à ces croûtes…

Philippe Champarnaud eut un sursaut d’indignation. Comment ce misanthrope aigri, ce psychopathe, cette innommable incarnation, pouvait-il juger de l’esthétique du vingtième siècle ?

— Enfin, monsieur, tout de même, quand on ne sait pas, on se tait ! asséna Georges Gobidart de toute son autorité. Mais le drôle continuait, impavide.

— … cette flétrissure, cet avilissement de l’Occident, c’est nous, Européens, qui en sommes responsables. Car depuis que nous avons commis notre suicide collectif, en quatorze, en quarante, peu importe, l’Amérique a repris le flambeau de la « civilisation ». Parlons-en ! L’Amérique, c’est la mort de l’esprit, la disparition de l’individu, immolé au culte sacrilège de la matière et du mouvement ! Et dire que pendant quarante ans, aveuglés par l’épouvantail dérisoire du communisme, nous avons nié cette évidence ! Marx, Lénine, Staline, des zozos, des jobards, de misérables clowns, des acolytes de l’Oncle Sam, comme dans le coup du bon et du mauvais flic ! On nous a fait croire que le communisme était le contraire du capitalisme, alors qu’il n’en est qu’un avatar. Matière et mouvement conspirant à la destruction de l’esprit, que dis-je, de l’âme, de l’être ! Cela ne résume-t-il pas les deux systèmes ?

— C’est indécent, il faut appeler un agent ! dit quelqu’un. On courut prévenir Schmöck.

— La table rase, le progrès, toutes ces sottises, voyez quelle monstruosité ça a donné ! Vos verticalistes, vos constructivistes, vos histrions de tout poil, masturbés de concepts jusqu’à devenir sourds, je les exècre ! Des nains, des médiocres, des petits maîtres incapables, écrasés par les chefs-d’œuvre immenses légués par nos ancêtres ! Comme il est pitoyable, leur arsenal de théorèmes et de remises en question à la…

— Mais enfin, comment expliquerez-vous à l’homme de la rue qu’au nom de la tradition, de l’Europe, de je ne sais quoi, vous voulez faire machine arrière, voire rétablir les privilèges et l’aristocratie ?

— Laissez, c’est un cinglé…

— … en vérité, dans cinquante ans, les noms de Beethoven, Goethe, Descartes seront ignorés de tout le monde. Il est grand temps d’établir une nouvelle science : l’archéologie culturelle. Qu’au moins quelques dévots conservent précieusement les fossiles géniaux de l’Europe défunte. Que pendant l’ère d’obscurité que nous préparent les despotes du préfabriqué, quelques saints, quelques martyrs, perpétuent la flamme sacrée, pour qu’un jour, quand la société asphyxiée par la lèpre démocratique…

Enfin, on l’évacua. Mais Georges avait disparu. Il fallait prendre un nouveau rendez-vous. Cela reportait l’acquisition à au moins trois semaines. Philippe ne pouvait attendre. Il résolut de s’adresser à Schmöck.

Celui-ci, assis à son bureau, le téléphone coincé dans le creux de l’épaule, engueulait comme toujours son interlocuteur. Une mastication sonore rendait les insultes incompréhensibles. Sa main droite tenait un sandwich au poulet dont la sauce dégoulinait tranquillement sur une pile de talons de cartes de crédit. Sa main gauche ornée d’une chevalière de mauvais goût tapotait un cigare à l’extrémité baveuse, parsemant le bureau d’une fine cendre noirâtre. Quand il eut raccroché :

— Vous avez fait votre choix, Monsieur Champarnaud ?

Il fallait en finir ; Philippe ne connaissait qu’un moyen de ne pas se tromper.

— Donnez-moi ce que vous avez de plus cher.

XII

Tous les jours, à treize heures, les employés du Bunker se rendaient en troupeau au restaurant d’entreprise de Zoroastre pour y prendre leur déjeuner. On pouvait lire sur les visages un rictus où se mêlait l’attente de satisfactions stomachales à la crainte d’un cérémonial trop répété. Un système de rotation implicite, qu’une longue pratique avait mis au point, en atténuait la monotonie. Ainsi, Frédéric Carrelet déjeunait le lundi avec Duval et le mercredi avec Maillard. Des réunions de programmation retenaient parfois Maillard jusqu’à quatorze heures trente le mercredi. La règle implicite stipulait alors l’interversion, le mercredi devenant le jour de Duval et le lundi suivant celui de Maillard. Quand la répétition des mêmes faciès devenait trop écœurante, Frédéric mangeait parfois avec Michardon, mais il l’aimait peu. Le jeudi, enfin, était consacré à Josiane.

