Troisième partie: L'amour

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TROISIEME PARTIE

L’AMOUR

I

Que signifiait cette construction de chair et d’os, cette mécanique qui croyait agir et penser et que l’on s’accordait à appeler Philippe Champarnaud ? Comment des perceptions, des réminiscences et des conceptions confuses se combinaient-elles en une personnalité ? Telles étaient les questions auxquelles il voulait désormais répondre.

En quelques jours, il découvrit la voie de Dieu.

Sa voiture, ses titres, les objets luxueux dont il s’entourait, tout ce qui faisait son standing, l’ennuyaient désormais et il les considérait avec amertume. Il ne les possédait pas, ils appartenaient à l’autre, au Champarnaud directeur général, au Champarnaud de Business Challenge, abattu par les membres secrets du Comité Consultatif après quelque huis-clos tendu, au bénéfice de rancunes ou d’intérêts inconnus. Les jeux de l’ambition, les intrigues qui se tramaient derrière les portes capitonnées, dans l’ambiance brunâtre des salons futuristes, les comparaisons faussement désintéressées de feuilles de paye, les baromètres arbitraires qui vous évaluaient, il n’y voyait plus que de pitoyables divertissements. On s’y adonnait avec le plus grand sérieux pour fuir la contemplation de son propre néant. Mais dans les couloirs interminables de la direction des archives, dans les entassements lugubres de dossiers oubliés où seul Ramon se retrouvait, où pullulaient des insectes mutants, on était face à soi-même.

La tour Alpha n’abritait pas la direction des archives, qu’on avait enfouie comme un chancre honteux dans un misérable hangar de tôle ondulée, reliquat d’une ancienne zone d’activité des bords de Seine, perdu dans un désert d’artères pleines de suie et bordées de taudis. Le hangar abritait un chaos où le papier régnait en maître, un labyrinthe de galeries en acier grillagé et de rayonnages bancaux, débordant de fiches et de formulaires, croulant sous les piles de dossiers que personne n’ouvrait et dont la base tombait en poussière. Ramon occupait un cagibi aux murs tapissés de bordereaux et au sol jonché de bons de commande. Le bureau de Philippe, à peine plus grand, était également envahi de paperasses, et il n’osait altérer l’ordre impénétrable qu’il soupçonnait derrière ce fatras. Là, toujours scrupuleux des horaires, étonné de n’avoir rien à faire, il restait de longues heures la tête entre les mains, en proie à une profonde méditation.

Le samedi, il errait, plein d’inquiétude, parmi les rayons des librairies ésotériques de Saint-Sulpice. Il s’emparait, le front écarlate, les tempes battantes, ému comme un collégien dans un mauvais lieu, d’un traité de numérologie, d’un manuel d’initiation jungienne, d’un traité sur la métempsychose, qu’il feuilletait discrètement. Si quelque vendeur venait à s’approcher, il refermait subrepticement l’ouvrage. Si l’on s’offrait à l’aider — pourquoi parlaient-ils si fort ? — il refusait avec brusquerie.

Tout était clair, lumineux, éblouissant ! Il n’y avait que deux ordres au monde : l’absolu et le relatif ! Tout ce qui n’est pas absolu est relatif et l’on se noie dans le relatif !

Relatif, les laboratoires Formol.

Relative, la galerie Schmöck.

Relatif, Félix Frelon.

Relatif, Gobidart. Relatifs, Cipriani, Radisson, et Pignerol (ce dernier à un degré comique). Relatifs, Business Challenge et la direction des archives.

Si l’on considère d’un point de vue absolu les choses qui ne tirent leur supposée substance que de leur position relative, il n’en reste rien. Un directeur général appose son nom au bas de formulaires tout comme un directeur des archives ; ils sont identiques dans l’absolu, seule l’influence relative de leur paraphe les distingue — et par-dessus tout la conscience qu’ils en ont. Car quel directeur général ira vérifier la mise en œuvre de ses décisions ?

L’homme qui vit dans le relatif est voué à la folie et au malheur. Son existence, fondée sur des repères incertains et mouvants, houleuse comme la dérive d’un esquif, ne lui réserve que déchirements. Ce qui est vérité la veille est mensonge le lendemain ; les décisions sages d’hier enfantent les folies d’aujourd’hui. L’honneur devient honte et la haine amour et un homme tuera pour une idée qu’il reniera dix ans plus tard avec tous les autres. Les vaincus seront dits criminels et justes leurs meurtriers.

Philippe Champarnaud n’avait jamais existé que dans l’ordre du relatif : autant dire qu’il n’était rien.

Et Philippe Champarnaud, ou la conscience que désignait cet état civil, n’avait plus qu’un objectif : la contemplation de l’Absolu. Mais la route de l’Absolu était longue et semée d’embûches, car la société relative, dans le but d’écarter ses membres de la quête de Dieu, balise le chemin du salut de signes trompeurs. Ainsi prolifèrent les absolus de carton-pâte que, sous la forme de brochures, des esprits vénaux s’ingéniaient à produire pour plumer les déçus de la grande foire du relatif. Plaquettes et jaquettes pimpantes et rutilantes se disputaient la vedette à l’étalage ; c’était à qui se vendrait le mieux : succubes, médiums, exorcistes, marabouts, momies, thaumaturges… Comme le reste, les croyances avaient un prix : on pouvait soupeser, comparer, changer de fournisseur — certains remboursaient les mécontents. La presse publiait complaisamment des bancs d’essai.

Sans la rencontre de Frère Nicolas, Philippe Champarnaud se serait précipité dans les filets de quelque mystique corrompue, comme un taureau dans le leurre qui le mène à la mort.

Mais l’ange lumineux le guettait au coin d’un rayon, et la douceur de son regard surprit Philippe que le survol d’un laborieux ouvrage d’exégèse avait rendu perplexe. Il lui prit le bras, tout simplement, comme s’ils avaient été Frères depuis toujours, et dès cet instant Philippe comprit que Nicolas lui montrerait la voie.

Sérénité, souffrance et miséricorde éclairaient son visage comme celui d’un Christ du Gréco. On lisait l’infini dans les larmes qui baignaient ses yeux ; et sa maigreur extrême, ainsi que le léger tremblement qui affectait ses membres cagneux, signalaient la flamme qui le consumait. C’était un bonheur pour la société relative que cet homme fût entré en religion, dans le siècle, il eût été un fanatique.

Avec simplicité et compassion — Philippe croyait que jamais personne ne l’avait aussi bien compris — il lui parla de la communauté œcuménique de Saint-Gratien (Somme).

II

La communauté œcuménique de Saint-Gratien (Somme) comptait une trentaine de fidèles. Elle occupait l’aile d’un château du seizième siècle à la pierre blonde et à l’architecture contournée. Chaque jour, parmi les buis aux formes élégantes mais laissés à l’abandon, les fidèles déambulaient d’un pas lent, livrés à leur méditation ; parfois la rencontre d’un autre frère était l’occasion d’un entretien plein de calme passion.

On avait logé Philippe dans une chambre humide et mal chauffée, sise dans une ancienne salle de torture désormais lotie en cellules, dont les piliers massifs et trapus étaient rongés par le salpêtre et les meurtrières donnaient sur des douves insalubres.

Il était juste d’expier sur ce lit incommode les années d’aveuglement qu’il avait sacrifiées à une gloire factice ; il avait été juste que Frère Nicolas lui eût demandé cette contribution de quarante mille francs ; il était juste de payer la pension mensuelle de vingt-trois mille francs que lui réclamait la Communauté — les frères moins aisés n’en payaient que huit mille.

Aucune somme ne pouvait racheter le crime d’avoir dilapidé sa vie.

L’action, d’abord, ce vain frétillement qui l’avait presque épuisé.

Ces rendez-vous qui se multipliaient comme un cancer, dont chacun, n’aboutissant pas, en engendre trois autres.

Ces voyages, heures inutiles dans les aéroports anonymes, crampes lancinantes dans la caisse à bétail aux odeurs de plastique, queues misérables devant des butors de fonctionnaires, attente du bon vouloir du carrousel à bagages, baragouin épais du chauffeur de taxi. Il se souvenait des visages implorants des hommes d’affaires, quand leur troupeau, têtes basses, comme une fournée de damnés, se dirigeait vers la porte d’embarquement. Sauvez-moi de cette vie étriquée, semblaient-ils crier, sauvez-moi des menus avantages, des bonus miles et des cartes de crédit, sauvez-moi du néon ! Mais non. Cela ne pouvait pas être. Il avait dû prendre leur satisfaction pour de la détresse, dans un instant précoce d’angoisse du relatif.

Les coups de téléphone ; les chassés-croisés de messages pour contacter Un Tel, à seule fin de lui fixer un rendez-vous, qui n’aurait d’autre résultat que d’enfanter de nouveaux rendez-vous et de nouveaux messages.

Les déjeuners, où, dans le babil et les fumerolles, interrompu mille fois, on échouait à régler en deux heures une affaire qui, ailleurs, eût pris deux minutes.

Mais il y avait pis. Quand il n’agissait pas, que lisait-il ? Que pensait-il ? De quoi parlait-il ? Il n’était question que du prix des appartements, des adresses des restaurants, des démarches pour obtenir tel avantage, des performances des automobiles… « Quand, pour la dernière fois, ai-je fait preuve de spiritualité ? Quand, pour la dernière fois, ma pensée s’est-elle portée sur autre chose que la satisfaction d’un objectif matériel ? Quand, pour la dernière fois, ai-je eu une émotion esthétique ? Quand, pour la dernière fois, ai-je eu une quelconque émotion ? »

Peu de temps avant sa rencontre avec Frère Nicolas, Philippe commença à croire que le Relatif avait envahi le monde au point d’en éliminer l’Absolu. Il ne restait qu’à choisir entre la corruption et le néant. Un vague espoir, cependant, le poussait à chercher des traces d’absolu dans les phénomènes surnaturels, ou les écrits des grands mystiques. Si la providence ne lui avait pas envoyé Frère Nicolas, il se fût enlisé dans une érudition stérile et tout aussi relative que les actes administratifs qui avaient occupé sa carrière. Mais Frère Nicolas, par sa parole douce comme le nectar, par son regard plein de certitudes, lui avait donné la clef de l’Absolu, toute simple et évangélique : Aimez-vous les uns les autres. Et ce précepte, qui par une alchimie divine transforme le Relatif en Absolu aussi aisément que le Christ multiplia jadis les pains, quoi de plus facile pour le mettre en pratique que de rejoindre la communauté œcuménique de Saint-Gratien (Somme) ?

