CHAPITRE 1
Elle sentit un souffle sur sa nuque, froid et lent.
Une goutte de sueur glissa le long de sa colonne vertébrale pour disparaître sous la ceinture de son jean. Elle voulut se décaler, changer de place, s’échapper… mais son corps refusa d’obéir. Elle était figée, prisonnière de cette sensation.
Quelque chose d’humide se posa à la base de son cou.
Mon Dieu… pensa-t-elle. Des lèvres.
Ces lèvres s’ouvrirent, sa langue descendit doucement le long de sa colonne, suivant exactement le même chemin que la goutte quelques secondes plus tôt. Lentement. Délibérément. Elle frissonna quand la bouche s’arrêta à la lisière de son pantalon…
Dring. Dring. Dring.
— Qu’est-ce que…
Raphaëlle leva les yeux de son écran, encore happée par les lignes qu’elle venait de taper. Le couloir devant elle sembla d’abord irréel.
Dring. Dring. Dring.
C’était bien la sonnerie de la porte d’entrée. Insistante. Agressive.
— Et voilà… À chaque fois que je suis bien partie, il faut que ça arrive, bougonna-t-elle.
— Oui, oui, j’arrive !
Elle jeta un coup d’œil à l’horloge du salon : six heures.
Un dimanche matin.
Elle regarda par le judas, soupira, puis ouvrit.
— Bonjour, Alex… Cela ne pouvait être que toi pour venir chez ta petite sœur à une heure pareille.
— Hello toi, répondit Alexie avec un sourire. Oui, je sais, il est tôt… et c’est dimanche.
— Non, tu crois ? Il est tôt et c’est dimanche.
— Oh, ça va, n’essaie pas de me faire encore plus culpabilisée. Et puis, je savais que je te trouverais debout. Tu écrivais, non ? J’ai gâché le fil conducteur de ta nouvelle intrigue…
— Pas du tout. J’étais merveilleusement installée dans les bras de Morphée, profitant enfin d’une grasse matinée dominicale. Mais voilà, une personne a voulu vérifier s’il y avait de la lumière sous ma porte !
Alexie la fixa, hésitante. Elle ne sut pas immédiatement si Raphaëlle plaisantait ou non.
— Arrête… Je ne te crois pas. La seule fois où tu es restée au lit jusqu’à pas d’heure, c’est quand tu avais vidé les…
— Bon, d’accord. Pas la peine de ressortir cette vieille histoire du placard. Tu as gagné, je ne dormais pas.
— Tellement prévisible, la tiote !
— Certes. Mais ce n’est pas une raison pour débarquer chez moi sans prévenir, un dimanche matin, et en plus sans…
— En même temps, je ne risquais pas de déranger autre chose que ton travail d’écriture.
— Je ne m’abaisserai pas à discuter de ce sujet avec toi, et je vais finir ce que je voulais dire avant ta petite remarque : sans croissants !
Alexie plissa le bout de son nez constellé de taches de rousseur et prit son air le plus attendrissant.
— Désolée, Raf… La boulangerie d’en bas était encore fermée. Elle n’ouvre pas avant sept heures. Je me suis dit qu’on s’en passerait. Tu ne m’en veux pas, dis ?
Comme toujours, Raphaëlle se dit que sa sœur avait un don certain pour prendre une expression de chien abandonné afin d’obtenir le pardon. Et comme toujours, cela fonctionnait.
— Pourquoi tu es là, Alex ? Et ne me réponds pas “pour prendre des nouvelles”. On a déjeuné ensemble avec Dany jeudi.
Dany. Danielle. Elles étaient trois dans le clan Lavil-Santo : Alexie, l’aînée, vingt-sept ans ; Raphaëlle, vingt-six ; et Danielle, la benjamine, vingt-cinq.
— D’abord… j’aimerais un thé, s’il te plaît.
— Bien. De toute façon, je ne semble pas avoir le choix.