Quel poète chantera la détresse de Frédéric Carrelet ? Depuis qu’il avait vu Berneuil, il vivait dans un enfer visqueux. Tous les matins le réveil strident figeait ses nerfs dans une raideur farouche. Et la sonnerie n’en finissait pas, car le corps de Josiane obstruait l’accès à l’appareil, dans un chaos de drap froissé et l’odeur d’agrume pourri de ses sécrétions nocturnes. Le processus laborieux de son éveil n’en était qu’à ses prémices, et le temps, comme la glace en train de prendre, se figeait dans une épaisseur interminable, avant les premiers mouvements des orteils, les premiers étirements, l’ouverture des paupières. Il n’osait la réveiller, craignant ses colères matinales. Il gisait, paralysé par la rage, dans une incoercible frustration.

On se levait enfin, et il y avait ces allées et venues fébriles entre chambre, cuisine et salle de bains. Ils se bousculaient, se marchaient sur les pieds, se battaient pour un morceau de savon ou la cuvette des toilettes. Elle était partout, encombrante, incontournable.

Il fallait s’occuper de Constantin Athanasie. Il s’avouait presque qu’il le trouvait laid. Comment pouvait-on aimer ces yeux globuleux, cette lippe baveuse, ces joues couperosées, les contorsions impuissantes de ce corps ridé, les risibles efforts de cette intelligence protozoaire ?

Il fallait se brûler la gorge avec le café âcre. Se précipiter dans la voiture, fuir comme un globule emporté par le flot des artères et des bretelles, et des rocades ponctuées de rond-points, nouées par les circonvolutions des échangeurs. Voir défiler les immeubles crasseux, les tas de boue et les cahutes de travaux publics, parmi les lambeaux de tôles, les buses détrempées des décharges et les illuminations hideuses des zones, chaos de hangars et de pancartes vives qui défiaient le ciel. Parfois la circulation se coagulait en une pâte métallique, infarctus démesuré de capots et de chromes, dans la pestilence opaque des gaz d’échappement. Chaque semaine, il faisait halte à cette station d’essence qui puait la banlieue, empoignait le pistolet incontinent pour l’enfourner dans le réservoir avide, contemplait les chiffres tristes de la pompe, les pieds dans l’huile et la limaille de pneus, l’âme dissoute par le vrombissement des moteurs et de la sonorisation.

Enfin, on arrivait au bunker. Il n’avait pas changé, ni les collègues. Toujours les mêmes têtes. Toujours la même chose à raconter, c’est-à-dire rien. Le travail, identique à celui de la veille. Il fallait répéter sans cesse la même expérience, cocher des cases, trouver des cartes, modifier tel détail, recommencer cent, deux cents fois. Cela durait depuis quatre ans.

Duval, un myope blême à la barbe ramollie, aux lèvres tremblantes. Son torse rachitique ne le laissait émettre que des sons inaudibles. On n’y perdait pas grand-chose, il ne parlait que de travail.

Rabet, polichinelle criard et gesticulant, à la jovialité pesante, spécialisé dans les potins, furetant partout où il pouvait, vous tirant les vers du nez sans en avoir l’air, déformant vos propos pour vous nuire.

Michardon, sorte de brute au front fuyant, à l’accent gouailleur, dont le nez ovoïde évoquait un personnage de Hals. Il déambulait, suivi de sa cour de blaireaux aux cheveux gras, dont les frêles silhouettes contrastaient avec sa stature massive. Ils dissertaient, avec l’avidité patiente des connaisseurs, des mérites comparés de Sochaux, Auxerre et Monaco. Michardon, qui était le plus gros, avait toujours le dernier mot.

Et puis l’équipe de secrétaires ! Quatre femelles épouvantables partageaient un bureau saturé de fumées et de caquetements. Toujours pendues au téléphone, pour mettre au point leur week-end avec leur homme, réserver une paillote dans un village des tropiques, parler cosmétiques avec la cousine de Tarbes. Elles commentaient la presse du cœur, se faisaient sans cesse des raccords, et comptaient les jours qu’il leur restait à prendre.

Cette tranche d’humanité qu’il ignorait autrefois, trop pris par son activité, lui faisait maintenant horreur, vue à travers le filtre d’un idéal informulé.

Il restait assis dans son bureau, l’œil fixé sur les aiguilles de la pendule, en proie à une indicible prostration, et tentait de se fermer aux perceptions intolérables – la crudité de l’éclairage, le vacarme de la machine, l’odeur lancinante de la graisse, le contact glacial de la paillasse, le goût tenace du café brûlé – pour ne laisser que l’absolu dénuement de la pensée.

Il n’en était que plus énervé, et la pensée elle-même ne servait plus à rien, atteinte par la lèpre existentielle, ne portant plus que sur des objets de sombre désespérance.

