Deuxième partie

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I

De la rue parvenait un murmure fiévreux, d’où perçaient le boniment des cracheurs de feu, les klaxons stridents et les altercations d’automobilistes. La foule avait envahi le boulevard, s’agglutinait en grappes compactes à l’entrée des cinémas, en essaims plus fluides devant les tavernes à formules du samedi soir.

Philippe Champarnaud, assis devant son bureau, ne parvenait à trouver l’inspiration dans l’alcool. Il allait et venait de sa chaise au balcon, où il s’attardait dans la contemplation de la marée humaine qui couvrait les trottoirs. On pouvait y discerner, si l’on s’y appliquait, un minois fugitif, quelque croupe savamment moulée dans une jupette de boîte de nuit, des silhouettes délicates et nerveuses de chevilles agacées par le désir. Il se sentait l’humeur d’un étudiant, aurait voulu traîner sur le pavé brûlant et humer l’air lourd de jouissances nocturnes. Mais il fallait s’astreindre.

On a beau se garder longtemps de trop d’optimisme, le jour où, fatigué de se méfier et plutôt sûr de l’issue, on se laisse aller aux douceurs de la certitude, la gifle d’un échec ne tarde pas à punir notre présomption.

Comme il se voyait déjà Directeur Général, la rumeur naquit qu’un obscur rival avait remué tout l’air qu’il avait pu, intrigué dans tous les services, fait de la lèche à tout rond-de-cuir pourvu de la moindre influence, dans l’absurde espoir de conquérir le poste. Philippe ne voyait là qu’une de ces fantaisies inventées par les subalternes pour tuer les heures creuses. Fort de la bienveillance de Cipriani et des directeurs généraux, du prochain « homme du mois » de Félix Frelon, protégé par la toile de Schmöck comme par une Vierge noire, il n’avait pas cru au danger ; au pire, quelque médiocre, quelque grenouille ulcérée de sa propre nullité qui, à moins qu’il ne désirât simplement faire parler de lui, s’enivrait, au risque de perdre tout crédit, des mirages obsédants du pouvoir.

Champarnaud, dans l’attente de sa nomination, expédiait les affaires courantes de son service, traitant ses subordonnés avec une morgue distraite, ses égaux avec une hauteur narquoise et les directeurs généraux d’un ton de virile camaraderie.

La nomination de S. au poste spécialement créé pour lui avait préludé à une lente détérioration. La désignation du remplaçant de Pignerol traînait en longueur ; on s’accordait sur le nom de Cipriani mais toujours quelque infime formalité reportait sa prise de fonctions. On écoutait, dans les réunions, les interventions de S. avec un respect surprenant. Celui-ci, inexplicablement, semblait pencher pour le maintien indéfini du statu quo. Son influence n’était que négative ; il dénigrait les suggestions des autres, compliquait les choses simples, outrait des difficultés microscopiques. Bien qu’il ne semblât pas manœuvrer pour un autre, et ne ménageât pas ses éloges pour Cipriani, tout détail lui était prétexte pour soulever une objection. En d’autres temps, on eût méprisé ces chicanes de procédure. Mais tout problème, aussi négligeable qu’il fût, prenait des proportions inquiétantes du simple fait que S. l’avait soulevé. Et un aveuglement volontaire ou inconscient empêchait quiconque de proposer la solution enfantine qui balayait ces faux obstacles. On ergotait, on s’échinait à mettre sur pied quelque construction bancale, on réunissait groupes de travail et commissions, on se perdait dans les délices de considérations byzantines ; le siège s’était mué en une cellule d’exégèse cabalistique, comme si les orientations essentielles ne présentaient plus qu’un intérêt mineur par rapport aux délicats contentieux, aux distinguos tatillons qui accaparaient les meilleurs esprits comme le réglage d’une mécanique de précision ou la prise d’une béarnaise. Au-dessous, la machine à profits tournait d’elle-même, qui permettait à la tour Alpha de se complaire dans ces subtiles controverses. Cipriani lui-même, qui d’habitude tonnait contre la courte vue des esprits analytiques et leur fascination pour des difficultés de second ordre, qui de surcroît avait tout à gagner d’une résolution rapide de ces filandreux conflits, Cipriani se terrait dans un mutisme apeuré et en avait perdu le goût de replacer ses expressions favorites.

S. s’entretenait souvent avec Champarnaud, lui prenant le bras à la sortie des réunions, s’exprimant toujours à mots couverts, usant d’un vocabulaire ésotérique, lui répétant que ses intérêts lui tenaient « fort à cœur », insinuant parfois qu’il envisageait de court-circuiter Cipriani pour que Philippe fût nommé au poste de Pignerol, réitérant une étrange « invitation », jamais précisée.

À la suite d’un compromis peu clair, S. retira ses objections et Cipriani remplaça enfin Pignerol. Philippe crut que cette nomination mettrait fin à son expectative, il n’en fut rien. Un mot aurait suffi, mais Cipriani tergiversait, l’évitait dans les couloirs, comme si la foudre eût dû le frapper s’il se résolvait à la décision pourtant attendue de tous.

Enfin les rumeurs se précisèrent : le patron du bunker de Zoroastre, Hubert de Berneuil, briguait la direction générale, faisant valoir un récent succès commercial dont la mise au point avait été douloureuse. Philippe ne parvenait à croire que ce terne rival pût avoir le moindre appui. Pourtant toutes les sources, y compris Ramon, le confirmaient. L’homme ne pouvait être qu’un pion dans le jeu de S. Mais que voulait donc celui-ci ?

S., toujours plus mielleux, lui répétait qu’« il n’avait pas à s’en faire », que « les dieux veillaient sur sa destinée », que s’il savait se garder « d’Eros et de Thanatos », le « succès était à portée de la main », qu’il ne s’agissait que de « confirmer et fortifier l’opinion que les plus hautes instances avaient de lui », qu’il n’y avait qu’à se « convaincre, ce qui était presque chose faite, qu’il possédait le coulant, la souplesse de communication et l’ouverture que requéraient de telles responsabilités », qu’on n’attendait que de trouver « une voie de sortie honorable » pour Berneuil « dont le pari inconsidéré embarrassait fort la direction » et qu’« il serait souhaitable pour que toute ombre de favoritisme fût levée », qu’il fît « clairement la preuve de son adéquation ».

Cipriani, bien que visiblement embarrassé, avait été plus clair :

— On ne devient pas si facilement directeur général. Il faut montrer une loyauté exceptionnelle, faire bonne figure à quelques raouts… si, pendant cette quarantaine, le candidat présente les garanties requises, alors… enfin, vous n’ignorez pas qu’on ne peut prendre à la légère une décision si stratégique. Hubert de Berneuil n’a pas l’ombre d’une chance, mais on s’en sert comme épouvantail. Pourquoi ? je l’ignore. Une lubie du Grand Manitou, une manigance de S…. Il y a parfois du flottement même dans les entités les plus rigoureuses. Bref, on attend de vous une démonstration de votre plein attachement aux laboratoires. Vous me pardonnerez cet emprunt au vocable potache : on veut que vous fayotiez un peu… Après quoi un comité — dont je suis membre ainsi qu’S. et Radisson — doit confirmer votre nomination. Je ne vous cacherai pas que jusqu’ici, seul S. a fait des difficultés et que si ça ne tenait qu’à moi, l’affaire serait classée depuis longtemps. Passons. Vous n’ignorez pas à quel point il faut parfois ménager les susceptibilités. Cependant, je dois vous confesser que lors de nos dernières délibérations, Radisson fut moins prompt à vous défendre. Rien de suréminent là-derrière, mais soyez prudent. Au besoin on interviendra en haut lieu…

Pendant quelques jours, Philippe fut comme une bête aux aguets. Flairant partout des pièges, cherchant un sens caché derrière ce qu’on lui disait. Il n’osait plus parler dans les réunions de peur de commettre un impair, mais il craignait aussi de s’effacer. Il se raccommodait avec ses ennemis, faisait l’éloge de tout un chacun, n’éconduisait plus les quémandeurs par peur d’une hypothétique influence en haut lieu. Il tentait de moduler la sécheresse de son ton, de ne plus raccrocher brutalement au téléphone et de « ménager les susceptibilités ». Il se trouvait des « affinités » avec le dernier des scribouillards et perdait son temps avec des fâcheux qu’il assurait de son soutien admiratif. Tout pouvait servir, rien ne devait être négligé, et aucun risque gratuit encouru. Les bénéficiaires de ce revirement s’en étonnaient plus qu’ils ne lui en savaient gré.

Puis, il avait été question de ce rapport. S. y tenait beaucoup, bien qu’il ne se fût jamais exprimé clairement sur ce qu’il en attendait, laissant entendre qu’un pavé illisible et inconcluant lui conviendrait parfaitement. L’affaire était complexe ; on pouvait aussi bien dénigrer le bunker que le féliciter de son action. Craignant que Berneuil ne le préemptât, persuadé qu’on désirait ainsi le soumettre à une épreuve, soulagé de pouvoir enfin agir, Philippe proposa de s’en charger.

