CHAPITRE 3
— Dernier appel. Les voyageurs à destination de Granada sont invités à se présenter à la porte d’embarquement numéro cinq. Dernier appel…
Alexie arriva juste à temps.
Le taxi avait été bloqué plus d’une heure et demie à la sortie de la ville à cause d’un camion dont la porte arrière s’était ouverte en pleine circulation. Une dizaine de taurillons en avaient profité pour s’échapper, semant une pagaille mémorable. Elle en aurait presque ri si elle n’avait pas été à deux doigts de manquer son vol.
Essoufflée mais soulagée, elle passa le contrôle, ses deux petites valises à la main. Pas besoin de les enregistrer : tout passait en cabine. Direction la porte cinq.
Elle avait réservé un billet en classe économique, non par manque de moyens — le cabinet aurait pu lui offrir bien plus — mais par habitude. Elle s’installa à son siège, près d’une jeune femme et de son fils.
— Ouf… soupira-t-elle. J’y suis.
L’avion décolla sans trop de retard. À peine quelques minutes plus tard, le petit garçon, âgé de quatre ans tout au plus, sortit des crayons et se mit à dessiner tout en l’observant avec curiosité.
— Hé… comment toi t’appelles ? demanda-t-il en français, avec cet accent adorable. Tu pales ma langue, hein, dis ?
Alexie sourit immédiatement. Elle parlait parfaitement français, portugais et anglais, et se débrouillait plutôt bien en espagnol. Rien d’étonnant : sa mère était française, son père portugais, et ses grands-parents maternels avaient vécu de longues années en Amérique avant de s’installer en Espagne.
— Bonjour, petit garçon. Oui, je parle ta langue. Je m’appelle Alexie, mais tu peux dire Alex si tu veux. C’est mon petit nom.
— Moi aussi, zé un petit nom ! Moi zé Tomtom. C’est maman qui m’appelle comme ça. Hein maman, z’est vrai ?
— Bonjour, répondit la jeune femme avec un sourire attendri. Oui, Tom, c’est ton surnom… mais n’embête pas madame.
— Ne vous inquiétez pas, répondit Alexie. Ça ne me dérange pas du tout. Au contraire.
Le temps de vol passa étonnamment vite. Alexie et Tom passèrent le trajet à dessiner, jouer aux cartes et chanter des comptines. Elle se surprit à rire plus qu’elle ne l’avait fait depuis longtemps.
Lorsque l’avion amorça sa descente, Tom se pencha contre le hublot.
— Hé Alex, regarde ! On descend des nuages et on voit tout en bas par terre !
— Oui, mon chéri. Le voyage se termine. Nous sommes arrivés.
Le visage de l’enfant s’assombrit aussitôt.
— Maman… z’veux pas qu’Alex elle parte. Z’veux qu’elle reste avec nous. Je l’aime bien, Alex.
Alexie sentit son cœur se serrer.
— Tomtom, répondit sa mère doucement, Alex t’aime bien aussi, mais elle ne peut pas rester avec nous pour toujours. Tu comprends, mon ange ?
— Oui maman… mais z’est pas juste.
Il se tourna vers Alexie, très sérieux.
— Alex, ze zé que tu vas être triste. Mais maman a dit qu’on peut pas toujours rester ensemble. Alors je vais te donner mes dessins, comme ça t’auras pas trop de chagrin.
— Oh… mon petit bonhomme, c’est très gentil. Je penserai fort à toi quand je les regarderai.
Tom se jeta à son cou et lui fit un énorme câlin.
— Tom ! protesta sa mère. Tu as mis du chocolat sur la chemise d’Alexie… Je suis vraiment désolée.
— Ce n’est rien du tout, Solange. Un passage à la machine et on n’en parlera plus.
— Oui, mais vous devez vous rendre à votre rendez-vous sans passer par votre hôtel…
— Ce n’est vraiment pas grave. Ce qui compte, ce sont les plans. Et eux n’ont pas été touchés par le chocolat de ce petit filou.