Il n’y avait d’autre issue que de laisser s’écouler ces mornes journées et d’attendre une épreuve ou un signe.

Samedis et dimanches apportaient leur moisson de déconfitures. Il y avait toujours une course à faire, un pot à prendre, un copain à voir à Paris. Leur voiture rejoignait les innombrables particules de la lave qui se déversait sur la capitale. Après le périphérique, le véhicule, pris de hoquet, n’avançait plus que par saccades, perturbé par l’effronterie des piétons, les livraisons intempestives et le fourmillement des deux-roues. On tournait en rond pour trouver une place misérable, un nid à contredanses balisé de zébrures et de prohibitions. Le copain leur avait posé un lapin, la fringue mirifique avait disparu, une queue de trente mètres bouchait l’entrée du bar de luxe. Ils arpentaient le trottoir à la dérive, elle hargneuse, lui dans l’impression du déjà vécu ; il commençait à pleuvoir et ils échouaient dans un bistrot minable, quand ils ne se résolvaient pas à rentrer chez eux.

Le supermarché Apollon s’était métamorphosé en mécanique totalitaire. Quincailleries et amuse-gueules aux paquets bariolés s’entassaient dans leur chariot. On achetait l’huile en bidon de deux litres, moins chère que celle en bidons d’un litre, on s’encombrait de produits inutiles. On se ruait sur les promotions comme un rat conditionné par le signal. On croyait ainsi rouler les gogos qui avaient payé le prix fort. Mais Frédéric ne supportait plus d’agir conformément aux plans des stratégies impitoyables pour qui la nature humaine est prévisible et quantifiable. Il soupçonnait le caractère fictif de ces promotions, le rabais devait porter sur un prix théorique jamais facturé. Il eût été facile de refuser un tel système. Mais d’une part, le matérialisme avide de Josiane avait toujours le dessus, et il ne voulait guère risquer une scène de ménage, ou même de passer pour un fou, en s’acharnant à acheter son huile en bidons d’un litre ; d’autre part, il pressentait que le refus d’une imposture, aussi bénin qu’il pût paraître, nous dévoilait un labyrinthe d’aliénations, nous entraînait à d’autres refus plus douloureux, dans une escalade mortelle de l’intransigeance. Son instinct de conservation le condamnait aux bidons de deux litres.

Il comprit qu’aucune révolte n’accompagnerait sa déchéance. Il avait assisté, impuissant, au basculement inéluctable, quoique tout subjectif, de son univers. Son existence la plus intime se décomposait.

La présence pesante de Josiane, ses préoccupations mesquines, la primauté accordée aux choses matérielles, les activités chimériques dans lesquelles elle se réfugiait la lui rendaient odieuse, comme une étrangère venue s’imposer avec un monstrueux sans-gêne. Elle régentait tout, l’enchaînant à son accumulation infernale de menus avantages. Son désir, déjà ramolli par le filet de contraintes de la vie quotidienne, s’éteignait lentement. Son imagination, qui collaborait autrefois à ses élans, amplifiant les modestes attraits de sa femme, se braquait irrésistiblement sur quelque poil mal placé, pustule ou autre menue tare corporelle. Alors la crainte de l’échec montait, le rendant plus certain ; et aux caresses avortées succédait une impuissante mélancolie.

Son propre corps le dégoûtait, avec son teint blafard, l’absence totale de muscles, la flasque bedaine surmontée d’une poitrine avachie parsemée de cicatrices d’acné. Il n’était pas gros, simplement boursouflé de tristesse. Et son visage semblait nier toute joie, le nez saillant et cagneux, les joues creuses, le regard absent et le front chargé de souci. Il avait laissé son corps en friche en épuisant sa jeunesse à des spéculations stériles et à la quête d’approbations.

Son esprit même, sa propre personnalité ne lui convenaient plus. Sa conversation terne se limitait, outre le travail, à l’actualité récente sur laquelle il fallait avoir une opinion. Il n’avait aucun humour, et lorsqu’il tentait d’en faire, cela tombait à plat. La conscience aiguë de la multitude de réflexes petit-bourgeois qui le pénétraient, le reléguant parmi les êtres les plus communs, ne lui servait de rien pour les surmonter. Il aurait aimé être un autre, un poète aventurier, un grand seigneur truculent, un général couvert de gloire. Mais il était enfermé dans sa carreletterie – il avait substantivé son nom afin de mieux saisir sa propre nuance de médiocrité. Une prudence mesquine l’empêchait de faire sauter la camisole étriquée qui l’étouffait.