Mais le sujet était difficile, il ne savait par quel bout le prendre, raturait tous ses essais. Un produit — Naphtalès — que les laboratoires s’apprêtaient à lancer. L’affaire traînait depuis deux ans. Le bunker chargé de la mise au point n’avait cessé d’accroître les délais. Il fallait charger Berneuil, mais en épargnant la direction générale dont il avait vraisemblablement suivi les directives. On voulait un avis sur la poursuite du projet. Morbastan, pour certains, le rendait désormais superflu. D’autres, au contraire, prétendaient Naphtalès plus avantageux. La Direction Générale ne s’en était jamais préoccupée, le Bunker avait conduit les deux affaires. Pourquoi, alors… ?

Il n’avait nulle emprise sur son style, des sens inopinés fuyaient par tous les mots, et sa prudence empesée teintait paradoxalement sa prose d’allusions mystérieuses. Ça ne ressemblait pas assez au jargon consacré, ou bien ce n’était pas assez flatteur, ou cela laissait percer une faiblesse qu’un esprit malveillant pourrait utiliser. Il se perdait dans un fatras de gribouillages sans lendemain. Et dehors les corps se cherchaient, ivres de la chaleur urbaine, les corps se frôlaient dans la rumeur du solstice. Il rêvait d’une femme ; parcourir avec elle les trottoirs du quartier, écumer les bars et les caveaux, échouer dans quelque club à la mode, entendre claquer ses talons à l’heure où la rue appartient aux ivrognes, guetter le point du jour depuis un parapet, et dormir avant une après-midi d’amour. Plus il s’enlisait dans les ratios, plus il devenait Faune ; une soif de débauche le prenait à la gorge comme il enfilait les paragraphes austères ; et, à mesure que sa plume distillait l’ennui, le grouillement de ses glandes dressait les poils de ses jambes.

II

Il n’y a que la succession des jours. La vie se passe à attendre la mort. Les vaches sont plus sages que les hommes, qui ne vont pas aux antipodes voir si l’herbe y est meilleure ou si les trains y roulent plus vite. Il n’y a essentiellement rien, que l’écoulement du temps contre lequel nous construisons en vain nos cathédrales. Le sage doit se contenter de boire, manger, dormir et jouir. Lui, Frédéric Carrelet, tombé dans l’ultime abjection depuis cette matinée de printemps où la nature lui avait paru un peu trop gaie et le Bunker un peu trop sale, le savait, et seul un reste de veulerie, que des années de soumission avaient gravées dans ses neurones, le poussait à retourner au laboratoire pour y regarder la trotteuse de sa montre dans une stoïque hébétude. Ah ! Il avait l’air terne et résigné mais personne ne mettrait fin à son gigantesque ricanement intérieur ! Les Duval, les Rabet, les Michardon, les secrétaires, les chefs, leur assurance-vie, leur épargne-logement, leur seconde voiture !

Mais il avait failli se prendre au jeu ! Prêt à mordre au premier hameçon, à faire gesticuler le pantin jusqu’au bout. Il avait trotté pendant quatre ans, rapportant tout comme un bon chien. Puis Coco était mort. Puis Berneuil, briguant une promotion, avait profité de ses scrupules pour le spolier de son invention. D’autres auraient démissionné ; certains se seraient suicidés ; quelques-uns auraient fait scandale. Frédéric Carrelet sombrait dans l’apathie.

Ou bien, il y avait les Champarnaud, et les autres. Les premiers, architectes sublimes de la destinée, commandaient à l’Histoire, transfigurés par leur action. Les autres, la multitude des cafards qui ne comptaient que par leur nombre, interchangeables à souhait. Un Carrelet de plus, un de moins, qu’importe ? On en trouve d’autres, on en fabrique au besoin. Il pouvait toujours se rêver en couverture de Business Challenge (les chimères aident à vivre), le plus lucide était de se résigner à la nullité.

Ou bien, Champarnaud et les autres étaient de misérables créatures échouées par hasard dans cette tranche de siècle, sur la surface de cette planète dont il fallait bien s’accommoder, qui, en instance de décomposition, ne trouvaient mieux que de s’épuiser en jeux arbitraires et sanglants. On disait, rien que pour rire, qu’il y avait des gagnants et des perdants ; ça mettait du sel, ça permettait de passer plus vite. Certains y croyaient un peu trop : s’ils avaient gagné ils ne voulaient plus perdre, devenaient mauvais joueurs et commençaient à tricher. S’ils avaient perdu, ils incriminaient les règles et trouvaient toujours quelque prophète, quelque philosophe, pour crier avec eux à l’injustice.

Il n’avait pas eu la hardiesse de choisir ! La petitesse que son éducation républicaine lui avait inculquée ne le permettait pas. Il avait voulu jeter sa vie aux orties, mettre le feu au bunker, égorger Josiane, noyer Constantin Athanasie ; mais sa rage s’était évanouie lorsque le chef, perfide, lui avait fait miroiter le prix de son silence (quelque titre ronflant). Il ne demandait qu’à rempiler, qu’à retrouver sa place dans l’engrenage, qu’à mettre au rebut les réflexions trébuchantes de ses premiers moments lucides. Et le plus vil prétexte avait suffi ! Cette « promotion » dont malgré l’invraisemblance il n’avait pas un instant douté, trop heureux de se raccrocher à la première bouée venue, fût-elle une épave sur le point de couler ! Mais des rancœurs accumulées de ce mois de crise, une certitude avait cependant grandi : « Qu’importe ! »

Depuis, sa conscience passive regardait défiler, dans une obscurité douillette, le film de sa vie, le va-et-vient du Bunker, les petits tracas de Josiane, l’affairement de la laverie et le ballet de chariots du supermarché.

Tantôt errant comme un simple d’esprit, tantôt assis dans une béatitude contemplative, il ne parlait plus à personne et répondait à Josiane par des monosyllabes approbateurs. La vie de baromètre lui réussissait bien, et il engraissait. Josiane, quoique préoccupée de ces changements, y voyait quelques avantages, le Carrelet nouvelle manière, moins encombrant que l’ancien, se contentant de peu. Quand elle comprit que les laboratoires Formol n’entretiendraient pas longtemps ce parasite, elle s’assombrit.

Il rechignait à se laver, gardait le même slip des semaines entières et répugnait à tout effort. Pendant les repas il lisait avec une grande attention l’étiquette de la bouteille de vinaigre et dessinait, de l’ongle encrassé de son index, des boucles sur la nappe en chantonnant quelque comptine. Il rassemblait les miettes dans un coin, en faisait un petit tas, puis les portait à sa bouche et les suçotait longuement, émettant des bruits de salive satisfaits. Josiane racontait sa journée, les nouveaux bruits de la voiture, les dernières trouvailles de Constantin Athanasie, les achats prochains, et il hochait la tête d’un air absent.

Après le dessert, il se levait sans rien dire, titubait à travers le salon jusqu’au poste de télévision, s’installait dans le canapé, mettait le son trop fort et tripotait l’engin de télécommande, changeant incessamment de chaîne. Il y restait, bouche bée, pendant des heures.

Puis, comme un petit vieux, il sortait faire sa promenade, traînait sur les pelouses du parc, un brin d’herbe à la bouche, ramassant des bouts de bois et des cailloux qu’il lançait aux oiseaux. Il faisait souvent un détour par l’ormaie pour y détailler les cases du crématorium et déposer dans celles qui n’étaient pas encore pourvues les bouteilles en plastique, gants moisis ou capsules de bière qu’il avait ramassés.

Pour rentrer se coucher, au lieu d’emprunter l’ascenseur il gravissait lentement les marches de l’escalier et ses pas résonnaient sur la surface lisse et moirée du ciment.

Après s’être glissé dans les draps il se recroquevillait à l’extrémité du lit et s’immobilisait dans une contorsion intenable.

Il ne répondait plus au téléphone, laissait Josiane seule à la laverie, et, au supermarché, se contentait de pousser le chariot en regardant le plafond.

Au Bunker, on commençait à s’inquiéter, et Rabet alimentait les rumeurs. Sa mère était morte, sa femme avait fait une fausse couche, il avait perdu en bourse, personne n’aurait cru que la minuscule mort de Coco avait précipité la chute.

III

Il n’y a que la direction générale. Elle justifie tous les sacrifices. Elle seule donne un sens au personnage affermi par les années de lutte. Plus question de bifurquer, de se rebiffer. Un accès d’impatience, un simple doute, ne laisseraient de la carrière de Philippe Champarnaud qu’un acharnement dérisoire, qu’un texte écrit dans une langue inconnue. Trop tard pour réfléchir. Alors qu’une hésitation était encore possible, au sortir de l’adolescence, il s’était à peine arrêté à cette idée folle — entrer chez les jésuites, partir en Amérique du sud, combattre avec le Christ pour les déshérités. Mais tout, la crainte de décevoir sa famille — on le voyait ministre, financier de haut vol, capitaine d’industrie ; une carrière toute tracée chez Formol, d’un héroïsme douillet et peu compromettant, entretenu par la rhétorique officielle et la notoriété que conférait Business Challenge ; les désagréments matériels de la fruste vie de l’Altiplano — la vision prosaïque d’un quotidien trivial eut raison de nombre de ses élans libérateurs ; la conscience douloureuse d’une foi vacillante, sinon déjà éteinte ; tout concourut à le faire renoncer. Et chez Formol, où il assimila le code et comprit plus vite que les autres qui comptait vraiment, ce fut un jeu de piste où chaque succès appelait une nouvelle épreuve dans une frénétique course de haies tandis que se tissait à son insu sa destinée. Cela valait mieux que l’hypocrisie révolte, la marginalité facile de Maurice. Mais il fallait maintenant conclure.