Tout nouveau fidèle devait d’abord lire l’ouvrage du P. Freycinet, fondateur de la communauté. Nul ne savait ce qu’il était advenu du père Freycinet. La presse malveillante prétendait que, désormais richissime, il coulait des jours heureux dans une villa de Floride, autour de laquelle patrouillaient ses gardes du corps. Mais les Fidèles savaient, eux, qu’une fois fondée la communauté il avait à nouveau entendu l’appel de Dieu et avait repris son bâton de pèlerin pour parcourir le monde et convertir les hommes à l’amour éternel.

Les fonctionnaires de l’Eglise se réjouissaient de ses succès — cinq cent mille exemplaires vendus — et avaient souvent tenté de les détourner à leur profit ; mais ils se méfiaient du P. Freycinet comme d’un fauteur de troubles et un réformateur.

Inlassablement, les fidèles répétaient les formules de son livre qui déclinaient sur tous les modes la poésie divine. Dans la pensée du père Freycinet, sel et charpente de leurs entretiens, il y avait une maxime pour chaque épreuve, pour chaque joie qui ponctuait l’existence.

Philippe, avec une ferveur qu’il espérait sincère, apprenait les sentences de l’aube au crépuscule : « chaque jour, si sombre et si triste soit-il, sois sûr que le Seigneur pense à toi » ; « tous les matins remercie Dieu de ce jour et vis-le dans la pleine Joie du Christ », etc.

Que restait-il de Formol, de la direction des archives ? Il ne vivait plus à Paris, ses contributions à la communauté absorbaient une trop grande part de ses ressources. Il n’avait plus qu’une petite voiture, et passait deux ou trois fois par semaine à son travail. La direction des archives tournait toute seule, mécanique éternelle laissée aux soins jaloux de Ramon.

Ses journées s’écoulaient en lectures, en méditation ; il fallait s’imprégner de la pensée du maître, rassemblée dans Sagesse et Amour, ouvrage de sept cent cinquante pages, douze versets par page, soit neuf mille maximes qui tourbillonnaient, ricochaient dans sa tête comme des chants de conquête. L’œuvre du Maître serait le ferment du Champarnaud Nouveau, un Champarnaud de sagesse et d’amour, de pauvreté et de miséricorde qui pleurerait de pitié sur la dépouille du Champarnaud vénal et ambitieux que chaque jour le Livre enterrait un peu plus.

Parfois se présentaient des pensées rebelles, qu’il voulait chasser. C’étaient de simples réflexions, formulées dans la langue de l’ancien Champarnaud, la langue du relatif qu’autrefois il nommait logique. Il n’y avait rien de critique dans ces pensées, aucun conflit, aucune remise en question. Mais il fallait supprimer ce langage désormais étranger. La pensée, la phraséologie du maître, la prose belle et simple de Sagesse et Amour, tel devrait être son langage. Et tel était bien l’avis de Frère Nicolas, son mentor. Il s’y entendait à merveille à dissiper les doutes, plutôt les embryons de doute, qui inquiétaient parfois Philippe. Il savait y substituer la pensée du Père Freycinet, qu’il dominait admirablement.

Oui, il fallait détruire ces idées mauvaises. Pourquoi s’interroger sur la destination des quarante mille francs versés à la Fondation (le pilier financier de la communauté) ? N’étaient-ce pas des Frères qui disposaient de cet argent ? Il le connaissait trop, le Champarnaud d’antan, pour ne pas savoir que s’il avait poursuivi cette pensée — mais il se l’interdisait — il n’aurait pu s’empêcher d’établir un lien entre ces dons et la villa du père Freycinet. Le père Freycinet, bâtir cette villa, calomnie inventée par la presse, sur les dons des fidèles ? Il s’était heureusement gardé de poursuivre cette pensée, et avait puisé dans Sagesse et Amour quelque dicton réconfortant.

Cependant, les mois passaient sans apaiser sa soif. Il avait espéré une opération miraculeuse, la substitution indolore d’une âme saine à une âme corrompue. S’il voyait clairement ce qu’il fallait tuer, que mettre à la place ? « Que contiendrais-je demain ? ». Peut-être n’y fallait-il pas penser. Peut-être la notion de contenu, relative à un contenant, n’avait-elle pas sa place dans l’univers Absolu. Le Livre, Frère Nicolas, rabâchaient l’Amour du prochain ; mais il se sentait encore trop novice, trop pollué de Relatif, pour l’éprouver. La piété qu’il discernait chez certains Frères, il la trouvait encore fade et ridicule. D’autres semblaient là par curiosité, et le dégoûtaient. D’autres enfin luttaient contre les mêmes relents de scepticisme et il les évitait, craignant que leurs doutes ne se nourrissent mutuellement. Non, malgré le Livre, il ne vibrait d’aucun amour limpide pour ses camarades, et s’en faisait reproche. « J’ai sali Dieu, se plaignait-il, en parant mon dépit égoïste d’états d’âme grandiloquents ; je me donne de l’importance en appelant crise mystique un arrivisme déçu. » Il en crevait de honte, n’en parlait à Frère Nicolas qu’avec des euphémismes abscons — celui-ci, comprenant mal, le consolait mollement, lui disant de prendre confiance, et que la Foi viendrait d’elle-même, etc. — et trouvait refuge dans la mortification. Nu dans sa cellule humide, à genoux devant un crucifix, les membres tremblants, il implorait un signe. Jusqu’au sang, il frottait son dos contre le mortier de la paroi, jusqu’à ce que la douleur fût la plus forte. Ces séances, où il se purgeait, lui valaient deux jours de sérénité. Puis il recommençait à penser, de la même pensée mauvaise qu’il prétendait chasser, et se faisait à nouveau violence. Mais il craignait de se jouer la comédie, et doutait de la douleur elle-même. Alors, de jeûnes en flagellations, il essayait de l’accroître encore.

Enfin, il arriva quelque chose d’incroyable : sa propre compagnie commença à l’ennuyer. Il partageait depuis trop longtemps l’existence encombrante de ce vieux garçon maniaque. Et maintenant ce viol de soi, narcissique, morbide, pour des remords de puceau, au nom d’une culpabilité sortie d’on ne sait où… ce n’était pas en s’abîmant en lui-même qu’il trouverait l’Absolu. L’Absolu, éther primitif de la communauté des hommes, qu’un esprit isolé ne pouvait entrevoir. Il voulait se dissoudre en autrui comme un cristal de sel dans l’eau.

Peut-être ces semaines de folie, étape nécessaire de l’initiation, n’avaient-elles pas été perdues. Mais survint l’occasion de s’occuper d’autre chose : on préparait un pèlerinage. De toutes parts les Frères s’affairaient. On briquait, ponçait, nettoyait. On avait affrété un autocar. Philippe allait au-devant de deux rencontres essentielles : le Pape et la Vierge !

III

Le voyage fut pénible : sept cents kilomètres de routes sinueuses par une chaleur étouffante. On s’arrêtait toutes les deux heures pour effectuer des dévotions. Des gourdes d’eau croupie circulaient parmi les fidèles. Pour tuer le temps, on répétait en chœur les versets du maître, que Frère Denis accompagnait à la guitare. Les routes, perclues de crevasses ou disloquées par les travaux, étaient encombrées de touristes. La fournaise des automobiles exsudait des fumets de débardeurs et du jus de graisse couperosée. Un continent de vacanciers en transhumance avait rendez-vous dans ce paysage de causses aux arbres décharnés, et le soleil ne brillait pas assez pour réduire en cendres cette humanité en conserve.

On avançait au cul à cul, certains Frères avaient vomi, le chauffeur empestait la vinasse, les campings — qui fleuraient bon les détritus — étaient tous complets, dans les auberges tout le monde se plaignait : des hordes de Gitans, disait-on, dépeçaient les voitures des malheureux touristes pour revendre leurs slips sur les marchés ; on attrapait des hépatites en mangeant des côtelettes avariées ; la police était en grève ; la pègre organisée attaquait les embouteillages au lance-roquette, etc.

Soudain la route se réduisit à une sente pavée, remontant peut-être aux Romains, qui se frayait avec peine un chemin à travers la rocaille, les chênes et les eucalyptus.

On faillit mourir vingt fois ; enfin l’on déboucha sur une route goudronnée ; la circulation devenait plus dense ; sur les bords, la végétation se raréfiait ; des entrepôts poussiéreux, des maisons en construction, des édicules de parpaings apparaissaient. Dans ce chaos qui annonçait la ville, on apercevait parfois le toit d’une propriété que gardait un mur sévère, les volutes d’un clocher, une simple paroi blanche ornée d’un décor de faïence.

Un stand témoignait du but tout proche :

FRITES

HOT-DOGS

SANDWICHES

SOUVENIRS

CHAPELETS

ROSAIRES

***

L’esplanade grouillait de pèlerins. Toutes les heures, on donnait une messe. Impossible d’en voir une, à moins de se laisser absorber par la foule dans l’espoir que l’un des courants de chair qui la traversaient s’engloutisse dans l’église, à moins de soudoyer quelque bedeau détenteur de la clé d’une entrée latérale.

Près de l’esplanade, la rue commerçante. Là, on vendait Dieu sous toutes les formes répertoriées par l’Eglise Apostolique. Icônes, images pieuses, bréviaires et missels s’entassaient dans les bazars. Il y en avait pour toutes les bourses. On trouvait des morceaux de la Vraie Croix en polyvinyle, en bois, en ivoire, en marbre, en fibre de verre. Aussi utiles que pieux, les christ-salières, les vierges porte-clés, les évangélistes serre-livres, la Passion en rond de serviette, le verre à dent à l’effigie de Saint-Joseph. La culture jeune n’était pas oubliée : les rayons regorgeaient de badges, de pendentifs, de casquettes de base-ball représentant le Pape, de prières gravées sur des planches à roulettes. On vendait les cassettes du groupe INRI, bouillante incarnation du rock-catéchisme.

Les vrais dévots y trouvaient aussi leur compte. Il y avait mille formes de bénitiers, de cierges et de crucifix. L’image de la Madone se démultipliait comme en un kaléidoscope infini. On la voyait sur les chandeliers, les agendas et les boucles de ceinturon ; on en trouvait mille portraits encadrés de boiseries flamboyantes, dans tous les styles, de l’icône archaïque et volontairement maladroite, à l’abstraction épurée du verticalisme. Et la Vierge innombrable tournait en dérision la prolifération presque parcmionieuse des graffitis insensés et des logos de fast-burgers et de sodas. On n’oubliait pas le confort, grâce aux gilets rembourrés pour battre sa coulpe, aux coussins pour la messe, aux pastilles pour préserver la voix des dommages de prières trop ferventes, aux bâtons de pèlerin télescopiques et aux genouillères pour le dernier kilomètre.