XIII

Depuis trente ans l’on se garait devant le calvaire et, dans un froufrou d’orties écrasées par les pneus, le pare-choc venait buter sur le socle aux aspérités moussues. Champarnaud traversa la cour, agacé par le grincement humide du gravier sous ses pas. Il ne sonna pas ; la porte était ouverte. Sa mère regardait les informations en mangeant avec application son cassoulet. Depuis cinq ans, elle ne prenait plus la peine d’éteindre la télé lors de ses visites. Ils s’embarrassèrent. On lui faisait plaisir, en principe, en venant la voir, mais elle vous recevait toujours avec amertume. Elle accueillait toujours Philippe plus froidement que ses frère et sœur – il était le seul à avoir réussi. Après un silence heureusement meublé par le commentateur, il lui demanda comment elle allait :

— Quoi de neuf ?

Il n’y avait rien de neuf, il le savait. Toujours elle répondait d’un air agacé et un nouveau silence s’établissait. Mais aujourd’hui ce n’était pas la même chose, il y avait du nouveau et son visage de vieille femme s’illumina, et ses rides se creusèrent, à la commissure des yeux.

— Toutoune est morte.

Le nouveau chat entra dans le salon, monta sur le canapé, et vint se lover sur la cuisse de Philippe. Il voulait jouer.

— C’était devenu une enquiquineuse, à la fin.

Elle s’assombrit, pensant à ce qu’on dirait d’elle quand elle serait morte. Méfiante envers la jeunesse, elle ne voulut pas accorder trop de crédit au nouveau chat.

— C’est égal. Au moins elle me fichait la paix. Celui-là, il est insupportable.

Les images d’un tremblement de terre, ou d’une guerre, sur quelque continent étaient accompagnées de commentaires tragiques et du requiem de Verdi. On n’épargnait aucun détail sanglant.

— Les pauvres gens ! Si c’est pas malheureux !

Elle avala une nouvelle cuillerée de cassoulet.

— Comment s’appelle-t-il ? demanda Philippe en le caressant doucement. Il fermait les yeux et rentrait la tête dans son cou, ronronnant de bonheur.

— Je ne sais pas. Il aura un nom quand il aura fini de faire des cochonneries partout.

Il attendait qu’elle lui demandât comment il allait. Mais ça ne venait pas, elle regardait la publicité.

— Comment va la famille ?

— Ton frère va bien.

Il avait quitté son emploi de receveur des postes quelques mois plus tôt, ne supportant plus de se lever tous les matins. Il laissait croire à sa mère qu’il cherchait activement un travail. Philippe savait qu’il n’en était rien. Il y avait une vague possibilité chez Roussel.

— Et Roussel ?

— Ça n’a rien donné. De toute façon le travail ne l’aurait pas intéressé. Ton frère a dit que c’était un boulot idiot. Il a besoin d’un poste où il puisse s’épanouir.

Philippe connaissait le directeur du personnel de chez Roussel et savait que Maurice ne s’était pas rendu à l’entrevue.

— Il ne faut pas se précipiter sur n’importe quoi, reprit la mère. Il a encore le temps. Il touche encore son allocation. Et puis nous pouvons l’aider. J’ai quelques économies…

— Tu sais que je peux le faire entrer chez Formol. Sans problème. Je vais bientôt passer directeur général.

— Ah ?

Il sentit qu’elle lui en voulait.

— Félix Frelon va faire un article sur moi.

— Qui ?

— Félix Frelon.

— Connais pas.

— Tu sais bien, le journaliste.

Elle ne lisait que le Courrier Lorrain, mais Frelon passait souvent à la télé.

— Vois pas qui c’est.

— Tu l’as sûrement vu, il passe souvent à Mercredi Soir.

Il savait qu’elle regardait l’émission.

— J’ai pas la mémoire des noms.

— En tous cas, Maurice peut compter sur moi. Ils ne peuvent rien me refuser. Je vaux de l’or, maintenant. Il n’a qu’à m’envoyer son C.V. et je lui trouverai quelque chose. S’il ne fait pas sa forte tête…

Son offre n’était pas sincère. Pour rien au monde il ne voulait traîner avec lui ce boulet d’incapable. Mais il savait que Maurice n’accepterait jamais une telle humiliation.

— Tu ne comprends pas. Ton frère n’est pas comme toi. C’est un fragile, un impulsif. Il a besoin d’un milieu où il puisse s’épanouir, s’exprimer sans contraintes. Toi, tu n’as jamais eu besoin de personne. Tu t’adaptais à toutes les situations. Tu es parti de la maison dès que tu as pu, tu as réussi, gagné de l’argent, tu n’as jamais rencontré aucun obstacle…

Qu’en savait-elle ? Quand il en avait rencontré, il n’était pas venu pleurnicher.