Avant une levée décisive, l’attention du bridgeur se crispe dans un paroxysme si halluciné qu’il n’est pas rare de le voir commettre une bourde fatale.

Après s’être renseigné, il conclut que S. préférait Naphtalès à Morbastan. Cipriani, lui, semblait indifférent. Son rapport suggérerait donc que le Bunker était infesté d’anciens trotskystes qui enculaient des mouches aux frais de la Direction, dans le plus total mépris des considérations financières, sous la houlette d’un charlatan aux diplômes falsifiés, et probablement à la solde d’un concurrent. Voilà la diatribe que le lecteur averti lirait en filigrane derrière la froide aménité du vocabulaire professionnel.

Pendant quinze jours il travailla jour et nuit, fignolant chaque formule, jamais content de la présentation, faisant retirer six fois les graphiques.

Cipriani, ayant lu le rapport, l’invita à déjeuner, le combla d’éloges et lui promit une nomination imminente. Il tonnerait, tancerait les autres s’il le fallait, en appellerait au Grand Manitou, n’hésiterait pas à mettre sa démission dans la balance. Mais on savait que le lyrisme de Cipriani se décomposait à la première difficulté, comme du lait caillé ou un soufflé raté — un enthousiasme de fer blanc, décevant comme les suréminences de ses raouts stratégiques.

S., au contraire, n’en parlait pas sans un rictus pâteux, comme pour se plaindre d’une aigreur d’estomac. Les caractères étaient trop petits, la marge trop étroite, la reliure mordait sur le texte, le papier se cornait trop facilement… la lecture avait été, à l’en croire, un calvaire. Du fond, il ne parla pas tout d’abord. Lorsque Champarnaud lui demanda platement son opinion, il prit un air ennuyé, comme s’il allait lui annoncer une mauvaise nouvelle.

— L’imprudence paye parfois, mais on voit un peu trop où vous voulez en venir. L’entreprise est périlleuse, ne vous mettez pas d’œillères. J’admire votre courage ; d’autres pourraient y voir de l’arrogance. En tout état de cause, la contre-expertise d’un consultant indépendant s’impose. Je souhaite pour vous qu’il entérine vos conclusions.

S’était-il ainsi fourvoyé sur l’opinion de S. ? Celui-ci n’avait-il feint de soutenir le projet que pour mieux le détruire ? Son hostilité s’accrut dans les jours qui suivirent — Cipriani et lui ne s’adressaient pas la parole.

— De la pure folie, de l’argent jeté par la fenêtre, disait-il. Il faut temporiser, ça coule de source. Tout, la conjoncture, la concurrence, s’y oppose. Gardez-vous des charmes romanesques de l’activisme. Nous avons trop de têtes brûlées. La pondération est une vertu que je respecte… je ne doute pas que vous saurez faire la preuve de votre discernement ; en attendant sachez faire oublier ce rapport ; l’heure n’est pas, n’est plus aux francs-tireurs.

Mais, alors que Philippe ne parlait plus de Naphtalès, Cipriani s’y référait sans cesse. Et ses bruyants éloges éloignaient un peu plus Champarnaud de la direction générale chaque fois qu’il les répétait. Quand le mentor prit conscience de la métamorphose de son poulain, leurs relations se tendirent, tandis que par osmose il voyait renaître l’amabilité mielleuse de S., toujours plus fraternel à mesure que Champarnaud s’enlisait dans la discrétion. Quand le rapport fut définitivement enterré, Cipriani se mit à bouder Philippe. Pendant ce temps, H.D.B. abreuvait les bureaux de notes à tout propos. Il s’agissait de brasser autant d’air que possible. On savait tout des départs à la retraite, des compétitions de judo, des inventaires et réunions de comités pourvu qu’il y eût fait une allocution. Bien que cette apologie permanente de la vie insipide de Zoroastre prêtât à rire, elle atteignait son but : chaque jour on prononçait un peu plus son nom alors que celui de Champarnaud s’estompait. Il n’avait pas une chance, mais amusait le personnel à la manière de ces candidats farfelus, dont le discours insolite nous rafraîchit un instant de la lourde bassesse des politiciens. Les subalternes ne parlaient que de lui. On en fit un petit père des pauvres, un Boulanger, un Arsène Lupin. Tous les jours une nouvelle fable courait sur son compte ; il aurait écrit à Félix Frelon, détourné de l’argent pour acheter une toile à Schmöck, tenté de forcer la lourde porte capitonnée qui barrait l’accès au bureau du Grand Manitou. On brodait sur les dérobades de la direction, on lui inventait des protections occultes, on n’hésitait pas à égratigner les sept colosses et, si les plantons ne se départaient pas de la formule immuable avec laquelle ils les saluaient, ils y mettaient une pincée d’impertinence qui, six mois plus tôt, leur aurait coûté leur emploi. Mais une épidémie de mollesse s’était répandue depuis l’arrivée de S.

Les exemplaires du rapport s’entassaient dans le bureau de Champarnaud comme les tristes invendus d’un compte d’auteur malheureux. De Naphtalès, il n’était plus question. La « contre-expertise » envisagée par S. avait perdu sa raison d’être. Il continuait à lui prodiguer des encouragements, chaleureux mais ambigus, et à lui prêcher la patience tant que le faiseur d’embarras ne se serait pas lassé.

— Vous n’imaginez pas les désagréments que vous vous êtes évités en sachant faire oublier ce faux pas malencontreux. Il faut laisser le temps cicatriser les plaies que la folie inconsidérée de qui vous savez a ouvertes. Une amputation, si je puis dire, serait fort inopportune. Puisse cette leçon de saine politique vous être utile dans vos responsabilités futures. Pour le moment, il faut attendre. Un bon conseil : pas de vagues. On saura d’autant plus apprécier que l’on est agacé du vacarme de votre rival.

L’attente devenait insupportable. À défaut d’agir, à défaut de savoir, il voulait qu’on lui dise quand il saurait.

Plusieurs jours s’écoulèrent. À la sortie des réunions, S. lui parlait brièvement. Il s’exprimait par énigmes, par rébus. Derrière les apparentes contradictions de son discours, Philippe entrevoyait un ordre secret qu’il lui appartenait de percer. Petit à petit, S. lui parla de Radisson. D’abord de manière anecdotique, presque incongrue. Ensuite par des allusions plus précises, jusqu’à ce qu’un abîme de terreur s’entrouvrît en Philippe. Il n’y avait eu que S. et Cipriani, tragiquement inconciliables. Et voilà qu’on apprenait que Radisson, qu’il avait bêtement négligé, tirait quelques ficelles, et que son arbitrage pouvait tout résoudre !

Il étouffait dans ce marais bourbeux de conventions informulées, de manœuvres contournées, de trahisons implicites. Il haïssait ce jeu opaque aux règles mouvantes, ce concert de chuchotements machiavéliques. Il aurait presque renoncé s’il n’avait eu le génie de l’acharnement.

Radisson, accaparé par sa tâche de directeur du personnel, n’avait montré qu’un vague intérêt dans ses affaires. L’homme qui depuis dix ans faisait et défaisait les carrières chez Formol en avait acquis une inhumanité guillerette, comme ces chirurgiens qui badinent parmi les macchabées et, la déchéance de l’homme devenue routine, ne se préoccupent plus que de gaudriole. Il comblait des espoirs, en brisait d’autres avec le cynisme distrait d’un industriel de l’abattage. Il travaillait peu, parlait peu, arborait un masque rigide, presque inanimé, qui comme un mur aveugle protégeait les escapades de sa pensée de la jalousie inquisitrice de ses collègues. Peut-être, au contraire, avait-il cessé de penser, dévoré par l’épure impavide de son visage figé. On ignorait tout de sa vie privée, il avait les horaires des larbins syndiqués (Ses pairs, dans une surenchère d’immolations masochistes, restaient jusqu’à des heures tardives, comme si le premier parti avait perdu, comme si un œil invisible — qui sait ? le Grand Manitou avait peut-être caché des caméras — comptabilisait les présences nocturnes dont on aurait à rendre compte le jour venu). Un tel détachement n’aurait été pardonné à aucun autre, mais on racontait qu’il possédait un dossier sur chaque employé, riche d’informations sur sa carrière et sa vie privée. Cette mine lui conférait un sombre pouvoir et l’on se contentait d’ironiser sur sa désinvolture et d’envier ses privilèges.