Raphaëlle s’effaça et Alexie entra, se dirigeant naturellement vers la cuisine. Elle adorait cet appartement. Tout le monde s’y sentait bien, d’ailleurs. Pas tant pour l’espace — presque un open space — ni pour la décoration chaleureuse, mais pour Raphaëlle elle-même.
Raphaëlle, ce petit bout de femme d’un mètre soixante-trois pour cinquante-deux kilos, aux boucles rousses, avait ce don rare de mettre les gens à l’aise. Aucun à priori, aucun jugement hâtif. Elle prenait les autres tels qu’ils étaient, sans naïveté, mais avec une bienveillance désarmante. Elle savait faire ressortir le meilleur de chacun. Autour d’elle, il n’y avait que des gens vrais. Pas de faux-semblants. Pas de mensonges.
Tout ce qu’il me faut en ce moment, songea Alexie.
Elle ne remarqua pas que Raphaëlle avait déjà tout préparé : thé fumant, toasts grillés et beurrés.
— Tu veux un jus d’orange ?
— Non, merci.
— Alors ? Maintenant que le petit-déjeuner est servi, dis-moi.
Alexie baissa les yeux.
— Je n’arrivais pas à dormir. Depuis quatre heures, je tournais en rond. J’ai fait les poussières, passé l’aspirateur, lavé les sols, les salles de bains…
— Je vois. Il n’y avait plus rien à faire pour t’occuper l’esprit.
— Voilà. Et je me suis dit que je te trouverais debout. Alors je suis venue.
Elle éclata en sanglots. Raphaëlle se leva immédiatement, la prit dans ses bras et l’entraîna jusqu’au canapé. Elle avait rarement vu Alexie dans cet état. Et la voir s’effondrer ainsi lui serra le cœur.
— Chut… Doucement, Alex… Respire. Inspire… souffle… voilà…
Alexie laissa échapper un rire tremblant au milieu de ses larmes.
— Raf… je ne suis pas en train d’accoucher. Enfin… pas encore.
Ses sanglots reprirent de plus belle. Raphaëlle comprit aussitôt. Elle prit le visage de sa sœur entre ses mains et l’obligea à la regarder.
— Tu es enceinte. Et il ne le sait pas.
Alexie hocha faiblement la tête.
— Oh, Alex… Je suis désolée. Mais ne t’inquiète pas. On va s’occuper de ce petit bout. Tout ira bien.
Cette phrase suffit. Alexie la fixa, bouleversée.
— Jusqu’à maintenant, je ne savais pas si j’allais le garder… et toi, tu parles déjà comme si c’était évident.
— Écoute. C’est toi qui décides. C’est ta vie. Mais ce bébé, tu l’aimes déjà. Sinon, tu ne serais pas ici.
Alexie renifla.
— Je suis si… perdue. Et en même temps, je sais…
— Stop, Alex. Arrête. Tu es Alexie Maréva Lavil-Santo. Tu n’as jamais douté de toi avant lui. Tu ne vas pas commencer maintenant.
Entendre son nom complet fit l’effet d’un électrochoc. Cela faisait sept ans qu’elle n’avait pas entendu quelqu’un prononcé son nom entièrement. Depuis le notaire. Depuis la mort de leurs parents. Elle se redressa.
— Je gagne bien ma vie. Je suis stable. Je suis capable… sauf quand il s’agit de tomber amoureuse.
Elle inspira profondément.
— Je serai une bonne mère. Et nous serons heureuses. Même sans lui.
— Heureuses ? Depuis combien de temps es-tu enceinte ?
— Six semaines. Mais je le sens… ce sera une fille.
— Oui, comme Papa était sûr que nous étions des garçons…
Elles éclatèrent de rire. Un peu plus tard, vers huit heures, elles décidèrent d’aller marcher sur la plage.
Le jour pouvait commencer. Elle n’était plus seule.

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