Grâce aux dons des fidèles, on avait pu aménager une belle piste, toute droite, pour qu’on pût terminer le voyage sur les rotules, comme le voulait la tradition. Une file de pèlerins, répartis à intervalles réguliers de cinq mètres, la parcourait en se frappant la poitrine. Malgré le goudron élastique, les écorchures étaient fréquentes, et la peau douce et rose de nos pèlerins modernes ne se compare pas au cuir cagneux des gaillards d’autrefois. Les autorités ecclésiastiques conseillaient vivement l’achat d’une genouillère, sur laquelle elles touchaient dix-sept pour cent. L’évêché ne répondait d’aucun malaise, infection, ou accident survenu sur la Piste Sacrée ou l’Esplanade. Des courtiers véreux proposaient des polices d’assurance adéquates aux asthmatiques, impotents et vieillards qui s’entêtaient à conclure sur les genoux. Car on n’entrait pas au Paradis avec n’importe quel C.V. ! Beaucoup accouraient à F. dans l’espoir d’accumuler quelques dixièmes de points pour le décompte final qu’ils savaient proche. Nul ne connaissait le montant exact de l’aumône équivalente à un kilomètre à genoux. Mais les cambistes du salut s’entendaient à coter les dévotions, de même qu’ils opéraient sur le marché des indulgences.

Il y a cent ans, certains prêtres délivraient des reçus aux fidèles qu’ils venaient de confesser. Sur ces reçus étaient mentionnés la nature exacte de leurs péchés et la pénitence exigée pour leur pardon. Si la Foi venait à manquer au pécheur, le reçu perdait sa valeur. Il lui arrivait alors de le revendre à quelque bourgeois pressé ou que la pénitence rebutait. Les mêmes reçus circulaient à F. On les échangeait sous des parasols dans un coin retiré de l’esplanade. Les intermédiaires qui cotaient ces titres percevaient une commission. On pouvait ainsi s’absoudre par procuration : il suffisait de se rendre au marché des indulgences et de négocier le reçu adéquat. (Pour une aumône à un lépreux, le prix s’établissait à une surcote de vingt-cinq pour cent au-dessus de la valeur de l’aumône.)

Philippe Champarnaud errait sur l’Esplanade, l’âme disloquée, bousculé par des escouades de jeunes mongoliens vissés sur leurs fauteuils roulants, emporté par les uniformes bruns d’une troupe de scouts aux crânes rasés. On voyait d’immenses marionnettes de carnaval qui imitaient les personnages d’un populaire dessin animé consacré à la vie des martyrs.

Soudain une clameur ébranla la foule.

-Le Pape ! Le Pape !

Les robes des moines virevoltaient ; chacun sortait son appareil, sa caméra, se haussait pour voir le Pape, ou du moins quelque cardinal. Peu à peu la rumeur s’apaisa, et les gens bien informés haussèrent les épaules. Le Pape se trouvait à quarante kilomètres de l’esplanade. Ce n’était que le groupe INRI.

Les services de marketing du Vatican avaient conçu le groupe INRI, hydre informe où soumission et révolte, piété et anarchie se mêlaient pour produire le fameux rock-catéchisme. L’Église avait ainsi ramené en son sein quelques milliers de jeunes, pour qui le Pape était une vedette comme une autre. Les chanteurs d’INRI, hirsutes comme le Christ, criaient la miséricorde sur des accords d’enfer.

Sur l’esplanade, les jeunes bondissaient en battant des mains. Une blonde à moitié nue, bien en chair, entraîna Philippe dans une danse effrénée. Dans le vacarme de la sonorisation, elle lui hurlait dans les oreilles des phrases incompréhensibles.

--Quoi ?… Quoi ?… Quoi ? demandait Philippe.

--C’est chouette !… Je viens chaque année !

--Comment ? Quoi ?

--C’est chouette !

--… hein ?

--Je m’occupe d’un groupe de…

-… ?…

--… d’un groupe de…

--Comment ? -… handicapés…

--Ah ?

INRI enchaîna un « Ave Maria » tonitruant.

--C’est chouette, la Foi !

--… quoi ?

--C’est chouette la Foi ! On s’aime tous !

--…. !…

--Et vous ?

--Quoi ?

--Et vous ? Qu’est-ce que vous faites ?

Soudain tout se tut. Le chanteur s’agenouilla, ainsi que ses acolytes, bientôt suivis par les milliers de chrétiens qui couvraient l’esplanade. Un silence lourd et profond s’instaura. On entendait au loin le couinement monotone d’une roue mal graissée – un marchand de glace à l’affût d’un pèlerin assoiffé.

--Oremus Deo ! dit le chanteur.

--Oremus Deo ! reprit la foule.

-Qu’est-ce que vous faites ce soir ? chuchota la blonde dans l’oreille de Philippe.

--Quoi ? (Il n’entendait plus rien, son oreille sifflait.)

--Oremus Domine !

- -Oremus Domine !

-Qu’est-ce que vous faites ce soir ? Je connais une boîte à Porto. Il y a plein de pèlerins, des séminaristes, des groupies d’INRI. Vous voulez de l’hostie ? Elle est parfumée à la fleur d’oranger.

La foule scandait, toujours plus fort :

--Oremus Deo ! Oremus Domine ! Oremus Deo !

Alors on entendit le vrombissement d’un hélicoptère, et un immense cri souleva la foule.

--Le Pape ! Le Pape !

Cette fois, c’était lui ! Un bras vêtu de blanc sortit de la cabine et salua la foule d’un geste plein de bonté. L’engin s’approcha doucement d’une estrade à la verticale de laquelle il se stabilisa pour laisser descendre une échelle. Là, ce fut le délire : tous écumaient, trépignaient ; on pleurait, on se signait ! Le Pape, octogénaire, podagreux, catarrheux, impotent presque, mais Saint, mille fois Saint, descendait du ciel, le long de cette échelle battue par le vent, tel le messager de l’au-delà. Après une telle vision, on pouvait bien mourir.

-- Quel homme, répétait la blonde.

Comme la foule s’échauffait, Philippe s’éloigna tristement. Cette mascarade ne pouvait mener à l’absolu. Il rentrerait à Paris, quitterait la communauté de Saint-Gratien. Avec les pages de Sagesse et Amour , il emballerait longtemps les épluchures de pommes de terre.

L’esprit vide, il errait par les rues d’un quartier désert, sourd aux apostrophes des petits gitans qui réclamaient l’aumône. Le soleil était au zénith. En face, de l’autre côté de la rue, approchait la silhouette sans ombre d’un passant désœuvré. Elle lui semblait familière mais peu agréable, comme une douleur de poitrine impossible à chasser, une lettre du percepteur.

-- Comment trouver l’Absolu, se demandait Philippe, si ses tenants ne sont que des marchands de soupe et des imposteurs ?

L’homme, qui n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres, le héla.

--Philippe !

Il sursauta. On le connaissait donc, par ici ?

--Philippe ! C’est moi ! Comment vas-tu ? On se tutoie, j’espère ?

C’était S. Par quel hasard…?

-- Ce que je fais ici ? Je passais mes vacances dans le coin, avec une amie. Je devais traiter une affaire à P… avec un client. Alors, par curiosité, j’en ai profité pour passer par ici.

IV

S. avait changé. Faussement cordial, sournois et enveloppant, il l’avait emmené dans une taverne, où, autour d’une assiette de fromages et de deux verres d’apéritif, il l’avait pressé de questions. Philippe fut incapable de se soustraire à un exposé de ses théories sur l’absolu et le relatif. Est relatif, lui dit-il, ce qui ne vaut qu’au sein d’un système hiérarchique arbitraire établi par la société des hommes. Les laboratoires Formol vendent le même produit sous deux emballages. L’un, soigné et luxueux, à destination des parfumeries, où il bénéficie de l’estampille d’un grand couturier. L’autre, plus primaire, à l’usage des supermarchés.

--Voilà du relatif, tonnait Philippe, la même chose vendue dix fois plus cher sous un autre emballage !

… et tous ces imbéciles, rivés à leurs bureaux, le front chargé de rides, absorbés dans la lecture de rapports ineptes, repus du libellé de leur fonction et de l’espoir d’en changer ! Ces porcs infatués de leur position pouvaient bien se pavaner, ils n’étaient que les fantoches d’un cauchemar visqueux. On pouvait bien décider qu’ils n’existaient pas, qu’importe ? Cela serait bien vrai un jour. Ils n’étaient que des crottes de mouche, des croquis obscènes qu’on pouvait effacer d’un coup de gomme. Quelle présomption que de prendre au sérieux ce carnaval sinistre, ce carcan de comédies où chacun reconnaît hypocritement l’existence de l’autre, dans l’espoir mesquin d’être payé de retour, comme si cela eût été plus facile que de croire en soi-même. Par quel mensonge l’homme se console-t-il d’être mortel par la reconnaissance de ses non moins mortels semblables ? Ils n’idolâtraient que des mots, et, par-dessus tout, leur propre nom ! Ils lui avaient sacrifié leur jeunesse et leurs illusions, et ne rêvaient que de le voir en lettres grasses sur le papier glacé de Business Challenge ! Quoi de plus relatif qu’un nom, quoi de plus inutile que de se consacrer au renom d’un nom simplement parce que c’est le sien ! Il y avait quatre Philippe Champarnaud dans l’annuaire. Si, par extraordinaire, Félix Frelon avait pondu une chronique sur l’un de ces Champarnaud, si l’un d’eux avait été nommé directeur général de Formol ou d’ailleurs, quelle différence ? Pour l’homme de la rue, pour Monsieur Tout-le-monde, aucune. Mais pour l’authentique Philippe Champarnaud, c’eût été une imposture. Pourtant, n’était-ce pas la réalisation de son désir le plus cher, la nomination de Philippe Champarnaud, l’impression de son nom dans la revue ?

-- Mais alors, que reste-t-il ? Qu’est-ce que l’absolu ? demanda S.

-- L’absolu c’est la chair, l’écoulement du temps, le rythme des saisons. L’absolu c’est la nuit étoilée, la fraîcheur d’un torrent, le pollen emporté par la brise, le bêlement d’un mouton, l’alignement paisible des bottes de foin, le goût d’une pomme de terre, le cri des enfants qui jouent…

-- Bon ! Voilà qu’on tombe dans le lyrisme. En vérité, mon petit pote – et tu le sais aussi bien que moi – d’absolu, il n’y a que la Mort.

Devant cette évidence, Philippe resta silencieux.

-- Le relatif, reprit S., comme tu l’appelles, il faut donc s’en contenter. Et je vais te rappeler une autre banalité : on n’échappe pas à son destin. Le tien, c’est le pouvoir. C’est-à-dire – pour commencer – une direction générale aux laboratoires Formol.