L’homme était insaisissable, on ne lui connaissait pas d’amis, il voyait peu ses collègues… comment s’y prendre ? Il ne lui venait que des idées insensées : faire irruption dans son bureau, lui offrir un cigare, lui donner une claque sur l’épaule et l’inviter au cinéma ; lui glisser un carton incongru pour quelque réception ; prendre rendez-vous pour discuter de l’avenir de la boîte, dont il n’y avait rien à dire ; le bousculer dans un couloir pour engager la conversation sous prétexte d’excuses ; lui envoyer un bouquet de fleurs ou lui offrir un vase chinois…

Ce fut S. qui lui ouvrit la voie :

— Vous avez intelligemment compris l’importance de Radisson. Le personnage n’est pas facile. Pour des raisons que je comprends mal, il s’entête à bloquer votre promotion. Il réclame une mise à l’épreuve, un contrôle de vos aptitudes émotionnelles, un bilan psychologique… Rassurez-vous, votre compétence n’est pas en cause… Je peux faire en sorte que Radisson vous convie dans sa villa. Vous verrez, il est plus facile à mettre dans sa poche que vous ne le pensez. Après cela, on reconquerra Cipriani, qui ne peut pas vraiment vous en vouloir ; c’est, je crois, votre père spirituel… que vous preniez le large l’irrite un peu — tous les pères ont vécu cela. On s’en remet, on n’en est que plus fier. Il ne reniera pas son protégé. C’est dommage que Berneuil nous fasse perdre tout ce temps… les laboratoires perdent de l’argent, on aurait dû vous nommer plus tôt, briser les spéculations, mais il est trop tard, la cohésion de la maison est en jeu…

Philippe eut le sentiment que S. venait d’entrer dans sa vie comme un objet qu’on vient d’acheter, que l’intérêt qu’il lui portait était sa raison d’être ; que, créé pour le guider vers son destin, il disparaîtrait avec lui, de même que sa conscience. Et quel âge avait-il, au juste ?

Le lendemain, Radisson pria Philippe à déjeuner, dans son pavillon de Saint-Germain.

IV

— Soixante mille francs, trop cher ?

— Allez voir au carré Rive Gauche, que je lui dis. Vous comprendrez votre douleur.

— Les gens veulent tout. Du vrai, de l’ancien, et pour des clopes encore. N’ont qu’à voir les prix qu’ils pratiquent au faubourg Saint-Antoine. Et pour quoi ? De la merde.

Elle étala le foie gras sur sa tartine et se versa une autre coupe de champagne. Des cheveux décolorés, un fard épais, voulaient masquer les premiers signes de sénescence. Les lipides boudinaient son jean trop serré et des hanches épaisses émergeaient du chemisier à paillettes de strass. La table était dépliée au milieu de l’allée, comme offerte à la flânerie des acheteurs, parmi lesquels on entendait des « schön », des « oh my god » et les épilogues blasés des Français (les puces ne sont plus ce qu’elles étaient, etc.).

— Je t’assure, Jeanine. Avec une marge pareille cela ne vaut plus la peine de travailler. Si ça continue, c’est bien simple, j’arrête tout. Je plie bagage, je mets les voiles, et hop ! direction la côte. Avec la villa je ne vais pas continuer à bosser pour des prunes. Les Allemands, ça va encore, mais les autres qu’est-ce qu’ils sont radins ! Soixante mille francs, c’est quand même pas la mer à boire. Du Biedermeier ! C’est bien simple, dans cinq ans on n’en trouve plus. Ça part pour l’Angleterre par camions entiers.

— Après, ils ne viendront pas se plaindre.

Elle déballa le saucisson, coupa une nouvelle tranche de pain de campagne. L’autre antiquaire, même jean, même chemise clinquante, lui ressemblait comme une sœur, sauf qu’elle était teinte en brune. Les collègues des autres stands rentraient de déjeuner et déballaient leur étalage hétéroclite. Parmi les sommiers rouillés, rescapés des Trois Glorieuses, les fragments de toiles de Maître, les radassiers fabriqués en série, les canapés « pops » déjà démodés, fleurissaient, comme les lupins dans les dépotoirs, des meubles somptueux, éclatants de dorures, lustrés de cires et de vernis, des chaises à porteur et des sièges de gondole, des miroirs de palaces et des bougeoirs d’archevêque. Plus loin, c’était le quartier des petits objets, des misérables ustensiles, où les clochards déposaient leurs listes de mariages : trompettes cabossées, casques à pointes, poires à lavements, épingles à nourrice ayant appartenu à Colette, morceaux de la vraie Croix pillés dans une église, panthères presse-papiers, monocles et lorgnons, boutons de manchettes, lots d’argenterie, illustrés d’avant-guerre, cartons à chapeaux, jumelles de théâtre, fragments de retables… On trouvait du vrai faux et du faux vrai, de l’ancien retapé en moderne, du moderne oxydé en ancien, du fabriqué, du récupéré, du recollé, du recelé, du rafistolé, du volontairement cabossé, du rouillé par le temps, du rouillé par la pluie, du rouillé pour faire chic.

Félix Frelon méditait depuis une heure sur une porcelaine de Saxe.

— Je peux vous renseigner, monsieur ?

— Combien, la petite porcelaine ?

— Vingt-cinq mille. C’est du Saxe, monsieur. Dix-huitième.

Malgré sa gueule de bois, malgré la grisaille, malgré les sels de bains raffinés, malgré l’article à rendre le lendemain, il avait pu s’extirper de son antre. Vingt-cinq mille, tout de même, elle exagérait. Mais il ne pouvait se détacher de la grâce compassée du plaisant, de la pudeur polissonne de la marquise et de l’œil friand et indiscret du roquet. Il demanda, comme pour justifier sa présence prolongée et apaiser le regard inquisiteur de l’antiquaire :

— Combien, la commode ?

— Soixante mille, monsieur.

Tout y était, la dentelle finement ciselée, les broderies chamarrées des costumes, les boucles des chaussures et les perruques amidonnées, les poils ébouriffés, les griffes même, de l’animal.

— La porcelaine, vingt mille ?

— Non monsieur, ce n’est pas possible, à ce prix-là je ne rentre pas dans mes frais. Sans blague, Jeanine, qu’est-ce qu’ils s’imaginent ? Si ça continue, je m’arrête.

— Salut, Marie-Pierre.

— Salut, Dédé.

— Ça va ?

— Doucement. On fait aller.

— C’est comme moi. Je ne sais pas ce qu’ils ont, aujourd’hui, ils sont bien mollassons.

— Et la mère Décu ?

— Ne m’en parlez pas, il est au plus mal.

Félix Frelon sortit.

— Au revoir, monsieur.

Il était la proie d’un triple flux de pensées contradictoires où se disputaient les réminiscences de la fête de la veille, l’ébauche de son article sur Champarnaud et la rage d’acquérir ce bibelot. Il se dirigea vers la zone art-déco où la laque crue des meubles massifs et les pendules octogonales avaient le pouvoir de calmer son esprit.

Parmi les œuvres d’ateliers, les impressionnistes mineurs et le mobilier flamboyant que les boutiques plus luxueuses de l’intérieur du bâtiment exposaient, il vit une autre porcelaine, un peu plus grosse ; au motif, moins finement travaillé, manquait ce paroxysme d’artifice, cette affection se riant d’elle-même que Frelon goûtait par-dessus tout dans la précédente.

Il souleva délicatement le socle et l’inclina pour y lire l’étiquette. Trente-cinq mille !

Il pressa le pas, décidé. Elle avait peut-être déjà disparu !

— … la porcelaine… je la prends…

— C’est une très belle pièce. Une porcelaine de Saxe. Dix-huitième. Je vous l’emballe ?

— S’il vous plaît. Nous disons donc vingt-cinq mille ?

— Vingt-sept mille cinq cents, monsieur.

Une lourde tristesse noua sa gorge. Il avala sa salive. Il esquissa un sourire d’ironique amertume, et demanda avec l’âcreté du bienfaiteur face à l’ingratitude ou l’émotion tremblante du contribuable injustement sanctionné et incapable de prouver sa bonne foi :

— Mais est-ce que ce n’était pas vingt-cinq mille, tout à l’heure ?

— Non Monsieur, vingt-sept mille cinq cents. Voyez-vous même, c’est inscrit sur mon registre. Vous avez dû rêver. On n’en trouve presque plus. Vous faites déjà une affaire.

Il signa le chèque, sentant monter les larmes de l’otage rançonné jusqu’à la moelle.

— Sans blague, Jeanine…

Il n’entendit pas la suite, fuyant déjà l’horrible pouffiasse, sa précieuse trouvaille sous le bras. Mais alors qu’il cherchait sa voiture, perdu dans la racaille des bottes en cuir, bougies de moteurs et surplus militaires, il se rendit compte qu’il n’avait plus sa serviette. Il fallait y retourner, la rapace serait capable de la revendre. Il fit demi-tour, se fraya un chemin dans la foule, couvant sa porcelaine pour la protéger des épaves imprévisibles que charriait le fleuve des badauds. À quelques mètres, un faquin aviné déplaçait une encombrante tête de lit ; non loin, un autre transportait maladroitement une longue tringle ; un énorme fauteuil vermoulu se déplaçait à vive allure, emporté par un quidam qui criait « chaud devant ! ». Il lui semblait remonter la foule illicitement, à contre-courant, parmi les regards hargneux et les jeux de coude. Il faillit se faire écharper par un marlou dont il venait de marcher sur les pieds, heurta une femme qui le couvrit d’injures et sema la pagaille dans une partie de cartes. Il dut s’éponger le front lorsqu’il atteignit la rue des antiquaires, profita un instant de la calme fraîcheur et se remit en marche. L’objet était sauf. On entendait au loin la voix nasillarde d’une chanteuse de cabaret. Il marchait d’un pas constant, fatigué par le défilement des graffitis et l’exiguïté du trottoir. Parfois il fallait éviter une terrasse de café — monceaux de frites, ballons de rouges, rires et quolibets — et il se retrouvait sur la chaussée, assailli par les klaxons vengeurs.

Enfin, il retrouva l’échoppe.

— Une serviette en cuir ? Non, monsieur, je n’en ai pas vue.