Elle déballa toute sa rancœur ; il connaissait la chanson : il avait balayé les êtres qui obstruaient sa voie, uniquement préoccupé de sa gloire personnelle ; il avait détruit son foyer, meurtri sa femme (qu’elle avait voulu prendre sous sa protection au début de leur mariage – aux dernières nouvelles Odette se portait comme un charme), délaissé ses enfants (ils ne lui avaient jamais accordé la moindre importance) – enfin elle ne pouvait jouer avec lui ni à la mère, ni à la belle-mère, ni à la grand-mère. Au moins Maurice se prêtait-il à ses comédies – ça le dispensait de s’occuper de lui-même – et ensemble ils se rejoignaient inlassablement le répertoire des effusions familiales.

Puis elle s’épancha, comme d’habitude, sur les qualités de cœur de Maurice. Emmerdeur patenté, dès le début il monopolisa l’attention des parents : toujours malade, toujours mauvais à l’école ; réformé au service, licence au rabais, pseudo-vie de bohème, pseudo-copains marginaux, activités pseudo-artistiques… à force de nullité il avait maintenu leur amour en éveil. Pourquoi la médiocrité est-elle plus sympathique que le succès ?

Les promotions de Philippe, les bonds de sa valeur de marché, ses voitures de fonction, le luxe de ses appartements, ses voyages aux antipodes, la croissance de son service et maintenant la direction générale et l’article de Frelon, elle avait tout accueilli avec une feinte indifférence. Il pouvait conquérir le monde, il ne serait jamais qu’un pantin ; dans les repas de famille on n’écoutait jamais ce qu’il disait, on lui coupait sans cesse la parole. Sa réussite l’avait éloigné de sa mère, car il avait renoncé au rôle de poussin que Maurice assumait si complaisamment.

Le chat se frottait voluptueusement sur le velours du pantalon de week-end de Philippe.

La mère entama le troisième couplet sur la mésalliance de sa sœur. Elle avait épousé un ouvrier, vivait dans un faubourg sinistre de Montbéliard. Elle téléphonait à sa mère tous les deux jours, et bien que le mari fût un brave homme, elles avaient décidé qu’elle était malheureuse dans son ménage. Les deux femmes se lamentaient sur la tristesse de la condition conjugale, la fille confiait à la mère les turpitudes de sa vie privée, la mère la consolait en lui rabâchant les années de torture que lui avait infligées son père. Mais ces gémissements ne leur servaient qu’à meubler leur désœuvrement. Francine n’aurait divorcé pour rien au monde, car elle aurait dû aller vivre chez sa mère dont elle ne supportait pas deux jours la présence.

Le chat quitta le salon d’un pas hautain et feutré. Le silence s’installa à nouveau. Philippe tripotait le trou de mite du coussin. Sa mère regardait le dessin animé.

— Je peux me servir une framboise ?

— Je t’en prie, fais comme chez toi, répondit-elle machinalement.

Il savait pourtant que cela l’agaçait qu’il boive ses alcools : il fallait en laisser pour quand Maurice viendrait, et puis elle était avare ; les médicaments périmés emplissaient les placards de la salle de bains ; dans la cuisine, les bouteilles d’huile cédaient leurs dernières gouttes, posées à l’envers sur une soucoupe ; le garde-manger ne contenait que des pâtes de mauvaise qualité. Parfois elle prenait conscience de sa pingrerie et jetait l’argent par les fenêtres pendant deux ou trois jours.

Il lui avait sacrifié son samedi (que de choses vitales l’attendaient au bureau), avait roulé comme un forcené sur l’autoroute verglacée pour lui faire cette visite qu’elle lui réclamait depuis des mois, et c’était toujours la même indifférence paresseuse. Elle n’éteignait même plus la télévision.

XIV

Seules les gazettes de patronage interrogeaient encore les cadres en complet-veston dans leur bureau. La mode était à l’instantané, on voulait capturer une tranche de vie de l’homme en action, organiser une entrevue détendue et montrer que l’on ne s’embarrassait pas de formalismes. Le plus souvent l’on préférait saisir le manager dans l’une de ses activités sportives, soulignant ainsi son tonus et sa disponibilité.

Ainsi Philippe Champarnaud avait-il donné rendez-vous à Félix Frelon au sauna de la tour Alpha. Quand celui-ci apparut en petite tenue, flanqué d’un photographe, il regretta son choix, craignant que le journaliste ne se sentît en infériorité physique.

