Chapitre 9
Le matin s’installait doucement sur la maison.
Le chantier avait déjà repris. La lumière filtrait à travers les ouvertures béantes, glissait sur la pierre, soulignait les cicatrices sans chercher à les masquer. Alexie traversa la cour sans se presser.
Javier était absent, parti pour un rendez-vous en ville. À l’intérieur, Véra parlait à voix basse au téléphone, concentrée sur son écran, déjà ailleurs.
Diego était là. Installé près du mur est, dans l’ombre encore fraîche. Son fauteuil légèrement de biais, comme s’il observait la maison sans vouloir l’affronter de face.
Alexie s’arrêta à quelques pas.
— Vous êtes matinal, dit-elle simplement.
Il tourna la tête vers elle, un sourire discret aux lèvres.
— J’aime ce moment. Quand tout recommence à bouger.
Elle hocha la tête. Elle s’approcha, posa ses plans contre le mur, sans les ouvrir. Elle ne s’imposa pas. Elle se contenta d’être là.
— La maison aussi, dit-elle. Elle respire autrement le matin.
Il la regarda, surpris par la justesse de la remarque.
— Oui… répondit-il après un temps.
Il resta silencieux, puis ajouta, sans la regarder
— Avant, je détestais cette heure-là. Tout me rappelait ce que je ne pouvais plus faire.
Alexie suivit du regard une fissure fine dans la pierre, presque élégante.
— Et maintenant ? demanda-t-elle doucement.
Il inspira profondément.
— Maintenant… je fais autrement.
Le silence se posa entre eux. Pas un vide. Un espace.
— J’apprends à habiter les lieux différemment, continua-t-il.
— Mon corps aussi.
Il s’arrêta, comme surpris d’avoir dit cela.
Alexie releva les yeux vers lui. Elle n’insistait pas. Elle écoutait.
— La maison fait la même chose, dit-elle.
— Elle ne redevient pas ce qu’elle était. Elle trouve un autre équilibre.
Il esquissa un sourire plus franc.
— Oui… c’est exactement ça.
Un temps passa. Puis, sans y penser vraiment :
— Tu sais… parfois, j’ai l’impression qu’on me regarde encore comme avant.
Le tutoiement était venu sans bruit. Alexie ne releva rien. Elle l’accepta simplement.
— Ici, dit-elle simplement, on regarde ce qui tient encore.
Il la fixa un instant. Quelque chose venait de se déplacer.
Il ne chercha pas à comprendre quoi. Au loin, la voix de Véra résonna brièvement depuis l’intérieur. Diego tourna légèrement la tête, puis revint vers Alexie. Le moment ne se rompit pas.
Il sourit, comme si un souvenir venait de remonter.
— Cette maison… on y a fait pas mal de bêtises, quand on était petits.
Alexie se tourna vers lui.
— Avec Véra ?
— Toujours avec Véra.
Il chercha ses mots, puis reprit :
— Un jour, on était punis. Rien de grave. Juanita nous avait installés dans la salle à manger. Elle avait dit : on ne bouge pas. Et surtout, on ne fait pas de bruit.
Il eut un rire discret.
— On devait avoir six ou sept ans. Autant dire que le silence… ce n’était pas notre fort.
— Qu’est-ce que vous avez fait ? demanda Alexie.
— Les chaises.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Toutes. Une par une. On les a déplacées sans parler. Empilées au milieu de la pièce. Très lentement. Très sérieusement.
Son regard se perdit.
— Quand Juanita est revenue avec Javier, elle s’est arrêtée net. Elle a regardé la pile. Puis nous.
Alexie sourit.
— Et ensuite ?
— Les chaises sont tombées. Toutes d’un coup.
Il accompagna le souvenir d’un geste léger.
— Notre père est entré à ce moment-là. l a regardé Javier, qui tenait encore une chaise, rattrapée au vol.
Alexie comprit avant la fin.
— Parce que ça ne pouvait être que lui.
Diego hocha la tête.
— Exactement. Il était plus grand. Et puis… c’était souvent lui.
Un sourire passa, sans amertume.