-- Mais…

-- Je sais. Tu as voulu aller trop vite, et tu ignores la logique du pouvoir. Tu crois que la vie est une partie d’échecs, et que le meilleur gagne. C’est faux ! Le gagnant, c’est celui qui sait se compromettre au bon moment, avec les personnes adéquates. Tu ne l’as pas compris, et te voilà directeur des archives. Tu es déçu, et cherches un refuge dans la foi, le mysticisme, et autres sottises. Cet épisode salutaire est une leçon dont tu avais besoin. Et, sans t’en douter, tu te trouves précisément à la place d’où tu peux le mieux atteindre ton rival. Les archives contiennent des trésors de renseignements sur le personnel des laboratoires – ne les laisse pas pourrir ! Et songe que seul, tu n’obtiendras rien… Viens habiter chez moi, je te montrerai la mécanique de la puissance, le labyrinthe complexe des influences, le jeu subtil des contre-pouvoirs…

Philippe étouffait de rage. Tout était clair maintenant. S. n’était qu’une misérable pédale ! Et les laboratoires, aux mains d’une clique de pédérastes qui se tripotaient, se baisouillaient dans les couloirs et les bureaux capitonnés. On l’avait exclu, simplement parce qu’il n’était pas membre du club. Si peu que les avances d’S. lui avaient toujours semblé de l’hébreu. Mais ce soir-là, l’infâme se dévoilait ! Au cours de quel sabbat, de quelle ignoble coucherie avait-on conclu sa perte ? Tous en étaient, certainement : les Frelon, les Gobidart, la plupart des Directeurs, le grand Manitou même. Une salle de la galerie Schmöck, un sous-sol de la rédaction de Business Challenge, à moins que ce ne fût un bouge de la rue R…, devait abriter leurs orgies. Mais il ne mangeait pas de ce pain-là, et il le lui dit clairement :

-- Je ne mange pas de ce pain-là.

Un fin sourire éclaira le visage de S.

-- Qu’est-ce que tu vas donc chercher ? Non, vois-tu, il y a longtemps que j’ai renoncé aux jouissances de la chair, fût-ce avec l’un ou l’autre sexe. Des enfantillages, tout cela, des bêtises ; on s’épuise à des riens. Une perte de temps, tout simplement. Il y a sur terre des plaisirs plus subtils, plus savoureux. Agir sur les êtres, modeler leurs âmes, les pervertir parfois, les monter les uns contre les autres, les voir se battre comme des loups, en élever certains, en briser d’autres, dans le plus parfait arbitraire, que ne donnerait-on pour cette faculté ? Quand, par mes relations, mes créances sur le monde, je peux l’exercer quotidiennement, les voluptés des sens me semblent bien fades, et je les laisse aux faibles d’esprit, qui ne peuvent soupçonner les vraies joies. Mais je constate avec amertume que tu n’es pas mûr pour mon enseignement. Va retrouver tes curés, mais n’oublie pas mon offre. Tu y reviendras.

Il quitta l’auberge d’un pas tranquille, après avoir payé l’addition.

V

Philippe laissa ses compagnons à F., et, découragé, rentra par le premier train. Les rapports entre les êtres se réduisaient à de simples transactions, il n’y avait que des fournisseurs et des clients, des exploitants et des exploités, et si l’introspection permettait peut-être d’entrevoir l’absolu, il était vain d’espérer l’atteindre à travers une organisation collective, car toutes n’obéissaient qu’à cette logique de transaction.

Rivé à la vitre battue par la pluie, il comptait machinalement les poteaux, en proie à la méditation. Les images de son enfance, de ses premières années avec Odette, affleuraient dans son âme, pleines de mélancolie.

C’était l’enfant sans problèmes, qui se débrouillait toujours, jamais malade. Il mangeait de tout, poussait comme une asperge et évitait les mauvaises fréquentations. Il se contentait de peu, pouvant jouer avec un bout de bois ou une poignée de cailloux, et ne faisait jamais de caprices. Une scolarité sans histoires, toujours de bonnes notes, jamais besoin d’aide. Et puis maussade, ;ronchon, indifférent. On l’envoyait en vacances en colonie, ou chez le cousin d’Auvergne. Il ne se plaignait jamais. Alors que Maurice… Maurice était un tendre, un sensible qu’il fallait soigner, protéger comme une plante rare et fragile, car il avait de si merveilleuses facultés artistiques ! Un être de cette qualité ne pouvait s’abaisser à la prise en charge de sa propre existence ; c’était vil, réservé aux pharisiens, à la masse des petits bourgeois préoccupés de leur plan d’épargne-logement et de leur prochaine vidange. Oui, les parents avaient tout de suite compris quelle fleur merveilleuse ils avaient mise au monde, et ils avaient consacré leurs forces à protéger ce joyau des influences néfastes et des agressions du monde extérieur. Maurice avait besoin des autres, l’amour était son oxygène ; et les parents n’en avaient pas été avares. Non, Philippe n’avait pas lieu d’être jaloux car, solide comme il l’était, il n’aurait pu se plaindre du partage inégal d’une ressource dont il n’avait nul besoin. Au fil des années, il s’était durci, avait balayé les obstacles. Il voulait les écraser, les éblouir (qui au juste ?). Mais à chaque succès, à chaque promotion, à chaque déménagement vers un appartement plus luxueux, il ne lui restait qu’un goût amer dans la bouche. « Ils » n’étaient pas impressionnés ; ce n’était que prévisible, et somme toute banal. Philippe menait une de ces vies héroïques décrites chaque mois dans les colonnes de Business Challenge, une de ces existences d’élite chantées par Frelon et qui se ressemblaient étrangement ; deux cents héros interchangeables qui ne se battaient que dans l’univers restreint des conseils d’administration et des salons exécutifs des aéroports. Un maigre échantillon de ces hordes de directeurs affamés qui peuplaient les alvéoles de cristal de la tour Alpha et de ses clones. Alors que Maurice… Maurice c’était l’imprévu, la poésie de l’action ; tantôt pigiste pour une feuille du Loir-et-Cher ; perchman d’un obscur court métrage ; faisant la manche au festival de Sarlat ; en ménage avec une droguée ; vendant des jeans en Poméranie… toujours fauché, il passait six jours à la maison, puis, une fois ses chemises amidonnées, repartait pour le Népal… Philippe l’avait un jour surpris, miteux, débraillé, flânant parmi les rayons d’une librairie parisienne, alors qu’au dire des parents il baroudait au Congo.

Philippe se débrouillait seul, sa femme de ménage repassait ses chemises ; il n’appelait que pour informer ses parents de ses primes et promotions. On le payait de compliments et de feinte admiration. Il n’avait pas d’amis, plutôt des relations utiles : les camarades de promotion, les collègues, certains clients.

Un jour, Odette vint, surgie de nulle part, comme un chancre ou une dent douloureuse. Il aurait fallu lui fermer sa porte dès le début, mais elle s’était installée trop vite. Elle lui avait demandé sa clé, et un après-midi, alors qu’il se perdait en réunions, elle avait apporté ses livres d’étudiante, ses trois valises et son matelas.

Il avait peu de souvenirs. Pourquoi était-elle venue ? Quelle vie menaient-ils ? De quoi parlaient-ils ? Quels films voyaient-ils ? À quoi ressemblaient leurs deux enfants ? Où passaient-ils leurs vacances ? Seuls des fragments de réponse émergeaient de sa mémoire, comme les restes vagues d’une fiction qu’un étranger lui aurait un jour contée.

Une secousse ébranla le compartiment. On entendit le sifflement des freins. Le rythme métallique des essieux ralentit ; on devait approcher de Bordeaux. Une odeur d’œuf pourri s’échappait du linoléum tandis qu’au loin, un bébé vagissait. Sur le siège opposé, une grosse femme épluchait une orange. Un chien, malgré la défense de sa maîtresse, avalait une à une les miettes répandues sur le sol. Dans le couloir, trois routards aux maillots trempés de sueur dormaient, affalés sur leurs sacs à dos. Les portes claquaient, un filet de tabac suintait par les fentes de la portière.

C’était comme si… un censeur, muni de ses ciseaux, avait éliminé de son cerveau les traces de sa vie conjugale avortée. Comme si le grand Manitou avait décidé qu’un Philippe Champarnaud ne devait penser qu’au bien des laboratoires Formol, et repousser avec horreur toute idée parasite, fût-elle un souvenir heureux. Heureux ? Il ne l’avait jamais été avec Odette. Ces images d’ennui, de corvées, de disputes, ce n’était pas un psychologue de Formol qui les lui avait inculquées. Les vacances à l’Île d’Elbe, par exemple : un enfer ! Trop de monde, trop cher, trop chaud, trop de bruit. Il y avait toujours eu ces couples d’amis avec lesquels, pour des raisons financières, il fallait partager la location. Les efforts pour soutenir leurs conversations inutiles. Leur promiscuité qui interdisait la fornication ; et Odette qui en jubilait, comme si c’était précisément pour lui infliger cette frustration que…

Il haïssait l’île d’Elbe, mais, détestant gaspiller son énergie en arguments, il avait cédé à la volonté d’Odette.

Pourtant, au début… Philippe faisait un effort de mémoire.

-Vous voulez une orange, Monsieur ? -Non, merci. -Vraiment ? c’est de bon cœur. -Puisque vous insistez…

La peau de l’orange, acide, lui rentrait sous les ongles. Une étiquette lui collait aux doigts – cette manie de mettre des labels partout. « NARANJAS ZUMOSOL – GRANADA – ESPAÑA ».

La lecture de cette étiquette déclencha une série de réminiscences. Grenade… leur voyage de noces… le bruissement des eaux de l’Alhambra qui se perdaient dans la senteur des myrtes, se déversaient en ondelettes dans la géométrie savante d’un bassin bordé d’orangers – les promenades, main dans la main, dans les rues étroites où la chaleur nocturne de l’asphalte glissait sur leur peau comme un vent divin – le simple bonheur savouré dans une échoppe ombragée où la légèreté de l’air, quelque accord de guitare qui résonnait au loin, suffisaient à les combler. Oui ! Il y avait eu une époque où humer, flâner leur suffisait et où ils n’avaient qu’à cueillir les jours gorgés d’instants magiques. Il avait aimé, il en était certain, même si cela n’avait duré que quelques semaines.

Car Formol l’avait vite repris. On s’inquiéta de son allure insouciante, on lui fit comprendre que ces gazouillis, ces roucoulades, ne pouvaient durer ; car la rumeur courait et les jaloux, les âmes dévouées aux profits des laboratoires, s’accordaient à prédire une chute de la valeur de marché du jeune Champarnaud. Philippe, pour éviter ce cataclysme, avait fait amende honorable, cumulant les heures supplémentaires et les déplacements à l’étranger. Et Odette s’était éloignée, comme la silhouette d’un sémaphore croisé par un jour de brouillard.