— Vous êtes sûre ?

— Certaine, monsieur. Je ne suis pas une voleuse, tout de même.

— Bon, excusez-moi.

— Je vous en prie, monsieur. Au revoir, monsieur. C’est bien simple, Jeanine…

Un voleur avait dû la lui subtiliser à la faveur d’une bousculade. Il n’y avait rien de très important, quelques papiers…

Rentré chez lui, il déposa le groupe sur une console et se prépara une collation : thé, liqueurs, tuile aux amandes et petits fours frais. Il était six heures. L’article devait être déposé le lendemain matin. Il se souvint que sa serviette contenait les feuillets relatifs à Champarnaud. Inutile de fouiller dans sa mémoire, à laquelle les beuveries rendaient chaque semaine sa virginité. Inutile de retourner au marché aux puces. Rappeler Champarnaud ? Il se délectait d’avance de sa soirée — un succulent repas en perspective ; le feu crépiterait dans la cheminée, il dégusterait quelques grands crus, se ferait monter une terrine de chevreuil, contemplerait son acquisition. Pourquoi s’enquiquiner avec les épais rabâchages d’un chef de service ?

Inventer de toutes pièces ? On le saurait, cela ne pouvait que lui nuire. Il avait dans ses cartons quelques solutions de rechange, mais on ne se mettait pas impunément les laboratoires Formol à dos. À moins que la vedette ne revînt à un autre de leurs employés. Avait-il jeté le script de ses conversations avec Hubert de Berneuil ? Il n’avait pas l’intention de les utiliser. L’homme lui avait paru antipathique, avait voulu s’imposer. Il fallait bien de la naïveté pour croire accéder ainsi à la rubrique. Pour s’en débarrasser, il lui avait fixé un rendez-vous pour une date où il serait absent de Paris. Mais, par erreur, Berneuil avait fait irruption deux jours trop tôt. Il avait dû, tant bien que mal, lui poser quelques questions. Il dut fouiller un peu dans le tas de papiers qui envahissait son secrétaire avant de mettre la main sur quelques notes griffonnées à la hâte. Il y avait de quoi faire un article, si l’on intercalait ces paragraphes stéréotypés et vides de sens qui s’appliquaient à tout.

V

Que faisait Radisson de son argent ? Possédait-il un yacht dans quelque port lointain ? S’adonnait-il à quelque passion ruineuse ? Se perdait-il dans une frénésie d’accumulation ? Tout, dans la toiture en caoutchouc de ce pavillon, dans le vert pluvieux du sage jardinet, dans les odeurs d’après-midi grisâtre de l’Île-de-France, tout sentait l’homme moyen, le monsieur sans histoires, les passe-temps étriqués et les confortables œillères. Ce mystérieux Radisson, qui inquiétait tant Formol, croupissait dans le lotissement d’un patelin de Seine-et-Marne, peuplé de retraités des chemins de fer. Madame Radisson, sortie d’une revue de mode pétainiste, se fondait admirablement dans la neutralité du lieu. Empâtée dans une robe sans grâce aux fleurs délavées, affligée de myopie, gênée par les ballottements de ses mamelles distendues, elle se contentait d’approuver son mari, quand elle ne donnait plus d’ordres à la bonne.

Le Directeur du Personnel avait accueilli Philippe avec une raideur méfiante. La conversation languissait dans cette salle ordinaire où dans l’âtre d’une cheminée sans style crépitait un feu étique. Il lui avait servi un porto de supermarché dans un verre à whisky ; plus insipide à mesure que le glaçon y fondait, avec cette exhalaison désagréable qui refroidissait le nez et faisait frissonner d’inconfort en cette journée humide.

Chacun restait sur ses gardes. Il n’était question que de riens, de détails futiles, mais les paroles semblaient lourdes de danger comme celles d’un interrogatoire ou la conversation d’une famille pleine de rancœurs inavouées. Qu’il fût question de Formol ou de l’actualité, on se contentait de répéter ce que tout le monde pensait, d’éviter les points épineux, on s’approuvait mutuellement avec une chaleur contrainte.

On parla de vacances, comme à chaque fois qu’on ne veut rien se dire. Le couple Radisson les passait immanquablement dans une fermette des Charentes que possédait la belle-mère du directeur. On parla permis de pêche, heures d’autoroute, prix de l’essence. Champarnaud n’avait pas pris de congé depuis plusieurs années. Il dut s’accrocher au souvenir de ses séjours à l’Île d’Elbe, au temps où il jouait encore un peu la comédie conjugale ; des clichés fugitifs lui revinrent : Odette assise sur le sable, les gosses courant sur la plage, un pique-nique, une excursion…

Philippe avait des souvenirs de promenades en espadrilles dans la sèche mouvance du sable, d’après-midis interminables d’inaction forcenée sur la plage, de corps mous et rôtis disposés à intervalles réguliers comme les plants d’un pépiniériste, de l’ivresse brûlante et morbide du sirocco, dont le sifflement obsédant accompagnait la marche rituelle vers la roulotte du marchand de glaces, de l’ubiquité de cette foule épidermique et criarde, de la congestion poisseuse qui les emprisonnait — restaurants complets, impossible de se garer, excursions pleines depuis trois mois ; et l’épaisseur ocre des gaz d’échappement au-dessus de l’embouteillage. Napoléon l’avait à peine effleuré ; peut-être une vague ironie, jamais éclose, avortée, née de la surimpression comique du mythe épique et de l’invasion touristique, avait-elle un instant chatouillé son esprit carbonisé par le soleil.

— L’Île d’Elbe ? Je comprends.

Une gravité solennelle s’imprima sur le visage de Radisson, comme s’il venait de marier sa fille ou de ranimer la flamme du soldat inconnu.

— Que diriez-vous d’un petit pineau, avant de passer à table ?

Il disparut derrière la porte de la cave. Mme Radisson partit contrôler ses cuissons. Philippe fit quelques pas dans la pièce. Sur une étagère trônaient des volumes à couvertures pourpres incrustées de dorures. Il en ouvrit un : « Le mémorial de Sainte-Hélène. » Le cuir en était factice, le papier trop fin et les ornements vulgaires : ils devaient s’abonner à l’un de ces libraires par correspondance dont les annonces flamboyantes hantent la presse du troisième âge. Sur le mur, quelques assiettes de famille. L’une d’entre elles, d’une facture plus grossière et d’où la patine était absente, représentait, dans le style d’une image d’Épinal, une scène de la bataille d’Austerlitz.

Quand il revint, Radisson s’était détendu et Philippe put enfin le faire parler. Celui-ci, embarrassé, lui révéla qu’une réunion avait eu lieu. Un directeur influent avait parlé de « son inaptitude à la communication ». On le disait cassant, brutal, fermé aux exercices d’euphémisme et de lubrification qu’appellent les messages douloureux. Très performant, certes, et c’est pourquoi il était monté si haut. Mais la fonction de Directeur Général a de multiples facettes. Il doit savoir manipuler la presse, ce mouvement d’horlogerie si délicat, ce pantin à ressort toujours prêt à jaillir ; répondre à la rhétorique tortueuse des syndicats et de leurs chefs avides ; flatter le personnel aveuglé par la méfiance. Bien entendu, nul ne lui en voulait de ne pas posséder cette finesse innée propre au dirigeant de grande race ; on connaissait ses origines modestes, on savait que son enfance n’avait pas été baignée des subtilités de la diplomatie. Mais enfin, cela soulevait de sérieuses objections, il fallait y regarder à deux fois, au moins le mettre à l’épreuve. Radisson ne lui cacha pas la surprise qu’avait causée l’intervention du directeur influent ; lui, brutal ? Pas plus qu’un autre. Et la culture de Formol ne prônait-elle pas les mâles valeurs de l’efficience et de l’action, ne méprisait-elle pas les qualités ouatées des petits messieurs trop préoccupés des apparences ? Mais le ton de l’homme était trop appuyé pour qu’on pût passer outre ; puis il connaissait bien Philippe (« J’ai bien conscience de vous en dire un peu trop », glissa Radisson). On avait reporté la décision.

VI

— Tu as payé l’assurance de la voiture ?

Assurance, voiture, des vocables aussi vides que les concepts abstraits de la mathématique ou les élucubrations d’un esprit malade. Y penser tient déjà de l’héroïsme. Il refuse d’y penser, il n’y pensera pas, sa pensée est toute pleine d’infimes refrains de variétés et de la succession des nombres, ainsi que de courtes musiques de slogans publicitaires — n’est-ce pas elle qui, avec sa satanée radio, les lui a fourrés dans le crâne ? Quand la trame de ces leitmotivs se relâche, elle se disloque en embryons de mots, en arrangements insensés de syllabes, en borborygmes étranges, pareils à des épaves emportées par un tourbillon. Il faudrait inventer un langage, de nouveaux signes typographiques pour exprimer ce qui peuple son âme, on y reconnaîtrait peut-être les figures abstraites que combine au hasard le cerveau d’un singe. Et il y a assez dans ce caisson de cerbères féroces pour en bannir toute considération sociale, tout lâche tribut à l’écheveau ridicule de contraintes et de préoccupations dans lequel elle veut le maintenir.

— Je te parle ! Tu peux me répondre, tout de même ?

