CHAPITRE 2

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L’appartement de Raphaëlle n’était pas loin de la plage. Elle l’avait choisi dans le vieux Barcelone, ce quartier aux immeubles serrés les uns contre les autres, où le linge pendait d’une fenêtre à l’autre comme des fanions improvisés. Ici, la vie débordait dans la rue. Les voix s’appelaient d’un balcon à l’autre, les portes restaient entrouvertes, et les habitants, hauts en couleur, donnaient à ces ruelles un air de village figé dans le cœur battant de la ville.

C’était un quartier atypique, parfois bruyant, souvent envahissant, mais profondément chaleureux. Un endroit où l’on se sentait vivant, entouré, presque protégé.

En moins de dix minutes, les deux soeurs atteignirent le bord de mer après avoir traversé le marché.

Dès l’entrée, elles furent happées par le tumulte et les couleurs. Les étals débordaient de fruits disposés en pyramides parfaites : oranges gorgées de soleil, mandarines brillantes, fraises rouges et charnues, avocats sombres, figues violettes encore poudrées de blanc. De larges feuilles d’un vert profond servaient d’écrin, accentuant chaque nuance, chaque relief. La lumière chaude faisait luire les peaux, donnait à l’ensemble une dimension presque irréelle.

Les voix se mêlaient — espagnol, catalan, rires, appels chantants des commerçants — pendant que les clients se frôlaient, sacs à la main, manteaux sombres contrastant avec l’explosion de couleurs. L’air était chargé d’odeurs sucrées, fraîches, parfois entêtantes.

Alexie ralentit sans s’en rendre compte.

— J’adore cet endroit… murmura-t-elle.

Raphaëlle sourit sans répondre. Elle savait que ce marché avait toujours cet effet-là sur sa sœur : il la ramenait à quelque chose de simple, de vivant, quand son esprit s’emballait trop.

Elles quittèrent l’agitation pour retrouver le souffle plus régulier de la mer.

Assises sur les rochers, face à l’horizon, Raphaëlle posa son regard sur sa soeur, il était doux, mais déterminé. Elle avait cette façon de poser une question sans brusquer, tout en sachant que la réponse finirait par venir.

— Maintenant, tu vas tout me raconter.

Alex garda les yeux fixés sur les vagues.

— Tout ?

— Tout.

Raphaëlle ne l’avait vu qu’une seule fois, cet homme. Une seule fois, mais suffisamment pour refuser de se forger un jugement définitif. Elle ne savait pas encore qui était vraiment Javier, mais une chose l’avait frappée immédiatement : il était amoureux de sa sœur, éperdument, sans même en avoir conscience. Le souvenir lui revint alors, précis, intact.

Ce fameux soir, chez elle. Alexie lui avait demandé de prévoir un repas pour quatre.

— Quatre ? avait demandé Raphaëlle en relevant les yeux de sa liste de courses. Dany sera des nôtres, mais l’autre personne… qui est-ce ?

— Raf, je t’ai parlé de mon client d’Andalousie.

— Oui, je me souviens très bien. Tu disais que c’était le plus bel hidalgo que tu aies rencontré. Beau brun ténébreux, dangereusement attirant… Mais attends une seconde. Toi, tu ne répétais pas sans cesse qu’on ne mélangeait pas vie professionnelle et vie…

— …sentimentale, je sais ! l’avait elle interrompue. Mais tu vois, ça m’est tombé dessus. Sans prévenir. Et… je crois que je suis amoureuse, Raf, je…

Assise sur les rochers, Raphaëlle observa sa sœur en silence. Alexie n’avait pas l’air d’une femme qui se racontait une histoire. Elle avait l’air d’une femme qui avait résisté longtemps… et qui venait enfin de céder.

Le soleil se levait doucement au-dessus de l’horizon, perçant la brume matinale de ses rayons pâles. À cet instant précis, Alexie inspira profondément.