On commença par prendre quelques clichés. Des perles de sueur roulaient sur le torse musculeux de Philippe, évoquant l’âpre effort de l’individu galvanisé par le profit. Philippe plongea et traversa la piscine de quatre brassées puissantes. Il aimait que l’on admirât sa fougue de lévrier et sa démarche de panthère. Au risque de blesser Frelon, il ne sut se priver de la joie simple d’exhiber la souplesse alerte de ses membres. Il cédait au plaisir suicidaire d’humilier celui que, par réflexe peut-être, il considérait comme un adversaire. Les mêmes ressorts de la séduction jouaient en lui, qu’il s’agît d’abaisser un homme ou de conquérir une femme. Il revint d’un pas lent, faisant saillir ses fesses dans l’étroitesse de son maillot, quoique dépité de son embonpoint naissant.

Le folliculaire écarlate respirait avec difficulté ; il proposa de s’entretenir au bar. Philippe acquiesça avec soulagement. Il craignait que l’autre eût honte de sa propre insuffisance. Il y avait une disproportion inquiétante entre l’aspect grotesque du journaliste et le pouvoir diffus, mais universel, que lui conférait sa plume.

Philippe se retint de commander une bière et se contenta d’un jus de tomate. On ne devait pas penser qu’il sacrifiait à un vice néfaste pour ses performances.

Félix Frelon ordonna un cocktail corsé : l’homme qui exhortait ses concitoyens à une morale spartiate et à la rigueur implacable des bilans était un jouisseur. Peut-être n’en attendait-il pas moins un comportement exemplaire des modèles qu’il proposait à l’admiration de ses lecteurs. Peut-être, se dit Philippe, faut-il se garder de montrer trop d’austérité. Dans une rubrique pleine de sarcasme, Frelon avait une fois éreinté un directeur trop impeccable, décrit comme un administrateur rigide et tatillon. L’homme avait vu chuter sa valeur de marché.

— Expliquez-moi, grosso modo, ce que vous avez fait.

Philippe relata sa carrière, gommant les périodes ternes, soulignant les enjeux, donnant du lustre à quelques missions à l’étranger qu’il n’hésita pas à présenter comme de véritables postes. Il aurait voulu qu’une architecture parfaite émergeât de son discours, qu’il tentait de polir d’expressions choisies. Il croyait discerner chez le journaliste un ricanement incrédule, comme les phrases emphatiques aux mots mal choisis glissaient de ses lèvres hésitantes. Au lieu d’omettre les difficultés, de les enrober dans une tournure élégante, il ne pouvait s’empêcher de s’y arrêter, se perdait dans des circonlocutions interminables, accumulait les précisions suspectes. L’autre le dévisageait avec gourmandise, comme s’il venait de percer quelque secret honteux. Les réussites, au contraire, semblaient l’accabler d’ennui, lui plongeaient le nez dans son verre. Philippe se tut, paralysé entre la crainte de lasser et celle de se dénigrer.

— Parlez-moi de l’échec qui vous a le plus appris.

Peut-être, par ce bizutage, faisait-il payer son rôle de faire-valoir à ceux qu’il rendait célèbres, de même que les adjudants, guichetiers, receveurs et autres petits chefs se vengent sur ceux qu’ils ont à charge de leur médiocre rang social.

Philippe s’efforça de tourner à son avantage quelque déconvenue assez lointaine pour ne compromettre personne. L’incurie avait mis le projet à l’eau, on ne l’avait pas écouté, il avait eu dix ans d’avance sur ses collègues, l’administration de l’époque s’accrochait à des méthodes obsolètes, la gabegie s’installait partout, etc.

Frelon se renfrogna un peu plus, la mine déçue. Le fatalisme de l’élève qui ne sait pas sa leçon s’empara de Philippe.

— Votre recette pour réussir ?

Philippe Champarnaud avait accumulé une sagesse pratique qui tenait en quelques aphorismes rebattus. Il débita sentencieusement son bréviaire. Mieux vaut une mauvaise décision aujourd’hui qu’une bonne demain ; un gros débiteur a des atouts qu’il doit faire valoir ; plutôt un mensonge qui marche qu’une vérité qui échoue ; un bon chef en sait moins que ses subordonnés…

Le visage du plumitif s’éclaira.

— Vos projets pour demain ?

Philippe, rasséréné par l’accueil de son sermon, tenta de conclure en beauté ; il éprouvait la fatigue du marathoniste qui aperçoit la ligne d’arrivée. Il mentionna dans une habile prétérition sa nomination comme une consécration attendue. Puis, dans une suave mélopée bercée de refrains visionnaires, un léger trouble dans la voix, il décrivit l’avenir du groupe, le fleuve héroïque des diversifications hardies et des restructurations grandioses, formidable dessein à l’échelle de l’Histoire dont il serait le maître-d’œuvre. Il eut la suprême habileté de citer au passage un lieu commun cher au journaliste, qui grignotait des olives d’un air approbateur.

