CHAPITRE 5
Ils étaient arrivés. Javier s’engagea sur le chemin privé menant à l’hacienda. Les pneus crissèrent doucement sur le gravier clair. Devant eux, l’allée s’étirait, bordée de cyprès centenaires, jusqu’à la villa. Alexie dormait toujours.
Sa tête reposait contre son épaule, abandonnée. Javier ralentit instinctivement, comme si la douceur du moment pouvait être prolongée. Arrivé devant les garages, il coupa le moteur.
Il se tourna vers elle.
Ses cheveux ondulés dissimulaient en partie son visage, mais surtout… sa poitrine. Celle-là même qu’il s’était efforcé d’ignorer tout au long du trajet. Elle avait perdu une chaussure ; son pied nu reposait légèrement de biais, révélant des orteils délicatement vernis d’un beige nacré.
Cette vision, innocente et terriblement sensuelle à la fois, réveilla en lui une pulsion qu’il s’empressa de combattre. Il détourna brusquement la tête. Ce geste sec réveilla Alexie. Elle se redressa aussitôt, le regard encore embrumé, cherchant ses repères.
— Excusez-moi, señor Salvatore… Je ne voulais pas m’endormir.
Tout en parlant, elle remit de l’ordre dans sa tenue, reboutonnant son chemisier, rejetant ses cheveux en arrière, comme si elle cherchait à effacer toute trace de vulnérabilité.
— Vous étiez fatiguée, répondit-il calmement. Ce n’est rien. Nous sommes arrivés à l’hacienda.
Il sortit du véhicule et vint lui ouvrir la portière.
Alexie posa le pied à terre et inspira profondément. Elle s’en voulait d’avoir dormi tout le trajet, d’avoir donné de cette image relâchée, presque intime. Puis elle leva les yeux.
— C’est… sublime.
Elle ne s’était pas rendu compte d’avoir parlé à voix haute. Devant elle s’étendait un paysage à couper le souffle. À l’horizon, les reliefs bleutés de la cordillère Bétique ondulaient sous la lumière. En contrebas, des oliviers à perte de vue formaient un tapis argenté. Plus haut, des vignes ordonnées dessinaient des lignes parfaites, ponctuées ici et là par des silhouettes de taureaux sombres.
Elle se tourna vers Javier, les yeux brillants. Il eut le souffle coupé. Elle avait eu exactement la même réaction que lui, la première fois qu’il était venu ici.
— N’est-ce pas ? murmura-t-il. Je suis tombé amoureux de ce paysage. Ces verts profonds, ces noirs, ces touches d’orange brûlé…
Il désigna la gauche.
— Et là, vous pouvez voir la dépendance dont je vous ai parlé.
Alexie se pencha légèrement pour mieux voir. Une longère en vieilles pierres se dévoila. Une dépendance ? Non. Pour elle, c’était une résidence à part entière. Puis elle se retourna vers la villa principale.
Une bâtisse massive, aux pierres blanches et brunes, marquée par le temps. Des meurtrières étroites sur une façade. Et au centre, une ouverture béante, cicatrice visible de l’incendie.
Cette maison avait dû être magnifique.
— Les dépendances ont pu être rénovées par des entrepreneurs du coin, expliqua Javier. Mais la villa… elle devait être entièrement refaite.
— C’est pour cela que je suis là, señor.
Elle lui adressa un sourire déterminé.
— Et si nous allions voir de plus près ?
Elle brûlait d’envie de s’approcher, d’entrer dans la demeure, de sentir le chantier prendre vie sous ses yeux. Elle se félicita intérieurement d’avoir choisi Antonio comme maître d’œuvre. Son amour pour la vieille pierre ferait des merveilles ici. Comme s’il avait été invoqué, Antonio Marques s’avança vers eux, le visage déjà illuminé par l’enthousiasme.
— Señorita Lavil, estoy encantado de verte de nuevo… Oh, pardon, je vais parler français !
— No importa, Antonio, estoy muy encantada de trabajar con usted de nuevo.
— Moi aussi, mademoiselle Alexie. Toute l’équipe est là. Nous attendons vos directives pour commencer.
Il se tourna vers Javier.
