CHAPITRE 7
Le chantier s’éveilla avec le soleil. Les premiers moteurs grondèrent dans la cour, bientôt rejoints par le cliquetis métallique des outils qu’on déchargeait, les voix encore rauques du matin, les ordres lancés d’un bout à l’autre du terrain. La maison reprenait vie — non pas comme une demeure habitée, mais comme un corps qu’on s’apprêtait à ouvrir pour le réparer.
Alexie arriva tôt. Très tôt.
Elle portait déjà ses vêtements de travail, pantalon épais, bottes poussiéreuses, casque sous le bras. Ses cheveux étaient attachés avec rigueur, dégagés de son visage. Elle traversa la cour d’un pas assuré, salua brièvement Antonio et les ouvriers, échangea quelques mots rapides, puis déploya ses plans sur une table improvisée faite de tréteaux et de planches.
Elle s’accrocha volontairement au concret. Aux chiffres. Aux lignes. Aux angles.
Rester dans le réel.
— Mademoiselle Lavil, lança Antonio en s’approchant, nous avons dégagé la façade Est comme prévu. Les pierres les plus fragilisées ont été mises de côté.
Alexie se pencha aussitôt sur la zone indiquée.
— Bien. Nous attaquons le relevé structurel immédiatement. Je veux savoir exactement quelles parties ont porté le choc thermique. Certaines pierres peuvent sembler intactes et être pourtant devenues friables.
Elle parlait d’une voix calme, posée. Professionnelle. Rien dans son attitude ne laissait transparaître la nuit trop courte, ni la tension encore tapie sous sa peau.
Elle passa parmi les ouvriers, observant les gestes, posant des questions précises.
— Attention ici. Cette poutre a travaillé sous la chaleur. On ne touche pas avant consolidation.
— Oui, señorita, répondit l’un d’eux.
— Et ce mur, reprit-elle, il est porteur. On ne le fragilise pas davantage. S’il doit tomber, ce sera volontairement, pas par accident.
Les hommes acquiesçaient. Ils l’écoutaient. Pas par obligation, mais par respect. Elle savait de quoi elle parlait. Javier arriva quelques minutes plus tard. Il ne se signala pas tout de suite. Il observa la scène à distance. Elle dirigeait, expliquait, corrigeait. Les ouvriers se tournaient vers elle instinctivement lorsqu’une décision devait être prise. Elle occupait l’espace avec une autorité calme, sans hausser la voix, sans s’imposer inutilement.
Il sentit une pointe d’orgueil. Et quelque chose d’autre, plus sourd, qu’il étouffa aussitôt.
Il s’approcha enfin.
— Monsieur Salvatore, dit-elle en le voyant. J’aurai besoin de votre validation pour l’accès au côté Nord.
Le ton était neutre. Maîtrisé. La distance assumée.
— Montrez-moi.
Ils se penchèrent sur les plans. Leurs épaules se frôlèrent à peine. Aucun regard ne fut échangé. Les lignes, les annotations, les mesures faisaient écran.
— Ici, expliqua-t-elle en désignant une zone, la structure a tenu, mais les ancrages sont fragilisés. Si nous modifions l’accès maintenant, nous gagnons deux jours sur le calendrier et nous évitons de surcharger cette partie.
— Et le mur intérieur ? demanda-t-il.
— À reprendre intégralement. La pierre a trop souffert. On conserve l’apparence, mais pas la fonction porteuse.
Il hocha la tête.
— Faites-le.
— Très bien.
Elle nota, replia soigneusement les plans, puis se redressa.
— Merci, monsieur Salvatore.
— Mademoiselle Lavil.
Ce simple échange suffisait à maintenir l’équilibre fragile qu’ils avaient décidé d’imposer.
La matinée s’écoula sans incident. Alexie passait d’un groupe à l’autre, donnait des consignes, corrigeait une inclinaison, ajustait un détail. Javier, de son côté, observait, validait, passait des appels, prenait des décisions rapides. Ils travaillaient bien ensemble. Trop bien.
À midi, Juanita annonça le repas d’une voix qui couvrit sans peine le vacarme du chantier.
— ¡A comer! cria-t-elle depuis la véranda. Et pas dans une heure, hein ! Maintenant !
Les outils furent posés dans un cliquetis désordonné. Quelques rires éclatèrent aussitôt. Les hommes se regroupèrent, essuyant leurs mains sur leurs pantalons, échangeant des plaisanteries à propos de la chaleur, de la poussière, et de celui qui aurait droit à la plus grosse part.
— Antonio, lança l’un d’eux, si tu continues à nous faire travailler comme ça, on va finir plus secs que les pierres !
— Parle pour toi, répondit Antonio en riant. Moi, je garde toujours un peu d’eau… pour le vin.
Juanita leva les yeux au ciel en passant près d’eux.
