CHAPITRE 8

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La matinée était déjà bien entamée lorsque le bruit d’une voiture se fit entendre dans la cour.

Alexie leva les yeux de ses plans presque malgré elle. Le chantier battait son plein : marteaux, voix entremêlées, moteurs, poussière soulevée par les pas pressés. La maison vibrait de cette énergie brute, efficace, presque rassurante. Pourtant, ce son-là — plus feutré, plus maîtrisé — détonnait. Une présence étrangère au rythme du chantier.

La berline sombre s’arrêta près de l’allée de cyprès.

Pendant une fraction de seconde, rien ne bougea. Puis la portière s’ouvrit.

La jeune femme qui en descendit attira immédiatement les regards, sans le chercher. Elle portait un jean clair, un débardeur blanc, des sandales fines. Rien de provocant. Et pourtant… tout chez elle captait la lumière. Sa silhouette élancée, sa démarche fluide, cette aisance naturelle qui trahissait l’habitude d’évoluer sous les regards sans jamais s’y plier.

Elle retira lentement ses lunettes de soleil.

Brune. Magnifique — mais pas de cette beauté lisse qu’on oublie aussitôt.
Son visage captait l’attention par le regard avant tout : sombre, profond, intensément présent, comme s’il cherchait toujours à comprendre avant d’être vu.
Ses cheveux longs encadraient ses traits avec une désinvolture étudiée. Son sourire, lorsqu’il apparaissait, était franc, chaleureux. Elle balaya la cour du regard, comme si elle reconnaissait déjà les lieux. Les ouvriers. La maison. Le chantier en mouvement.
Puis ses yeux s’arrêtèrent.

— Javier !

Le prénom glissa dans l’air avec une familiarité déconcertante. Javier, qui venait d’apparaître près de la façade, se figea à peine. Son visage se transforma. Pas un sourire de façade, pas celui qu’il réservait aux ouvriers ou aux partenaires. Un vrai. Franc. Presque léger.

— Véra.

Il s’avança vers elle sans hésiter. Elle ouvrit les bras et il la serra brièvement contre lui, avec une aisance familière, naturelle. Pas une étreinte amoureuse. Pas une distance non plus. Quelque chose entre les deux — une proximité ancienne, installée depuis longtemps.

— Tu es en avance, dit-il.

— Toujours, répondit-elle. Je déteste arriver quand tout est déjà lancé.

Elle jeta un regard circulaire autour d’elle, attentive, curieuse. Le chantier. Les ouvriers. La poussière suspendue dans l’air chaud. La maison blessée.

— J’avais envie de voir l’endroit avant qu’il ne change trop, ajouta-t-elle. Et Papa m’a dit que tu serais là.

Alexie observa la scène sans s’y attarder. Elle nota simplement ce qui comptait : la façon dont Javier se tenait près de cette femme. Détendu. Ouvert. Comme s’il n’avait rien à contenir.

— Mademoiselle Lavil.

La voix de Javier la tira de ses pensées.

— Je vous présente Véra Fernández. La fille de George.

Véra se tourna vers elle. Son regard se posa sur Alexie avec une curiosité immédiate, franche, sans jugement. Elle détailla la tenue de chantier, le casque posé sur la table, les plans déployés, la posture droite. Puis elle sourit.

— Enfin, dit-elle. J’avais hâte de rencontrer la femme qui a réussi à faire céder mon père sur un projet.

— Enchantée, répondit Alexie sans se démonter. Alexie Lavil.

— Véra.

Leur poignée de main fut ferme, étonnamment ancrée.

— C’est donc vous qui dirigez les travaux ? demanda Véra.

— Oui.

— Ça se voit.

Il n’y avait là ni flatterie, ni défi. Juste un constat.

— Papa m’a beaucoup parlé de vous, ajouta-t-elle.

— J’espère en bien, répondit Alexie avec un léger sourire.

— Suffisamment pour que je sois curieuse.

Javier observa l’échange sans intervenir. Il connaissait Véra. Il savait lire ce regard.

Elle n’était pas en terrain de rivalité. Elle était en terrain d’observation.

— Je peux visiter ? demanda-t-elle.

— Bien sûr, répondit Alexie. Mais attention, certaines zones sont encore instables.

— J’ai l’habitude de faire attention, répondit Véra avec un sourire amusé.

Ils traversèrent la cour. Alexie resta légèrement en retrait. Elle n’éprouvait ni jalousie franche, ni irritation — plutôt cette sensation diffuse, inconfortable, d’être soudain spectatrice d’un lien qui ne lui appartenait pas.