Aujourd’hui seulement il comprenait son erreur.

Le train quitta la gare de Limoges, après y avoir déchargé une cohorte de bidasses ahuris.

À l’époque, Philippe n’avait pas compris l’importance de cette bifurcation ; il avait emprunté une voie bordée d’arbustes aux essences flatteuses, mais qui venait mourir sur le butoir misérable de la direction des archives, dans une lande éthique et solitaire peuplée des terrils de la taupe Ramon.

C’était raté, voilà tout. On choisit, on se trompe, et puis c’est terminé, il n’y a plus qu’à se laisser crever. On voudrait pouvoir dire « Pouce ! », « J’adoube ! » ou « Revanche ! ». Mais il était trop tard ; il n’y avait plus qu’à s’abandonner à la morne anesthésie des formulaires que le gnome apportait chaque matin.

VI

Ce n’est que lorsque le train entra en gare de Châteauroux que la rage de vaincre lui inspira l’idée de revenir en arrière et d’emprunter la voie du bonheur. Cela n’avait qu’une chance sur dix, sur cent, de réussir ; Odette était, aux dires d’amis communs, bien installée dans sa nouvelle existence aux multiples activités.

Et puis, comment s’y prendre ? Débarquer à l’improviste ? Lui écrire ? Faire semblant de la rencontrer par hasard ? Prendre prétexte des enfants ? Il lui semblerait parfaitement ridicule, voilà tout ! Et puis, elle en profiterait pour l’humilier, c’était une occasion trop belle ! Il se rappelait les épisodes pénibles du divorce, les scènes d’hystérie devant les avocats, les crescendos d’insultes parmi les cris de la marmaille, les coups de téléphone nocturnes, les serrures changées, les numéros sur la liste rouge… cela aussi, il l’avait oublié – comme Grenade.

Et sous l’hypothèse improbable qu’elle veuille encore de lui, que lui dire ? Que faire ensemble ? Il se voyait déjà, balourd, emprunté, lui faire sa cour d’une voix de fausset ; à moins que les mots ne meurent sur ses lèvres avant d’être prononcés, qu’ils ne s’évanouissent en un balbutiement de collégien. Et puis, il y aurait la vie d’Odette, les amis d’Odette, le travail d’Odette. Un univers inconnu qu’il devrait embrasser. Leurs habitudes se heurteraient. Et pourquoi Odette ? Une femme dans la fleur de sa jeunesse, sans ce passif de vieilles histoires communes, une femme qui n’aurait pas le goût de réchauffé, vierge, toute à découvrir ! Mais cela n’aurait aucun sens. Car il lui fallait rebrousser chemin pour emprunter les voies qu’il avait délaissées. Là gisait le sens de Saint-Gratien. À dix-neuf ans, il avait voulu s’enrôler dans la Compagnie de Jésus, partir en Amérique du Sud avec un prêtre nommé Escobar pour y prêcher un évangélisme social. Il avait « failli » partir, mais au dernier moment une foule de considérations mesquines l’avaient retenu : les études, les copains, les parents, une formalité médicale à régler ; il n’avait pas voulu quitter son bonheur de routine, le cercle clos et protecteur au sein duquel il se mouvait. Vingt-cinq ans plus tard il avait rejoint la communauté de Frère Nicolas comme pour s’acquitter d’une dette envers lui-même. Mais l’aventure de la foi, enfin tentée, avait avorté dans un pèlerinage de carnaval pourri d’argent et d’artifice. Et le père Escobar, que les intérêts financiers des plateaux andins avaient réduit au silence, contemplait avec mépris les contorsions de Philippe du fond de sa tombe avec vue imprenable sur l’esplanade de F.

VII

Il avait annexé la chambre de bonne d’une de ses tantes ; il se contentait de lui confier son linge, de lui emprunter quelques quignons. Il ne lui donnait aucune explication.

Il avait vécu dans un Éden, simple et moral, une harmonie universelle où chacun, dans la quête du bonheur matériel, concourt par son travail au progrès général, malgré les délinquants et les opportunistes, incapables de l’enrayer. Ainsi, les laboratoires Formol avaient pour objet d’allonger la vie humaine et d’améliorer la qualité de l’espèce. Frédéric et Josiane participaient modestement au processus exaltant de l’émancipation des femmes, auxquelles les cosmétiques promettaient la jeunesse éternelle et dont les embryons congelés scellaient la liberté. Le supermarché Apollon avait été créé dans le but de faire gagner du temps à ses clients et de leur proposer les meilleurs produits au moindre prix. De même, les tours Oméga, Sardanapale, Ophélie et Aladin offraient à chaque ménage-type le cadre de vie le plus adapté, optimisé dès sa conception par des spécialistes, qui avaient pris en compte tous les facteurs économiques, sociologiques, culturels et métaphysiques. De même, la laverie Ulysse, etc.

Malgré sa foi en cette organisation, il avait basculé dans la détresse. Pire, il avait aimé basculer. Le doute, les délires interdits étaient prévus, on les appelait dépression, il y avait pour cela des psychiatres, des psychologues, des psychothérapeutes, des diplômés pleins de savoir et de compréhension, pleins du désir sincère d’aider leur prochain à mieux dormir, à acquérir la forme, et à ne pas se poser de questions. La prétendue angoisse n’était, on le répétait, qu’une réaction chimique, que l’on traitait par des pilules appropriées. À la place de Frédéric, tout employé de Formol, tout être sain se fût précipité chez un psycho-x, un piluliste, qui eût mis un nom, un vocable chaleureux et répertorié, sur son problème, l’apprivoisant, le cajolant, en dissertant jusqu’à ce que la répétition du mot eût fait disparaître la chose. Mais il avait suffi d’incidents négligeables pour qu’il se perdît, et il avait aimé se perdre, s’était lui-même chassé de l’Éden, pour se noyer dans le clochardisme, dans une détresse existentielle, dans la négation de toute issue. C’est que la mort de Coco lui avait révélé la fausseté de l’édifice social et les valeurs perverties qui le fondaient. Par quelle énorme naïveté s’était-il entiché de cette idée absurde que les laboratoires Formol, pour ne parler que d’eux, œuvraient au bien de l’humanité (ou de qui que ce soit, autre que leurs plus gros actionnaires) ? Il s’agissait, bien au contraire, de s’enrichir en mentant au peuple, en tuant le peuple (pudiquement rebaptisé « consommateurs »), en lui faisant avaler, à force de boniments et de slogans et d’emballages colorés et sensuels, des saloperies de poisons embaumés de fragrances et d’effluves racoleuses.

En se laissant choir dans la fange, en renonçant au foyer, à la vie active, il avait découvert sa conscience, une conscience – les signifiants trompent parfois – inconsciente, qui lui avait fait prendre en horreur sa bonne conscience, consciente celle-ci, et lui avait enjoint, par l’intercession de ses nausées glandulaires, de se révolter contre les maléfices de Formol, cette organisation satanique.

Un jour, sa tante mourut ; la chambre de bonne fut vendue ; il n’avait plus de domicile.

VIII

À dix heures du matin, Félix Frelon se réveilla en proie au mal de tête que lui avait causé la soirée de la veille. Un pervers, un obsédé, voilà ce qu’il était. On ne se remettait pas facilement, à quarante-six ans, d’une telle orgie sadique. Et il savait que dans une heure, malgré l’aspirine, le café corsé et le cognac, la fureur meurtrière le reprendrait. Il ne s’était pas lavé depuis dix jours et sa rubrique était en retard.

Du chantre de la modernité, du troubadour de l’efficacité, du barde de la productivité, qui fustigeait les institutions poussiéreuses de son pays et la méfiance de ses compatriotes, Troll avait fait un esprit malade. Rivé devant son écran d’ordinateur, il massacrait les trolls dans un paysage de lunes multicolores et, au moyen de son clavier, faisait danser son icône dans un silence d’explosions phosphorescentes. Les cloisons, que figurait un treillage lumineux, abritaient des trappes riches de secrets, d’où surgissaient parfois des batraciens hideux assoiffés de carnage. Wasp – le nom de guerre que s’était choisi Frelon – bondissait par-dessus les rivières contaminées, toujours en quête de munitions et de substance revigorante. Les aéronefs tournoyaient dans un ciel de cauchemar et criblaient le sol aux pièges nombreux des faisceaux de leurs phares, pour y repérer Wasp et l’anéantir. Sur Wasp s’abattaient des essaims de mercenaires et des hordes de cuirassiers célestes, mais les armes létales de Wasp, actionnées par Frelon glapissant et sautillant, au moyen de la touche « $ », ne laissaient de ces ennemis terribles qu’une bouillie informe, jusqu’à ce qu’un traître eût raison du héros qui expirait alors dans un rougeoiement de l’écran (car le sang inondait ses yeux) et qui, dans son affaissement, voyait chavirer le sol et la danse narquoise de l’assassin, avant les dernières insultes de la machine. Alors il fallait recommencer, parcourir à nouveau cet espace virtuel, retrouver les zombies embusqués pour les tuer encore une fois, répéter les mêmes combats jusqu’à l’instant critique où le Wasp de la partie précédente avait succombé, où il fallait modifier ses actes, appuyer sur un autre bouton, s’engouffrer dans un autre couloir, sauter dans un précipice inconnu ; alors, si l’on avait la chance de réduire l’autre à merci, un sursis était accordé à Wasp, pour explorer quelques minutes de plus cette lande hallucinée dans l’attente du prochain guet-apens. Et il savait que ce jeu funèbre ne se terminerait jamais, qu’il n’en sortirait pas, ne parviendrait jamais à la connaissance parfaite de cette fiction toujours recommencée.

Et Wasp, le héros, méprisait Frelon, le folliculaire. Frelon était devenu Wasp comme la chenille un papillon, il ne concevait plus d’écrire ces biographies indigentes de cadres supérieurs. En Wasp Frelon trouvait l’homme physique et brutal qu’il avait toujours rêvé d’être. Quand il avait appris que l’on pouvait personnaliser les trolls, il s’était aussitôt procuré un scanner et avait donné à ses ennemis le visage des cinquante derniers « hommes du mois ». Ainsi chaque jour Wasp dans ses conquêtes réduisait en cendres l’univers de Frelon.

L’évidence de la supériorité de Wasp, du plaisir infini de sa nouvelle existence, son absence de désir de rencontrer quiconque, de faire quoi que ce soit autre que de jouer à Troll, le terrorisaient et le plongeaient dans le désespoir. Un pervers, un obsédé, voilà ce qu’il était. Les challenges de la modernité lui semblaient, auprès de l’annihilation des trolls, d’aimables divertissements. Le dialecte modernocrate des top-managers, qu’il rabaissait dans ses chroniques, n’était plus qu’un bavardage inutile.