L’avion se posa. Les passagers se levèrent, se dirigèrent vers le tapis à bagages. Alexie fit ses adieux à Tom et à sa mère, le cœur un peu plus lourd qu’elle ne l’aurait cru. Elle sortit du sas de débarquement parmi les premières. Dans le hall, elle scruta la foule : parents, amis, collègues, chauffeurs tenant des pancartes. Elle chercha son nom… puis s’arrêta net. Ses yeux venaient de croiser un regard. Un regard noir, profond, troublant.
Ils restèrent accrochés l’un à l’autre de longues secondes, comme aimantés. Alexie eut l’impression que le reste du hall disparaissait autour d’eux.
Lorsqu’elle reprit enfin conscience, elle comprit que ces yeux appartenaient à l’un des plus beaux visages qu’elle n’ait jamais vus. Il avait les cheveux noirs, légèrement bouclés, un visage sculpté comme une statue grecque, une petite fossette au menton, un nez droit et fin, au-dessus d’une bouche…
Oh là là…
Cette bouche lui donna une envie irrépressible d’y déposer ses lèvres. Elle baissa les yeux.
Son torse, moulé dans un polo blanc, mettait en valeur des épaules larges auxquelles elle aurait voulu s’agripper. Plus bas encore… une pancarte. Elle cligna des yeux. Son nom.
Alexie inspira profondément, rassembla ses esprits, puis s’avança d’un pas décidé vers ce bel Apollon, tentant de maîtriser la douce chaleur qui s’était emparée d’elle.
— Buenos días… soy la señora Lavil.
— Bonjour, mademoiselle Lavil. Je suis ravi de vous rencontrer. Avez-vous fait bon voyage ?
Elle ne répondit pas immédiatement. Sa voix, aux accents chauds, glissa sur elle comme une caresse. Elle sentit vibrer en elle une sensation étrange, dangereuse, l’envie folle de l’entendre dire autre chose que de simples banalités.
Ma pauvre fille, se morigéna-t-elle. Tu vas cesser immédiatement de te comporter comme une adolescente.
— J’ai fait un très bon vol, je vous remercie, monsieur…
Elle attendit. Il ne donna pas son nom.
— Très bien. Si vous voulez bien me suivre. La route pour Alcalà la Real est encore longue, et si nous voulons éviter les embouteillages à la sortie de l’aéroport, mieux vaut partir sans tarder.
— Euh… oui. Je vous suis.
Il se dit alors qu’il aurait aimé lui demander jusqu’où elle serait capable de le suivre. Cette femme venait de provoquer en lui une montée de désir fulgurante. Lorsqu’il l’avait vue sortir du sas, il n’avait vu qu’elle. Grande, la démarche souple et assurée, elle avançait vers lui avec une confiance presque troublante malgré son chemisier taché. Ses cheveux ondulés captaient la lumière du hall, et lorsqu’elle releva la tête, il se retrouva prisonnier de son regard — vert, gris, changeant, impossible à fixer. Ses lèvres bougèrent. Sa voix, légèrement rauque, l’atteignit plus bas qu’il ne l’aurait voulu.. Heureusement, il avait eu le réflexe de tenir la pancarte suffisamment bas.
Ils sortirent de l’aéroport et se dirigèrent vers le parking. Arrivé devant la voiture, il ouvrit le coffre et tendit la main vers ses bagages. Ce n’est qu’après coup qu’il réalisa qu’il avait manqué d’éducation en la laissant pousser ses valises. Leurs mains se frôlèrent à peine une seconde.
Mais cela suffit à faire renaître cette atmosphère lourde, capiteuse. Alexie sentit son cœur s’emballer. Le moindre contact la bouleversait.
Prends de la distance, se dit-elle.
Elle leva les yeux vers la voiture : une Jaguar bleu nuit, aux lignes puissantes et élégantes. Exactement le véhicule qu’elle aurait imaginé pour un homme comme lui. Il contourna la voiture et ouvrit la portière côté passager. Alexie s’approcha… puis s’arrêta. Avant de s’asseoir, elle voulait connaître son nom.
Et ce simple détail lui semblait soudain essentiel.

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