— Señor Salvatore, merci pour nos chambres. Mes gars et moi n’avons jamais été aussi bien traités en dehors de nos maisons.
— Ce n’est rien, Antonio. Vous remercierez Juanita et son équipe. Une vraie madre.
— Oh, ça, nous l’avons compris, répondit Antonio en riant. Elle ne mâche pas ses mots, la señora Juanita. Elle nous mène à la baguette !
Javier éclata de rire. Juanita…Sa gouvernante. Sa famille. Partout où Javier allait, elle le suivait. Elle était la seule à ne jamais le ménager, la seule à lui parler sans détour. Et cela lui faisait un bien fou. Reprenant son masque impassible, Javier les entraîna vers l’hacienda. Alexie observa ce changement brutal. Cet homme, si dur en apparence, pouvait sourire comme un enfant. Il ne devait pas se laisser aller souvent.
Javier, lui, n’avait jamais été aussi détendu que depuis qu’il l’avait amenée ici. Et c’était précisément ce qui l’inquiétait. Il devait garder ses distances. Pour son esprit… et pour son corps, qui s’échauffait dangereusement à la vue du balancement sensuel des hanches d’Alexie.
Dès leur arrivée parmi les ouvriers, Javier sentit une pointe d’agacement car tous la regardaient avec insistance.
Mais il dut reconnaître qu’elle imposait le respect. Elle parlait avec douceur, mais dès qu’il était question des travaux, sa voix devenait ferme, assurée. Chaque homme acquiesçait.
George ne s’était pas trompé.
Elle connaissait parfaitement son métier. Rien ne lui échappait. Même la porte dérobée donnant vers l’extérieur, qu’il souhaitait au fond de la chambre du rez-de-chaussée. George avait-il fait exprès ? Il faudrait lui parler. Pour l’instant, il fallait régler l’essentiel.
— Je vous laisse terminer avec Antonio, mademoiselle Lavil.
Il se tourna vers le maître d’œuvre.
— Escortez-la jusqu’à Juanita ensuite.
— Si, señor.
— Je dînerai avec vous ce soir, vers vingt et une heures, afin de faire le point.
— Vous ne déjeunerez pas avec nous ? demanda Alexie.
— Mes affaires m’appellent. Mais nous nous verrons ce soir.
— Ce n’est pas ce que je…
Il était déjà parti, riant.
— À ce soir.
Alexie le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière la dépendance.
— Impressionnant, non ? murmura Antonio. Les hommes sont terrorisés à l’idée de lui déplaire. La région lui doit tout, conclut Antonio. Puis, après un silence :
— Et pourtant…
— Señor Antonio, venga aquí, por favor !
Un maçon interrompit la conversation. Alexie soupira intérieurement.
Depuis quand m’intéressé-je aux commérages ?
Elle retourna au travail.
Vers quatorze heures, une femme surgit, s’essuyant les mains sur un tablier fleuri, apostrophant Antonio et deux plombiers. Elle s’interrompit net en voyant Alexie, poussiéreuse, cheveux en bataille, visage rougi par le soleil. Elle lança un regard assassin à Antonio. Il leva les mains au ciel. Les ouvriers éclatèrent de rire. Puis la femme fonça sur Alexie.
— Oh bon sens… murmura Alexie.
— Buenas tardes, señorita. Je suis Juanita. Madre de Dios. Señor Javier m’avait prévenue, mais je pensais qu’Antonio vous ramènerait plus tôt. Regardez-vous ! Suivez-moi, por favor.
Alexie se laissa emporter par cette tornade humaine, charmée.
— Les ouvriers seront là. Vous, vous êtes dans l’aile de Señor Javier.
— Non ! s’exclama-t-elle trop vivement.
Puis, plus doucement :
— Ce n’est pas nécessaire, Juanita…je peux rester dans l’aile de mon équipe …
— Avec ces bandidos ? Mais vous n’y pensez pas !
Juanita l’entraîna vers la véranda, séparant l’espace public de l’espace privé. En franchissant cet espace, Alexie eut la certitude étrange que cette maison n’avait pas fini de révéler ses fissures. Et qu’aucune n’était uniquement faite de pierre.

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