Cette absence de pensée, cette animalité distante qu’il a atteinte, cette profonde sérénité sur laquelle rebondissent les mille perceptions de ce qu’il est convenu d’appeler (chez les optimistes) « la vie », comment peut-elle les comprendre ?

— Je te rappelle que c’est obligatoire. On aura l’air de quoi quand on aura eu un accident ?

Carrelet se raidit à l’approche de la tempête. Il avait acquis une virtuosité à détacher sa conscience des liens terrestres, il n’y avait qu’à se laisser bercer par le reflux monotone d’une rengaine intérieure, laisser la paresse susurrer une chansonnette du moment et son âme ensorcelée par le bête murmure se fermerait au déchaînement d’insultes qui allait suivre.

— Tiens ! C’est marqué là ! De six mois à un an d’emprisonnement !

Il jouissait déjà de l’explosion que sa mollesse immense allait provoquer. Mais un automatisme l’emporta sur son mutisme narquois.

— Je m’en occuperai demain…

— Demain ! Demain ! Les calendes, oui ! Mon pauvre Frédéric, comme si je ne te connaissais pas ! Voilà deux mois que tu aurais dû la payer, cette facture.

Oui, malgré l’éclat de ses récentes certitudes, le monceau de réflexes bourgeois accumulés durant son hypocrite existence jouait à plein.

— Tu crois que j’ai le temps…

— Le temps ! Ah ! Non, je t’en prie, ne commence pas ! Mon pauvre ami, si tu te voyais, depuis trois mois, avachi dans ton fauteuil ! On se demande ce qui t’arrive ! Tu ne fais plus rien, tu laisses tout traîner, il faut te botter les fesses pour…

— J’ai tout de même réparé la baignoire, pleurnicha Frédéric.

— « J’ai tout de même réparé la baignoire » ! « J’ai tout de même réparé la baignoire » ! Si tu t’entendais ! Tu es lamentable ! La baignoire. Tu l’as vaguement bricolée, ça t’a pris dix minutes, ça n’arrête pas de se défaire, et tu appelles ça réparer ! Je commence à en avoir par-dessus la tête ! Si tu crois que je vais supporter ça longtemps, mon pauvre ami, tu te fourres le doigt dans l’œil, et jusqu’au cou !

Bien qu’il eût cru pouvoir maintenir une solennité colossale, le double crescendo de la tirade de Josiane, où chaque mot surpassait le précédent dans le volume et l’aigu, lui arracha ce cri libérateur :

— Et moi, je m’en torche, de ta facture.

Devant cette manœuvre inattendue, l’ennemi recula un instant. Frédéric Carrelet, jeune cadre bien-pensant et père de famille honorable, se torcher de « sa » facture ! Il savoura son désarroi et se demandait comment profiter de cet avantage tactique. Fallait-il inscrire ceci dans une logique accessible à l’adversaire, le mettre sur le compte de la colère, ou bien tout bousculer ?

— Oh, c’est facile d’être grossier, c’est bien facile ! Et ça te mène où, on peut savoir ? Et où est-ce que tu vas, comme ça ? Tu ne vas pas me faire le coup de celui qui… Ah, non ! C’est trop facile ! Reviens !

Jamais le contreplaqué bon marché de la porte d’entrée ne lui avait paru aussi léger. Il était libre ! Il dévala l’escalier et, au lieu de se diriger, comme à son habitude, vers le crématorium, sortit de la résidence et longea la rocade jusqu’à l’arrêt de bus.

La rambarde que des générations d’ivrognes avaient cabossée vibrait sous les sollicitations des poids lourds. Leur vacarme était un massage revigorant, un cataplasme salutaire dont le vrombissement abrasif récurait sa conscience.

Son errance le conduisit sur les boulevards. Il s’étonnait de la disponibilité virginale de son esprit et des perceptions touffues auxquelles la ville le soumettait. Pendant des années, engoncé dans le cocon aride de ses préoccupations, il avait ignoré ce formidable grouillement, et ce soir tout l’émerveillait : la vulgarité de ces adolescents aux tricots crasseux, dont les chewing-gums claquaient sous leur visière de base-ball, l’obésité pontifiante d’une touriste américaine, le tourbillon de papiers gras, les poubelles débordantes d’emballages, le dandinement élancé des Arabes, les familles proprettes, agglutinées sous les enseignes clinquantes des fast-burgers comme les mouches sur du papier collant, les gémissements masochistes des provinciaux, les amoncellements d’affiches ; cette humanité bariolée aux odeurs de graillon et de praline étalait fièrement son obscénité et l’emplissait d’une joie hilare. Il acheta quelque magazine imbécile, vida son porte-monnaie dans une machine à sous, engloutit un paquet de confiseries chimiques. Il pouvait satisfaire ses curiosités les plus puériles. Il déambula parmi les baraques des forains, gagna une potiche à la Roue du Bonheur, tâta la cuisse de la femme la plus grosse du monde et, dans une cahute de bohémienne, se fit prédire un avenir glorieux. Après s’être assis à la terrasse d’un café pour y siroter un cocktail aberrant, il se dirigea, la potiche sous le bras et quelque peu éméché, vers la rue Saint-Denis. Il arpenta quelque temps le trottoir, fasciné par le tourbillon de jarretelles, de chairs flétries, d’attributs à peine voilés, de pulposité mercantile… il y avait là de véritables ogresses aux lèvres gorgées de vice, aux formes terrifiantes, dont la chair boursouflée distendait le satin des culottes et le cuir des lanières. C’étaient elles qu’il lorgnait ; il leur tournait autour, les tempes brûlantes, défiguré par le vice et la pétochardise. Il n’oserait jamais, c’eût été s’embarquer pour une mer houleuse, il se voyait déchiqueté par ces bacchantes aux attributs superlatifs, ses membres dispersés dans le Cosmos, en orbite autour de Vénus.

Soudain :

— Ça te dirait de monter ?

— … c’est combien ?

— Cent cinquante francs. Je te suce bien et on fait l’amour.

C’était une fausse blonde d’une quarantaine d’années, sèche et sans poitrine, d’aspect banal et tristement maquillée, qui à ses heures libres devait élever deux gamins dans quelque pavillon. Une femme respectable, mariée peut-être, et que les commerçants du quartier saluaient poliment, qui faisait cela pour la commodité des horaires et parce que « ça paye plus que le secrétariat ».

Elle l’entraîna dans l’immeuble dont l’escalier avait oublié d’être sale, et l’introduisit dans un studio à la moquette professionnelle et de bon aloi, pareil à l’antichambre d’un cabinet de notaire.

Elle mit de la musique, se déshabilla avec nonchalance, laissant apparaître une croupe rabougrie, des jambes sans grâce, de sèches mamelles et les poils épars de son pubis. Elle s’allongea en fredonnant.

— Tu payes d’avance ?

Il déposa deux billets sur la table de nuit.

— Tu te déshabilles ? On ne va pas y passer cent sept ans ?

Il enleva ses vêtements, les déposa sur la chaise, puis esquissa quelques pas incertains, en proie à une gêne horrible, ne sachant que faire de ses mains. Il se gratta les cuisses, le ventre, avala, éternua.

— Tu te laves ?

Il se dirigea vers le lavabo, prit le savon, et se lava le sexe. Jamais celui-ci n’avait été si rachitique, comme si, tel une conscience, il se recroquevillait pour crier son indignation.

— Tu viens ?

Il monta sur le lit, s’étendit dans une position gauche ; il sentait un début de crampe dans son épaule. Elle enfila un préservatif sur son pénis irrémédiablement flasque.

— Eh ben dis donc, ça ne va pas être du gâteau.

La potiche, hideuse, criarde, étincelait comme pour se gausser.

Elle absorba son sexe et il le sentit fondre, disparaître comme un caramel dans la fade chaleur de sa bouche. Bien que le rythme se fît plus pressant, le pénis ratatiné se refusait au moindre tressaillement.

— Si tu ne bandes pas, je ne peux rien faire, mon chou.

— …

— Dis donc, qu’est-ce que c’est que ça ?

Elle désigna le furoncle qui lui était poussé sur le nombril depuis la mort de Coco.

— … Rien…

— Ah bon, ce n’est pas une maladie, au moins ?

— Non, non…

Elle alluma une cigarette.

— Bon, ben, je ne vais pas passer la nuit à essayer de te faire bander pour cent cinquante balles.

Il n’oublia pas sa potiche en sortant. La nuit était brûlante ; dans les voitures exiguës s’affairaient des ombres furtives ; sur le trottoir, les silhouettes tournoyaient, se groupant parfois pour de brèves rencontres où, après un discret conciliabule, s’échangeaient des billets. Il descendit dans le métro au sol jonché d’ordures. Les réclames de messageries érotiques tapissaient les murs du couloir.

La rame arriva, immonde. Il s’assit sur un strapontin éventré, les pieds dans une pelure d’orange. Quand il fut rentré aux Gentianes, Josiane lui annonça qu’elle le quittait. Il ne ressentit rien.