— Du vin à midi ? Vous êtes fous, tous autant que vous êtes. Mangez d’abord, on verra après.
Alexie s’installa volontairement à une place un peu en retrait. Elle observa la scène quelques secondes, un sourire discret aux lèvres. Cette agitation lui rappelait d’autres chantiers, d’autres équipes. Le bruit, les blagues, cette façon très simple qu’avaient les hommes de relâcher la pression dès que le travail s’arrêtait.
— Señorita Alexie, lança l’un des maçons en tirant une chaise pour elle, venez donc ici, on ne mord pas !
— Seulement après le dessert, ajouta un autre, déclenchant un éclat de rire général.
— Je suis très bien là, merci, répondit-elle avec amusement. Mais si le chantier avance aussi vite que vos plaisanteries, on aura fini avant la fin de l’été.
— Vous entendez ça ? fit Antonio. Elle nous surveille même quand on mange.
— Et elle a raison, intervint Juanita en déposant les plats avec autorité. Si vous travaillez mal, c’est moi qui vous ferai recommencer. Et sans dessert.
Les protestations fusèrent, théâtrales, mais l’ambiance était légère. Vivante.
Javier observait la scène à distance. Il n’y prit pas part. Il se contenta de s’asseoir, de manger, de répondre brièvement lorsqu’on s’adressait à lui. Alexie le remarqua sans le regarder vraiment. Il était là. Présent. Mais ailleurs.
— Le rythme est bon, dit-elle après quelques minutes, en consultant ses notes. Si l’approvisionnement suit, nous sommes dans les temps.
— Bien, répondit-il simplement.
Juanita passa derrière Alexie, posa une main affectueuse sur son épaule.
— Elle travaille trop, cette petite. Comme vous, Javier. Vous devriez vous écouter davantage.
— Nous allons très bien, répondit-il aussitôt.
Juanita le fixa un instant, puis haussa les épaules.
— Sí, sí… comme toujours.
Alexie baissa les yeux pour masquer son sourire.
— Il faudra statuer rapidement sur certaines pièces de la villa, reprit-elle après un moment. Notamment l’aile ouest. La structure est plus atteinte que prévu. Certaines pierres ont perdu leur portance.
Il releva les yeux vers elle, l’observa une seconde de trop.
— Nous en reparlerons.
— Comme vous voudrez.
Il n’y avait là ni provocation, ni sous-entendu. Juste une retenue maîtrisée, presque mécanique. Pourtant, quelque chose dans l’air semblait plus dense qu’au matin, comme si la chaleur ne venait pas seulement du soleil.
L’après-midi s’étira dans un silence relatif. Le soleil frappait fort, écrasant la cour de sa lumière blanche. La pierre renvoyait la chaleur, rendant chaque mouvement plus lent, plus précis. Les ouvriers parlaient moins. Les gestes se faisaient économes, concentrés. Le chantier avançait, méthodique, implacable.
En fin de journée, Alexie se retrouva seule près de la façade principale. Carnet à la main, elle vérifiait une dernière fois les mesures, notait quelques écarts, anticipait déjà les ajustements du lendemain. Elle était entièrement absorbée lorsqu’elle entendit Juanita
— ¡Ya está! On arrête tout ! cria-t-elle. Les pierres peuvent bien attendre demain, mais moi, je ne ferai pas réchauffer la paella deux fois !
Elle apparut au milieu de la cour, les mains sur les hanches, le tablier déjà taché, et lança de nouveau sa voix sans la moindre hésitation par-dessus le bruit des outils.
— Si vous ne venez pas maintenant, cria-t-elle depuis la cuisine, la paella va sécher et je refuse qu’on dise que je cuisine mal !
Les moteurs s’éteignirent un à un. Les marteaux furent posés à contrecœur. Quelques protestations s’élevèrent aussitôt.
— Juanita, encore cinq minutes…
— Cinco minutos, toujours cinco minutos ! Vous me prenez pour une sainte ou quoi ?
Antonio éclata de rire en retirant ses gants.
— Elle a raison, les gars. Si on continue, elle va nous faire manger froid. Et ça, personne n’y survit.
— Encore deux mesures, et j’arrive, répondit Alexie sans lever les yeux.
Javier s’approcha à son tour. Sans un mot de trop, il posa doucement mais fermement la main sur le carnet.
— Mademoiselle Lavil. Le point structurel est satisfaisant. Vous pourrez poursuivre demain.
Alexie releva la tête, surprise, puis lui adressa un sourire fugitif.
— Je n’en ai vraiment que pour deux minutes…
— Non. Maintenant, coupa Juanita en s’approchant d’eux. Vous travaillez trop. Et si vous tombez malade, qui va diriger ce chantier, hein ?