Sous l’effet de l’apéritif, Frelon flottait dans un cotonneux bien-être. On parla de choses et d’autres. La rencontre se dissolvait dans une douce cordialité.

Lorsqu’il l’eut raccompagné, Philippe alla déjeuner. Son après-midi fut pollué par un malaise soupçonneux qui obstruait son esprit et dont il ne comprit la cause que dans la soirée. Comme l’entrevue touchait à sa fin, on avait reparlé sauna, performances sportives et mensurations, et Frelon s’était de nouveau assombri.

XV

Elle faisait des courses plus souvent, flânant devant les boutiques de Saint-Germain (avec l’appréhension curieuse de rencontrer Philippe), compulsant les journaux de mode à l’affût de nouveautés. Elle achetait beaucoup, et se lassait vite. Chaussures, robes, sous-vêtements et cosmétiques prétendaient au plus à trois semaines de faveur.

On vantait une nouvelle gamme de soins de peau, un complexe osmo-actif qui agissait directement sur la micro-circulation. On ne voyait que lui, sur les arrêts d’autobus, les devantures de pharmacie et les pages satinées des magazines.

Bien que fondés sur une rigoureuse construction scientifique, les neuf produits étaient chargés d’images bucoliques. L’un d’eux, à base de houx et de marrons d’Inde, évoquait quelque Noël nordique, une maisonnette de bois perdue dans la neige, une lande hâlée par le clair de lune. Un autre, aux extraits d’aubépine blanche, suggérait plutôt la fraîcheur des bocages, le mugissement repu des vaches et le poudroiement du pistil. Un troisième nous transportait sur les bords d’un torrent où des grenouilles folâtraient parmi les violettes. Un quatrième, aux essences de flavonoïdes et de tussilage nous révélait l’apesanteur de quelque limbe métaphysique. Un autre, enfin, aux relents de loukoum, plein de la fade douceur du sérail, exhalait les parfums lascifs de l’encens et de la fleur d’oranger.

Elle se mira sans complaisance dans la glace – trop grande, trop propre – de cette boutique de maillots de bain. Le néon, cruel, amplifiait les granules de sa peau, écorce de pamplemousse, papier de verre qui n’appelait aucune caresse. Ses fesses, en goutte d’huile, s’élargissaient démesurément vers le bas, caricature de féminité, soutenues par cette excroissance que l’on nomme « culotte de cheval », grossier chapiteau de ses cuisses. La vieillesse se nichait dans les bourrelets, entretenus par l’alcool. Les mamelles pendaient, altérées de flétrissures, rebutées par le bikini de minette dans lequel elle essayait de les faire tenir. Et, chaque année, les poils de son visage étaient plus noirs, plus nombreux et plus épais. Quant aux rides…

Il fallait expurger cette crasse adipeuse et les détritus urbains qui infectaient ses pores, y substituer le frais tourbillon de la jeunesse. En Morbastan, sorti depuis six jours, se trouvait le salut ; et ses amies, depuis six jours, affichaient leurs charmes déridés, et les motifs floraux de leurs robes fendues.

XVI

Le post-modernisme tonitruant du lounge où l’état-major de Formol tenait ses cocktails faisait scandale. On chuchotait que des jaloux en avaient retiré la commande à Sung-Jun. On tonnait contre le choix d’une jeune architecte inconnue et les motifs peu avouables qui y avaient présidé. Georges Gobidart – conseiller esthétique des laboratoires – avait été meurtri par ce nouvel avatar de la décadence. Le salon jurait, se plaignait-on, avec le style exécutif et sobre des bureaux. Ce n’étaient que voûtes et loggias, œil-de-bœuf et balustrades, colonnes et cariatides, volutes et lanternes ; une alternance de concavités et de convexités aux marbrures flatteuses et irrégulières. Les vastes porte-fenêtres du vestibule donnaient sur un élégant jardin à la française, pastiche si réussi que derrière les buissons, on entrevoyait des mirages de perruques et d’habits brodés. On avait disposé une fontaine, un théâtre de verdure, des alignements de statues, rescapés d’un parc rococo que son propriétaire ruiné avait livré aux promoteurs.

Cet archaïsme sensuel présageait mal du chiffre d’affaires : le lounge et son jardin, au sommet de la tour Alpha, formaient la parfaite antithèse des laboratoires. On parlait de tout casser, mais il fallait réunir un comité, débloquer des fonds…

En attendant, on y célébrait le lancement fructueux de Morbastan, et les froides effluves du gin et du whisky recréaient, en ce cadre insolent, une ambiance mâle et besogneuse.