VII

Ainsi, au plus haut niveau, un homme haïssait assez Philippe, embarrassait assez les intérêts du Bunker, pour annihiler une décision pratiquement acquise, et ceci, contre l’avis du plus grand nombre, contre l’intérêt des laboratoires, et contre l’éthique la plus élémentaire ! Et il avait invoqué les griefs les plus fallacieux, les plus inconsistants, les plus invérifiables, sans apporter l’ombre d’une preuve ni l’embryon d’un fait ! Et nul ne s’était dressé contre l’iniquité, tant l’idée d’un conflit terrorisait ces hommes ! Et cela au profit d’Hubert de Berneuil, au mutisme si compact qu’il était certes difficile d’évaluer ses qualités de communicateur, lui qui n’avait jamais communiqué avec personne ! « Communication », un mot bien commode, un fleuron de la langue de bois, une farine insipide qu’on peut mettre dans toutes les soupes ! Et puis, comment être contre ? Être contre la communication, c’est mal, c’est monstrueux ! Pourquoi pas contre la culture ou la modernité, encore ? Puisqu’on vous dit qu’on communique, comment osez-vous objecter quelque chose, comment pouvez-vous perdre votre temps à examiner, à juger suivant tel critère caduque ? Et si l’on vous dit qu’il ne sait pas communiquer, ce Philippe Champarnaud que je montre du doigt, et que peut-être, ignorant ses tares, vous aviez la folie d’admirer, qu’il est frappé de cette infirmité rédhibitoire, vous feriez bien de vous écarter du chemin de cet individu répugnant et de jeter au panier cette promotion criminelle que vous concoctiez.

S. lui confirma les propos de Radisson.

— Il a parlé ! En principe, il ne fallait pas… On avait décidé d’attendre un peu, de vous observer… Une quarantaine, une période probatoire…

« Mauvais communicateur »… Il voyait déjà le siège contaminé par la rumeur, aux symptômes hideux de regards narquois, de pincements de lèvres et de sourires entendus. Il sentait déjà la joie mauvaise de ses rivaux, il courbait déjà sous les ricanements et la condescendance. Ce seraient bien entendu les plus mielleux cloportes, ceux qui ne reculaient devant nulle flatterie, qui le toiseraient du plus haut de leur médiocrité. Quel incident lui avait valu telle haine ? Les hypothèses l’assaillaient, insignifiantes ou farfelues. Frelon n’avait pas supporté sa magnificence (mais pourquoi eût-il compté des appuis chez Formol ?). Gobidart n’avait pas toléré qu’on se passât de ses conseils (mais qui se souciait du ridicule critique ?). Il s’était plaint du travail de mademoiselle Rosenthal, qui couchait peut-être avec un directeur. Il avait émis des doutes polis sur une circulaire du Service Intérieur. Il avait licencié un stagiaire incapable (le neveu d’une huile ?). Cette silhouette croisée à contre-jour devant la meeting room lui gardait peut-être rancune de ne pas avoir répondu à son salut. Au repas annuel du staff, il avait trop ri d’une plaisanterie où l’on se moquait des Juifs (ou bien des curés ? des homosexuels ?). Peut-être avait-il remercié trop sèchement ses subordonnés de la cravate hideuse qu’ils lui avaient offerte. Ou bien avait-il omis de se rendre à quelque célébration de départ en retraite, dont il avait oublié de noter la date ou dont le carton d’invitation s’était perdu en chemin ? Devait-il soupçonner l’Amicale des Anciens Élèves, outrée de ses manquements financiers à la solidarité ? (Mais, seul des anciens élèves, il travaillait chez Formol.)

Longtemps auparavant, il avait reçu d’un prétendu vicomte une lettre hautaine et chargée d’insultes, à propos d’un conflit — Dette d’honneur ? Mur mitoyen ? — et de faits — échange de lettres recommandées, plaintes, mises en demeure — inconnus de Philippe. La lettre, destinée à un homonyme, lui était parvenue alors que son vrai destinataire avait pris soin de déménager et de se faire rayer de l’annuaire. Après cet incident, le vicomte n’avait jamais réapparu, et l’erreur n’avait jamais été démentie. Mais l’homme s’acharnait peut-être sur cette proie erronée. Peut-être avait-il acquis, pendant des années, assez d’actions des laboratoires pour imposer la chute de Philippe.

Il frappait le pied de son bureau avec son genou et mordillait l’extrémité de sa gomme. Il avait fermé sa porte à clé et renvoyé son téléphone sur le poste de sa secrétaire. En crachant les miettes de gommes qui lui irritaient le palais, il parvint à calmer sa rage et à réfléchir. Qui s’était-il mis à dos, et à quelle occasion ?… Soudain, il fut pris de vertige. Peut-être avaient-ils simplement raison : il était mauvais communicateur, et devant son incapacité évidente à assumer les fonctions de directeur général, ses plus sincères amis, même, avaient dû renoncer à le promouvoir. Il ne tolérait pas cette hypothèse horrible, horrible comme le cocuage ou l’annonce de sa propre mort.

VIII

Puisqu’il le fallait, Philippe « fit campagne ». Autrefois intègre, stoïque et efficace, au détriment parfois des formes et de la souplesse, le voilà mielleux et craintif, soucieux de l’opinion d’autrui. À sa sécheresse envers les subalternes fit place une politesse excessive, il ne s’adressait plus à eux qu’avec maintes précautions de style, et, au lieu de donner des ordres, leur faisait des propositions amicales, immanquablement conclues par un hypocrite « cela ne vous dérange pas, j’espère ? ». Quand, dans les réunions, il ne se taisait pas, il se rangeait toujours du côté du plus puissant, même lorsque sa position ne se pouvait défendre. Puis, de peur de s’être brouillé avec eux, il allait caresser les quelques récalcitrants et essayait, d’une voix doucereuse, de les convaincre que leurs divergences n’étaient que « ponctuelles ». Il déjeunait avec tout le monde, attentif à n’oublier personne, dans le but d’attirer l’attention sur ses mérites et de flatter son interlocuteur, ce qu’il faisait avec maladresse. Il se montrait plus assidu encore avec ceux qui, croyait-il, le haïssaient, parce qu’il les avait traités de haut du temps de sa magnificence.

Un certain Boissier, abruptement rembarré le mois précédent, était l’objet de toutes ses prévenances. Il se portait volontaire, bien entendu, pour toutes les corvées. Chaque fois que l’on avait besoin d’un rapporteur, d’un responsable ou d’un coordinateur pour un projet sans gloire, il s’offrait complaisamment. Inversement, il renonçait à telle responsabilité prestigieuse ou riche de contacts, à une perspective de voyage agréable, pour en faire bénéficier tel collègue qu’il croyait devoir se ménager. Et, comme il craignait qu’un pouvoir féminin occulte ne s’exerçât parallèlement à la hiérarchie officielle, il bichonnait sa secrétaire, la conviait aux déjeuners d’affaires et lui réservait des missions propres à la faire valoir, mais n’osait plus lui confier de menus travaux d’affranchissement et de dactylographie qu’il effectuait désormais lui-même. Elle se permettait des remontrances et des familiarités — remarques sur son aspect extérieur, rappels autoritaires de réunions et de coups de téléphone à donner — qui l’auraient vite fait passer pour un pauvre type, si les vitres panoramiques n’arrêtaient les paroles, que le seul Grand Manitou entendait — si, comme on le prétendait, il avait semé des micros partout.

Il faisait aussi du zèle, envoyant aux directeurs généraux de nombreux rapports, notes et mémoranda attirant leur attention sur telle difficulté, parfois sollicitant une entrevue où il rappelait ses états de service et proposait de se charger du problème qu’il avait soulevé.

Il doutait, cependant, des effets de sa campagne. Telle veulerie sonnait peut-être faux, venant d’un Champarnaud. Peut-être était-il inutile, aussi, de s’épuiser à se concilier X et Y, car ils se haïssaient, de sorte que, quoiqu’on fît, on finissait avec un ami et un ennemi. Il craignait de se contredire, ne se souvenant pas des avis qu’il avait défendus. Et, en se rappelant incessamment aux autres, ne singeait-il pas Hubert de Berneuil ? N’était-ce pas là le propre d’un challenger ? Depuis un mois, Berneuil se montrait discret…

Champarnaud avait le sentiment qu’on niait son existence. On ne le prévenait pas des prochaines réunions, les notes qu’il faisait circuler n’étaient pas affichées, ses lettres se perdaient dans le courrier intérieur, certains ne se donnaient pas la peine de le saluer.

Un jour, Georges Gobidart apparut, l’écume aux lèvres, quelques filaments de son écharpe égarés dans sa barbe de deux jours, l’œil bouffi et le teint gras. Il s’excusa hypocritement de l’avoir abandonné. Il ponctuait ses discours d’exclamations joviales, de « Oh la la », et de protestations qui, par leur outrance, sonnaient comme du mépris. Champarnaud, las de faire des courbettes, crut pouvoir se permettre de lui répondre sèchement. Qu’était, après tout, Georges Gobidart, cette larve efféminée ?

— Comme vous pouvez le constater, j’ai dû me passer de vos services.

Le regard du critique se porta sur la toile, puis sur Philippe, avec une consternation peut-être feinte.

— Où avez-vous déniché ce…

— Chez Schmöck.

