Prologue
J’ai marché des heures le long des chemins côtiers battus par les bourrasques et la bruine. J’ai traversé les plages désertes, le vent sifflant sur ma gueule de bois dans le tintamarre des bateaux au mouillage. J’ai continué jusqu’à ce que mes poumons manquent d’éclater sous les cristaux d’un givre brûlant. J’ai perdu la notion du temps, j’ai semé mes pensées, brisé la boucle qu’elles formaient, concentré sur mes jambes endolories et mon souffle court, jusqu’à ce que mon corps couvert d’une sueur gelée me ramène, ici et maintenant. Je me suis arrêté.
Hors d’haleine et épuisé, je pense à mourir au milieu de la nature déchaînée. Ma tête tourne, un nuage de toxines s’échappe d'entre mes lèvres sèches
Un instant je ne suis plus qu’une onde de douleur libératrice ; mais incapable d’avancer, je redeviens cohérent dans ma folie, je me souviens que j’ai recommencé. Quoi que je fasse je replonge. Quoi que je fasse elle me possède, plus puissament encore que l'alcool et des joints.
La rage, bordel !
Alors je pianote sur mon clavier : Big Brother voit tout et je sais m’en servir. Bloque ton Facebook, je le contourne. Change de numéro, d’adresse, je te retrouve par ton IP. Pas la peine pour le coup. La salope ne joue pas, ne se terre pas, me laisser renifler son bonheur, me le jette à la gueule, le crie au monde entier ! Page d’accueil, une échographie dégoulinante de commentaires mielleux. « Bravo maman ! Et félicitations à papa ! » ; « Trop heureuse pour toi ! » ; « Enfin ! » ; « Il va être magnifique ! Vous êtes trop beaux tous les deux ! ».
Sale pute, toi et ton Jule !
Tous ces enculés qui faisaient semblant de m’apprécier : je vous conchie, tous. Je pourrais sauter de cette falaise, me noyer dans ce tumulte sombre. Personne pour me retenir, personne pour me pleurer ; rien à foutre ! Ils me connaissent. Je suis la tique dans ton dos, qui te suce jusqu'à l'explosion, le clébard qui renifle ta merde et déterre tes cadavres. Je suis là pour toi, pour le pire. Je suis nuisible et j’aime ça. À raison, personne ne m’aime et je n’aime plus personne. Je vous conchie, pour rien.
Mon regard embué par le froid s’attarde sur la table d’orientation. À droite, la pointe du Roselier. À gauche, les Rosaires. En face, l’huile grise et tourmentée qui se confond avec le ciel. En bas, cinquante mètres de vide sur lesquels s’écrase la mer en colère. Partir comme ça n’a aucun sens. Bordel, que je meure ici arrangerait trop de monde.
Je vais crever, c’est clair. Comme tout un chacun.
Moi contre le monde. Ce sera une apothéose dont s’en souviendra.
Mon diaphragme se comprime. Je n’ai rien ingurgité depuis la veille qu’un mauvais whisky et des idées noires. Je dégueule ma bile au pied de la table d’orientation. Durant quelques instants, je ne respire plus, rien d’autre ne vient que des larmes de suffocation.
J'aspire l’air froid en un sifflement rauque, halète, observe les gouttes qui rebondissent sur ma gerbe opaque. À la longue elles l’auront et elle disparaîtra. Comme toi. Comme tout. Même l’immondice que tu vas pondre. Je me calme, cette pensée me rassure. Mon souffle revient, régulier. Non, cette chose ne sera pas meilleure que les autres. J’ai l’illusion d’être en paix et je m’en contente. Jusqu’à la prochaine fois.

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