Véra avançait avec assurance, posant des questions précises, observant la pierre, les volumes, les ouvertures. Elle n’avait rien d’une visiteuse distraite. Elle regardait comme quelqu’un qui connaît les lieux — ou, à défaut, leur histoire. Javier marchait à ses côtés, répondant sans détour, parfois à demi-mot, comme on le fait avec quelqu’un qui n’a pas besoin d’explications complètes.

— Tu as gardé l’orientation de l’aile ouest, constata-t-elle.

— Oui.

— Tu as bien fait. La lumière y est plus stable en fin de journée.

Il inclina légèrement la tête.

— C’est aussi ce que j’ai pensé.

Elle ne demandait pas. Elle constatait. Alexie nota cela aussi. Ils franchirent le seuil de la villa. L’air y était plus frais, chargé de cette odeur persistante de pierre ancienne et de cendre froide. Véra ralentit, leva les yeux vers les murs marqués par le feu, s’arrêta un instant au centre de la pièce.

— La maison a changé, murmura-t-elle. Mais elle est toujours là.

Alexie la regarda brièvement.

— Elle a tenu, répondit-elle. Maintenant, il faut l’aider à tenir autrement.

Véra hocha la tête, comme si cette évidence la touchait plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle échangea un regard rapide avec Javier.

— Tu as bien choisi.

— Je le sais, répondit-il simplement.

Ils ressortirent par la façade principale. La lumière du jour frappait la pierre noircie, révélant sans ménagement les cicatrices laissées par l’incendie. Véra leva les yeux vers les traces sombres.

— Mon père n’a pas parlé de tout ça, murmura-t-elle.

— Il n’aime pas s’attarder sur ce qui lui échappe, répondit Javier doucement.
— Ni sur ce qui l’effraie, ajouta-t-elle.

Il ne la contredit pas. Un silence bref passa entre eux, dense mais familier.

Un peu plus loin, Juanita surgit sur le seuil, les mains plantées sur les hanches. Elle s’arrêta net en apercevant la jeune femme.

— Madre de Dios… notre invitée est arrivée !

Son regard parcourut Véra de la tête aux pieds, sans sévérité, mais avec cette lucidité affectueuse qui n’appartenait qu’à elle.

— Vous avez encore maigri, niña. À force de défiler partout, on oublie de manger, hein ?
— Je mange, protesta Véra en riant. Pas toujours à l’heure, c’est vrai.

— Toujours la même excuse. J’ai vu vos dernières photos, moi. À Milan. À Paris. La Fashion Week…

Juanita secoua la tête, mi-fière, mi-réprobatrice.

— Trop belle. Trop maigre. Et toujours loin de la maison.

Véra s’approcha et l’embrassa avec chaleur.

— Vous savez bien que je reviens toujours.

— Oui, soupira Juanita. Mais jamais assez longtemps.

Javier, resté légèrement en retrait, observa la scène avec un sourire discret. Il intervint simplement :

— Elles étaient magnifiques, tes photos.

— Tu les as vues ? demanda Véra, faussement surprise.

— Difficile de les rater.

Le ton était léger. Familier. Une évidence tranquille.

Alexie, elle, se força à revenir à ses plans. Au concret. À la pierre. Aux mesures. Elle reprit son crayon, traça une ligne, vérifia une cote. Le geste était précis, appliqué. Professionnel. Pourtant, la présence de Véra persistait, comme une variation nouvelle dans l’air, un déséquilibre subtil qu’elle refusait d’analyser.

Derrière elle, Véra riait avec Juanita, échangeait quelques mots avec les ouvriers, puis suivit Javier vers l’intérieur de la maison. Leurs voix s’éloignèrent, absorbées par l’épaisseur des murs.

Alexie releva brièvement la tête. Les regarda disparaître. Puis elle se replongea dans son travail. Derrière elle, les marteaux reprirent, réguliers.

Le soleil commençait à décliner lorsque le bruit d’une voiture se fit entendre dans la cour.

Cette fois, personne ne sursauta. Juanita, depuis la véranda, leva simplement la tête.

— Ah. Enfin.

La voiture s’arrêta près du mur sud. La portière s’ouvrit. Diego sortit le fauteuil de son côté, enclencha les roues d’un geste bref, puis se transféra avec une précision calme. Le mouvement avec lequel il pivota pour descendre était fluide, presque élégant — celui de quelqu’un qui n’attend plus qu’on l’aide.

Avant même qu’il n’ait le temps d’avancer, Juanita était déjà là.

— Diego.

Elle ne cria pas. Elle ne dramatisa pas. Elle s’approcha simplement, posa ses mains sur ses joues, l’obligea à lever la tête vers elle.