— Mon pauvre ami, vous pouvez remercier vos collègues de n’y rien connaître. Ce type de citation exhibitionniste est démodé depuis au moins vingt ans. Je ne sais pas combien cet escroc de Schmöck vous a extorqué, mais vous n’en tirerez pas un kopeck à la revente. Il y a là-dedans un parti pris contestable de gigantisme décadent, une ignorance crasse des tendances du nouveau chromatisme, bref ça fait ricaner tout amateur un peu au courant de ce qui se fait. Ce n’est qu’un perfectionnement mineur du synchronisme, et l’on y perd tout le souffle, tout l’éclat spirituel qui faisait la grandeur de cet art. D’ailleurs, Schmöck se compromet trop dans ces tentatives arriérées, voilà au moins dix ans qu’il est en perte de vitesse. Croyez-moi, laissez ces barbouillages à vos gamins, on peut très bien se couvrir de ridicule sans avoir besoin de se ruiner pour cela. Vous m’excusez, je devrais être depuis dix minutes à un vernissage à l’autre bout de Paris.

Il lui tourna le dos, et sortit en se dandinant de satisfaction.

Au déjeuner, un incident surprenant se produisit. Un collègue nommé Sénart, qui, dans l’attente de sa nomination, l’avait traité avec maints égards, vint s’asseoir à sa table et s’entretint avec lui de choses et d’autres, au mépris de la barrière hiérarchique infranchissable qui devait bientôt les séparer. Son attitude frisait la privauté, il en venait presque à des confidences, à des grossièretés et des bourrades. Ce renversement intriguait Philippe. Ce Sénart prétendait-il à quelque poste ?

La nouvelle livraison de Business Challenge dissipa sa perplexité. L’article était enfin là (« Formol Bouge », par Félix Frelon), brillant et élogieux. Aucune formule consacrée n’y manquait. Philippe ne se souvenait pas d’avoir dit de si belles choses sur la compétitivité et la performance industrielle, mais n’était-ce pas le travail du journaliste d’embellir l’aride dialecte des hommes d’action ? Il le relut plusieurs fois, sans pouvoir ralentir ses yeux qui butinaient de phrase en phrase, car il ne pouvait brider son impétuosité. Il imaginait les millions d’étudiants en gestion dévorant ce dithyrambe, les félicitations des collègues, le regard gourmand de sa secrétaire ; il était désormais invulnérable aux cabales, car son nom était là, imprimé… où, au juste ?

Il parvint enfin à tempérer sa lecture ; il relut dix, vingt fois le premier paragraphe et à chaque fois la consternation, la colère et la peur grondaient un peu plus. L’article était parfait, superbe, à tripler une valeur de marché, mais un détail absurde, fruit d’un contre-temps incompréhensible, gâchait cette belle harmonie : il n’était pas question de Philippe Champarnaud, mais d’Hubert de Berneuil.

En proie à un tourbillon d’hypothèses, Philippe ne tenait plus en place. Sortir, courir, réfléchir. Frelon se mêlait-il d’influencer les décisions du conseil de surveillance ? Avait-il accepté l’or du rival ? Tout avait-il été manigancé en haut lieu depuis le début ? Ou bien un caprice du Grand Manitou ?

Un mot de S. le rassura : « Ne tenez aucun compte de l’homme du mois. On veut nous forcer la main. On ne se laissera pas faire. L’intervention de Frelon ne fait que faciliter nos affaires. »

IX

Après la soirée, Frelon aimait à promener son regard sur les déchets qui jonchaient son appartement. Il n’aurait su dire qui avait fumé ce mégot maculé de rouge à lèvres, ni cet embout de cigare mouillé de bave qui traînait sur le tapis, ni lequel des deux avait commis cette brûlure, chancre noirâtre à quelques mètres de la table renversée. Il ignorait quelle cocotte se douchait, si elle occupait seule la salle de bains et si les grognements qui lui parvenaient parmi les échos bruyants d’ablutions provenaient de la cuisine où quelque invité encore ivre cherchait un morceau de poulet froid tombé sous la cuisinière.

Il ne savait qui était venu ni pourquoi — il y avait les amies, les relations et les connaissances… — il se souvenait simplement que quelqu’un avait vomi et d’une franche rigolade en compagnie d’une inconnue. Des relents brumeux lui suggéraient qu’il n’avait cessé de penser à la bêtise de cette personne, et que cette bêtise même avait déclenché ce rire inextinguible. La personne s’était peut-être fâchée, et il s’était peut-être consolé avec quelque créature exquise, mais il n’aurait pu l’affirmer.

Dans quatre heures, il se réveillerait avec un violent mal de tête. Il payerait cher cette chaude soirée, car on ne se remet pas facilement, à quarante-six ans, d’une telle orgie. Mais il savait déjà que grâce à un mélange d’aspirine, de café corsé et de cognac… il pourrait, fraîchement rétabli, fustiger à nouveau les institutions poussiéreuses de son pays.

Le téléphone sonna. Sans doute Sonia, Natacha ou Vanessa ? Philippe Champarnaud. Félix Frelon eut la conscience très claire d’avoir déjà eu affaire à cette personne.

— Ah oui, je me souviens très bien. Comment allez-vous ?

Il ne pouvait dire à quelle occasion il l’avait rencontré, mais il eut le sentiment aigu d’une dette à son égard, que confirma le ton aigrelet de son interlocuteur.

— Je vois… peut-être pourrions-nous nous voir ?

Il fallait à tout prix éviter ce fâcheux, donc disparaître. Une amie, avec laquelle il avait vaguement forniqué, l’avait invité à N… pour quelques mois ; il fallait écarter l’autre le temps de boucler ses valises.

— Voyons… d’ici quinze jours ?

Champarnaud insistait pour une entrevue immédiate. Il ne comprenait pas (quoi ?), désirait des explications.

— C’est fort ennuyeux, car je vais être très pris cette quinzaine. Vous êtes sûr que…

Il voulait un rendez-vous pour le lendemain, le menaçant d’une irruption à son domicile. Alors Félix Frelon eut un éclair de génie. Il déclara du ton le plus embarrassé qu’il pût, comme si ceci eût été inconvenant, qu’il était sur le point de subir un pontage coronarien.

Champarnaud se confondit en excuses et raccrocha.

Radisson l’évitait désormais, ainsi que Cipriani et l’optimisme de S. lui était une gifle. Berneuil l’avait convoqué de façon humiliante, l’accablant de cordialités hypocrites — « Je compte sur vous » ; « vous êtes un pilier de l’entreprise » ; « nous allons faire de grandes choses ensemble » ; « je serai flatté de pouvoir vous compter parmi mes collaborateurs les plus proches », etc. Où était son mérite ? Quelle était sa valeur de marché avant l’absurde colonne de Frelon ? Seul S. doutait maintenant de sa nomination. Ni le conseil de surveillance, ni le directoire, disait-on, n’envisageaient un autre candidat. Pire, l’article leur avait lié les mains. Aucun client, aucun fournisseur ne comprendrait que l’on puisse aller à l’encontre de la chose imprimée.

Enfin, Berneuil fut proclamé directeur général. Philippe Champarnaud fut nommé directeur des archives. À ce poste purement nominatif finissaient les indésirables, et les vaincus des batailles intestines. Les émoluments en étaient, disait-on, ridicules, et pour cela l’objet du plus grand secret. L’unique subalterne, le gnome Ramon, n’avait jamais obéi à un ordre, soit par crétinerie, soit par feinte, pour maintenir le pouvoir obscur qu’il exerçait sur les monceaux de dossiers, qui obstruaient les corridors où ses chefs n’osaient s’aventurer.

Des directeurs au dernier des portefaix l’on se moquait du directeur des archives et l’on avait coutume d’en sortir « de bonnes » sur son compte. Aucun concurrent ne se serait risqué à lui offrir un poste, car bien que son incompétence n’eût été révélée qu’à un échelon où la mise à pied est malséante et coûteuse, l’octroi de cet honneur bouffon n’en confirmait pas moins la pleine réalité. L’hôpital, l’assistance ou le chômage étaient de moindres humiliations.

S. eut l’infamie de le féliciter de sa promotion. La colère étouffait tant Philippe qu’il ne parvenait pas à l’insulter. Tout le cynisme de l’homme éclatait enfin. Depuis le début il faisait le jeu du bunker, manipulait Philippe comme un pantin, tandis que celui-ci accumulait les bourdes. Il n’avait cessé de se ridiculiser, ensorcelé par S., perdant peu à peu tout son crédit. Et voilà que celui-ci revenait le narguer, sans même la pudeur de jeter le masque désormais inutile ! Et sur quel ton mielleux lui parlait-il de ses « perspectives de carrière » ! Comme si la fange risible dont on l’avait couvert ne suffisait pas !

Enfin Philippe put éclater, l’agonir d’insultes, le vouer à tous les diables ; mais l’autre restait impassible et ne se départait pas de son sourire :

— Je vois que vous ne me faites plus confiance… vous comprendrez bientôt que c’était l’unique voie… et nous aurons de nouveau affaire ensemble, car vous ne pourrez vous passer de mon concours. En attendant , profitez bien de vos vacances, et malgré votre rancœur, je ne désespère pas de vous avoir à la petite soirée que j’organiserai bientôt.

Ainsi, sa vie n’avait été qu’une tumescence éphémère, une fuite angoissée vers cet épilogue grimaçant. Il l’avait pressenti dès le début : il était de la race de ceux qui se fourvoient. Il avait eu beau fortifier son imagination, il n’avait pu tout à fait croire à ce jeu fébrile. Son âme s’était progressivement dissociée de Philippe Champarnaud, il avait peu à peu cessé de croire au produit qu’il avait forgé, et cela expliquait l’effondrement comique qui avait clos ses derniers efforts.

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