Il avait jeté les sels de cannelle, de santal ou de marrons d’Inde dont il parfumait ses bains délicieux. Il ne supportait plus le contact de l’eau sur sa peau – car il n’y avait pas d’eau sur la planète des trolls – et se souvenait avec horreur du clapotis que produisaient ses doigts de pied et du bruit exaspérant de la mousse lorsqu’il la tripotait. Comme une vague, son enthousiasme pour l’Entreprise s’était brisé sur les parois synthétiques du labyrinthe que parcourait son double.

Qu’adviendrait-il de la France si, comme lui, la jeunesse délaissait ses perspectives de carrière pour se pervertir dans la sombre idéologie des logiciels violents ?

Il ne s’était pas préoccupé de remplacer la femme de ménage, décédée. Les fenêtres n’avaient pas été ouvertes depuis trois semaines ; une forte odeur de cigare flottait, et, sous les boursouflures du plafond, tournoyaient d’épaisses volutes de fumée.

S’il n’avait pas traîné, un jour de novembre, dans ce bar-cocktail-discothèque, si, ayant contemplé le décor de Sung-Jun, il ne s’était pas essayé pour la première fois, sous prétexte de tester ses facultés nerveuses, à l’un de ces jeux électroniques, alors, peut-être…

Il avait débranché son téléphone, pour échapper aux aigreurs de son rédacteur en chef. On menaçait de le mettre à la porte. Un temps, il s’était cru indispensable. Il craignait désormais d’être remplacé. Combien de temps pouvait-il vivre de ses économies ? Trois ans, peut-être. De quoi tuer huit cent mille trolls.

IX

Il lui avait donné rendez-vous dans un café voisin de la galerie Schmöck sous prétexte de régler une séquelle administrative de leur divorce. Lorsqu’elle s’assit en face de lui, à onze heures vingt, exactement cinq minutes après l’heure de leur rendez-vous, une sourde panique monta en lui. Il fallait absolument dire quelque chose, éviter de se dévisager…

-- Alors, comment ça va ?

-- Alors, comment ça va ?

Ils rirent. Ils avaient dit la même chose, presque synchrones.

-- Boh, moi, tu sais, rien de particulier…

Il n’allait tout de même pas lui raconter les derniers cancans de Formol ; quant à sa nomination aux archives, elle était incapable d’en saisir la signification ; il lui coûtait de lui parler de Saint-Gratien, épisode encore trop récent (elle n’avait d’ailleurs jamais perdu une occasion de le ridiculiser) ; enfin, il craignait de lui décrire les excentricités de tel collègue, car il était piètre conteur et il croyait se souvenir qu’elle n’avait pas d’humour. La panique le submergea à nouveau.

--… et toi ?

-- Eh bien, figure toi que…

Il écoutait distraitement. Le récit d’un voyage dans une cité d’Europe du nord, avec une vague amie. Les détails d’une succession difficile. L’ablation d’un œdème – à moins que ce fût un glaucome ou un kyste. La dernière médaille de natation de leur fille, l’engouement de leur fils pour la planche à voile (ou était-ce le karaté ?) … une tentative de cambriolage… une sortie au cinéma… la perte d’une carte de réduction pour les transports en commun… une sensation de picotement dans la hanche…

Elle lui parlait comme à une vieille copine, ne lui épargnant aucun détail trivial, et, comme à une vieille copine, elle lui proposa de venir prendre un thé le lendemain.

Aux thés succédèrent quelques sorties, une douce amitié renaquit, et, quand il lui proposa d’habiter de nouveau ensemble, à titre probatoire et expérimental et sans engagement, dans l’unique but d’adoucir mutuellement leurs solitudes, elle accepta.

Ce n’était pas la passion qu’il avait espérée, mais la tendre anesthésie d’une féminité remplie de mille occupations, une matérialité chaude et rassurante, faite de rituels domestiques et de petits achats. Il l’accompagnait dans les grands magasins, débouchait le siphon du lavabo et essuyait la toile cirée du petit déjeuner. Il vidangeait la voiture, descendait acheter le pain et lui mettait son manteau sur l’épaule, quand le soir ils sortaient au théâtre. Sans oublier le chien, infatigable compagnon toujours haletant, toujours à l’affût d’un sucre ou d’une balle, et qu’il menait invariablement faire son pissou le soir sur la roue d’une voiture. Les enfants, dont l’un habitait un studio, payé par la généreuse pension qu’il lui versait, et végétait en fac de communication, considéraient cette expérience avec un scepticisme amusé. En leur père, qu’ils connaissaient peu, ils ne voyaient qu’un de ces compagnons qui partageaient quelques mois la vie d’Odette.

Elle le présenta à ses amies ; elles l’emmenaient dans les boutiques de parfumerie et de fleurs séchées, l’initiaient à la littérature féminine et au cinéma intimiste, à la chasse aux bibelots et à la gynécologie, au mariage des saveurs et aux mystères des cycles lunaires. Il déambulait avec elles dans les rayons de lingerie, dans cette forêt de formes esquissées, frivoles, qui partout s’offraient avec leurs dentelles et leurs mignardises affolantes. Elles y perdaient des heures, tentées par la moindre réclame, elles laissaient germer les mille potentialités d’achat qui jaillissaient de chaque présentoir, incapables de choisir, soucieuses de préserver la richesse de ces désirs incipients. Elles lui demandaient sans cesse son avis – qu’elles ne suivaient jamais – sur des choses auxquelles il n’entendait rien. Il feuilletait les magazines féminins, pleins de sensualité glacée et d’hymnes au plaisir et au panthéisme de la consommation. Ils lui révélèrent une planète amorale où l’on ne pouvait distinguer l’âme du corps, ni l’esprit de l’argent ; où des notions qu’il avait cru partager avec le reste de l’humanité se révélaient vides de sens.

Les laboratoires Formol suaient la masculinité, dont ils crèveraient peut-être, comme une tribu appauvrie par l’endogamie. Un territoire phallique et féru d’angles droits, si bien balisé par le verticalisme agressif de Sung-Jun. Les femmes – à part quelques carriéristes androgynes – n’y assumaient que des rôles subalternes, hôtesses et collaboratrices trop attifées, transfuges de cet autre monde, rond, creux, et chaud, qu’il découvrait avec Odette. Un monde où l’on se fait la bise, où l’on se prête des robes, un monde sans conflits où les difficultés se dissolvent dans de suaves et interminables pépiements. Odette et ses amies, comme des vapeurs, colonisaient l’espace en le peuplant de parures et de colifichets. Elles se nourrissaient d’elles-mêmes, se repaissaient de leurs corps infinis et de leurs cœurs multiples au cours de lancinants échanges téléphoniques. Un réseau patiemment tissé de confidences et de consolations qui détruisait tout prémisse de tragédie. Il admirait leurs corps sans âge, si fermes, et le bon ton exquis de leurs mensurations ; ces corps presque identiques qu’on aurait dit achetés dans une boutique de mode, comme les tailleurs de soie qui les vêtaient. C’était pour embellir ces corps, pour les rendre plus inaltérables, pour parfaire le velours de leur surface, que luttait l’âpre chevalerie des laboratoires.

Asphyxiées par leurs achats trépidants, leurs conversations s’étaient vite taries ; il aurait pu partir. Mais il aimait sentir sa présence, entendre les bruits de ses menues activités et savoir que chaque soir, il y aurait quelqu’un à qui se confier. Sans trop y croire, il voulait donner aux grands sentiments une nouvelle chance et lui proposa des vacances en Turquie ; elle accepta. Il rêvait déjà de promenades amoureuses dans les souks quand elle lui annonça qu’elle avait changé leurs plans et accepté une invitation dans la maison d’un couple d’amis.

X

On transpirait dans l’eau. Pendant que Monsieur faisait l’hippopotame, l’amie d’Odette soliloquait, vautrée sur une serviette publicitaire, arborant sans honte ses varices et ses vergetures dues peut-être à l’abus de la marque d’anisette dont elle faisait la réclame.

--… Il faut dire que l’an dernier, on est parti une semaine plus tôt, eh bien il a fait bien moins chaud ; cette année, ça a été pénible pour le petit, mais il faut dire aussi qu’on l’a louée la première quinzaine de juillet…

-- Oui, opina Odette, les maisons c’est mieux quand il y a quelqu’un à l’intérieur, surtout aussi loin…

--… C’est à dire que quand je ne travaillais pas nous venions plus souvent, mais maintenant que j’ai repris mon emploi de secrétariat à mi-temps c’est plus difficile – il faut dire aussi que les enfants s’ennuient un peu car ils n’ont pas leurs copains – en plus il y a une dame très gentille qui venait faire le ménage de temps en temps et vérifier que tout va bien, mais elle a dû être hospitalisée.

--… la pauvre, qu’est-ce qu’elle a ?

-- Ils ne savent pas au juste, une sorte d’ulcère. Il paraît qu’elle s’est réveillée un matin avec des vomissements, elle ne pouvait plus rien avaler, sa sœur est très inquiète évidemment…

-- C’est drôle, moi aussi j’ai des nausées, le matin…

-- C’est peut-être une question d’hormones. Moi, l’an dernier, j’avais la tête qui tournait chaque fois que je me levais, eh bien j’avais aussi des spasmes à l’ovaire et des pertes blanches…

-- Ah oui ?

--… Eh bien figurez-vous que mon gynéco, que je vous recommande…

-- Ah bon ? Parce que le mien…

-- Oh, le mien, il est adorable, il accepte toujours de vous prendre à six heures du soir, et puis il se met à l’écoute de votre corps… enfin il m’a trouvé un syndrome, et depuis que je prends du Stinoplan

-- Moi, je prends du Burmax

-- Eh bien, moi, ça ne m’a jamais rien fait…

-- Il faut dire que grâce à Philippe, j’ai – ou plutôt j’avais – quarante pour cent sur le Burmax ; alors que le Stinoplan

-- Alors là, ne m’en parlez pas, c’est vraiment scandaleux. Mais grâce à la boîte de mon mari nous avons une mutuelle qui rembourse très, très, très bien…

Philippe rentra en lui-même, de peur qu’on ne l’interpellât sur les coûts et les mérites respectifs de Stinoplan et de Burmax (de l’écurie Formol) ; il méditait sur le sort du lobe de son oreille droite tuméfié par un coup de soleil, et dont les battements résonnaient jusque sous son arcade sourcilière ; il ne percevait que des bribes de la conversation à laquelle il craignait que la rombière ne le mêlât ès qualités.