— Tu as encore maigri, toi aussi.

— C’est contagieux ici, répondit-il avec un sourire.

Elle l’examina comme on le fait avec un enfant qu’on n’a jamais vraiment cessé de surveiller.

— Tu manges correctement, au moins ?

— Je te le promets.

— Tu promets toujours.

Elle l’embrassa sur le front, longuement.

Derrière eux, Véra s’était approchée. Elle se pencha vers Diego, posa une main légère sur son épaule.

— Tu as fait bon voyage ?

— Sans encombre, répondit-il. Un peu long… mais je suis arrivé.

Il leva les yeux vers elle, esquissa un sourire.

— Toi, tu es déjà ici…

— Oui, dit-elle trop vite. Je voulais voir la maison avant ce soir.

Elle retira sa main, puis la reposa presque aussitôt.

— Javier m’a fait visiter.

Diego hocha la tête.

— J’ai vu. Vous aviez l’air… bien installés.

Le ton était neutre. Presque léger. Véra ne releva pas. Elle sourit simplement.

— Tu connais Javier. Il fait toujours les choses sérieusement.

Leurs sourires se croisèrent. Véra pencha légèrement la tête, comme autrefois. Diego répondit par ce demi-sourire qui n’appartenait qu’à lui — discret, en retrait, mais sincère.
À cet instant, tout semblait simple.

Juanita désigna la table.

— Allez. Le gazpacho n’attend pas. Et vous non plus.

Le dîner s’installa sous la véranda, dans une lumière douce de fin de journée. Les bols de gazpacho furent servis, frais, épais, parfumés. Les plateaux de pintxos circulaient de main en main.

— Mange, Diego, ordonna Juanita.

— J’y travaille, répondit-il en attrapant un morceau de pain.

Il parlait facilement avec les ouvriers, commentait le chantier avec curiosité. Il était là, pleinement, sans s’imposer.

— La maison a meilleure allure que dans mes souvenirs, dit-il.

— Elle tient bon, répondit Alexie.

— Ça ne m’étonne pas.

Il la regarda franchement.

— On sent quand quelqu’un écoute une maison.

Alexie inclina légèrement la tête.

Véra, assise un peu plus loin, parlait peu. Elle écoutait. Ses gestes étaient calmes, mesurés. De temps à autre, son regard glissait vers Javier.

Diego le remarqua, puis regarda Javier. Il n’y avait pas de colère chez lui. Plutôt une tension discrète, une vigilance qu’il n’aurait pas su expliquer autrement.

— La maison a bien avancé depuis la dernière fois, dit Diego en observant la façade.
— Les fondations étaient saines, répondit Javier.

Un peu plus loin, un rire clair s’éleva.

Véra parlait avec Antonio, penchée vers lui, animée, vivante. Diego tourna légèrement la tête. Un sourire doux passa sur son visage.

— Elle n’a pas changé, dit Javier sans regarder Diego.

Diego resta silencieux une seconde. Puis :

— On ne reste jamais vraiment les mêmes.

Javier leva enfin les yeux vers lui.

— Certaines choses tiennent.

Diego hocha lentement la tête.

— Oui. Mais elles se déplacent.

Le rire de Véra s’éteignit. Javier se concentra sur son assiette. Diego but une gorgée de vin, lentement. Juanita parla à ce moment-là, couvrant le silence.

— Tu dors ici ce soir ? demanda Juanita à Diego.

— Oui.

— Bien. Chambre prête. Même aile que celle d’Alexie.

Alexie leva brièvement les yeux, surprise, puis acquiesça.

— Et toi, niña ? demanda Juanita en se tournant vers Véra.

— Je dors en ville, répondit-elle. Juste cette nuit.

Juanita soupira.

— Toujours entre deux endroits.

— Mais toujours ici, répondit Véra en souriant.

Elle se leva, embrassa Juanita, puis Diego.

— À demain.

— À demain.

Son regard croisa celui de Javier. Une seconde de trop. Ou pas assez. Quand elle partit, le chantier était silencieux. La nuit s’installait doucement.

— Allez, dit Juanita. Tout le monde a assez mangé. Maintenant, vous dormez.

Les chambres se remplirent lentement. Diego roula dans le couloir avec assurance. Plus ouvert que Javier, plus souriant. Mais lorsqu’ils se retrouvèrent seuls un instant, un silence s’installa.

— Bonne nuit, dit Diego.

— Bonne nuit.

Alexie referma sa porte un peu plus tard. Derrière elle, le bruit régulier du chantier reprenait dans sa tête, comme une pulsation familière. La maison s’était calmée.
Mais rien n’y était plus tout à fait à sa place.

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