— Tout a commencé au cabinet…

— Oui, bien sûr, les travaux pourront commencer la semaine prochaine. Non, cela ne posera aucun problème, monsieur Fernandez. Notre équipe est prête et les plans ont reçu l’aval de la commune. — Très bien, George, si vous insistez… En effet, nous allons commencer une grande aventure. Merci et à bientôt.

Alexie raccrocha et laissa échapper un souffle discret, mélange de soulagement et de satisfaction.

Depuis le seuil du bureau, Alan l’observait. El Patrón, comme ils aimaient l’appeler au cabinet. À moitié pour plaisanter, à moitié par admiration. Cette jeune femme menait l’agence d’une main de maître. Et surtout, elle venait de décrocher le chantier Fernandez, l’un des contrats les plus importants de leur histoire. Un des plus grands hommes d’affaires d’Espagne leur faisait confiance.

— Salut Alan, tu as besoin de quelque chose ?

— Bonjour Alexie. Oui… sans vouloir jouer les espions, je n’ai pas pu m’empêcher de t’entendre appeler señor Fernandez par son prénom. Tu as vraiment réussi à te faire reconnaître… et appréciée.

— Ce n’est pas moi qu’il apprécie, répondit-elle calmement. C’est notre travail. Et surtout les envies très précises qu’il a pour son hacienda.

Alan entra, plus sérieux.

— Justement… je venais te voir à propos de l’hacienda. Nous avons bien reçu le feu vert pour le début des travaux, mais il va y avoir un problème.

Alexie se redressa immédiatement.

— Non. Non, non et non. Je viens juste de lui dire que nous commencions la semaine prochaine ! Explique-moi le problème. C’est la mairie ? La DDE ?

— Rien de tout ça. Les travaux ne pourront pas commencer avant quinze jours… parce que personne n’est libre avant.

Elle cligna des yeux.

— Comment ça, pas avant quinze jours ? Les chantiers ouverts sont quasiment terminés et…

— Lucinda est partie en voyage de noces hier, tu te rappelles. Paul et Luisa sont en France depuis plus d’un mois, ils rentrent mardi et partent ensuite en congé une semaine. Quant à Bob… il est tombé sur un os.

— Un os ?

— Le chantier portugais était bien parti pour être livré la semaine prochaine, mais avec les feux de forêt, on n’a pas pu poser les pilotis en contrebas de la falaise. Il faut prévoir au moins quatre jours de retard. Sans parler que je ne suis revenu au cabinet que pour modifier les bases du plan avec les nouveaux matériaux anti-incendie. Donc Bob et moi, on ne sera sur place que dans quinze jours. Le temps de finir et de se rendre ensuite à Alcalà la Real…

Alexie posa la main à plat sur son bureau.

— Mer… credi…

Alan la fixa.

— Et toi, tu es en vacances samedi. Non, Alexie. Je te connais. Je connais ce regard. Je ne suis pas d’accord. Et crois-moi, les autres non plus. Depuis que tu as monté Lavil Architectura il y a trois ans, tu n’as jamais pris de vraies vacances. Ce n’est pas sain.

Alexie releva les yeux.

— Si on ne commence pas la semaine prochaine, on perd l’offre. Et je ne peux pas me le permettre. Le cabinet non plus. Depuis que nous avons décroché ce contrat, tous les amis de Fernandez nous sollicitent. Je vais repousser mes vacances. De toute façon, je restais ici. Je n’avais rien prévu. Et écoute-moi jusqu’au bout : Paul, Luisa, Bob ou toi viendrez me remplacer dans deux semaines. Pas plus.

— Ce n’est pas…

— Alan. Il n’y a plus rien à dire. C’est décidé.

Il la regarda longuement, puis céda.

— Ok. Usted es El Patrón aquí.

— Arrête avec ce surnom stupide, je ne suis pas un tyran.

Alan se dit qu’un tyran capable de mener ainsi son équipe méritait bien plus que l’obéissance : il inspirait la loyauté.

La jeune femme pensait partir pour un chantier. Elle n’imaginait pas encore ce qu’elle allait y perdre… ni ce qu’elle y trouverait.

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