— Il a été puni. Nous, on restait assis bien droits, comme si on n’y était pour rien.
Il ajouta, plus bas :
— Véra me serrait la main sous la table. On tremblait de rire. Javier n’a rien dit.
Un silence passa.
— La maison supportait tout, à l’époque, dit-il. Même nos excès.
Alexie posa la main contre la pierre.
— Ce qu’on ne sait pas encore perdre, quand on est enfant.
Il la regarda.
— Oui.
Ils restèrent là un instant de plus que nécessaire. Puis, presque étonné de lui-même, il ajouta
— Avec vous… ici… je n’ai pas besoin de faire semblant.
Alexie inclina légèrement la tête.
— Les chantiers en reconstruction ne demandent pas qu’on soit parfait. Juste présent.
Il rit doucement.
— Voilà. C’est exactement ça.
Ils sortirent dans la cour, baignés par la lumière déjà haute. Diego ajusta son fauteuil d’un geste sûr. Alexie attrapa ses plans. Les ouvriers les saluaient au passage.
— Buenos días, Senor Diego.
— Salut, cheffe.
Ils répondaient avec aisance, plaisantait parfois. Alexie suivait Diego mais restait attentive aux demandes, ajoutant une instruction ou précisant avec un geste. Tout le long, ils parlaient de détails. De rien d’important. Et pourtant. Les rires étaient francs. Faciles. Sans arrière-plan.
C’est à ce moment-là que Véra apparut au bout de l’allée. Elle s’arrêta. Ils étaient côte à côte. Accordés. Diego parlait, les mains animées. Alexie riait. Les ouvriers parlaient fort. Un ouvrier lança une plaisanterie. Diego répondit. Alexie ajouta quelque chose.
Une circulation naturelle. Fluide.
Véra observa la scène une seconde de trop. Elle sentit quelque chose dans l’air sans pouvoir le nommer.
Diego avait ce visage-là — détendu, ouvert — qu’il n’avait plus depuis longtemps.
Pas depuis l’accident. Elle s’avança finalement.
— Je vois que vous avez trouvé votre rythme, dit-elle avec un sourire.
Alexie se tourna vers elle.
— On faisait le tour.
Véra acquiesça. Son regard glissa de l’un à l’autre. Quelque chose avait changé.
Diego. Il était simplement là. Comme avant. Et cette évidence-là, soudain, lui serra légèrement la poitrine.
Javier arriva en fin de matinée. Le bruit de sa voiture se fit entendre avant qu’on ne le voie. Alexie releva brièvement la tête. Diego aussi. Leurs regards se croisèrent, comme s’ils avaient été surpris ensemble — sans raison précise, et pourtant.
Javier traversa la cour d’un pas rapide. Il s’arrêta net en les voyant côte à côte.
Pas collés. Pas dans une intimité visible. Diego parlait. Alexie écoutait, un sourire encore accroché à ses lèvres. Un ouvrier lança une remarque. Diego répondit. Alexie ajouta quelque chose. Une évidence tranquille.
— Je vois que la matinée a été productive, lança Javier.
Son ton était neutre. Trop neutre.
Alexie se tourna vers lui.
— Bonjour, Señor Salvatore. Oui. Le chantier avance bien. Diego a été très précis sur certains éléments de l’ancienne bâtisse. Antonio et moi avons pu ajuster plusieurs points.
Diego inclina légèrement la tête.
— Elle a l’œil, dit-il simplement. Et la patience.
Javier hocha la tête sans commenter. Son regard glissa d’Alexie à Diego. Il nota qu’elle avait appelé son frère par son prénom. Puis il se détourna. Il aperçut Véra.
Elle se rapprocha instinctivement de lui. Pas pour provoquer. Pas pour jouer. Comme on se rapproche d’un point fixe quand quelque chose vacille. Elle posa brièvement la main sur son avant-bras.
— Tu es rentré tôt.
— J’ai écourté, répondit-il.