--… Il faut dire que moi, j’ai des règles très douloureuses et qu’au bout de deux jours, je ne supporte plus le tampon. Alors, évidemment, je mets des serviettes mais qu’est-ce que ça coûte cher… Alors, je collectionne les coupons…

-- Vous les trouvez où, les coupons ?

-- Oh, il y en a un peu partout. Moi je les découpe dans un magazine de santé, Bottom Fitness.

-- Ah, c’est bien, ça ?

-- C’est pas mal, mais il y a beaucoup trop de pubs… Enfin, il y a aussi pas mal de coupons et des conseils pour la forme et les vacances. Tenez : ils ont testé la nouvelle gamme Morbastan… Eh bien, grâce à Bottom Fitness, j’ai essayé ; et c’est fantastique. Il y a une crème à base de mussilage, je crois, et d’aubépine rose…

-- Blanche…

-- Blanche, c’est ça. Eh bien, c’est une pure merveille. D’abord, à l’application, c’est un vrai plaisir : c’est doux, c’est onctueux, c’est hydratant. Et puis ça pénètre… quelle efficacité ! On se sent rajeunie, revigorée, on sent que c’est plein de principes osmo-actifs et d’oligo-éléments… c’est frais… c’est jeune… comme un torrent…

-- Oui, je l’utilise également, mais je trouve que ce n’est pas très différent d’Antéplium

-- Oh non, Antéplium c’est un concept dépassé, ça ne tient plus la route…

-- Mais au fait, Philippe, ce n’est pas ta boîte, qui produit Morbastan ?

Il émit un grognement affirmatif. Une gamine obèse, vêtue d’un polo Mickey et d’une casquette fast-burger, accourut en pleurnichant.

-- Maman !

-- Tu ne peux pas m’avoir une réduction ?

-- Qu’est-ce qu’il y a, Cindy, mon petit trésor ?

-- Je ne travaille plus dans la même division.

-- J’ai mal au pied.

-- Oui, mais je croyais que…

-- Viens par ici, ma poupoune.

-- Oui, mais c’est beaucoup plus difficile ; il faut faire une demande écrite au siège ; expliquer que c’est pour un motif promotionnel…

-- Maman, chante-moi les macaronis !

-- Bon, ce n’est pas grave. D’ailleurs, depuis que j’utilise ça je me sens patraque…

-- Quand on aime les nouilles

Quand on aime les pâtes

On aime les macaronis

GRA-PEL-LI !

-- Eh bien, tu n’as qu’à revenir à Antéplium.

-- Ça te va bien de faire de la réclame pour les concurrents…

-- D’ailleurs Antéplium, plus aucune de mes copines n’en utilise… Écoute, Cindy, si tu continues à m’embêter, je ne t’emmènerai pas au fast-burger !

-- Je veux une casquette Mickey !

-- Si tu crois qu’on va t’acheter des casquettes de luxe, avec le nombre de fois que tu les perds… T’as déjà de la chance qu’on ait trouvé celle-là dans une poubelle !

-- Oui, il paraît qu’ils vendent surtout en province…

Un marchand ambulant s’approcha. Dans l’eau les cris se mêlaient aux éclaboussures. Les objets gonflables aux couleurs criardes volaient parmi les rires et les giclées d’écume. Parfois, un gros bateau perçait cette foule grouillante, que son propriétaire toisait d’un air magnifique. Çà et là, des rondeurs malmenées par les élastiques de leurs maillots rougeoyaient au soleil, auréolées de leur propre sueur, pareilles à d’énormes langoustes frappées par la Grâce. Et Philippe, que le spectacle de ces dos écarlates faisait penser aux cloques et aux nuits blanches, martyr des dévots du soleil, remerciait ce dieu de ne s’en être pris qu’au lobe de son oreille.

-- … Oui, à la naissance elle ne pesait que deux kilos trois, mais elle s’est bien rattrapée depuis. Ce n’est pas qu’elle a de l’appétit, mais elle emmagasine tout…

-- Vous voulez des lunettes de soleil ?

-- Non, merci… Et puis, elle fait de la constipation. J’étais très inquiète, mais le pédiatre m’a dit qu’il n’y avait rien à faire. Il y a bien un bouillon que j'ai essayé de lui faire prendre, mais elle n'en a jamais voulu. Pour ce qui est des frites, ça oui, d'accord...

— Soixante francs, la paire de lunettes de soleil.

— ...les frites, les frites, les frites, il n'y a que ça ! Alors, évidemment, pour le transit intestinal... À propos, j'ai lu que soixante pour cent des enfants, entre sept et douze ans, souffraient de constipation chronique...

— Non ?

— Si, c'est une étude très sérieuse qui vient d'être publiée aux États-Unis.

— Les miens, ç’aurait plutôt été l'inverse...

— Ah ça, ne m'en parlez pas, c'est terrible !

— Cinquante francs, les lunettes de soleil.

— ...une fois, Cindy m'a fait une diarrhée... terrible... mais alors... plus que mou, hein ?... et liquide, même... et puis toutes les cinq minutes, avec de la fièvre... je ne vous dis pas combien de culottes j'ai lavées, j'ai même failli lui remettre des couches... En plus, c'était le jour de l'anniversaire de sa grand-mère paternelle. Qu'est-ce que j'étais gênée ! Dans la famille de mon mari, ils sont plutôt collet monté, c'est à croire qu'ils n'ont jamais eu d'enfants en bas âge.

— Quarante francs, les lunettes.

— Mais ça suffit, Monsieur, puisqu'on vous dit qu'on n'est pas intéressées !

Un adolescent trapu, la casquette bien enfoncée sur les oreilles, la démarche appuyée, vint s'asseoir sous leur nez, leur envoyant du sable dans la figure. Il avait le menton épais, parsemé de poils naissants, l'œil farouche et haineux, et semblait prêt à bondir à la moindre provocation. Il transportait une radio-cassette volumineuse qui jouait un succès récent. Philippe reconnut le rythme (faut-il dire le beat ?) du morceau qu'il avait si souvent eu à supporter au supermarché, où Odette insistait pour qu'il l'accompagnât, ainsi qu'à travers les fenêtres ouvertes des voitures des autres. Il y avait trois coups de grosse caisse, que nous représenterons par le signe typographique "§", suivis de deux coups de caisse claire, symbolisés par un "X". Ce motif se répétait avec une régularité de métronome :

§-§-§-%-%

Venaient se greffer parfois des paroles :

Is it love... is it love... is it love... is it love that you want from me... Oh Oh Oh...

Le Oh Oh Oh final se multipliait parfois en une interminable complainte :

Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh... Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh..., etc.

L'oreille de Philippe s'insurgea, son furoncle se fit plus douloureux. Le marchand ambulant ne semblait pas avoir remarqué l'adolescent, qui enfournait un bubble-gum qu'il mâchonna bruyamment en tordant la bouche. Les bulles, gonflées par les Oh Oh Oh, éclataient au moment du premier §, le ponctuant d'un floc boueux. Puis, comme il ravalait son chewing-gum, un gargarisme de crachat morveux perturbait la froide litanie du chanteur au sexe indéfini :

Is it love, etc.

— ...Il faut dire que mon beau-père est capitaine de vaisseau... Une famille très à cheval sur les traditions... Heureusement, Jean-Luc n'est pas comme ça, sinon nous aurions eu du mal à nous entendre. Moi, je suis quelqu’un d'ouvert, vraiment de très, très ouvert...

— Trente francs, les lunettes, Madame.

— Mais puisqu'on vous dit que...

— C’est pas cher trente francs, pourquoi tu veux pas mettre trente francs ? Avec trente francs, moi, je gagne presque rien.

— §-§-§-%-%... §-§-§-%-%...

— Écoutez, Monsieur, si vous continuez à nous importuner, j'appelle un agent !

Is it love... is it love... is it love... is it love that you want from me... Oh Oh Oh... Is it love...

— Ma mère était institutrice, elle a toujours veillé à ce que ses enfants soient élevés dans un esprit de tolérance et d'ouverture d'esprit. C'est pour cela que je comprends si bien le malaise des jeunes dans la société actuelle, beaucoup plus que certaines de mes amies qui sont, il faut le dire, assez bornées. Mon amie Marie-Élisabeth, par exemple...

Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh... Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh...

— ...elle interdit à ses filles de rentrer des soirées de l'aumônerie passé dix heures du soir. Eh bien, moi, voilà une mentalité que je ne comprends pas. Quand je lui ai expliqué que j'ai commencé à vivre ma vie le jour où j'ai dit merde à ma mère, elle m'a regardée avec de ces yeux, mais alors, choquée, hein !

— Vingt francs, les lunettes, Madame...

— ...les jeunes, il faut les laisser vivre, il faut qu'ils puissent s'éclater entre copains...

— §-§-§-%-%... §-§-§-%-%..., etc.

— ...quand nous avions leur âge, nous n'étions pas différents...

— Combien, raisonnablement, tu peux mettre pour les lunettes ?

— ...Eh bien, mon beau-père, il ne comprend pas ces choses-là ; je peux vous dire que j'ai eu droit à des commentaires sur l'éducation de Cindy...

Is it love... is it love... is it love... is it love that you want from me... Oh Oh Oh... Is it love... Is it love...

— Allez, je les laisse à dix francs, les lunettes...

— Soi-disant, elle rote, elle dit des gros mots... Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? Les gros mots, elle les apprend à l'école... et les rots, c'est un mauvais fonctionnement du diaphragme... Comme si elle allait se retenir de roter devant mon beau-père, simplement parce qu'il est capitaine de vaisseau...

Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh... Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh...

La musique et le marchand s'éloignèrent, en quête de nouvelles proies. Les spasmes du furoncle se ramifiaient dans la mâchoire inférieure, comme une douleur de dents. Le chancre allait exploser, vomir son pus, c'était imminent... Un ballon de volley vint s'écraser au pied de la serviette-réclame. Un athlète vint le récupérer. Une voix d'homme se mêlait maintenant au monologue de l'amie d'Odette.

— Bonjour, Jean-Luc Maillard.

L'hippopotame était sorti de l'eau.

— Philippe Champarnaud.

— Mon ex-mari... hi ! hi ! hi !

— Vous êtes arrivé hier ?

— Oui.

— Vous êtes passé par où ?

— Par N...

— Ah, vous avez pris la nationale ? Mais par C..., c'est plus court. Vous prenez à droite, à la patte d'oie de B..., et suivez la route jusqu'à D... ; puis, vous prenez le deuxième feu, à droite, avant le poste d'essence. Vous évitez tous les bouchons et il y a beaucoup moins de camions. Je prends toujours cet itinéraire, avec l'Alpha c'est un plaisir, on se fait des petites pointes à cent soixante-dix... Qu'est-ce que vous avez, comme voiture ?

