Prologue
Je le rencontre enfin.
Cependant, je n’ose lever mes yeux vers lui. On m’a tant répété que je devais être respectueuse, me tenir correctement, parler que si j’en avais l’autorisation… Comme si j’étais encore une gamine !
Je n’ai aucun désir de me marier de cette manière. Je souhaite toute autre chose qu’un mariage arrangé qui ne bénéficiera qu’à mon beau-père, en l’alliant avec cette prestigieuse famille égyptienne ancienne. Toutefois, je ne peux rien y faire. Et surtout, je n’ai pas mon mot à dire. D’ailleurs, je n’ai plus mon mot à dire depuis longtemps !
― Julie ! Je suis heureux de vous rencontrer.
Sa voix est amicale, mais son visage l’est-il ? Je n’ai vu de lui que des représentations avec le costume traditionnel, et rarement de près. Je sais qu’il est brun, mais pour le reste… Je suis face à un total inconnu.
― Moi aussi, murmuré-je, alors que mon cœur bat la chamade.
Je le dévisage enfin pour croiser un regard très doux, d’un chocolat intense dans un visage mat et… très beau. La photo que j'ai pu voir de lui ne lui rend pas justice. Que va-t-il penser de moi ? J’espère ne pas trop le décevoir. J’ai appris, par une allusion d’une de mes duègnes, qu’il était à l’initiative de cette première rencontre, l’ayant donnée comme condition à ce mariage. Certes, je sais que je suis assez jolie avec mes longs cheveux châtains, qui pour le moment sont retenus dans un sévère chignon, et mes prunelles grises, mais somme toute je me trouve quand même quelconque. Je n’ai pas non plus une taille très grande. Pourtant son regard pétille et son sourire est toujours présent, il s’est même agrandi devant le mien hésitant.
― Venez, je vais vous conduire auprès de votre future belle-sœur. Nous ne pouvons pas faire attendre la mariée ! déclare-t-il d’un ton allègre.
Sa haute silhouette nous précédent, Khalid nous oriente vers un groupe de femmes. La future mariée, reconnaissable à sa robe chamarrée, adresse un grand sourire à mon fiancé. Elle est vraiment ravissante et le bonheur transparaît sur son visage. En cet instant, je l’envie un peu. Après tout, elle va épouser l’homme qu’elle aime ! Un homme qu’elle a choisi et qui la également choisie. Elle me salue en anglais et son attitude est très amicale. Lorsqu’elle me tend la main, je n’ose répondre à son geste, craignant la réaction des suivantes diligentées par mon beau-père. Khalid fait les présentations, et je me rends vite compte qu’il apprécie beaucoup sa future belle-sœur, car il y a une grande affabilité dans sa voix quand il lui parle. Sur le moment, au fond de moi, j’espère que nous nous entendrons bien. Après tout, elle est française comme moi, et même si je n’ai pas revu ma patrie depuis plus de dix ans, en converser pourrait nous rapprocher sur un point commun. J’ai déjà pu rencontrer mon futur beau-père et ma future belle-mère à mon arrivée à l’aéroport, où leur accueil a été très cordial. Rahma m’a paru très compréhensive. Elle aurait d’ailleurs souhaité que je dorme au palais de Louxor, afin que je voie cette demeure où je vais résider et pour qu’elle puisse mieux me connaître. Cependant, mes duègnes avaient refusé et avaient préféré un hôtel, prétextant qu’elles avaient des ordres en ce sens.
Après une nuit pleine d’incertitude, sous bonne garde, je suis soulagée d’être là, et plus seulement avec deux femmes qui sont le plus souvent silencieuses envers moi.
Nous nous séparons de la jeune femme pour rejoindre le reste des personnes présentes à la cérémonie dans cette vaste cour du lieu de résidence de l’oncle de Khalid, à El Kharga.
Comme mes deux suivantes commencent à nous talonner, mon fiancé se tourne vers elles et leur dit d’un ton coupant :
― Je pense que votre rôle s’arrête ici. Ma fiancée ne court aucun risque. Merci !
― Mais Monseigneur, on nous a ordonné de ne pas la quitter ! s’offusque Noura.
Mes deux suivantes ne savent plus sur quel pied danser face à l’attitude de Khalid, car je vois mon fiancé se hausser de toute sa taille et leur asséner d'une inflexion qui ne souffre aucune réplique :
― Suffit ! Cette jeune femme est sous la protection de mon oncle, dans sa demeure. Et je n’ai pas non plus envie qu’Annie soit observée comme un rat de laboratoire en ce jour festif, puisque je me doute que c’est aussi votre rôle. Donc je vous renouvelle mes remerciements, et je vous fais également la promesse de vous ramener ma fiancée dès que la cérémonie sera achevée à l’hôtel. J’avais été clair : je souhaitais qu’elle puisse rencontrer tout le monde, et aujourd’hui toute ma famille et mes amis seront présents. Laissez-nous !
Elles ne peuvent qu’obéir, comme statufiées face à l’autorité qu’il dégage en cet instant.
C’est la première fois que j’entends quelqu’un intervenir en ma faveur depuis longtemps. Et je ne suis pas mécontente de cela. Mes duègnes commencent sérieusement à m’agacer depuis le début du voyage. Elles sont toujours derrière moi à me dire de ne pas faire ceci ou cela, de me comporter ainsi, enfin de ne pas faire honte à la famille de mon beau-père. Devant leur expression stupéfaite, j’ai envie de réagir comme une enfant, mais leur tirer la langue ne serait pas de bon goût, surtout un jour de mariage.
Et de ce mariage, l’amour transpire.
Je connais la réputation de Kassem, le frère de mon fiancé Khalid. J’avais eu l’occasion de voir les couvertures de magazines qui contaient son parcours de play-boy, et lorsqu’on m’avait annoncé que je me marierais avec lui, je l’avais redouté. C’est un homme d’affaires à la réputation intraitable, et surtout un séducteur. Néanmoins, je peux voir qu’il aime cette jeune femme sincèrement. Il y a tant de tendresse dans la façon dont il la regarde, tant de tendresse dans ses gestes envers elle. Cette union est tout sauf un caprice, comme le pense mon beau-père. C’est une évidence pour toutes les personnes présentes.
La cérémonie est chargée d’émotion, mais une fois que les mariés partent, je suis obligée de faire de même, bien que mon futur beau-père ait émis le désir que je reste un peu plus. Je suis remplie de regret de laisser de côté la bonne ambiance derrière moi et de ne pas mettre à profit ces instants pour mieux connaître mon fiancé, me doutant que le but est aussi de nous empêcher de discuter plus amplement.
Sur le chemin qui mène à l’aire d’atterrissage, après que nous nous soyons changées à l’hôtel, je prends conscience que pour mon mariage, ce sera différent. Très différent…
Et la tristesse m’envahit.
Ainsi que la solitude.

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