Il la regarda alors. Elle y trouva un apaisement immédiat. Elle s’y accrocha sans y penser. La discussion reprit autour d’eux. Antonio arriva pour confirmer la livraison des poutrelles en béton armé destinées à renforcer les murs et le plafond de l’ancienne bibliothèque. Javier se mêla à l’échange. On parla d’avancées, de délais, d’ajustements à venir. À midi, ils se retrouvèrent tous sous le patio pour déjeuner. La chaleur montait déjà. Lentement. Insidieusement.
Les conversations allaient bon train. Les ouvriers plaisantaient. Juanita faisait la police entre deux plats. Tout semblait normal. Et pourtant. Alexie et Diego partageaient autre chose.
Des regards brefs. Un sourire échangé au même instant. Un silence compris. Rien d’excessif. Rien de déplacé. Mais tout le monde le percevait.
— Eh, les tourtereaux, lança Antonio en riant, vous voulez qu’on vous laisse seuls ?
Diego éclata de rire.
— N’importe quoi.
Alexie leva les yeux au ciel.
— Vous avez surtout trop chaud ou trop bu peut être ?
Juanita s’exclama :
— Bu ! Je ne leur donne que de l’eau le midi et une petite bière à chacun …
Elle regarda les ouvriers
— J’espère pour vous que vous ne touchez pas à la réserve de fin de journée avant l’heure, gare à vous …
Les rires fusèrent. L’instant se dilua. Mais Javier avait vu. Il avait entendu. Et quelque chose, en lui, s’était légèrement déplacé. Diego consulta sa montre.
— Je dois passer en ville cet après-midi.
Véra releva la tête aussitôt.
— Je peux venir avec toi ?
Il la regarda, surpris, puis acquiesça.
— Bien sûr.
— Tu pourrais me déposer à l’agence ? proposa-t-elle. Et… peut-être qu’on pourrait dîner dehors ce soir.
Diego hésita.
— Je risque d’en avoir pour un moment. Je me rends à l’hôpital pour mes exercices, puis j’ai une visioconférence avec la commission logement pour le chantier de Manhattan.
Il se tourna vers Javier.
— J’ai pris sur moi de fixer le rendez-vous. J’espère que ça ne te pose pas de problème.
— Pas du tout, répondit Javier. Laisse-moi juste le temps de me changer et je…
— Ce n’est pas nécessaire, le coupa Diego calmement. Sauf si tu doutes de ma capacité à gérer le dossier.
— Ne sois pas ridicule, je veux juste...
— Parfait, trancha Diego. Je m’en occupe.
Véra intervint doucement :
— J’attendrai que tu aies fini. J’ai aussi des dossiers à régler.
— D’accord.
Elle sourit. Soulagée. Ils partirent peu après, laissant derrière eux la maison, la chaleur, et ce fil invisible qui continuait de vibrer.
L’après-midi s’étira. La canicule s’installa pour de bon. Les ouvriers ralentissaient. Les gestes devenaient lourds. Javier observa le chantier un moment, puis trancha :
— On arrête pour aujourd’hui. Trop dangereux avec cette chaleur.
Personne ne protesta. Juanita apporta des rafraîchissements, intima à chacun d’aller se changer pour se repose et de penser à fermer les volets des dortoirs climatisés.
— Cette chaleur est épuisante, déclara-t-elle. Une sieste fera du bien à tout le monde.
Puis Javier se tourna vers Alexie.
— Nous reprendrons en fin de journée, quand la fraîcheur retombera. Il y a une piscine derrière la maison si vous souhaitez vous rafraichir. De l’autre côté. Personne ne l’utilise jamais.
Juanita hocha la tête.
— Un vrai gâchis, cette piscine.
Alexie hésita une seconde, puis parla à voix haute, presque pour elle-même :
— Raf a peut-être pensé à mettre un maillot dans la valise… Ce n’était pas sur la liste.
Javier leva légèrement les yeux.
— Raf ?
— Oui… répondit-elle distraitement. Enfin, je veux dire… on verra bien.
Juanita trancha :
— Sinon, vous irez en short et tee-shirt. Ce n’est pas un défilé.
Alexie sourit. Tout fut dit. La table fut débarrassée. Chacun partit de son côté.

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