Il avait dans la tête les battements du furoncle, toujours plus menaçants, le martèlement de cette musique (is it love...), toujours plus obsédant, et maintenant le radotage de Jean-Luc Maillard, encore plus assommant que celui de sa femme.

— Une XXX...

— Ah ! Du gros calibre ! Mais ça doit consommer un paquet. Et puis, au niveau reprise... vous l'avez achetée où ?

— Je ne sais pas, c'est la boîte qui me l'a payée.

— Bien sûr ! Avec tous les avantages fiscaux... Il paraît qu'il va y avoir un abattement de vingt pour cent pour toutes les vidanges sur les grosses cylindrées, dans un garage de moins de cinq employés. Si ça vous intéresse, j'ai un très bon ami qui est conseiller fiscal. C'est fou, ce qu'on peut récupérer, avec une bonne connaissance de la législation. Vous gagnez dans les combien ?

nnnnnnnn

— Eh bien, je parie que mon copain peut vous faire économiser x en réduction d'impôts. Vous avez de quoi écrire ? Je vais vous donner son adresse.

— Voyons, Jean-Luc, tu lui donneras ce soir !

— Je mangerais bien un bon steak. Ça n'a l'air de rien, mais faire la planche, ça creuse. Quelle heure est-il ?

Is it love... Is it love that you want from me... La rengaine tournait dans sa tête, rythmée et magnifiée par les pulsations du furoncle, brûlant, gorgé de pus et de globules : Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh. L'autre ne tarissait pas :

— ...le prix de l'immobilier... les frais d'agence... les charges... une plus-value d'au moins trente pour cent... avec le quatorzième mois, pourtant... depuis que je me suis mis au golf, je dors beaucoup mieux... avec un bonus de tant, je récupère jusqu'à... ils auraient dû mettre la pression dans la seconde mi-temps, ils raflaient la mise... si je pars avant sept heures, je suis sûr d'éviter les bouchons, sinon... le duty free de Roissy est moins avantageux que celui d'Orly... avec les travaux du périphérique...

Il s'excusa, prétextant un retrait d'argent. Jean-Luc Maillard, qui savait tout, l'informa que les distributeurs étaient probablement vides. Certes, mais il avait également un coup de téléphone à donner...

À l'écart des laideurs de la station balnéaire se trouvait une vaste place, toujours déserte, entourée de marinas en perdition. Trois fois déjà il s'y était réfugié, excédé par la vitalité de la famille Maillard. Une fois de plus, il y venait contempler le tourbillon des mouettes au-dessus de la benne à ordures, assis sur un banc au ciment fissuré. La lumière se réverbérait sur les façades, baignant l'endroit d'un halo éblouissant. Le vent ne cessait de tourner, charriant des odeurs de sédiments marins et de feux de broussaille. L'air poudroyait, comme si un esprit lui eût insufflé une bouffée de talc, et on y entendait, mêlés comme dans un concert, la trompe d'un cargo, le criaillement des oiseaux et le vrombissement d'un avion publicitaire dont les arabesques s'étiolaient parmi les nuages. Cette fois il n'était pas seul, un autre homme était assis sur les marches d'un immeuble muré, peut-être dans l'attente d'une rencontre.

Il avait pressenti dès le premier rendez-vous avec Odette que sa tentative de raccommodement était aussi inconsistante que l'intermède de Saint-Gratien. C'était chez Formol qu'il respirait, chez Formol qu'il inscrirait son destin. Pas plus que la ferveur corrompue des zélotes de Freycinet, il ne pouvait se satisfaire du cercle d'Odette, ce vivier de batraciens à la plate volubilité. Il ne voulait pas se noyer dans le conformisme bavard de ces gens et leurs sentences creuses. Jean-Luc Maillard ressemblait trop à son passé. À tout fuir, il ne risquait que le néant.

Leurs retrouvailles n'avaient servi qu'à vérifier qu'Odette n'était qu'Odette et qu'elle n'avait pas changé. Un épiphénomène, un frémissement qui ne méritait pas qu'on lui sacrifiât le plaisir de la lutte, ni même des rangées d'étagères aux dossiers poussiéreux.

Une fois résolu à rompre, il fut surpris de constater que la douleur était calmée. Il tâta son oreille, désormais lisse et indolore. Il ne se souvenait d'aucune mesure de cette musique. Un chat marchait sur le rebord d'un vieux puits. L'apercevant, il se leva, se dirigea vers lui, dans sa curiosité de regarder le fond du puits. Ce faisant, il distinguait plus nettement la silhouette de l'homme. Ce dernier se leva également, et fit mine de quitter la place d'un pas pressé. Soudain, il le reconnut. Cette démarche... comment ?... déjà à F...

S. rôdait-il dans la direction des archives pour l'espionner, s'emparait-il des corbeilles pour connaître ainsi ses projets ? Ici, comme à F., il le surveillait, et, dans les deux cas, Philippe l'avait reconnu. Mais si, à F., où d’ailleurs il avait perdu contenance, tenant des propos insensés et le tutoyant, il avait invoqué une coïncidence, ici, il ne pouvait que fuir.

L'homme venait de disparaître de son champ de vision. Philippe le poursuivit ; en cas de malentendu, on s'excuserait. S. ne pouvait avoir quitté la place que par l'avenue du Casino, longue et droite, dont la foule, à cette distance du front de mer, était encore peu dense. Le croyant peu sportif, il s'attendait à le rattraper. On aurait une belle explication ; ce coup-ci, il ne se laisserait pas intimider... mais l'autre avait disparu ; seules quelques familles de vacanciers traînaient devant les vitrines, quelques jeunes faisaient péter leurs mobylettes ; nulle trace de l'autre, qui avait dû s'engouffrer dans un immeuble ; il le chercha, sans succès, dans un hôtel, une boutique de maillots de bain, d'articles nautiques, vides de clients et engourdis par la sieste.

XI

Un jour, il lui fit savoir par écrit, après avoir déserté dix jours le "foyer", qu'il avait mis un terme à leur expérience. À quoi bon dire ces choses, comme dans les films, alors qu'une lettre les explique en toute candeur et évite les larmes et les protestations et les autres manifestations féminines de l'amour-propre ? Il ne se souciait pas de sa réaction, qu'il eût souhaitée indifférente, mais il ne voulait pas de scène. Une scène, c'était une perte de temps, une fatigue stérile, plus inutile encore qu'une soirée entre amis ou une virée dans une discothèque. Elle eût été si ridicule, si pitoyable, cette scène, qu'il préférait la lui épargner, pour ce qu'il leur restait d'estime mutuelle. Oui, cette lettre était une courageuse marque de respect — elle aurait peut-être cru le fléchir, le culpabiliser par ses gesticulations, mais il ne l'aurait que plus méprisée, et bien que son arrogance de mâle espérât la meurtrir, la partie saine et lumineuse de son être lui imposait cette sortie raisonnable. Il soupçonnait d'ailleurs chez Odette une égale usure des sentiments. Pour elle aussi, ce raccommodement n'avait été qu'un avatar que la fatigue et l'indifférence de vivre avaient autorisé. Elle ne l'avait pas vraiment voulu, elle s'était laissée entraîner dans cette tentative par lassitude et par désœuvrement, et parce que l'occasion s'en présentait, plus facile à saisir qu'à repousser. Elle avait retrouvé Philippe comme un de ces jouets d'enfance déniché par hasard dans un grenier, qu'on dépoussière et qu'on cajole quelque temps, avant de le jeter, en désespoir de ranimer sa magie. Pour l'un comme pour l'autre, il ne s'était agi que de vérifier qu'ils avaient extrait depuis longtemps l'essence de leur relation, et qu'elle était trop stérile pour se renouveler. L'aigreur revenait déjà dans leurs conversations, avec les vieux griefs insolubles et les anciennes antipathies que leur bonne volonté avait fait taire dans les commencements de leur vie conjugale.

XII

Elle déchira rageusement la lettre. Puisque tout le monde la délaissait, elle mourrait. La concierge ne lui parlait plus, son amie Annie réclamait une dette, et maintenant Philippe ! Tous ces gens préoccupés de leur misérable personne, s'ils savaient à quel point elle souffre, combien de fois par nuit elle se réveille pour avaler cette médecine infecte, s'ils savaient qu'elle ne peut plus rien manger et comme la plantureuse douleur de son estomac la déchire, et s'ils avaient vu la tête que faisait le docteur et la liste interminable d'analyses et de prescriptions qu'elle serre contre son cœur dans le portefeuille qu'il lui a offert pour leurs cinq ans de mariage, ils rentreraient sous terre, avec leurs heures de repassage, leurs créances et leurs états d'âme ! Mais on verra leur honte quand elle sera morte ; à se tordre de rire ! Elle en rirait dès maintenant si elle ne craignait de réveiller son ulcère qui miraculeusement la laisse en paix depuis une demi-heure. Elle les entend déjà pleurnicher : "Si j'avais su... pourquoi n'a-t-elle rien dit ?" Mais ce serait trop facile, on s'en sortirait à trop bon compte, s'il y avait un sémaphore et un signal sonore pour vous montrer que l'on souffre, messieurs les pharisiens, et pour vous indiquer le moment précis où vous devez montrer de la compassion !

Eh bien, non ! Il vous faudra toute votre bêtise, toute votre petitesse, toute votre mesquinerie, toute votre pusillanimité pour porter le fardeau qui vous écrasera quand je serai morte. Inutile de s'agenouiller et de déposer des fleurs et de marmonner des excuses et des prières. Car je les vois déjà, vos fleurs, je les hume, elles sont rachitiques et racornies comme vos âmes et elles ne sentent même pas mauvais, seulement les excréments insipides d'homoncules qui, effrayés par l'amour, par tout ce qui existe, se réfugient au fond de leur coquille. Et je ne veux pas non plus de vos prières, et de vos excuses, et de vos larmes insincères, car je veux voir grossir la boule qui se noue dans votre gorge, et qu'elle explose pour vous noyer de sanglots et de remords.

Et j'étais prête à t'ouvrir mes bras et à oublier les outrages passés mais tu es venu t'installer comme un sous-locataire et tu n'as pas bougé, tu n'as même pas fait ça, tu n'as même pas esquissé le geste qui eût ouvert la porte de mon amour qui t'aurait inondé comme une vague chaude et bienveillante — mais pas un baiser, pas une caresse, et chaque fois que je te sentais ailleurs le plomb de mon ventre me brûlait un peu plus et tu n'as pas su lire les tremblements de ma mâchoire ni la lutte de mon rictus crispé et de mes yeux humides.

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