Elle ponctua sa phrase d’un regard appuyé, qui ne souffrait aucune discussion.
Les ouvriers acquiescèrent bruyamment.
— Elle a raison, señorita !
— Venez manger, sinon on commence sans vous !
Alexie céda enfin, referma son carnet et ôta son casque.
— D’accord, d’accord. Je rends les armes.
— Bien, conclut Juanita avec satisfaction. À table, tout le monde.
Ils s’installèrent autour de la grande table, dans un brouhaha bon enfant. Juanita arriva avec le plat, immense, fumant, posé avec soin au centre. L’odeur monta aussitôt : safran, ail, herbes, viande longuement mijotée.
— Paella au lapin, annonça-t-elle avec fierté. Et pas question de chipoter.
— Au lapin ? répéta un ouvrier. Madre de Dios, vous voulez qu’on travaille encore après ça ?
— Tu travailleras demain, répondit Juanita sèchement. Ce soir, tu manges.
Alexie observa la scène avec un plaisir discret. Cette table, ces voix, cette chaleur humaine… Tout cela contrastait étrangement avec la tension du chantier et le silence qu’elle avait laissé derrière elle.
— Señorita, dit Antonio en lui servant une généreuse portion, goûtez. Juanita cuisine comme personne.
— Je n’en doute pas.
Elle goûta. Ferma brièvement les yeux.
— C’est délicieux, Juanita.
La vieille femme hocha la tête, satisfaite.
— Bien. Mangez. Vous êtes trop maigre aussi, vous. Vous travaillez trop, tous autant que vous êtes.
Les conversations reprirent, animées. On parlait des chantiers passés, des erreurs, des réussites, des blagues circulaient d’un bout à l’autre de la table. Alexie se surprit à rire franchement à plusieurs reprises. Elle se sentait intégrée, acceptée, presque à sa place.
— Et el señor Salvatore ? demanda l’un des ouvriers en jetant un regard autour de lui. Il ne mange pas avec nous ce soir ?
Juanita marqua un léger temps d’arrêt avant de répondre.
— Señor Javier devait se rendre à une réunion , il va travailler tard. Ses affaires ne s’arrêtent jamais.
Le ton était neutre, mais Alexie perçut quelque chose de plus. Une habitude. Une distance ancienne.
— Dommage, dit Antonio. Il devrait se reposer un peu plus.
— Il se repose quand il dort, répondit Juanita. Et encore…
Alexie baissa les yeux sur son assiette. Elle ne posa pas de question. Elle n’en avait pas le droit. Et surtout, elle savait que certaines absences parlaient plus que n’importe quelle présence.
Le repas se termina lentement, dans une atmosphère apaisée. Les rires s’espacèrent. La fatigue de la journée se fit sentir. Chacun se leva à tour de rôle, remercia Juanita, laissa derrière lui une table encore chaude de conversations.
Alexie aida à débarrasser malgré les protestations.
— Laissez, señorita, dit Juanita. Vous travaillez assez comme ça.
— J’en ai envie, répondit-elle simplement.
Quand tout fut rangé, la maison retrouva peu à peu son calme.
— Bonne soirée, dit-elle à Juanita.
— Bonne soirée. Lui répondit la gouvernante
Alexie regagna la dépendance. Seule. La maison était calme, presque trop après le bruit du chantier. Elle entra dans sa chambre, posa son casque sur la commode, retira ses bottes, puis son pantalon encore imprégné de poussière.
Dans la salle d’eau, elle se lava rapidement. Elle enfila un tee-shirt, se glissa sous les draps sans allumer la lampe. Le lit était grand. Silencieux. Alexie fixa le plafond quelques secondes, puis ferma les yeux. Demain serait une autre journée de travail. Et elle serait prête.
Pendant ce temps, Javier était assis à l’arrière d’une voiture, un dossier ouvert sur les genoux, le regard perdu au-delà de la vitre. Il se rendait à une réunion du conseil administratif de sa société. Les chiffres, les bilans, les projections — il les avait relus plusieurs fois déjà. Ils étaient clairs. Maîtrisés.
Pourtant, son esprit revenait sans cesse à l’hacienda.
À la cour inondée de soleil.
À Alexie.
À cette manière qu’elle avait de se tenir au milieu des hommes : calme, précise, incontestable. À l’autorité naturelle avec laquelle elle dirigeait le chantier, sans jamais hausser la voix, sans chercher à s’imposer. Elle n’occupait pas l’espace — elle en faisait partie.
Elle avait pris la maison en main.
Et elle le faisait bien.
Javier ferma brièvement les yeux, puis les rouvrit, comme on referme une porte à l’intérieur de soi.
Ce n’était ni le moment, ni le lieu pour s’attarder sur cela.
Il devait garder ses distances.
Même si, ce soir-là, cette distance lui pesa.

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