Une agence de call-girls avait fourni une hôtesse faussement sophistiquée, dont les hanches, moulées dans une robe à paillettes, flattaient l’œil avide des hommes et attisaient la hargne de leurs épouses. On feignait d’ignorer ses origines. De gros messieurs agglutinés autour d’elle comme des fourmis sur un pot de confiture se faisaient valoir comme ils pouvaient, gonflant la poitrine comme des coqs, glissant leurs salaires et titres ronflants dans des propositions subordonnées. Elle les écoutait d’un air naïvement émerveillé. Ils se rengorgeaient à mesure que son rouge à lèvres gras et érectile s’épanouissait en un sourire prometteur.

Requins aux yeux jaunis par l’ambition, fossiles pétrifiés par leurs attributions, commerciaux débordés entre deux infarctus, s’agglutinaient près d’elle ; autour d’elle, les virevoltements concentriques des convives préludaient comme une danse rituelle à quelque sacrifice.

On parlait chiffres avec importance, on se cabrait, on élevait la voix, ou coupait son interlocuteur. C’était à qui attirerait ses œillades. Mais elle flottait dans une brume éthérée, comme traversée par de molles pensées inspirées d’un inaccessible au-delà.

Les serveurs s’affairaient. Philippe l’observait, écoutant distraitement les litanies d’un subalterne dont seules des bribes lui parvenaient à travers le brouhaha. Il ne parvenait pas à prêter une oreille attentive aux préoccupations techniques de son interlocuteur.

— …stratégie financière… marché porteur… organisation de la production… mes informations sont formelles…

L’autre n’en finissait pas de vider son sac. Philippe s’excusa brutalement, et sortit dans le jardin. Il fit quelques pas parmi le buis anguleux qui exhalait une senteur de feuille grasse. L’air était lourd et immobile ; la nuit déjà bercée de la crécelle monotone des criquets. Un bruissement de feuille signala la fuite d’un petit animal. Il emprunta le chemin de la fontaine de Vénus au sable encore chaud. Il s’attarda, malgré la pestilence, devant les rondeurs de pierre moussue et la nonchalance rassasiée des amours et des faunes. Il s’assit sur les marches du théâtre de verdure, jouant machinalement avec un caillou. Un lézard, dont les ancêtres, ayant transhumé par les colonnes d’aération, avaient mis fin à leur exode dans ce havre suspendu, regagna subrepticement son antre.

Quand il fut revenu, l’autre le happa à nouveau, et s’enivra d’une logorrhée de termes commerciaux.

— …comptabilité analytique… centrale des bilans… garantie foncière… ratio d’endettement… fonds propres… contrôle de gestion…

Puis, l’inévitable Gobidart le congratula de son achat. Il ne l’avait pas vu, mais un homme de goût comme lui ne pouvait se tromper, on ne trouvait d’ailleurs chez Schmöck que des œuvres recommandables, ce n’était plus le lieu mal famé d’autrefois, c’en était presque dommage… Suivit une dissertation en trois points sur l’évolution du goût en peinture. Pendant qu’il s’embrouillait dans ses abstractions, Philippe découvrit, debout dans la pénombre d’un rideau, une coupe vide à la main, un individu sans âge à l’allure désuète. Il n’avait jamais vu cet homme ; il n’appartenait pas aux laboratoires Formol. Depuis le début de la soirée il se tenait à l’écart et avait évité tous les groupes.

Un plateau passa à proximité ; il s’empara d’un verre de champagne, fit le tour des conversations, en profitant pour mener une petite enquête. Personne ne connaissait ce drôle. Peut-être quelque pique-assiette professionnel, quelque va-nu-pieds de village qui avait réussi à se glisser dans la réception à la faveur de la confusion générale.

À sa surprise, l’autre vint se présenter à lui. Il s’exprimait lentement, avec un vocabulaire emprunté et une pointe d’accent étranger. Le Comité Exécutif venait de l’engager, à l’en croire, au poste de directeur adjoint de la coordination, dont Philippe n’avait jamais entendu parler. S. lui fournit quelques explications filandreuses, laissant entendre qu’il dépendait directement du Grand Manitou. Au surplus, cette affectation provisoire n’avait pour but que de ménager son « insertion dans la structure traditionnelle de l’entreprise ».

Un vagabond aurait eu le temps, depuis le début de la soirée, de rassembler assez d’informations sur la boîte pour mettre au point une histoire plus convaincante que celle-ci. Et quel aplomb extraordinaire ! Peut-être, après tout, y avait-il là une lubie du grand manitou qui se plaisait parfois à remanier l’organigramme, dans le seul but de se distraire. En somme S., si c’était là son vrai nom, ne perturbait guère les convives et ne semblait pas trop s’amuser. Il valait mieux prodiguer des égards à un mythomane inoffensif que s’aliéner un futur collègue.

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