Sel
Place de la Victoire, Bordeaux, 18 janvier 1997. Loreleï, 20 ans.
Les rires fusaient autour de la table de bar. Avant de partir en soirée, les esprits s’échauffaient. Loreleï avait froid : elle avait commandé un chocolat chaud, supplément Chantilly. Sa tasse fumait. Elle léchait sa cuillère pleine de crème avec une lenteur qui fit lever un sourcil à Céline.
- Loreleï, tu compenserais pas le sexe par la bouffe, par hasard ?
Elle haussa les épaules.
- Un peu… parfois. Faut bien que je me mette quelque chose sous la langue.
Tout le monde éclata de rire, puis Claire s’étonna :
- T’es toujours en période célibat ?
- Ouais, ça me permet de me reconnecter à moi-même, de réfléchir…
- Et ça fait combien de temps que tu réfléchis ?
Céline jugea utile d’exiger de la précision :
- Et pense à tout compter ! Genre quand Vivian est revenu et que t’as été faible ! Vilaine fille !
- J’en suis pas fière, merci Céline ! Pour répondre à ta question avec précision, Claire, ça va faire cinq mois. Sept depuis que j’ai quitté Vivian, mais puisqu’il faut tout compter…
Simon, jusque-là silencieux, avala sa bière de travers. Loreleï le fusilla du regard. Dès qu’il eut fini de tousser, il se montra sarcastique.
- Cinq mois, ça fait long, dis donc ! T’as bien tout compté ?
- Ta gueule, Simon ! lança-t-elle, trop vite pour être honnête.
Dans le bar, quelques têtes commençaient à se retourner vers eux.
- Hoooo, s’amusa Céline. Simon, tu as des infos croustillantes ?
Claire sirotait sa Pécheresse, tout en attendant que Céline fasse pleuvoir les détails. Avec son caractère exubérant et déjà trois verres dans le sang, elle savait pouvoir compter sur son amie.
- Ho, ça va ! s’énerva Loreleï. Juste une fois, ça compte pas !
Sourire en coin, Simon ne lâchait rien :
- Une fois ? Mais sois précise ! Une fois qui a duré une journée ! Cette fille voulait ma peau, littéralement !
Ce n’était pas la mauvaise foi qui allait arrêter Loreleï.
- Vous savez ce que c’est ! Vous êtes au régime et vous tombez sur un paquet de chips ! Donc vous faites quoi ? Vous défoncez le paquet !
Claire pleurait de rire, l’œil de Céline brillait, quand elle demanda :
- Tu l’as défoncé ? Sérieux ? Faut que vous racontiez !
Simon plongea son nez dans son verre et prit un air de victime blessée :
- Je suis un gentleman. Surtout qu’à l’écouter, ça n’a pas compté. J’étais juste là au bon moment, faut croire. Consommé, jeté. Comme un vieux paquet de chips.
Claire se demanda si Simon ne cachait pas un peu de tristesse sous sa provocation. Il marqua un silence, puis planta ses yeux tour à tour dans chaque fille.
- Je dirais juste que Loreleï n’a pas parlé de chips par hasard.
Céline et Claire soupirèrent d’impatience devant sa lenteur calculée. Simon se contenta d’un haussement d’épaules.
- Elle aime le sel. Vraiment.
Claire poussa un cri. Des têtes se tournèrent.
- T’en as trop dit !
Simon n’ajouta rien. Il leva son verre vers Loreleï, qui lui envoya un baiser. Il garda ses souvenirs pour lui.
*****
Trois semaines plus tôt, Simon avait sonné chez Loreleï. Il aimait bien son appartement. Il y avait de la place, contrairement à chez lui. Soixante mètres carrés à Bordeaux, quand on est étudiant, c’est le grand luxe. Un héritage dont elle ne parlait jamais.
Cela faisait maintenant trente minutes qu’ils bûchaient sur leur exposé. Loreleï fulminait contre Benjamin Constant et son « suffrage universel » qui excluait les femmes. Simon avait cessé de la contredire depuis longtemps. Elle avait raison, et il le savait.
Loreleï s’était échauffée en parlant. Ses joues avaient rosi et des mèches s’échappaient de son chignon. Elle remonta ses lunettes d’un geste vif avant de reporter son attention vers Simon.
- On a mérité une pause ! Tu veux manger un truc ?
Elle commençait à fouiller dans le frigo. Simon était juste derrière elle quand elle se retourna. Elle faillit le percuter, puis rit, l’air un peu gêné.
- Tiens, mets le fromage sur la table. J’ai du pain à côté de l’évier.
- Je pensais plutôt à des gâteaux.
- Humm, c’est vrai que j’ai pas trop le bec sucré. Prends dans le placard : chocolat, biscuits, tu trouveras ton bonheur.
Tout en achevant une tablette de chocolat aux amandes, Simon ne perdait pas une miette de Loreleï en train de croquer dans sa tartine de Saint-Félicien. L’odeur du fromage se mêlait à celle du chocolat. Sucré contre salé.
Loreleï enleva ses lunettes et ferma les yeux tout en mâchant. Quand elle les rouvrit, Simon la regardait, songeur.
- C’est indécent de kiffer le fromage comme ça. Je suis choqué.
Elle poussa un grand soupir.
- C’est rien. Ça me rappelle des souvenirs.
- Ton enfance à la ferme ?
Ils rirent tous les deux. Loreleï regarda par la fenêtre. Le ciel blanc et froid ne dispensait aucune chaleur. Simon dut tendre l’oreille quand elle parla d’une voix basse.
- Le goût de la peau. Salée après le sport. Le goût de…
Elle s’arrêta. Tourna son visage vers lui en soupirant, puis regarda l’épaule de Simon comme si elle allait y plonger ses dents. Celui-ci commençait à avoir du mal à respirer. Il connaissait Loreleï depuis assez longtemps pour ressentir le changement.
- Simon. Je peux te demander quelque chose ? C’est bizarre, tu peux dire non.
- Je sens que je vais avoir envie de dire oui.
Le menton posé sur ses mains jointes, elle fit glisser sa bouche contre ses doigts. Puis elle revint à lui.
- La peau me manque. Le goût, la chaleur. Les caresses. Je voudrais te toucher. Mais c’est tout. Je reste célibataire. Des caresses, ça compte pas.
Simon répéta doucement :
- Ça compte pas.
- Voilà, c’est juste un service que tu me rends.
Le sourire de Simon augmenta l’intensité du regard de Loreleï.
- OK. Je suis un mec serviable. Fais de moi ce que tu veux.
Ils se levèrent. Leurs mains hésitaient.
Elle lui enleva son t-shirt, puis le sien.
Quand le plaisir brûla la peau du jeune homme, elle y retrouva le goût du sel. Presque le même. Presque.
Un souvenir, ça ne compte pas.

Annotations
Versions